Le mouvement ouvrier anti-alcool : une lutte contre l’aliénation

- Tri­bune -

La consom­ma­tion de bois­son alcoo­li­sée est un fléau social, et en tant que tel elle a été his­to­ri­que­ment com­bat­tue par le mou­ve­ment ouvrier. Actuel­le­ment, la consom­ma­tion d’alcool fait plus de 3 mil­lions de morts chaque année dans le monde1. Cela repré­sente 50 mil­lions de morts sur les quinze der­nières années. C’est plus lar­ge­ment, dans la société, la bana­li­sa­tion et la valo­ri­sa­tion sociale de la consom­ma­tion d’alcool qui posent problème.

Reve­nons briè­ve­ment sur quelques étapes de l’histoire de l’action du mou­ve­ment ouvrier contre l’alcool2. Dès 1898, le congrès de la CGT – alors révo­lu­tion­naire – adopte une posi­tion ferme et radi­cale face au pro­blème : « L’alcoolisme se déve­loppe paral­lè­le­ment à l’intensité du régime capi­ta­liste. […] Comme le mal donne nais­sance au mal, l’alcoolisme découle tout natu­rel­le­ment de l’état dans lequel sont main­te­nus tant d’éléments de la classe ouvrière, et il per­pé­tue l’existence, il renou­velle et entre­tient la puis­sance du capi­ta­lisme. […] Il faut au mou­ve­ment ouvrier des consciences, des cer­veaux et des cœurs : l’alcoolisme, qui les détruit, est donc notre mor­tel ennemi. […] Il importe que les tra­vailleurs conscients, que les mili­tants deviennent d’acharnés enne­mis des bois­sons fortes. Il importe que cha­cun de nous se fasse un pro­pa­gan­diste de tem­pé­rance. […] L’alcoolisme est un dan­ger social. Il menace la société dans son ensemble. […] L’alcoolisme est le plus sûr agent de la bour­geoi­sie capi­ta­liste en ce qu’il atro­phie la conscience et réduit la force de résis­tance du pro­lé­ta­riat. » Par ailleurs, quelques mili­tants dont Emile Pou­get et Fer­nand Pel­lou­tier pré­sentent une décla­ra­tion selon laquelle il n’y a « d’autre remède effi­cace que l’émancipation inté­grale », et qui recom­mande pour les mili­tants « de prê­cher d’exemple en s’abstenant de bois­sons alcoo­li­sées »3.

Un Comité anti­al­coo­lique ouvrier est formé en jan­vier 1906, essen­tiel­le­ment par des socia­listes et des syn­di­ca­listes. Ce comité publie en bro­chure un dis­cours contre l’alcool du socia­liste belge Emile Van­der­velde, et appuie les pro­po­si­tions d’interdiction de l’absinthe4. Avant même qu’elle soit fina­le­ment inter­dite, des coopé­ra­tives ouvrières comme la Bel­le­vil­loise avaient déjà pros­crit l’absinthe.

En 1909, des mili­tants semble-t-il issus à la fois de milieux socia­listes, syn­di­ca­listes révo­lu­tion­naires et anar­chistes, créent l’Association des tra­vailleurs anti­al­coo­liques, puis en 1911 la Fédé­ra­tion ouvrière anti­al­coo­lique (FOA) dont le but est de « réveiller la masse et lui mon­trer les dan­gers de l’alcoolisme. »5 La FOA, d’abord diri­gée par le syn­di­ca­liste Eugène Quillent, publie le men­suel Le Réveil puis Le Réveil du peuple. Son numéro de juin 1914 donne les adresses de 34 sec­tions, 6 à Paris et 28 en pro­vince, ce qui montre qu’il s’agit d’une réelle struc­ture qui n’a pas une exis­tence négli­geable. L’action de la FOA est relayée par les Bourses du Tra­vail, son argu­men­ta­tion mon­trant que l’anti-alcoolisme va dans le sens de l’intérêt des tra­vailleurs. En 1914, à la veille de la guerre, la FOA aurait même compté jusqu’à 16.000 adhé­rents. L’un des mili­tants de la FOA, le syn­di­ca­liste révo­lu­tion­naire Gus­tave Cau­vin, se sai­sit du nou­vel outil qu’était alors le cinéma afin de tou­cher un plus large public, en fai­sant des tour­nées de confé­rences avec pro­jec­tions de films mon­trant les ravages de l’alcool.

Le Parti socia­liste, dont le nom est à l’époque Sec­tion fran­çaise de l’Internationale ouvrière (SFIO) et dont l’orientation offi­cielle est révo­lu­tion­naire, publie en 1911 une bro­chure de 32 pages : Contre l’alcoolisme, un pro­gramme socia­liste. Le constat de départ est que « les pro­grès de l’alcoolisme sont un dan­ger, un dan­ger sur­tout pour l’émancipation ouvrière ; dès lors, c’est un devoir stric­te­ment socia­liste de lut­ter contre l’alcool. » Le texte montre en citant des études scien­ti­fiques et sta­tis­tiques que « l’alcool est un poi­son ». Plus spé­ci­fi­que­ment, « l’alcool endort l’énergie ouvrière. Certes l’alcool ne crée pas le pau­pé­risme, mais il aggrave l’état de misère de ceux dont l’organisation sociale fait des misé­rables et il les enchaîne à leur sort. » Pas­sant en revue les mesures prises à l’étranger contre l’alcoolisme, la bro­chure estime « sans effet » la pro­hi­bi­tion d’État. Les solu­tions pro­po­sées sont tout autres : d’abord la par­ti­ci­pa­tion aux coopé­ra­tives et aux syn­di­cats, en consi­dé­rant que « les vic­toires syn­di­cales sont des défaites pour l’alcool », notam­ment par la réduc­tion du temps de tra­vail. Ensuite, il est pro­posé que « la vente des bois­sons soit orga­ni­sée en régie muni­ci­pale », puis que « le mono­pole de la pro­duc­tion » soit assuré par la col­lec­ti­vité dans un but de santé publique6.

A cette période, les réunions socia­listes se déroulent sou­vent dans des cafés, lieux de socia­li­sa­tion ouvrière. Les établis­se­ments sont par­fois tenus par des mili­tants, voire gérés sous forme de coopé­ra­tive ouvrière, mais le mou­ve­ment ouvrier ne par­vient pas à créer dura­ble­ment des lieux de socia­li­sa­tion expli­ci­te­ment libé­rés de l’alcool (même si des cafés et res­tau­rants coopé­ra­tifs ne ser­vant pas d’alcool existent au début des années 1900). Du moins son abus est-il dénoncé.

La guerre mon­diale met à mal l’ensemble du mou­ve­ment ouvrier, et désor­ga­nise la FOA. Sur­tout, la guerre ren­force l’usage de l’alcool : au front, il est uti­lisé comme ins­tru­ment d’abrutissement des sol­dats, à la fois pour les faire se battre et pour démo­ti­ver ceux qui auraient des vel­léi­tés de révolte. En 1920, la Fédé­ra­tion ouvrière anti­al­coo­lique se trans­forme en « Coopé­ra­tive pour l’exploitation des établis­se­ments de tem­pé­rance », sous la direc­tion de Louis Buis7.

L’Internationale socia­liste, ou Deuxième Inter­na­tio­nale, avait prévu d’aborder en détail le sujet de la lutte contre l’alcoolisme lors de son congrès prévu à Vienne en août 1914. Du fait de la guerre, le congrès fut annulé et ce débat n’eut jamais lieu. Deux rap­ports sub­sistent néan­moins, l’un de Van­der­velde, l’autre du socia­liste alle­mand Emma­nuel Wurm. D’après ce der­nier, « le relè­ve­ment écono­mique et intel­lec­tuel de la classe ouvrière est la pre­mière condi­tion pour lut­ter avec suc­cès contre l’alcoolisme. » Il appelle dans ce but à toute une série de mesures, dont la créa­tion de biblio­thèques et de salles de lec­ture, ainsi qu’à l’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs. Il se pro­nonce en fait pour la tem­pé­rance, et consi­dère par ailleurs que « la libé­ra­tion des ouvriers du dan­ger de l’alcool est condi­tion­née par leur libé­ra­tion du joug du capi­ta­lisme. » Il rap­pelle que des inté­rêts écono­miques très impor­tants sont en jeu, ce qui fait que « le capi­ta­lisme de l’alcool défend et pro­tège l’abus de l’alcool. » Van­der­velde, pour sa part, se pro­nonce pour l’abstinence com­plète de toute consom­ma­tion d’alcool. Il conclut son texte en écri­vant que « les par­tis ouvriers et socia­listes se doivent à eux-mêmes d’être au pre­mier rang de ceux qui veulent que les tra­vailleurs s’affranchissent de la domi­na­tion des pro­duc­teurs et des ven­deurs d’alcool. »

Depuis, l’expérience de la pro­hi­bi­tion aux Etats-Unis de 1920 à 1933 a mon­tré le fiasco d’une inter­dic­tion totale8. L’interdiction mas­sive s’est révé­lée être une illu­sion auto­ri­taire, inef­fi­cace et contraire dans ses méthodes aux prin­cipes fon­da­men­taux du mou­ve­ment pour l’auto-émancipation. C’est de la conscience sociale des masses que peut et doit venir un recul déci­sif de l’alcool.

Par contre, de façon prag­ma­tique des inter­dic­tions ciblées peuvent être néces­saires et utiles : citons par exemple la réus­site de l’interdiction de fumer dans les lieux publics, mesure de santé publique et de mieux-être, qui a (un peu) fait recu­ler l’égoïsme de nombre de fumeurs. Concer­nant l’alcool, l’interdiction ciblée de l’absinthe il y a un siècle avait été réus­sie et posi­tive. Au niveau spé­ci­fique du mou­ve­ment ouvrier, lors de la grève géné­rale spon­ta­née de mai-juin 1936, cer­tains gré­vistes avaient pro­hibé l’alcool dans des usines occu­pées – mesure qui devrait être appli­quée lors de toute occu­pa­tion et de toute mobi­li­sa­tion revendicative.

A l’heure actuelle, les ravages de l’alcool et de l’alcoolisme se pour­suivent : des dizaines de mil­liers de morts chaque année en France, des mil­lions dans le monde ; des vies bri­sées par l’alcoolisme (le sien ou celui d’un proche – voire celui d’un inconnu qui conduit ivre et cause morts et bles­sés), etc. Pour­tant, par « tra­di­tion », et pour la défense d’intérêts écono­miques impor­tants, l’idéologie domi­nante conti­nue à valo­ri­ser la consom­ma­tion d’alcool. La lutte contre cette « culture » de l’alcool doit faire par­tie de notre lutte glo­bale contre toutes les alié­na­tions, et pour l’auto-émancipation. Nous sommes contre tout ce qui dégrade les êtres humains. Faire recu­ler l’alcool, c’est aussi contri­buer à faire recu­ler la vio­lence dans la société9. Il faut donc rap­pe­ler qu’à l’heure actuelle, année après année, les mil­lions de morts de l’alcool s’accumulent, tout comme les pro­fits du lobby alcoolier.

Marie Xain­trailles.

1 Orga­ni­sa­tion mon­diale de la santé, mai 2014 : www.who.int/mediacentre/factsheets/fs349/fr/

2 Il n’existe pas encore d’étude pré­cise sur le sujet. On trouve des éléments dans : Patri­cia Prest­wich, Drink and the poli­tics of social reform : anti­al­co­ho­lism in France since 1870, Society for the pro­mo­tion of science and scho­lar­ship, Palo Alto, 1988, et Ber­trand Dar­ge­los, La Lutte anti­al­coo­lique en France depuis le XIXe siècle, Dal­loz, 2008.

3 Compte-rendu du congrès de la CGT à Rennes, 1898, p. 354–360.

4 L’Humanité, 5 mars 1906 et 16 décembre 1906.

5 Appel de la FOA paru dans La Bataille syn­di­ca­liste, n° 155, 28 sep­tembre 1911, p. 4. Le texte ajoute que « La révo­lu­tion sociale ne pourra être faite que par des indi­vi­dus sou­cieux de ne point détruire leur santé et gas­piller leurs res­sources en gros­sis­sant le bud­get de l’ennemi. »

6 Mar­cel Gra­net, Contre l’alcoolisme, un pro­gramme socia­liste, Librai­rie du Parti socia­liste, 1911.

7 Le Jour­nal du Peuple, 20 avril 1920.

8 Ce constat est fait notam­ment par la revue La Révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, n° 112, 5 décembre 1930, p. 26.

9 Bien évidem­ment ce n’est qu’un élément parmi d’autres : rap­pe­lons comme objec­tifs majeurs l’abolition des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­liste (qui créent de la vio­lence sociale, l’exploitation et l’aliénation leur étant inhé­rents) ; de même la néces­sité d’abolir le patriar­cat et le racisme, etc.

Un article d’un communard contre la patrie

Nous repu­blions ci-dessous un texte de Jules Nos­tag (pseu­do­nyme de Gas­ton Buf­fier), mili­tant de l’Association Inter­na­tio­nale des Tra­vailleurs (AIT) et com­mu­nard, article paru comme édito­rial dans La Révo­lu­tion poli­tique et sociale du 16 avril 1871 (n° 3, égale­ment daté 27 ger­mi­nal 79). Ce jour­nal était l’hebdomadaire des sec­tions de la gare d’Ivry et de Bercy de l’AIT pen­dant la Com­mune, Nos­tag en étant le rédac­teur en chef.

« Patrie – Humanité

La Patrie, un mot, une erreur ! L’Humanité, un fait, une vérité !

Inven­tée par les prêtres et les rois, comme le mythe dieu, la patrie n’a jamais servi qu’à par­quer la bes­tia­lité humaine dans des limites étroites, dis­tinctes, où, direc­te­ment sous la main des maîtres, on la ton­dait et la sai­gnait pour le plus grand pro­fit de ceux-ci, et au nom de l’immonde fétiche.

Quand le bois ver­moulu du trône cra­quait et mena­çait ruine, le ber­ger ou, pour mieux dire, le bou­cher, s’entendait avec son cher frère ou cou­sin du voi­si­nage, et les deux misé­rables cou­ron­nés lan­çaient l’un contre l’autre les mul­ti­tudes stu­pides qui, pen­dant que les maîtres riaient à sa barbe, allaient – meutes affo­lées – s’entr’égorger, en criant : Vive la gloire ! Vive la patrie !

La sai­gnée faite ! César qui mar­quait les points, arrê­tait l’égorgement, embras­sait son très-cher frère l’ennemi, et fai­sait ren­trer au ber­cail son trou­peau décimé, inca­pable alors pen­dant de longs mois de lui por­ter ombrage.

Le tour était joué.

Aujourd’hui c’en est assez ! Les peuples sont frères ; les rois et leurs valets sont les seuls ennemis.

Assez de sang, assez d’imbécilité ; peuples, les patries ne sont plus que des mots ; la France est morte ! L’humanité est là.

Soyons hommes et prouvons-le ! L’utopie d’Anarcharsis Clootz devient vérité. La natio­na­lité – erreur – résul­tat de la nais­sance, est un mal, détruisons-le.

Naître ici ou là, seul fait du hasard, des cir­cons­tances, change notre natio­na­lité, nous fait amis ou enne­mis ; répu­dions cette lote­rie stu­pide, farce dont nous avons tou­jours été jusqu’ici les dindons.

Que la patrie ne soit plus qu’un vain mot, – une clas­si­fi­ca­tion admi­nis­tra­tive sans valeur ; – notre pays est par­tout, où l’on vit libre, où l’on travaille.

Peuples, tra­vailleurs, la lumière se fait ; que notre aveu­gle­ment cesse, sus aux des­potes, plus de tyrans.

La France est morte, vive l’humanité ! »

George Orwell politique

L’écrivain bri­tan­nique George Orwell est évidem­ment sur­tout connu pour ses romans, notam­ment 1984 et La Ferme des ani­maux. Son enga­ge­ment dans la guerre d’Espagne du côté anti­fas­ciste, en 1936 et 1937, est célèbre : il y par­ti­cipa aux côtés du Parti Ouvrier d’Unification Mar­xiste (POUM), puis écri­vit l’ouvrage Hom­mage à la Cata­logne. En juin 1938 Orwell adhé­rait à l’Inde­pendent Labour Party (ILP), autre­ment dit le Parti Tra­vailliste Indé­pen­dant, qui était membre du Centre Mar­xiste Révo­lu­tion­naire Inter­na­tio­nal (anti-stalinien), affir­mant ainsi son enga­ge­ment en faveur du socia­lisme et de l’internationalisme.

Nous repu­blions ci-dessous un texte direc­te­ment poli­tique, puis deux extraits de sa cor­res­pon­dance qui éclairent ses concep­tions. Dans la situa­tion actuelle, à l’encontre des théo­ries du com­plot, des replis iden­ti­taires et des men­songes racistes, relire Orwell nous rap­pelle la néces­sité de l’analyse ration­nelle ainsi que de l’action pour la liberté et l’égalité sociale par­tout dans le monde.

« Pour­quoi j’ai adhéré à l’Inde­pendent Labour Party (George Orwell, 1938)

Le plus hon­nête serait peut-être de com­men­cer par envi­sa­ger la ques­tion sous l’angle per­son­nel. Je suis écri­vain. La ten­dance ins­tinc­tive de tout écri­vain est de « se tenir à l’écart de la poli­tique ». Tout ce qu’il demande, c’est qu’on lui laisse la paix pour qu’il puisse conti­nuer à écrire tran­quille­ment ses livres. Mal­heu­reu­se­ment, on com­mence à com­prendre que cet idéal n’est pas plus réa­li­sable que celui du petit com­mer­çant qui espère pré­ser­ver son indé­pen­dance face aux appé­tits voraces des maga­sins à succursales.

Tout d’abord, l’ère de la liberté de parole s’achève. La liberté de la presse en Angle­terre a tou­jours relevé plus ou moins de la fic­tion, dans la mesure où c’est en défi­ni­tive l’argent qui façonne l’opinion à sa guise. Mais tant qu’existe dans la loi le droit de dire ce que l’on veut, il y a tou­jours pour un écri­vain aux idées non ortho­doxes une pos­si­bi­lité de se faire entendre. Au cours de ces der­nières années, je suis arrivé à obte­nir de la classe capi­ta­liste qu’elle me donne chaque semaine quelque argent pour écrire des livres contre le capi­ta­lisme. Mais je ne m’illusionne pas au point de pen­ser que cette situa­tion est des­ti­née à durer éter­nel­le­ment. Nous savons ce qu’il est advenu de la liberté de la presse en Ita­lie et en Alle­magne, et il en sera de même ici un jour ou l’autre. Le moment approche – ce n’est pas dans un an, peut-être même pas dans dix ou vingt ans, mais il approche – où l’écrivain, quel qu’il soit, n’aura d’autre alter­na­tive que d’être com­plè­te­ment réduit au silence ou de pro­duire le type de drogue réclamé par une mino­rité privilégiée.

J’ai le devoir de me battre contre cela, de la même manière que j’ai le devoir de me battre contre l’huile de ricin, les matraques en caou­tchouc et les camps de concen­tra­tion. Et le seul régime qui, à long terme, peut accor­der la liberté de parole est un régime socia­liste. Si le fas­cisme l’emporte, je suis fini en tant qu’écrivain – fini en ce sens qu’il me sera inter­dit de faire la seule chose que je sache faire. Ce serait déjà une rai­son suf­fi­sante pour m’affilier à un parti socialiste.

J’ai com­mencé par mettre en avant l’aspect per­son­nel, mais ce n’est évidem­ment pas le seul.

Il n’est pas pos­sible pour un indi­vidu conscient de vivre dans une société telle que la nôtre sans vou­loir la chan­ger. Au cours des dix der­nières années, j’ai eu l’occasion de connaître sous quelques-uns de ses aspects la véri­table nature de la société capi­ta­liste. J’ai vu l’impérialisme bri­tan­nique à l’œuvre en Bir­ma­nie, et j’ai vu cer­tains des ravages exer­cés en Angle­terre par la misère et le chô­mage. Pour autant que je me sois battu contre le sys­tème, c’est en écri­vant des livres capables d’exercer, telle était du moins mon ambi­tion, une influence sur les gens qui lisent. Je conti­nue­rai, bien sûr, à le faire, mais dans un moment comme celui que nous vivons, je consi­dère qu’il ne suf­fit plus d’écrire des livres. Les événe­ments se pré­ci­pitent ; les dan­gers qui nous sem­blaient naguère mena­cer la géné­ra­tion sui­vante sont main­te­nant là, sous notre nez. Il faut être un socia­liste actif, et non un simple sym­pa­thi­sant, si l’on ne veut pas faire le jeu d’ennemis qui ne nous laissent aucun répit.

Pour­quoi l’ILP plu­tôt qu’un autre parti ? Parce que l’ILP est le seul parti bri­tan­nique – en tout cas le seul assez influent pour être pris en consi­dé­ra­tion – dont les objec­tifs affir­més cor­res­pondent à l’idée que je me fais du socialisme.

Je ne veux pas dire que le parti tra­vailliste a perdu tout cré­dit à mes yeux. Mon désir le plus sin­cère serait de voir le parti tra­vailliste l’emporter avec une nette majo­rité aux pro­chaines élec­tions. Mais nous connais­sons tous le passé du parti tra­vailliste, et nous connais­sons la redou­table ten­ta­tion du moment pré­sent – la ten­ta­tion de jeter les prin­cipes par-dessus bord pour se pré­pa­rer à une guerre impé­ria­liste. Il est d’une impor­tance vitale qu’existe un ras­sem­ble­ment d’individus sur les­quels on puisse comp­ter pour ne pas renier leurs prin­cipes socia­listes, fût-ce face à la persécution.

Je crois que le parti tra­vailliste indé­pen­dant (ILP) est le seul parti qui, en tant que parti, soit à même d’appliquer une poli­tique consé­quente, que ce soit dans la lutte contre la guerre impé­ria­liste ou contre le fas­cisme, quand celui-ci se mani­fes­tera sous sa forme bri­tan­nique. Et d’ailleurs, le parti tra­vailliste indé­pen­dant n’est sou­tenu par aucune puis­sance d’argent et se voit calom­nié de divers côtés. A l’évidence, il a besoin de tous les sou­tiens dis­po­nibles, y com­pris de celui que je pour­rai éven­tuel­le­ment lui fournir.

Enfin, j’ai fait par­tie du contin­gent de l’ILP en Espagne. Je n’ai jamais affirmé, ni alors ni depuis, être en plein et total accord avec la ligne poli­tique défen­due par le POUM et sou­te­nue par l’ILP, mais elle a été jus­ti­fiée par le cours des événe­ments. Ce que j’ai vu en Espagne m’a fait tou­cher du doigt le péril mor­tel qu’on encourt en s’enrôlant sous la ban­nière pure­ment néga­tive de l’« antifascisme »1. Après avoir saisi les prin­ci­paux aspects de la situa­tion espa­gnole, j’ai com­pris que l’ILP était le seul parti bri­tan­nique qui pou­vait me conve­nir – et aussi le seul parti auquel je puisse adhé­rer en ayant au moins la cer­ti­tude de ne jamais être mené en bateau au nom de la démo­cra­tie capi­ta­liste. »2

Lettre de George Orwell à Noël Will­mett, 18 mai 1944 :

« Cher Mr Willmett,

Merci beau­coup pour votre lettre. Vous deman­dez si le tota­li­ta­risme, le culte de la per­son­na­lité, etc., sont vrai­ment en train de croître et vous faites état du fait qu’ils ne croissent appa­rem­ment pas dans ce pays-ci ni aux Etats-Unis.

Je dois dire que je pense, ou que je crains, que si on exa­mine le monde en entier, ces choses-là croissent. Nul doute qu’Hitler ne tar­dera pas à dis­pa­raître, mais ce sera aux dépens d’un ren­for­ce­ment de (a) Sta­line, (b) les mil­lion­naires anglo-américains et © toutes sortes de Füh­rers mineurs dans le genre de De Gaulle. Tous les mou­ve­ments natio­naux de par­tout, même ceux dont l’origine est la résis­tance à la domi­na­tion alle­mande, semblent prendre des formes non démo­cra­tiques, se regroupent autour d’un quel­conque Füh­rer sur­hu­main (Hit­ler, Sta­line, Sala­zar, Franco, Gandhi, De Valera en sont des exemples divers) et adoptent la théo­rie selon laquelle la fin jus­ti­fie les moyens. Par­tout le monde semble prendre la voie d’économies cen­tra­li­sées qui peuvent « fonc­tion­ner » au sens écono­mique, mais qui ne sont pas orga­ni­sées démo­cra­ti­que­ment et qui finissent par établir un sys­tème de castes. Tout cela est accom­pa­gné par les hor­reurs du natio­na­lisme émotion­nel et par une ten­dance à ne pas croire à l’existence d’une vérité objec­tive, parce que tous les faits doivent cor­res­pondre aux mots et aux pro­phé­ties de quelque Füh­rer infaillible. Déjà, dans un sens, l’histoire a cessé d’exister, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’histoire de notre temps qui puisse être recon­nue uni­ver­sel­le­ment, et les sciences exactes sont mises en dan­ger dès que la néces­sité mili­taire cesse de tenir les gens au cou­rant. Hit­ler peut bien dire que les Juifs ont com­mencé la guerre et, s’il sur­vit, cela devien­dra l’histoire offi­cielle ; il ne peut pas dire que 2 et 2 font 5 parce que, pour les besoins de, disons, la balis­tique, il faut bien qu’ils fassent 4. Mais si, j’en ai peur, le monde qui nous menace voit le jour, un monde de deux ou trois super­puis­sances inca­pables de se conqué­rir l’une l’autre, 2 et 2 peuvent faire 5 si le Füh­rer en décide ainsi. C’est là, en ce qui me concerne, la direc­tion dans laquelle nous allons, bien que, natu­rel­le­ment, ce pro­ces­sus soit réver­sible. […] »3

Lettre de George Orwell à Dwight Mac­do­nald, 5 décembre 1946 :

« […] A pro­pos de votre ques­tion sur La Ferme des ani­maux. Bien sûr mon inten­tion était tout d’abord de faire une satire de la révo­lu­tion russe. Mais je dési­rais aussi que le livre ait une appli­ca­tion plus large au sens où je vou­lais dire que ce genre de révo­lu­tion (une révo­lu­tion vio­lente menée par des conspi­ra­teurs qui sont incons­ciem­ment avides de pou­voir) ne peut abou­tir qu’à un chan­ge­ment de maîtres. Selon moi la morale est que les révo­lu­tions ne pro­duisent des amé­lio­ra­tions radi­cales que lorsque les masses sont vigi­lantes et capables de virer leurs diri­geants dès que ceux-ci ont fait leur tra­vail. Le tour­nant de l’histoire était sup­posé être quand les cochons ont gardé le lait et les pommes pour eux-mêmes (Krons­tadt). Si les autres ani­maux avaient eu le bon sens de mettre le holà à ce moment-là, tout se serait bien passé. Si les gens pensent que je défends le statu quo, c’est, je crois, parce qu’ils sont deve­nus pes­si­mistes et acceptent qu’il n’y ait pas d’alternative autre que la dic­ta­ture ou le capi­ta­lisme de laissez-faire. Dans le cas des trots­kistes, cela se com­plique parce qu’ils se sentent res­pon­sables des événe­ments en URSS jusqu’à envi­ron 1926 et qu’il leur faut sup­po­ser qu’une dégé­né­res­cence sou­daine a eu lieu à peu près à cette date-là. Alors que je pense que le pro­ces­sus tout entier était pré­vi­sible – et avait été prévu par quelques rares per­sonnes, par exemple Ber­trand Rus­sell – d’après la nature même du parti bol­che­vique. Ce que j’essayais de dire, c’est : « On ne peut pas avoir de révo­lu­tion à moins de la faire soi-même ; il ne peut exis­ter de dic­ta­ture bien­veillante. » […] »4

Local du Parti Ouvrier d’Unification Mar­xiste à Barcelone.

1 Le 31 juillet 1937, Orwell résu­mait ses prio­ri­tés poli­tiques en écri­vant à Ray­ner Hep­pens­tall : « il faut se battre pour le socia­lisme et contre le fas­cisme » (George Orwell, Une vie en lettres, cor­res­pon­dance, Agone, 2014, p. 118). Orwell était donc réso­lu­ment anti­fas­ciste, mais consi­dé­rait qu’il était indis­pen­sable de défendre aussi un objec­tif poli­tique posi­tif, en l’occurrence la pers­pec­tive de la démo­cra­tie socia­liste. Sur l’expérience d’Orwell de la répres­sion sta­li­nienne en Espagne, voir sa lettre du 2 août 1937 qui men­tionne l’aide appor­tée par le socia­liste révo­lu­tion­naire Mar­ceau Pivert (p. 120).

2 George Orwell, Dans le ventre de la baleine et autres essais (1931–1943), éditions Ivrea, 2005, pp. 49–51. Article paru dans le Labour Lea­der, tra­duit par Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun.

3 George Orwell, Une vie en lettres, cor­res­pon­dance, Agone, 2014, pp. 309–310. Tra­duit par Ber­nard Hoepffner.

4 Une vie en lettres, cor­res­pon­dance, pp. 437–438.

Russie 1917, naissance d’un capitalisme d’Etat

Nous voilà arri­vés au cen­te­naire de la révo­lu­tion russe de 1917 : c’est l’occasion de consta­ter que rare­ment un événe­ment his­to­rique aura été perçu au tra­vers de tant de mythes défor­ma­teurs. Un siècle après, alors que l’URSS a – heu­reu­se­ment – dis­paru, mais pour lais­ser – mal­heu­reu­se­ment – place à une autre dic­ta­ture, peut-être qu’une appré­hen­sion ration­nelle de ce qu’elle fut va pou­voir ren­con­trer une plus forte audience.

En effet, dès le début il a existé des ana­lyses par­fai­te­ment lucides sur la réa­lité de la Rus­sie gou­ver­née par le parti bol­che­vik. Même Lénine, mis sous pres­sion par un cou­rant mino­ri­taire de son parti, avait reconnu dès mai 1918 qu’il tra­vaillait à mettre en place un capi­ta­lisme d’Etat en Rus­sie : « notre devoir est de nous mettre à l’école du capi­ta­lisme d’Etat des Alle­mands, de nous appli­quer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ména­ger les pro­cé­dés dic­ta­to­riaux pour l’implanter en Rus­sie »1. L’URSS n’a connu ni socia­lisme, ni com­mu­nisme, ni pou­voir des tra­vailleurs. Ces der­niers ont subi à la fois la domi­na­tion poli­tique d’un parti unique, et l’exploitation par la classe bureau­cra­tique notam­ment consti­tuée des diri­geants de ce même parti. C’est ce que confirme une ana­lyse his­to­rique maté­ria­liste du mode de pro­duc­tion et des rap­ports de pro­duc­tion ayant existé en URSS.

Nous repu­blions ci-dessous deux textes publiés dans les années 1930 au sein du cou­rant du com­mu­nisme des conseils (mar­xistes par­ti­sans du pou­voir des conseils ouvriers et non d’un parti).

Le pre­mier s’intitule « Thèses sur le bol­che­visme », il a été écrit par Hel­mut Wag­ner puis adopté par le Groupe des com­mu­nistes inter­na­tio­naux de Hol­lande et publié dans la revue Räte­kor­res­pon­denz. Il a égale­ment été tra­duit en anglais dans la revue Inter­na­tio­nal Coun­cil Cor­res­pon­dence (diri­gée par Paul Mat­tick), en décembre 1934 :

« Le bol­che­visme a appelé la révo­lu­tion de février la révo­lu­tion bour­geoise, et celle d’octobre, la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, fai­sant ainsi pas­ser son propre régime pour le règne de la classe pro­lé­ta­rienne, et sa poli­tique écono­mique pour du socia­lisme. Cette vision de la révo­lu­tion de 1917 est une absur­dité de par le simple fait qu’elle sup­pose qu’un déve­lop­pe­ment de sept mois aurait suffi à créer les bases écono­miques et sociales d’une révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, dans un pays qui venait à peine d’entrer dans la phase de sa révo­lu­tion bour­geoise – en d’autres termes, sau­ter d’un bond par-dessus tout un pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment social et écono­mique qui néces­si­te­rait au moins plu­sieurs décen­nies. En réa­lité, la révo­lu­tion de 1917 est un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion uni­taire, qui a débuté avec la chute du tsa­risme et a atteint son apo­gée avec la vic­toire de l’insurrection armée des bol­che­viks, le 7 novembre. Et ce violent pro­ces­sus de trans­for­ma­tion ne peut être que celui de la révo­lu­tion bour­geoise russe, dans les condi­tions his­to­riques et par­ti­cu­lières de la Russie.

Au cours de ce pro­ces­sus, le parti de l’intelligentsia jaco­bine révo­lu­tion­naire a pris le pou­voir en s’appuyant sur les deux mou­ve­ments sociaux qui avaient déclen­ché l’insurrection de masse, celui des pro­lé­taires et celui des pay­sans. Pour rem­pla­cer le gou­ver­ne­ment tri­an­gu­laire ébranlé (tsa­risme, noblesse et bour­geoi­sie), il a créé le tri­angle bol­che­visme, pay­san­ne­rie, classe ouvrière. Et de même que l’appareil étatique du tsa­risme régnait de façon auto­nome sur les deux classes pos­sé­dantes, de même le nou­vel appa­reil étatique bol­che­vique com­mença par se rendre indé­pen­dant des deux classes qui l’avaient porté au pou­voir. La Rus­sie est sor­tie des condi­tions de l’absolutisme tsa­riste pour tom­ber dans celles de l’absolutisme bolchevique. […]

La concep­tion de base de la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion n’allait pas pour Lénine au-delà d’une écono­mie étatique diri­gée par l’appareil bureau­cra­tique. Pour lui, l’économie de guerre alle­mande et les ser­vices pos­taux étaient des exemples type de l’organisation socia­liste : une orga­ni­sa­tion écono­mique de carac­tère ouver­te­ment bureau­cra­tique, diri­gée par une cen­tra­li­sa­tion venant d’en haut. Du pro­blème de la socia­li­sa­tion, il ne vit que les aspects tech­niques et non les aspects pro­lé­ta­riens et sociaux. De même, Lénine se fonda, et avec lui le bol­che­visme en géné­ral, sur les concepts de socia­li­sa­tion pro­po­sés par le cen­triste Hil­fer­ding qui, dans son Capi­tal finan­cier, a tracé un tableau idéa­lisé d’un capi­ta­lisme tota­le­ment orga­nisé. Le véri­table pro­blème, en ce qui concerne la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion – la prise en charge des entre­prises et des orga­ni­sa­tions du sys­tème écono­mique par la classe ouvrière et par ses orga­ni­sa­tions de classe, les conseils ouvriers –, a été com­plè­te­ment ignoré du bol­che­visme. Et il devait être ignoré parce que l’idée mar­xiste d’une asso­cia­tion de pro­duc­teurs libres et égaux est tota­le­ment oppo­sée à la concep­tion jaco­bine de l’organisation, et parce que la Rus­sie ne pos­sé­dait pas les condi­tions sociales et écono­miques néces­saires à l’instauration du socia­lisme. Le concept de socia­li­sa­tion des bol­che­viks n’est par consé­quent rien d’autre qu’une écono­mie capi­ta­liste prise en charge par l’Etat et diri­gée de l’extérieur et d’en haut par sa bureaucratie. […]

L’expérience d’une écono­mie natio­nale pla­ni­fiée bureau­cra­ti­que­ment est loin de pou­voir être consi­dé­rée comme un suc­cès. Les grands cata­clysmes inter­na­tio­naux qui menacent la Rus­sie ne pour­ront qu’accroître les contra­dic­tions de son sys­tème écono­mique jusqu’à ce qu’elles deviennent into­lé­rables, hâtant ainsi pro­ba­ble­ment la chute de cette expé­rience écono­mique gigantesque.

L’économie russe est essen­tiel­le­ment déter­mi­née par les carac­té­ris­tiques sui­vantes : elle s’appuie sur les bases d’une pro­duc­tion de mar­chan­dises ; elle est cen­trée sur la ren­ta­bi­lité ; elle révèle un sys­tème ouver­te­ment capi­ta­liste avec salaires et cadences accé­lé­rées ; enfin, elle a porté les raf­fi­ne­ments de la ratio­na­li­sa­tion capi­ta­liste jusqu’à ses limites extrêmes. L’économie bol­che­vique est une pro­duc­tion étatique qui emploie des méthodes capitalistes.

Cette forme de pro­duc­tion étatique s’accompagne égale­ment de plus-value, donc d’une exploi­ta­tion maxi­male des tra­vailleurs. Bien entendu, cette plus-value ne pro­fite direc­te­ment et ouver­te­ment à aucune classe par­ti­cu­lière de la société russe, mais elle enri­chit l’appareil para­si­taire de la bureau­cra­tie dans son ensemble.

[…]

Le Komin­tern lui-même a été uti­lisé pour mani­pu­ler abu­si­ve­ment la classe ouvrière inter­na­tio­nale, afin de ser­vir les buts oppor­tu­nistes de glo­ri­fi­ca­tion natio­nale et de la poli­tique de sécu­rité inter­na­tio­nale de l’Union sovié­tique. Il s’est consti­tué, en dehors de Rus­sie, à par­tir de la com­bi­nai­son des cadres révo­lu­tion­naires du pro­lé­ta­riat euro­péen. En usant de l’autorité de la révo­lu­tion bol­che­vique, le prin­cipe orga­ni­sa­tion­nel et tac­tique du bol­che­visme s’est imposé dans le Komin­tern de façon extrê­me­ment bru­tale et sans aucune consi­dé­ra­tion pour les scis­sions immé­diates. Le Comité exé­cu­tif du Komin­tern – autre ins­tru­ment de la bureau­cra­tie russe au pou­voir – s’est vu confier le com­man­de­ment absolu de tous les par­tis com­mu­nistes, et la poli­tique des par­tis a com­plè­te­ment perdu de vue les véri­tables inté­rêts révo­lu­tion­naires de la classe ouvrière inter­na­tio­nale. Les slo­gans et les réso­lu­tions révo­lu­tion­naires ont servi de cou­ver­ture à la poli­tique contre-révolutionnaire du Komin­tern et de ses par­tis qui, avec leurs façons bol­che­vistes, sont deve­nus aussi experts dans la tra­hi­son de la classe ouvrière et dans la déma­go­gie effré­née, que l’étaient les par­tis social-démocrates. En même temps que le réfor­misme, fusion­nant avec le capi­ta­lisme, décli­nait dans le sens his­to­rique, le Komin­tern fai­sait nau­frage en s’unissant à la poli­tique capi­ta­liste de l’Union sovié­tique. »2

Le deuxième texte est inti­tulé « La Rus­sie sovié­tique aujourd’hui ». Ega­le­ment paru dans la revue Räte­kor­res­pon­denz, il a été tra­duit en anglais par la revue Inter­na­tio­nal Coun­cil Cor­res­pon­dence en février 1937 :

« L’ouvrier russe ne peut man­quer de s’apercevoir qu’il n’a aucun contrôle sur les moyens de pro­duc­tion ni sur les pro­duits de son tra­vail. Il ne peut pas se sen­tir concerné par les pro­blèmes de la socia­li­sa­tion tels qu’ils se posent en Rus­sie, étant donné qu’il est un esclave du sala­riat tout comme ses frères au-delà des fron­tières de l’URSS. Il importe même peu de savoir si les ouvriers russes prennent clai­re­ment conscience de leur posi­tion dans la société. Le fait est qu’ils agissent de la seule manière pos­sible pour une classe exploi­tée. Et, paral­lè­le­ment, que Sta­line soit conscient ou non de son rôle en tant que diri­geant d’une société d’exploitation, ses actes pas­sés et à venir reflètent for­cé­ment les néces­si­tés d’une telle société. Ce n’est pas d’hier que la Rus­sie est capi­ta­liste ; elle l’est deve­nue avec l’abolition des der­niers conseils ouvriers libre­ment élus. […]

Un accrois­se­ment de l’exploitation pré­sup­pose un ren­for­ce­ment de l’appareil exploi­teur. La classe ouvrière ne peut s’exploiter elle-même. Un appa­reil est néces­saire, dont les membres n’appartiennent pas à la classe ouvrière. Des bureau­crates, des pro­fes­sion­nels, des « com­man­deurs d’industrie » comme les appelle Sta­line, s’appuyant sur une large couche de l’aristocratie ouvrière, sont indis­pen­sables. Ces bureau­crates aident la clique diri­geante, dont ils reçoivent en retour des pri­vi­lèges qui les élèvent au-dessus du niveau de l’ouvrier moyen. En dépit de la phra­séo­lo­gie offi­cielle sur « la tran­si­tion vers une société sans classe », il s’est bel et bien déve­loppé une nou­velle classe diri­geante en Rus­sie. Les tra­vailleurs vendent leur force de tra­vail à cette nou­velle classe de fonc­tion­naires, de chefs de coopé­ra­tives et d’entreprises, et à la bureau­cra­tie qui dirige la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion. Cet appa­reil colos­sal est l’acheteur de la force de tra­vail. Il dirige col­lec­ti­ve­ment et auto­cra­ti­que­ment à la fois. Il ne pro­duit aucune valeur, il vit de la plus-value, du tra­vail de mil­lions d’esclaves sala­riés. L’idéologie de cette couche pri­vi­lé­giée n’a rien à voir avec la conscience de classe des ouvriers. L’exploitation étant son inté­rêt, elle consti­tue son idéo­lo­gie. En ennemi impla­cable, la bureau­cra­tie com­bat toutes les ten­dances de la société qui s’orientent vers l’abolition de l’exploitation.

[…]

Afin d’obtenir la masse gigan­tesque de plus-value indis­pen­sable à la construc­tion et à la trans­for­ma­tion du sys­tème écono­mique russe dans son entier, il était néces­saire de déve­lop­per une vaste classe de meneurs d’esclaves, de para­sites et d’exploiteurs. Cette nou­velle classe se déve­loppe en contra­dic­tion avec le com­mu­nisme. Le vide dans la struc­ture de la société d’exploitation, que reflé­tait l’absence d’une classe exploi­teuse spé­ci­fique, a été com­blé. C’est ceci qui consti­tue l’étape essen­tielle dans l’évolution de la Rus­sie au cours des der­nières années. Elle en a fait un Etat inté­gra­le­ment capi­ta­liste. Les tra­vailleurs, trop faibles pour orga­ni­ser la pro­duc­tion au nom de leur classe, ont abdi­qué devant le Parti. Ce der­nier, n’obéissant qu’à des inté­rêts spé­ci­fiques, a joué en Rus­sie exac­te­ment le même rôle que les capi­ta­listes pri­vés dans les autres pays. Le parti bol­ché­vique, en assu­mant le rôle his­to­rique de la bour­geoi­sie est devenu lui-même la bour­geoi­sie et a déve­loppé les forces pro­duc­tives à un niveau atteint long­temps aupa­ra­vant par la bour­geoi­sie des autres pays.

[…]

Il faut consi­dé­rer la Rus­sie comme un pays capi­ta­liste et un ennemi mor­tel du com­mu­nisme. Cela devien­dra plus évident avec le temps. Les com­mu­nistes seront pour­chas­sés et tués en Rus­sie comme par­tout ailleurs. Si cer­tains nour­rissent encore l’illusion de voir le socia­lisme « s’édifier » tôt ou tard en Rus­sie, ils décou­vri­ront que les classes pri­vi­lé­giées ne renoncent jamais déli­bé­ré­ment à leurs pri­vi­lèges. Ceux qui espèrent voir la classe pos­sé­dante aban­don­ner sa pro­priété sans lut­ter, font de la reli­gion. Le socia­lisme ne s’édifie pas. Ou bien il est le pro­duit direct de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, ou bien il n’est pas. La révo­lu­tion de 1917 est res­tée une révo­lu­tion bour­geoise. Ses éléments pro­lé­ta­riens ont été bat­tus. Elle n’a pas sup­primé le fon­de­ment de toute domi­na­tion, elle a seule­ment ren­versé la domi­na­tion tsa­riste. Elle n’a pas sup­primé tous les rap­ports de pro­priété, elle a seule­ment aboli les rap­ports de pro­priété pri­vée du capi­ta­lisme. Ce n’est que lorsque les tra­vailleurs prennent le pou­voir en main et orga­nisent la société pour eux-mêmes que les bases du com­mu­nisme se trouvent jetées. Ce qui existe en Rus­sie est un capi­ta­lisme d’Etat. Ceux qui se réclament du com­mu­nisme doivent aussi atta­quer le capi­ta­lisme d’Etat. Et dans la révo­lu­tion à venir, les ouvriers russes devront ren­ver­ser ce capi­ta­lisme d’Etat. La société d’exploitation russe, comme toutes les autres socié­tés d’exploitation, engendre chaque jour ses propres fos­soyeurs. »3

Enfin, nous repre­nons quelques extraits d’un texte de Mau­rice Brin­ton publié en 1970 par le groupe d’extrême gauche bri­tan­nique Soli­da­rity, Les Bol­ché­viques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution :

« En tant qu’institution, le Parti [bol­che­vik] échap­pait tota­le­ment au contrôle de la classe ouvrière russe. Les pro­blèmes qu’eut à affron­ter la Révo­lu­tion russe après 1917 ne réso­lurent pas cette contra­dic­tion, ils ne firent que l’exacerber. […] A un niveau plus pro­fond, la concep­tion même de ce type d’organisation et ce type de rap­port avec le mou­ve­ment des masses reflète l’influence non recon­nue de l’idéologie bour­geoise, chez ceux-là mêmes qui cher­chaient opi­niâ­tre­ment à détruire la société bour­geoise. La concep­tion qui assure que la société doit obli­ga­toi­re­ment être divi­sée en « diri­geants » et « exé­cu­tants », l’idée selon laquelle cer­tains sont nés pour domi­ner et que d’autres ne peuvent réel­le­ment se déve­lop­per au-delà d’une cer­taine limite a été, depuis des temps immé­mo­riaux, le pos­tu­lat tacite de toute classe domi­nante. Que les bol­che­viks eux-mêmes l’aient en fin de compte accep­tée montre encore une fois à quel point Marx avait rai­son en décla­rant que « les idées domi­nantes de chaque époque sont les idées de la classe domi­nante ». Face à une orga­ni­sa­tion aussi « effi­cace », aussi solide, construite sur des idées de ce genre, il n’est pas éton­nant que les comi­tés d’usine nés en 1917 n’aient pas été en mesure de conduire la Révo­lu­tion jusqu’à son terme.

[…]

En 1917, les tra­vailleurs russes créèrent des organes (comi­tés d’usine et soviets) qui devaient assu­rer la ges­tion de la société par les tra­vailleurs eux-mêmes. Mais les soviets pas­sèrent entre les mains des fonc­tion­naires bol­che­viks. Un appa­reil d’Etat, séparé des masses, fut rapi­de­ment recons­ti­tué. Les tra­vailleurs russes ne par­vinrent pas à créer de nou­velles ins­ti­tu­tions qui leur auraient per­mis d’organiser et la pro­duc­tion, et la vie sociale. Cette tâche fut par consé­quent assu­mée par d’autres, par un groupe dont cette ges­tion devint la fonc­tion spé­ci­fique. La bureau­cra­tie orga­ni­sait le pro­ces­sus du tra­vail dans un pays où elle était égale­ment maî­tresse des ins­ti­tu­tions politiques.

Tout ceci exige une sérieuse rééva­lua­tion de plu­sieurs notions fon­da­men­tales. Le « pou­voir des tra­vailleurs » ne peut pas être iden­ti­fié ou assi­milé au pou­voir du Parti, ce que firent conti­nuel­le­ment les bol­che­viks. Comme le disait Rosa Luxem­burg, le pou­voir ouvrier sera l’œuvre de la classe et non d’une mino­rité agis­sant au nom de la classe. Il doit être l’émanation de l’engagement actif des tra­vailleurs, res­ter sous leur influence directe, être sou­mis au contrôle de l’ensemble de la popu­la­tion, être la consé­quence de la conscience poli­tique crois­sante du peuple. De même, la notion de « prise du pou­voir » ne peut pas dési­gner – comme c’est bien évidem­ment le cas chez tous ceux qui croient vivre encore dans le Pétro­grad de 1917 – un putsch semi-militaire, fomenté par une mino­rité. Il ne peut non plus repré­sen­ter uni­que­ment la défense – même si celle-ci est bien entendu néces­saire – des posi­tions gagnées par la classe ouvrière contre les ten­ta­tives de la bour­geoi­sie pour les recon­qué­rir. Ce que la « prise du pou­voir » implique réel­le­ment, c’est que la grande majo­rité de la classe ouvrière com­prend enfin clai­re­ment sa capa­cité de ges­tion de la pro­duc­tion et de la société – et s’organise à cette fin. »4

1 Lénine, Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites-bourgeoises, article dans la Pravda n° 88–89-90, 9–11 mai 1918, tra­duc­tion en fran­çais dans les Œuvres, tome 27, éditions sociales, 1961, pages 355–356. Voir aussi notre texte : « Le léni­nisme et la révo­lu­tion russe », Cri­tique Sociale n° 1, octobre 2008.

2 Tra­duc­tion en fran­çais dans le recueil Korsch / Mat­tick / Pan­ne­koek / Ruhle / Wag­ner, La Contre-révolution bureau­cra­tique, 10–18, 1973, pages 41–44, 49 et 53. Numé­risé sur le site La Bataille socia­liste : bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1934–12-theses-sur-le-bolchevisme-gic/

3 Tra­duc­tion en fran­çais dans le recueil Korsch / Mat­tick / Pan­ne­koek / Ruhle / Wag­ner, La Contre-révolution bureau­cra­tique, 10–18, 1973, pages 189–191 et 199–200. Numé­risé sur le site La Bataille socia­liste : bataillesocialiste.wordpress.com/2009/01/10/la-russie-sovietique-aujourdhui-1937/

4 Mau­rice Brin­ton, Les Bol­ché­viques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution, Les Nuits rouges, 2016, pages 23–25 (tra­duc­tion par la revue Auto­ges­tion et socia­lisme, 1973).

Eugène Varlin, internationaliste et communard

Michel Cor­dillot, Eugène Var­lin, inter­na­tio­na­liste et com­mu­nard, Edi­tions Spar­ta­cus, 2016, 236 pages, 13 euros.

Var­lin ! Voilà un per­son­nage incon­tour­nable de l’histoire du mou­ve­ment ouvrier. Exé­cuté en mai 1871, à 31 ans seule­ment, pour sa par­ti­ci­pa­tion à la Com­mune de Paris, il eut le temps d’être un mili­tant syn­di­ca­liste, coopé­ra­teur, inter­na­tio­na­liste, socia­liste et com­mu­niste. Il joua notam­ment un rôle majeur dans le déve­lop­pe­ment en France de la Pre­mière Inter­na­tio­nale, l’AIT. Comme l’a écrit Pierre Monatte, « Suivre sa vie, c’est tra­ver­ser toute cette période de 1862 à 1871 où s’édifie l’Internationale, la pre­mière, la grande, la vraie, où le pro­lé­ta­riat reprend non seule­ment conscience de sa force, mais entre­voit net­te­ment la Révo­lu­tion sociale. »1 Pas­sant en pro­cès sous le Second Empire, Var­lin décla­rait face à ses juges que « tant qu’un homme pourra mou­rir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les ins­ti­tu­tions humaines. » Paroles qui res­tent plei­ne­ment actuelles. Nous publions ci-dessous quelques « bonnes feuilles » de cette bio­gra­phie, avec l’accord de l’éditeur :

« L’année 1869 est sans conteste celle où Var­lin déploie l’activité la plus intense. À peine libéré, il se remet au tra­vail pour renouer les fils bri­sés de l’Association [inter­na­tio­nale des tra­vailleurs, AIT] et, les résul­tats dépas­sant toute espé­rance, il n’a de cesse qu’aboutisse enfin son grand pro­jet de fédé­rer les socié­tés ouvrières. On le voit aussi dans les réunions publiques et aux pre­mières loges dans la lutte poli­tique contre l’Empire. Conti­nuel­le­ment poussé par les événe­ments à agir pour secou­rir, entraî­ner, recru­ter de nou­veaux adhé­rents, aider à la consti­tu­tion de nou­velles sec­tions ou orga­ni­sa­tions cor­po­ra­tives, contri­buer par sa plume ou par ses dis­cours à for­ti­fier l’opposition ouvrière à l’exploitation, il fait égale­ment la preuve de ses res­sources intel­lec­tuelles, s’imposant comme un diri­geant capable de don­ner une ana­lyse à chaud, de pen­ser les évolu­tions du mou­ve­ment réel de la classe ouvrière pari­sienne sans jamais ployer sous la pres­sion des événe­ments, capable aussi de réflé­chir à l’organisation de la société future. […]

Dans son entre­prise de réor­ga­ni­sa­tion, l’Internationale s’appuie sur deux éléments nou­veaux : la pos­si­bi­lité qu’ont désor­mais ses repré­sen­tants de s’exprimer dans le cadre des réunions publiques et la mon­tée des mou­ve­ments sociaux. L’importance des réunions publiques ne sau­rait être sous-estimée. Auto­ri­sées par la loi du 6 juin 1868, elles deviennent rapi­de­ment un trait dis­tinc­tif de la vie poli­tique et intel­lec­tuelle fran­çaise. Du 18 juin de la même année à mars 1869, de 300 à 400 réunions publiques se tiennent à Paris, qui drainent chaque soir des mil­liers d’auditeurs. Très vite, en dépit de la pré­sence d’un com­mis­saire de police accom­pa­gné d’un gref­fier, les ora­teurs s’enhardissent, et les réunions publiques deviennent autant de tri­bunes ouvertes aux révolutionnaires.

Les mili­tants de l’Internationale sont parmi les tout pre­miers à sau­ter sur l’occasion qui leur est ainsi offerte. Avec Tolain, Pindy, Lon­guet, Nos­tag, Héli­gon, Malon, Cha­lain, et quelques autres encore, Var­lin est l’un des ora­teurs de l’Internationale les plus en vue. Il fré­quente la salle Molière, le Tivoli Vaux­hall ou encore la salle de la Mar­seillaise. Après avoir serré quelques mains, il s’assied au milieu de la foule pour écou­ter les ora­teurs et prendre le pouls du peuple pari­sien. Quand le sujet lui tient à cœur, il prend la parole et s’exprime « len­te­ment et avec une éner­gie calme », de sa belle « voix grave et voi­lée ». Ses inter­ven­tions à la fois pro­fondes et mesu­rées ren­forcent sa popu­la­rité (il est à plu­sieurs reprises élu pré­sident ou membre du bureau d’importantes réunions) tout en lui épar­gnant les pour­suites qui frappent les ora­teurs les plus incendiaires. […]

Paral­lè­le­ment à l’agitation poli­tique nour­rie par les réunions publiques, l’année 1869 et les six pre­miers mois de l’année 1870, qui marquent l’apogée de l’AIT dans l’Hexagone, voient se mul­ti­plier les mou­ve­ments de grève affec­tant toutes les cor­po­ra­tions, de l’artisanat tra­di­tion­nel à la grande indus­trie nais­sante : 72 grèves et plus de 40 000 gré­vistes au total en 1869, 116 conflits et plus de 85 000 par­ti­ci­pants durant les six pre­miers mois de 1870. Ce phé­no­mène n’est d’ailleurs pas propre à la France, puisqu’une vague de grèves sans pré­cé­dent touche l’Europe et les États-Unis durant les années 1869–1875. C’est aussi en pre­nant appui sur ces conflits sociaux en cas­cade que les sec­tions fran­çaises de l’AIT acquièrent rapi­de­ment une puis­sance qu’elles n’ont encore jamais eue aupa­ra­vant. Var­lin, qui sait gar­der suf­fi­sam­ment de dis­tance par rap­port aux événe­ments dont il est en même temps l’un des acteurs prin­ci­paux, a par­fai­te­ment saisi la dyna­mique du mou­ve­ment : « La lutte entre le tra­vail et le capi­tal s’accentue de plus en plus (…) Nos écono­mistes à courte vue viennent accu­ser (…) l’Internationale de pous­ser à la grève et de créer l’anarchie ! C’est tout sim­ple­ment prendre l’effet pour la cause ; ce n’est pas l’Internationale qui crée la guerre entre l’exploiteur et l’exploité, mais ce sont les néces­si­tés de la guerre qui ont créé l’Internationale. » […]

Alors qu’elle com­mence à se réor­ga­ni­ser plus ou moins ouver­te­ment, l’Internationale se trouve de nou­veau confron­tée à la ques­tion de l’action poli­tique. Les 23–24 mai et 6–7 juin 1869 doivent avoir lieu les deux tours des élec­tions légis­la­tives. Fidèle à l’attitude adop­tée par le cénacle de la rue du Temple en 1863, Var­lin est bien résolu à user de toute son influence pour que soient à nou­veau pré­sen­tées des can­di­da­tures ouvrières. Il s’en ouvre d’ailleurs à Émile Aubry dans sa lettre du 8 jan­vier : « Quant à la can­di­da­ture ouvrière, je vois avec plai­sir que vous êtes résolu à la poser. Lyon s’est déjà pro­noncé dans ce sens. Mar­seille nous a adressé une demande de ren­sei­gne­ments. J’espère que nous allons bien­tôt nous entendre à ce sujet et que, mal­gré les abs­ten­tion­nistes, Prou­dho­niens enra­gés, nous entre­rons dans la lice élec­to­rale concur­rem­ment avec les répu­bli­cains bour­geois de toutes nuances, afin de bien affir­mer la scis­sion du peuple avec la bour­geoi­sie. » On voit qu’il n’est plus seule­ment ques­tion de contes­ter la forme du régime poli­tique en tant que tel, mais bien sa nature de classe en met­tant en évidence le fossé social exis­tant entre les ouvriers d’un côté et tous les bour­geois de l’autre, que les pré­fé­rences de ces der­niers aillent à un sys­tème impé­rial ou à une répu­blique conser­va­trice qui ne serait ni vrai­ment démo­cra­tique, ni a for­tiori sociale. […]

Au fond, si Var­lin a conservé par-delà les années cette « mys­té­rieuse popu­la­rité » qui fut la sienne de son vivant, c’est bien parce qu’on retrouve dans sa trop courte vie une dimen­sion uni­ver­selle. Figure emblé­ma­tique du mili­tant pur, irré­pro­chable, fidèle jusqu’à la mort à ses idées et à sa classe, Var­lin, aujourd’hui encore, sym­bo­lise le refus du renon­ce­ment, la liberté de lut­ter au nom de l’humanité, et l’espoir de tous ceux qui croient qu’un ave­nir plus juste est possible. »

1 Dans La Bataille Syn­di­ca­liste du 14 mai 1913.

Il y a 100 ans, la Conférence de Kienthal

Il y a un siècle, du 24 au 30 avril 1916, une Confé­rence socia­liste inter­na­tio­nale se tenait à Kien­thal en Suisse. Cette Confé­rence de Kien­thal étant la suite de la Confé­rence de Zim­mer­wald, tenue en sep­tembre 1915, elle fut donc dési­gnée comme « Seconde Confé­rence Socia­liste Inter­na­tio­nale de Zim­mer­wald ». La Confé­rence de Kien­thal consti­tue une étape impor­tante de la réap­pa­ri­tion de l’internationalisme et de la lutte de classe contre la Pre­mière Guerre mon­diale. Nous repro­dui­sons ci-dessous le Mani­feste adopté par la confé­rence à l’unanimité des délé­gués présents :

« Aux Peuples qu’on ruine et qu’on tue !

Pro­lé­taires de tous les pays, unissez-vous !

Deux ans de guerre mon­diale ! Deux ans de ruines ! Deux ans de mas­sacres ! Deux ans de réaction !

Qui donc est res­pon­sable ? Où sont donc – der­rière ceux qui, au der­nier moment, ont allumé l’incendie – ceux-là qui l’ont voulu et pré­paré depuis un quart de siècle ? Ils sont parmi les pri­vi­lé­giés ! Lorsque, au mois de sep­tembre 1915, au-dessus de la mêlée, au milieu des pas­sions guer­rières déchaî­nées, nous, socia­listes des pays bel­li­gé­rants et neutres, réunis fra­ter­nel­le­ment à Zim­mer­wald pour sau­ver l’honneur du Socia­lisme et déga­ger sa res­pon­sa­bi­lité, nous disions déjà dans notre Manifeste :

Les ins­ti­tu­tions du régime capi­ta­liste qui dis­posent du sort des peuples : les gou­ver­ne­ments (monar­chiques ou répu­bli­cains), la diplo­ma­tie secrète, les puis­santes orga­ni­sa­tions patro­nales, les par­tis bour­geois, la presse capi­ta­liste, l’Eglise – sur elles toutes pèse la res­pon­sa­bi­lité de cette guerre, sur­gie d’un ordre social qui les nourrit.

C’est pour­quoi, « chaque peuple », comme l’a dit Jau­rès quelques jours avant sa mort, « a paru à tra­vers les rues de l’Europe avec sa petite torche à la main ».

Après avoir cou­ché dans la tombe des mil­lions d’hommes, désolé des mil­lions de familles, fait des mil­lions de veuves et d’orphelins, après avoir accu­mulé ruines sur ruines et détruit irré­mé­dia­ble­ment une par­tie de la civi­li­sa­tion, cette guerre cri­mi­nelle s’est immo­bi­li­sée. Mal­gré les héca­tombes sur tous les fronts, pas de résul­tats déci­sifs. Pour faire seule­ment vaciller ces fronts, il fau­drait que les gou­ver­ne­ments sacri­fient des mil­lions d’hommes.

Ni vain­queurs ni vain­cus, ou plu­tôt tous vain­cus, c’est-à-dire tous sai­gnés, tous épui­sés : tel sera le bilan de cette folie guer­rière. Les classes diri­geantes peuvent ainsi consta­ter la vanité de leurs rêves de domi­na­tion impé­ria­liste. Ainsi est-il de nou­veau démon­tré que seuls ont bien servi leur pays, ceux des socia­listes qui, mal­gré les per­sé­cu­tions et les calom­nies, se sont oppo­sés, dans ces cir­cons­tances, au délire natio­na­liste en récla­mant la paix immé­diate et sans annexions. Que vos voix nom­breuses crient avec les nôtres : A bas la guerre ! Vive la paix !

Tra­vailleurs des villes et des champs !

Vos gou­ver­ne­ments, les cliques impé­ria­listes et leurs jour­naux vous disent qu’il faut « tenir jusqu’au bout » pour libé­rer les peuples oppri­més. C’est une des plus grandes four­be­ries ima­gi­nées par nos maîtres, pour la guerre. Le vrai but de cette bou­che­rie mon­diale est, pour les uns, de s’assurer la pos­ses­sion du butin qu’ils ont ras­sem­blé pen­dant des siècles et au cours d’autres guerres ; pour les autres, d’aboutir à un nou­veau par­tage du monde, afin d’augmenter leur lot en annexant des ter­ri­toires, en écar­te­lant des peuples, en les rabais­sant au niveau des parias.

Vos gou­ver­ne­ments et vos jour­naux vous disent qu’il faut conti­nuer la guerre pour tuer le mili­ta­risme. Ils vous trompent. Le mili­ta­risme d’un peuple ne peut être ruiné que par ce peuple lui-même. Et le mili­ta­risme devra être ruiné dans tous les pays. Vos gou­ver­ne­ments et vos jour­naux vous disent encore qu’il faut pro­lon­ger la guerre pour qu’elle soit la « der­nière guerre ». Ils vous trompent tou­jours. Jamais la guerre n’a tué la guerre. Au contraire, en exci­tant les sen­ti­ments et les inté­rêts de « revanche », la guerre pré­pare la guerre, la vio­lence appelle la vio­lence. De sorte que vos maîtres, en vous sacri­fiant, vous enferment dans un cercle infer­nal. De ce cercle, seront impuis­santes de vous tirer les illu­sions du paci­fisme bourgeois.

Il n’y a qu’un moyen défi­ni­tif d’empêcher les guerres futures : C’est la conquête du gou­ver­ne­ment et de la pro­priété capi­ta­liste par les peuples eux-mêmes. La « paix durable » sera le fruit du Socia­lisme triomphant.

Pro­lé­taires !

Regar­dez autour de vous. Quels sont ceux qui parlent de conti­nuer la guerre jusqu’au bout, jusqu’à la « vic­toire ». Ce sont les auteurs res­pon­sables, les jour­naux ali­men­tés aux fonds secrets, les four­nis­seurs des armées et tous les pro­fi­teurs de la guerre ; les social-nationalistes, les per­ro­quets des for­mules guer­rières gou­ver­ne­men­tales ; les réac­tion­naires qui se réjouissent en secret de voir tom­ber sur les champs de bataille ceux qui mena­çaient hier leurs pri­vi­lèges usur­pés, c’est-à-dire les socia­listes, les ouvriers syn­di­ca­listes et ces pay­sans qui semaient le blé rouge à tra­vers les cam­pagnes.

Voilà le parti des pro­lon­geurs de la guerre. A lui les forces gou­ver­ne­men­tales, à lui les jour­naux men­teurs, empoi­son­neurs des peuples, à lui la liberté de pro­pa­gande pour la conti­nua­tion des mas­sacres et des ruines. Et à vous, les vic­times, le droit de vous taire et de souf­frir, l’état de siège, la cen­sure, la pri­son, la menace, le bâillon.

Cette guerre, peuples tra­vailleurs, n’est pas votre guerre, et cepen­dant c’est vous qui en êtes, en masse, les vic­times. Dans la tran­chée, à la pointe des batailles, expo­sés à la mort, voilà les pay­sans et les sala­riés. A l’arrière, à l’abri, voici la plu­part des riches et leurs valets « embus­qués ». Pour eux, la guerre c’est la mort des autres.

Et ils en pro­fitent pour conti­nuer et même accen­tuer contre vous leur lutte de classe, tan­dis qu’à vous ils prêchent « l’union sacrée ». Ils des­cendent même jusqu’à exploi­ter vos misères et vos souf­frances pour essayer de vous faire tra­hir vos devoirs de classe et de tuer en vous l’espérance socia­liste. L’injustice sociale et le sys­tème des classes sont encore plus visibles dans la guerre que dans la paix. Dans la paix, le régime capi­ta­liste ne dérobe au tra­vailleur que son bien-être ; dans la guerre, il lui prend tout, puisqu’il lui prend la vie.

Assez de morts ! Assez de souffrances !

Assez de ruines aussi !

Car c’est encore sur vous, peuples tra­vailleurs, que tombent et tom­be­ront ces ruines. Aujourd’hui, des cen­taines de mil­liards sont jetés au gouffre de la guerre et per­dus ainsi pour le bien-être des peuples, pour les œuvres de civi­li­sa­tion, pour les réformes sociales, qui auraient amé­lioré votre sort, favo­risé l’instruction et atté­nué la misère. Demain, de lourds impôts s’appesantiront sur vos épaules cour­bées. Assez payé de votre tra­vail, de votre argent, de votre exis­tence ! Lut­tez pour impo­ser immé­dia­te­ment la paix, sans annexions.

Que dans tous les pays bel­li­gé­rants, les femmes et les hommes des usines et des champs se dressent contre la guerre et ses consé­quences, contre la misère et les pri­va­tions, contre le chô­mage et la cherté de la vie ! Qu’ils élèvent la voix pour le réta­blis­se­ment des liber­tés confis­quées, pour les lois ouvrières et pour les reven­di­ca­tions agraires des tra­vailleurs des champs. Que les pro­lé­taires des pays neutres viennent en aide aux socia­listes des pays bel­li­gé­rants dans la lutte dif­fi­cile qu’ils mènent contre la guerre ; qu’ils s’opposent de toutes leurs forces à l’extension de la guerre.

Que les socia­listes de tous les pays agissent confor­mé­ment aux déci­sions des congrès socia­listes inter­na­tio­naux, d’après les­quelles c’est le devoir des classes ouvrières de s’entremettre, pour faire ces­ser promp­te­ment la guerre.

En consé­quence, exer­cez, contre la guerre, le maxi­mum de pres­sion pos­sible sur vos élus, sur vos par­le­ments, sur vos gouvernements.

Exi­gez la fin immé­diate de la col­la­bo­ra­tion socia­liste aux gou­ver­ne­ments capi­ta­listes de guerre ! Exi­gez des par­le­men­taires socia­listes qu’ils votent désor­mais contre les cré­dits deman­dés pour pro­lon­ger la guerre.

Par tous les moyens en votre pou­voir, ame­nez la fin de la bou­che­rie mondiale.

Récla­mez un armis­tice immé­diat ! Peuples qu’on ruine et qu’on tue, debout contre la guerre !

Cou­rage ! N’oubliez pas que, mal­gré tout, vous êtes encore le nombre et que vous pour­riez être la force.

Que dans tous les pays, les gou­ver­ne­ments sentent gran­dir en vous la haine de la guerre et la volonté de revanches sociales, et l’heure de la paix sera avancée.

A bas la guerre !

Vive la paix ! – la paix immé­diate et sans annexions.

Vive le Socia­lisme inter­na­tio­nal ! »

Confé­rence de Kien­thal
Confé­rence de Kiental

La première biographie de Paul Mattick

La pre­mière bio­gra­phie du mili­tant mar­xiste Paul Mat­tick (1904–1981) est parue l’an der­nier en anglais : Gary Roth, Mar­xism in a Lost Cen­tury, A Bio­gra­phy of Paul Mat­tick, Brill, 2015 (réédi­tion en poche – « paper­back » – par Hay­mar­ket Books, décembre 20151). Nous en tra­dui­sons ici quelques bref pas­sages, avec l’accord de l’auteur, en espé­rant qu’une éven­tuelle publi­ca­tion inté­grale en fran­çais puisse voir le jour. Nous n’avons pas choisi d’extraits concer­nant son mili­tan­tisme en Alle­magne, ni au début des années 1930 aux Etats-Unis, puisqu’il les a lui-même lar­ge­ment évoqué dans La Révo­lu­tion fut une belle aven­ture, livre dont nous avons déjà rendu compte2. D’abord mili­tant en Alle­magne, jeune ouvrier, Mat­tick prit part à la Révo­lu­tion alle­mande, fut membre d’un conseil ouvrier, et milita au KAPD (Parti com­mu­niste ouvrier d’Allemagne). Il vécut à par­tir de 1926 aux Etats-Unis, y prit part aux luttes sociales et devint un théo­ri­cien du com­mu­nisme des conseils.

Le pre­mier extrait concerne la paru­tion de la revue New Essays, que Mat­tick ani­mait avec Karl Korsch et qui pre­nait la suite de la revue Living Mar­xism (« mar­xisme vivant », 13 numé­ros parus de 1938 à 1941). Il est d’abord ques­tion de la recherche de nou­veaux col­la­bo­ra­teurs à la revue, qui parut en 1942–1943 (extrait du cha­pitre 12, pp. 212–213) :

« Korsch demanda à Her­bert Mar­cuse, membre de l’école de Franc­fort, d’envoyer son récent ouvrage sur Hegel, bien que Mat­tick l’ait déjà uti­lisé pour un essai publié dans la Par­ti­san Review3. Boris Sou­va­rine était aussi une pos­si­bi­lité, mais on sut qu’il était « vrai­ment mélan­co­lique voire mor­bide » du fait qu’il avait été obligé de lais­ser der­rière lui tous ses tra­vaux en fuyant l’Europe4. L’historien Arthur Rosen­berg pro­mit d’écrire une recen­sion de livre, mais mou­rut avant de l’achever5. La revue ne publia pas de contri­bu­tions lit­té­raires, bien que Korsch pen­sait que chaque numéro devrait en com­por­ter6. Ber­tolt Brecht fut envi­sagé, de même que James Far­rell. Un beau texte de Vic­tor Serge dut être écarté car il aurait exigé un dif­fi­cile tra­vail de tra­duc­tion7. Un essai de cri­tique lit­té­raire par Rosa Luxem­burg fut par contre publié, grâce à la tra­duc­tion de Frieda Mat­tick8. Seuls trois numé­ros de New Essays purent paraître, mais ils com­por­taient un large éven­tail d’auteurs. Outre Mat­tick et Korsch, des articles et des recen­sions étaient signés de Dwight Mac­do­nald, Vic­tor Serge, Julien Cof­fi­net, George Kim­mel­man, Leo Fried­man, Sebas­tian Frank, C.P. West, Wal­ter Boelke, Anton Pan­ne­koek et Heinz Langerhans. »

Extrait du cha­pitre 13, pp. 234–235 : « Un pro­jet de voyage de trois mois à Ber­lin, Paris, Amster­dam et Londres dut être revu à la baisse pour des rai­sons finan­cières. […] Début avril 1948, Mat­tick embar­qua à bord d’un bateau de trans­port de troupes recon­verti, où les voya­geurs dor­maient à cin­quante par chambre, ce qui était le moyen le moins cher de faire la tra­ver­sée. Cela fai­sait trois ans qu’il pré­pa­rait ce voyage : « Je suis très enthou­siasmé par tout ça, tout en ayant un peu peur bien que je ne sache pas pour­quoi »9. Il n’avait plus été en Europe depuis 22 ans.

Mat­tick passa trente jours rapides à Ber­lin, ce qui était le maxi­mum auto­risé pour une visite10. Près de 50 per­sonnes vinrent écou­ter une confé­rence orga­ni­sée par Rein­hold Klin­gen­berg et Alfred Wei­land, au cours de laquelle Mat­tick parla du mou­ve­ment ouvrier aux Etats-Unis et de la situa­tion inter­na­tio­nale. Beau­coup de ses anciens cama­rades étaient dans le public, de même que des agents de la sécu­rité muni­ci­pale. Même Klin­gen­berg sous-estimait le degré de sur­veillance : sur les huit par­ti­ci­pants à un cours d’économie qu’il don­nait avec Wei­land, quatre étaient des espions de la police11. […] De Ber­lin, Mat­tick se ren­dit aux Pays-Bas pour y voir Henk Canne Mei­jer et Pan­ne­koek, ce qui fut leur pre­mière ren­contre après vingt ans de cor­res­pon­dance. Pen­dant ses sept semaines loin de chez lui, Mat­tick ne man­gea que ce que les autres man­geaient et dans les mêmes quan­ti­tés : il revint chez lui net­te­ment amai­gri. Son récit de voyage, « Obses­sions de Ber­lin », parut dans la Par­ti­san Review quelques mois plus tard12. »

Dans ce der­nier extrait, sont évoqués les rap­ports de Mat­tick avec le mar­xo­logue Maxi­mi­lien Rubel (cha­pitre 15, pp. 267–268) :

« Le fait que Rubel fut pro­fes­seur invité à l’université Har­vard en 1961 conso­lida leur ami­tié. Pour Mat­tick, Rubel était quelqu’un qui avait « un bon état d’esprit tant sur le plan humain que poli­tique, et très érudit. Nous pas­sons de très bons moments ensemble ». Pen­dant que Mat­tick aidait Rubel à amé­lio­rer son anglais, il l’entendit beau­coup par­ler de « manus­crits [de Marx] cachés dans des archives, que je ne ver­rai jamais »13. Mat­tick recon­nais­sait que « la recherche n’est pas ce que j’aime (aller dans des biblio­thèques et cher­cher à y déni­cher des textes inté­res­sants) », mais sur ces sujets c’était une autre affaire14. Leur cor­res­pon­dance durera deux décen­nies et couvre un champ très large de sujets : la théo­rie de la mon­naie de Marx, les volumes 1 et 2 du Capi­tal, la nature capi­ta­liste de l’URSS, l’aliénation et l’orthodoxie dans le mar­xisme, le tra­vail pro­duc­tif ou impro­duc­tif, la pro­duc­tion de déchets, les moti­va­tions sub­jec­tives de la classe ouvrière, et l’éthique socialiste.

Les prio­ri­tés de Rubel n’étaient pas tou­jours celles de Mat­tick, et Mat­tick déva­lo­ri­sait sou­vent des choses qui étaient chères à Rubel. Mat­tick, par exemple, pen­sait que la théo­rie moné­taire n’était pas quelque chose qui inté­res­sait Marx, bien que Rubel passa beau­coup de temps à déchif­frer les idées de Marx sur le sujet. Le grand pro­jet de Rubel impli­quait une réédi­tion des volumes 2 et 3 du Capi­tal afin de cor­ri­ger les erreurs édito­riales qui enta­chaient la publi­ca­tion ori­gi­nale. Ce pro­jet ne ren­con­trait pas la pleine com­pré­hen­sion de Mat­tick : « il y a assez dans Le Capi­tal, tel qu’il est, pour savoir ce que Marx vou­lait vrai­ment dire, même s’il n’était pas tou­jours très clair ». Bien plus, disait-il à Rubel, « toutes les théo­ries ne res­tent que des frag­ments et de simples approxi­ma­tions de la vérité ». Même si Marx avait achevé tous les tomes du Capi­tal, il était de toute façon « hors de la capa­cité d’un seul indi­vidu de com­prendre toutes les rami­fi­ca­tions d’un sys­tème dyna­mique tel que le capi­ta­lisme ». Pour Mat­tick, « Marx a fait plus que n’importe qui d’autre », mais cela ne vou­lait pas dire autre chose que « l’important est de pour­suivre les tra­vaux de Marx »15. »

1 Gary Roth est aussi le coau­teur avec Anne Lopes de Men’s Femi­nism, August Bebel and the Ger­man Socia­list Move­ment, Huma­nity Books, New York, 2000.

2 « “La Révo­lu­tion fut une belle aven­ture”, de Paul Mat­tick », Cri­tique Sociale n° 29, jan­vier 2014 ; Paul Mat­tick, La Révo­lu­tion fut une belle aven­ture. Des rues de Ber­lin en révolte aux mou­ve­ments radi­caux amé­ri­cains (1918–1934), L’échappée, 2013, pré­face de Gary Roth, post­face de Laure Batier et Charles Reeve.

3 Lettre de Karl Korsch à Paul Mat­tick, 20 août 1941 (publiée dans Karl Korsch Gesam­taus­gabe, Offi­zin Ver­lag, 2001).

4 Lettres de Dins­more Whee­ler à Mat­tick, 5 jan­vier 1943, de Karl Korsch à Boris Sou­va­rine, 6 octobre 1942 (conser­vée à Har­vard), de Korsch à Mat­tick, 24 octobre 1942 (Gesam­taus­gabe).

5 Lettres d’Arthur Rosen­berg à Mat­tick, 16 jan­vier 1943, et de Mat­tick à Clau­dio Poz­zoli, 5 mai 1970.

6 Korsch à Mat­tick, 21 octobre 1942 (Gesam­taus­gabe).

7 James Far­rell à Mat­tick, 16 juillet 1943, Mat­tick à Dwight Mac­do­nald, 24 août 1943.

8 Il s’agit de la pré­face écrite en pri­son par Luxem­burg à sa tra­duc­tion en alle­mand d’un texte de l’écrivain russe Vla­di­mir Koro­lenko [nde].

9 Lettre de Mat­tick à Dins­more Whee­ler, 13 mars 1948.

10 Rein­hold Klin­gen­berg à Mat­tick, 16 mai 1946, Mat­tick à Anton Pan­ne­koek, 8 mars 1948.

11 Rein­hold Klin­gen­berg à Mat­tick, 1er sep­tembre 1946, Michael Kubina, Von Uto­pie, Widers­tand und Kal­tem Krieg: Das Unzeit­gemässe Leben des Ber­li­ner Räte­kom­mu­nis­ten Alfred Wei­land (1906–1978), Lit Ver­lag, 2001, p. 199 et 244–245.

12 Mat­tick, « Obses­sions of Ber­lin », Par­ti­san Review, octobre 1948.

13 Mat­tick à Dins­more Whee­ler, 2 mars 1961, Maxi­mi­lien Rubel à Mat­tick, 5 jan­vier 1961, etc.

14 Mat­tick à Maxi­mi­lien Rubel, 6 octobre 1961 (BDIC, Nanterre).

15 Cor­res­pon­dance Mattick-Rubel, 1961–1963.

Le mouvement de novembre-décembre 1995, vingt ans après

Il y a vingt ans se dérou­lait l’une des plus puis­santes luttes sociales qui ait eu lieu en France au cours de ces der­nières décen­nies. En novembre et décembre 1995, des mil­lions de gré­vistes et de mani­fes­tants se mobi­li­saient notam­ment contre le pro­jet du pre­mier ministre Alain Juppé de contre-réforme des retraites. Nous publions ci-dessous trois témoi­gnages de par­ti­ci­pants au mou­ve­ment : un che­mi­not, un étudiant, un enseignant.

* Chris­tian Mahieux :

Quelles ont été les pra­tiques d’auto-organisation là où tu étais, aux­quelles tu as participé ?

En 1995, j’étais che­mi­not à la Gare de Lyon, où je bos­sais alors depuis 19 ans. J’étais un des ani­ma­teurs du syn­di­cat régio­nal CFDT, majo­ri­taire à la Gare de Lyon. Je donne ces quelques éléments, pour situer d’où je parle à pro­pos de la grève recon­duc­tible de novembre/décembre 1995.

A la SNCF, ce n’est pas 1995 qui a mar­qué l’apparition (ou le retour) à des pra­tiques d’auto-organisation de la lutte. Neuf ans plus tôt, les trois semaines de grève de décembre 1986-janvier 1987 avaient per­mis d’imposer une rup­ture nette avec un sys­tème où la grève était deve­nue depuis long­temps l’affaire des syn­di­cats, voire même des seules fédé­ra­tions syn­di­cales dès lors qu’on par­lait de mou­ve­ment national.

La grève de 1986/1987 se situe dans une période de forte ten­sion sociale : mou­ve­ment lycéen et étudiant contre la loi Deva­quet, assas­si­nat de Malik Ous­se­kine par la police, grève des agents com­mer­ciaux de la SNCF puis grève des agents de conduite, qui se trans­forment rapi­de­ment en grève inter-catégorielle sur l’ensemble de l’entreprise. De sa pré­pa­ra­tion à sa conclu­sion, ce mou­ve­ment est placé sous la res­pon­sa­bi­lité des assem­blées géné­rales de gré­vistes ; c’est un acquis impor­tant qui se retrou­vera « natu­rel­le­ment » lors du démar­rage de la grève 1995, avec une dif­fé­rence de taille : en 1986, si les col­lec­tifs CFDT-cheminots sont sou­vent à l’initiative du mou­ve­ment, les mili­tants et mili­tantes CGT com­battent la grève dans ses pre­miers jours puis s’y insèrent de manière fort mal­adroite vis-à-vis des assem­blées géné­rales ; en 1995, du côté de la CGT la leçon a été retenue.

Cette pra­tique des assem­blées géné­rales est bien sûr essen­tielle. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est une A.G. de gré­vistes. Ce n’est pas une réunion d’information orga­ni­sée par les syn­di­cats, c’est bien un moment où cha­cun et cha­cune doit pou­voir se sen­tir suf­fi­sam­ment à l’aise pour par­ler, pour pro­po­ser, pour cri­ti­quer, pour déci­der. En 86/87 comme en 95, la quasi-totalité des A.G. au sein de la SNCF se font sur la base du col­lec­tif de tra­vail : le dépôt, l’atelier, la gare, le chan­tier de ventes ou de manœuvre lorsqu’il s’agit de gros établis­se­ments. C’est à cette échelle qu’on a réel­le­ment des A.G. Il ne s’agit pas de « mee­tings » où les porte-paroles des syn­di­cats, fussent-ils des repré­sen­tants ou repré­sen­tantes locaux, donnent les nou­velles, appellent à recon­duire le mou­ve­ment ou à l’arrêter, avant que la démo­cra­tie se limite à lever la main pour approu­ver ce qui vient d’être dit.

C’est cette pra­tique de véri­tables assem­blées géné­rales où chaque gré­viste peut aisé­ment trou­ver sa place qui per­met une appro­pria­tion de la grève par les gré­vistes ; d’où les mul­tiples ini­tia­tives auto­gé­rées, par­fois for­ma­li­sées sous forme de « com­mis­sions » : pour la revue de presse quo­ti­dienne, pour les repas, pour les pro­po­si­tions d’actions, pour les liens avec les autres A.G., etc. C’est de là que se feront « natu­rel­le­ment » les occu­pa­tions de locaux durant le temps de la grève : il s’agit alors de se réap­pro­prier col­lec­ti­ve­ment les lieux de la grève, qui sont aussi ceux qui cor­res­pondent au champ de l’A.G., au cadre connu car fré­quenté quo­ti­dien­ne­ment depuis des années. C’est ainsi qu’en novembre-décembre 1995, à la SNCF, beau­coup de direc­tions locales ont été, soit expul­sées, soit mises de côté, durant tout le mou­ve­ment ; des endroits stra­té­giques (com­mande du per­son­nel rou­lant, postes d’aiguillage, gui­chets, etc.) ont été occu­pés dès les pre­miers jours de la grève. Tout ça s’organise à par­tir du col­lec­tif de tra­vail, devenu col­lec­tif de grève ! Ca me parait impor­tant d’insister sur ce point : depuis 1986 et 1995, il n’est plus ques­tion pour les orga­ni­sa­tions syn­di­cales appe­lant à la grève de com­battre, du moins ouver­te­ment, l’existence des Assem­blées Géné­rales ; mais trop sou­vent elles se trans­forment en cari­ca­ture d’A.G. de gré­vistes, d’A.G. de tra­vailleurs et de tra­vailleuses déci­dant et coor­don­nant leur lutte.

Quelle que soit l’organisation poli­tique à laquelle ils et elles se réfèrent, celles et ceux qui consi­dèrent que la classe ouvrière n’est pas en capa­cité de défi­nir et mener poli­tique et luttes auto­nomes, ne sup­portent pas les vraies A.G., repré­sen­ta­tives, démo­cra­tiques, déci­sion­nelles. A contra­rio, l’animation auto­ges­tion­naire des luttes consiste à orga­ni­ser cette démo­cra­tie ouvrière, à la défendre : la pra­tique de l’Assemblée Géné­rale quo­ti­dienne en est une des bases. Elle ne résout pas tout, d’autres points méritent une atten­tion par­ti­cu­lière, notam­ment la coor­di­na­tion du mou­ve­ment à l’échelle natio­nale, les liens inter­pro­fes­sion­nels loca­le­ment, etc.

Une des nou­veau­tés de 95 est la géné­ra­li­sa­tion des liens directs entre salarié-es de sec­teurs dif­fé­rents : piquets de grève com­muns, délé­ga­tions réci­proques dans les A.G., départs com­muns pour les mani­fes­ta­tions, étaient deve­nus pra­tiques cou­rantes entre cheminot-es, postier-es, enseignant-es, étudiant-es…

Je ne sais pas si on peut par­ler d’auto-organisation à ce pro­pos, mais la réus­site de 1995 chez les che­mi­nots et les che­mi­notes, le rejet mas­sif du recul de l’âge de la retraite, se sont aussi appuyés sur le fait que nous avions su faire vivre une tra­di­tion ins­crite dans la culture ouvrière che­mi­note : celle du rejet des col­lègues ne par­tant pas à l’âge « nor­mal » de départ en retraite (50 ans pour les agents de conduite, 55 ans pour les autres). Cette res­pon­sa­bi­li­sa­tion indi­vi­duelle dans la défense des acquis et la lutte contre le chô­mage des jeunes a été un élément déter­mi­nant d’une défense collective.

L’éclatement de la CFDT à l’occasion de cette grève ne peut être passé sous silence lorsqu’on parle d’auto-organisation. Pas­sons sur la ligne majo­ri­taire (de peu) dans la confé­dé­ra­tion qui abou­tit au sou­tien au plan Juppé dès la mi-novembre ; mais dans l’opposition CFDT de l’époque, deux cou­rants se sont rapi­de­ment déga­gés : l’un a pri­vi­lé­gié la bataille d’appareil, l’autre a fait le choix de sou­te­nir la base des syndiqué-es qui, mas­si­ve­ment, reje­tait désor­mais ce sigle et cette orga­ni­sa­tion syno­nymes de tra­hi­son. Et ce n’est pas par hasard si dans les syn­di­cats SUD nou­vel­le­ment créés dès jan­vier 1996, les désaf­fi­lia­tions de la CFDT les plus mas­sives furent le fait de syn­di­cats où depuis des années les désac­cords avec la ligne confé­dé­rale étaient ouver­te­ment débat­tus et par­ta­gés avec tous les syndiqué-es, et non trai­tés par les seuls « diri­geants » du syndicat…

A ton avis, qu’est-ce qui a man­qué au mouvement ?

Dès le pre­mier jour, les che­mi­nots et les che­mi­notes ont vécu le mou­ve­ment comme une lutte ouverte à d’autres. Tant mieux si d’autres s’y joi­gnaient, sinon il fal­lait au moins gagner sur nos objec­tifs. Le « contrat de plan Etat/SNCF » posait la ques­tion du ser­vice public, de la lutte pour l’emploi, de la déser­ti­fi­ca­tion du ter­ri­toire ; la défense des retraites et de la pro­tec­tion sociale ren­voyait au refus de la régres­sion sociale, qui plus est, dans un pays qui s’enrichit. L’élargissement pou­vait se faire sur deux plans :

  • Le tissu inter­pro­fes­sion­nel et asso­cia­tif dans les dépar­te­ments, les régions, à tra­vers le contrat de plan ; cela ne se fit pas.

  • Les tra­vailleurs et tra­vailleuses des autres sec­teurs, pour la défense des retraites et de la pro­tec­tion sociale. L’extension s’est faite, mais limi­tée aux salarié-es en tra­vail posté et rou­lant du sec­teur public. Le rôle des confé­dé­ra­tions syn­di­cales n’est pas étran­ger à cette fai­blesse, la bana­li­sa­tion de la « grève par pro­cu­ra­tion » et le recours aux seules mani­fes­ta­tions sans orga­ni­ser une grève géné­rale inter­pro­fes­sion­nelle, ont pesé.

Et puis, comme sou­vent, une par­tie des ani­ma­teurs et ani­ma­trices de la grève ne vou­lait pas fran­chir un cap sup­plé­men­taire, celui de la rup­ture poli­tique avec le sys­tème en place, sous pré­texte d’une absence d’alternative poli­tique cré­dible à court terme… « l’alternative poli­tique » étant conçue sous la seule forme de vic­toire élec­to­rale dans le cadre des ins­ti­tu­tions de la bour­geoi­sie. Encore la ques­tion de l’autonomie de la classe ouvrière, de sa propre capa­cité à construire son ave­nir, du débou­ché poli­tique aux luttes dont elles sont por­teuses par elles-mêmes…

Mais comme tou­jours, les res­pon­sa­bi­li­tés ne sont pas seule­ment « ailleurs ». Le rap­port de forces créé par trois semaines de grève avaient per­mis des négo­cia­tions locales sur le nombre de jour­nées de grève non payées, mais aussi par­fois des acquis plus impor­tants : c’est ainsi que quelques jours après la fin de la grève, par la seule menace de remettre ça en Gare de Lyon, nous avons obtenu l’embauche de 10 jeunes dont le syn­di­cat a direc­te­ment trans­mis les dos­siers. Les patrons avaient peur, nous n’avons pas su gar­der cet avan­tage dans la durée…

Quelles leçons de novembre-décembre 1995 pour les luttes d’aujourd’hui et de demain ?

Des leçons récur­rentes : le besoin d’unité ouvrière, la néces­sité d’un syn­di­ca­lisme de lutte, indé­pen­dant, inter­pro­fes­sion­nel, inter­na­tio­na­liste, anti­ca­pi­ta­liste, de masse, la bataille pour l’autonomie et la démo­cra­tie ouvrières, dans les luttes mais pas seule­ment… Mais plus que des leçons, savoir s’appuyer sur nos expé­riences, mémoires et acquis col­lec­tifs, tout en res­tant ouvert à l’inattendu !

* Antoine : Automne 1995 à l’université de Pau, un suc­cès construit à contre-temps

Pen­dant le mou­ve­ment social de l’automne 1995, je suis étudiant à l’université de Pau. Pas (encore) syn­di­qué, j’ai pour­tant par­ti­cipé acti­ve­ment, les années pré­cé­dentes, à deux mobi­li­sa­tions mar­quantes : le rejet du pro­jet CIP (Contrat d’Insertion Pro­fes­sion­nelle, vite renommé « SMIC-jeunes ») du gou­ver­ne­ment Bal­la­dur, en février/mars 1994 ; puis les grèves étudiantes contre le rap­port Laurent en mars 1995.

Ces deux mou­ve­ments étudiants impor­tants (plu­sieurs semaines de grève à chaque fois, près de la moi­tié des étudiants en manif) auront une influence cru­ciale sur le mou­ve­ment de l’automne 1995 à Pau. Pour beau­coup d’étudiants, cette grève qui s’étale de fin octobre à début décembre sera sur­tout per­çue comme le troi­sième acte d’un même mou­ve­ment de contes­ta­tion uni­ver­si­taire. Une conti­nuité qui va per­mettre une mobi­li­sa­tion rapide et effi­cace, tout en éloi­gnant peut-être les étudiants des enjeux natio­naux interprofessionnels.

L’expérience des luttes

Quand les pre­mières assem­blées géné­rales sont convo­quées dans les cou­loirs de la fac de lettres de Pau, fin octobre 1995, elles ne sur­prennent guère que les « nou­veaux », arri­vés dans les amphis depuis quelques jours. Pour ceux qui ont déjà fré­quenté cette fac plu­tôt remuante, rien de sur­pre­nant : les affiches, AG et manifs ont rythmé les deux pré­cé­dentes années uni­ver­si­taires. Et dès les pre­mières assem­blées géné­rales, les étudiants sont nombreux.

Il faut dire que le contexte palois est très favo­rable. Le cam­pus a déjà vécu deux mou­ve­ments fes­tifs et vic­to­rieux : début 1994, le SMIC-jeunes avait été aban­donné par le gou­ver­ne­ment Bal­la­dur, et un peu plus tard, le rap­port Laurent rangé dans les pla­cards du minis­tère. Le sou­ve­nir de ces suc­cès est encore très pré­sent chez de nom­breux étudiants qui sont de retour sur le cam­pus à l’automne 1995.

Dès les pre­mières AG, beau­coup retrouvent avec plai­sir la même ambiance, les mêmes visages, et les mêmes pra­tiques de lutte : assem­blées géné­rales quo­ti­diennes et sou­ve­raines, pas de comité de grève, pas de porte-parole per­ma­nent, pas ou peu de tracts syn­di­caux pen­dant le mou­ve­ment. Les rares délé­gués qui sont par­fois dési­gnés par l’assemblée géné­rale (pour aller négo­cier avec le minis­tère, ou s’exprimer dans les médias) ont un man­dat pré­cis et très court. Il n’y a pas, en tout cas for­mel­le­ment, deux caté­go­ries de gré­vistes. L’assemblée géné­rale se per­çoit comme un groupe homo­gène et solidaire.

Des pra­tiques démocratiques

Des habi­tudes prises lors des mou­ve­ments de mars 1994 et mars 1995, sous l’impulsion des étudiants de la CLE (Coor­di­na­tion Liber­taire Etu­diante, affi­liée à la CNT-AIT). Très actifs à l’université de Pau, les liber­taires ne sont pas très nom­breux : une tren­taine de mili­tants régu­liers tout au plus. Mais dès 1994 et le mou­ve­ment contre le SMIC-jeunes, ils vont réus­sir à convaincre les gré­vistes de la néces­sité de fonc­tion­ner selon leurs prin­cipes de démo­cra­tie directe. Des méthodes qui feront par­fois grin­cer des dents dans les rangs des autres orga­ni­sa­tions étudiantes (l’UNEF-ID et l’UNEF-SE prin­ci­pa­le­ment), mais devant le suc­cès de ces pra­tiques, il fau­dra bien faire contre mau­vaise for­tune bon cœur !

Ces pra­tiques de démo­cra­tie directe expliquent en grande par­tie le suc­cès et la cohé­sion des deux mou­ve­ments pré­cé­dents. Et en octobre 1995, plus per­sonne dans les amphis ne songe à les contes­ter. Avec un fonc­tion­ne­ment établi, des mili­tants très impli­qués et des cen­taines d’étudiants déjà bien rodés, la contes­ta­tion s’organise très vite. Les reven­di­ca­tions sont essen­tiel­le­ment locales : l’université de Pau vit une crise de crois­sance depuis quelques années et les moyens alloués ne suivent pas. Les pre­mières assem­blées géné­rales exigent donc des postes d’enseignants, des postes de IATOSS (per­son­nels non ensei­gnants), ainsi que des sub­ven­tions néces­saires à l’agrandissement des locaux.

Suc­cès local, dif­fi­cile coor­di­na­tion nationale

Les reven­di­ca­tions s’appuient sur des faits établis (manque de moyens, de profs, de locaux) que per­sonne ou presque ne conteste à Pau. Les étudiants se sentent concer­nés et le fonc­tion­ne­ment en assem­blée géné­rale, à défaut d’être tou­jours fluide, leur donne le sen­ti­ment de s’approprier le mou­ve­ment. Plu­sieurs reven­di­ca­tions natio­nales s’ajoutent rapi­de­ment aux exi­gences locales, notam­ment la sup­pres­sion de cir­cu­laires per­met­tant aux pré­fets de contrô­ler l’assiduité des étudiants étran­gers. Des ten­ta­tives de coor­di­na­tion natio­nale avec les autres uni­ver­si­tés en grève (notam­ment Rouen, très mobi­li­sée) abou­tissent plus ou moins, mais la mobi­li­sa­tion locale ne fai­blit pas.

Mi-novembre, au moment même où les pre­mières manifs contre les réformes Juppé s’organisent, le conflit à l’université de Pau est à son paroxysme. Le ministre Fran­çois Bay­rou dépêche un média­teur, Gérard Bin­der, afin de trou­ver des solu­tions. Après plu­sieurs jours de palabres, ce der­nier finira par « lâcher » la pro­messe d’une dota­tion sup­plé­men­taire de 100 postes d’enseignants et 50 postes de IATOSS sur quatre ans. Le 29 novembre, un pro­to­cole d’accord est même signé entre Gérard Bin­der et l’assemblée géné­rale (repré­sen­tée par 14 délé­gués qui signent tous le document !).

Les étudiants gré­vistes de Pau votent mal­gré tout la pour­suite du mou­ve­ment. A la fois pour main­te­nir la pres­sion sur le minis­tère (qui doit encore confir­mer la créa­tion des postes et l’allocation pour les tra­vaux) et pour obte­nir gain de cause sur les reven­di­ca­tions natio­nales. Il y a aussi la volonté, plus ou moins expri­mée en assem­blée géné­rale, de par­ti­ci­per au mou­ve­ment inter­pro­fes­sion­nel contre le gou­ver­ne­ment Juppé.

Etu­diants et sala­riés solidaires

Sor­tir de l’université, ce n’est ni un tabou ni une nou­veauté pour les étudiants de Pau. Lors du mou­ve­ment contre le rap­port Laurent, en mars 1995, une cen­taine d’entre eux avait pris la route pour Tou­louse afin d’interrompre un mee­ting du pre­mier Ministre (et can­di­dat à la pré­si­den­tielle) Edouard Bal­la­dur. En novembre/décembre 1995, la conver­gence des luttes était aussi à l’ordre du jour : les étudiants ont orga­nisé des opé­ra­tions péages gra­tuits, mais sur­tout ont occupé le centre de tri pos­tal ou les voies de la gare. Ces deux der­nières actions ont été menées en concer­ta­tion avec des sala­riés de la Poste ou de la SNCF, dont cer­tains repré­sen­tants étaient venus aux assem­blées géné­rales étudiantes. La soli­da­rité était bien pré­sente et les pré­oc­cu­pa­tions de poli­tique géné­rale égale­ment. Mais elles n’étaient pas le cœur des dis­cus­sions en assem­blée géné­rale, ni le moteur de la mobi­li­sa­tion de la majo­rité des étudiants.

Le mou­ve­ment étudiant à Pau s’est arrêté peu avant Noël, comme la plu­part des contes­ta­tions sociales de l’automne. Son bilan local reste excep­tion­nel avec une mobi­li­sa­tion très forte des étudiants (jusqu’à 5000 d’entre eux en manif pour 10000 ins­crits sur le cam­pus !). Ses résul­tats sont égale­ment remar­quables, avec l’obtention de 150 emplois et de cré­dits impor­tants pour le fonc­tion­ne­ment de l’université. Ses liens avec le mou­ve­ment natio­nal étudiant, comme avec le mou­ve­ment natio­nal inter­pro­fes­sion­nel, étaient bien réels même s’ils sont res­tés modestes, sans doute en rai­son d’un calen­drier défa­vo­rable. Le début des grandes mani­fes­ta­tions contre les réformes Juppé a en effet coïn­cidé avec la fin de la plu­part des mou­ve­ments universitaires.

Parmi toutes les mobi­li­sa­tions étudiantes des années 1990, c’est pour­tant celle qui s’est le plus rap­pro­ché des luttes des sala­riés, à tra­vers des actions com­munes ou des mani­fes­ta­tions géné­rales. Chaque uni­ver­sité en grève ayant fonc­tionné plus ou moins indé­pen­dam­ment, les expé­riences sont donc pro­ba­ble­ment très diverses. Vingt ans plus tard, en dépit de ce léger déca­lage avec les « grandes grèves » de 1995, ce mou­ve­ment étudiant reste une lutte pas­sion­nante, vic­to­rieuse et par­ti­cu­liè­re­ment for­ma­trice. Pour de nom­breux gré­vistes, ce com­bat de l’automne 1995 à Pau a été l’un des pre­miers pas d’un long par­cours militant.

 

* Sté­phane :

1) Quelles ont été les pra­tiques d’auto-organisation là où tu étais, aux­quelles tu as participé ?

Le témoi­gnage que je pour­rai faire n’a pas grand inté­rêt sur ce point. Cela se pas­sait dans une petite ville, Lisieux, où je n’ai pas sou­ve­nir de la moindre AG inter­pro. Il s’agissait uni­que­ment d’AG de gré­vistes sec­to­rielles, on ne se retrou­vait avec les che­mi­nots qu’aux manifs (ils y étaient les plus bruyants, les plus visibles). Les AG d’enseignants gré­vistes étaient, comme c’est l’habitude, « pré­si­dées » par l’intersyndicale.

L’auto-organisation, à un simple niveau d’autonomie d’action, était seule­ment sen­sible dans les moda­li­tés de mobi­li­sa­tion : cha­cun s’activait très libre­ment, y com­pris sur les conte­nus des tracts et affi­chages et des réunions avec col­lègues et parents d’élèves. Cela se pas­sait je le redis dans une petite ville, il n’y avait pas de riva­li­tés poli­tiques perceptibles.

2) A ton avis, qu’est-ce qui a man­qué au mouvement ?

Ce qui a man­qué au mou­ve­ment, et ça a paru évident dès le début, c’est la par­ti­ci­pa­tion des sala­riés du privé, qui avaient déjà eu leur contre-réforme en 1993.

3) Quelles leçons de novembre-décembre 1995 pour les luttes d’aujourd’hui et de demain ?

On a cru que la leçon de 95 c’était, très clas­si­que­ment: une bonne mobi­li­sa­tion fait recu­ler le gou­ver­ne­ment. La grève du prin­temps 2003, qui sera dans l’éducation plus dure, plus longue, plus mas­sive, et se ter­mi­nera pour­tant par un échec, remet­tra en cause cet opti­misme. 1995 ce sont de bons sou­ve­nirs (défi­ler avec ma fille dans la pous­sette) avant le trau­ma­tisme de 2003.

Le centenaire de la Conférence de Zimmerwald

Aujourd’hui bien des gens ne savent plus ce qu’a été Zim­mer­wald, dont c’est le cen­te­naire. Zim­mer­wald a été un moment majeur de l’histoire du mou­ve­ment ouvrier, mais cette his­toire n’est pas celle que la société bour­geoise met en avant. Zim­mer­wald c’est, avec la confé­rence réunis­sant du 5 au 8 sep­tembre 1915 dans un vil­lage de Suisse une qua­ran­taine de délé­gués socia­listes de toute l’Europe, une réoxy­gé­na­tion d’un inter­na­tio­na­lisme ouvrier plongé dans l’apnée par la guerre. L’immense tue­rie de la pre­mière guerre mon­diale reste dans notre mémoire col­lec­tive, n’importe quel petit vil­lage de France a son monu­ment aux morts pour nous le rap­pe­ler. Mais cette guerre fut aussi, dès le pre­mier jour, l’effondrement total de l’Internationale ouvrière, le « Water­loo du socia­lisme ». En dépit de ses motions de Congrès, elle sombre, des deux côtés du Rhin, dans l’Union sacrée pour la défense de la « patrie ». Les dépu­tés socia­listes votent les cré­dits de guerre, entrent au gou­ver­ne­ment, le secré­taire de la CGT devient « com­mis­saire de la nation ». Les oppo­sants sont envoyés en pri­son (Rosa Luxem­burg) ou au front (Karl Liebk­necht, Pierre Monatte). Des groupes mili­tants, comme ceux de la Vie ouvrière en France et Spar­ta­cus en Alle­magne, res­te­ront tou­te­fois fidèles à l’esprit révo­lu­tion­naire et à l’internationalisme, et c’est à Zim­mer­wald qu’ils publient un Mani­feste qui fera date et res­tera une réfé­rence pour toute une génération.

Chaque époque peut avoir besoin de son Zim­mer­wald : un réveil, un effort col­lec­tif face à une adver­sité d’une ampleur qui pour­rait décou­ra­ger. La Confé­rence de Zim­mer­wald reste un exemple pour toutes les dif­fi­cul­tés de demain. A l’occasion de ce cen­te­naire de Zim­mer­wald, dans une nou­velle période de repli, de peur, de pous­sée chau­vine, nous vou­lons réaf­fir­mer que l’internationalisme est une com­po­sante essen­tielle de tout véri­table mou­ve­ment pour l’émancipation. L’histoire a plei­ne­ment (et tra­gi­que­ment) mon­tré qu’il ne peut pas exis­ter de socia­lisme sans un inter­na­tio­na­lisme réel, constant. Il s’agit main­te­nant de mettre en pra­tique les deux cita­tions sui­vantes de Karl Marx, aussi célèbres que mal­me­nées par des géné­ra­tions de « mar­xistes » auto­pro­cla­més : « les tra­vailleurs n’ont pas de patrie » et « l’émancipation des tra­vailleurs doit être l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes ».

* Le Mani­feste de la Confé­rence socia­liste inter­na­tio­nale de Zim­mer­wald (1915) :

Pro­lé­taires d’Europe !

Voici plus d’un an que dure la guerre ! Des mil­lions de cadavres couvrent les champs de bataille. Des mil­lions d’hommes seront, pour le reste de leurs jours, muti­lés. L’Europe est deve­nue un gigan­tesque abat­toir d’hommes. Toute la civi­li­sa­tion créée par le tra­vail de plu­sieurs géné­ra­tions est vouée à l’anéantissement. La bar­ba­rie la plus sau­vage triomphe aujourd’hui de tout ce qui, jusqu’à pré­sent, fai­sait l’orgueil de l’humanité.

Quels que soient les res­pon­sables immé­diats du déchaî­ne­ment de cette guerre, une chose est cer­taine : la guerre qui a pro­vo­qué tout ce chaos est le pro­duit de l’impérialisme. Elle est issue de la volonté des classes capi­ta­listes de chaque nation de vivre de l’exploitation du tra­vail humain et des richesses natu­relles de l’univers. De telle sorte que les nations écono­mi­que­ment arrié­rées ou poli­ti­que­ment faibles tombent sous le joug des grandes puis­sances, les­quelles essaient, dans cette guerre, de rema­nier la carte du monde par le fer et par le sang, selon leurs inté­rêts. C’est ainsi que des peuples et des pays entiers comme la Bel­gique, la Pologne, les Etats bal­ka­niques, l’Arménie, courent le risque d’être annexés, en tota­lité ou en par­tie, par le simple jeu des compensations.

Les mobiles de la guerre appa­raissent dans toute leur nudité au fur et à mesure que les événe­ments se déve­loppent. Mor­ceau par mor­ceau tombe le voile par lequel a été cachée à la conscience des peuples la signi­fi­ca­tion de cette catas­trophe mon­diale. Les capi­ta­listes de tous les pays, qui frappent dans le sang des peuples la mon­naie rouge des pro­fits de guerre, affirment que la guerre ser­vira à la défense de la patrie, de la démo­cra­tie, à la libé­ra­tion des peuples oppri­més. Ils mentent. La vérité est qu’en fait ils ense­ve­lissent, sous les foyers détruits, la liberté de leurs propres peuples en même temps que l’indépendance des autres nations. De nou­velles chaînes, de nou­velles charges, voilà ce qui résul­tera de cette guerre, et c’est le pro­lé­ta­riat de tous les pays, vain­queurs et vain­cus, qui devra les porter.

Accrois­se­ment du bien-être, disait-on, lors du déchaî­ne­ment de la guerre. Misère et pri­va­tions, chô­mage et ren­ché­ris­se­ment de la vie, mala­dies, épidé­mies, tels en sont les vrais résul­tats. Pour des dizaines d’années, les dépenses de la guerre absor­be­ront le meilleur des forces des peuples, com­pro­met­tront la conquête des amé­lio­ra­tions sociales et empê­che­ront tout progrès.

Faillite de la civi­li­sa­tion, dépres­sion écono­mique, réac­tion poli­tique, voilà les bien­faits de cette ter­rible lutte des peuples. La guerre révèle ainsi le carac­tère véri­table du capi­ta­lisme moderne qui est incom­pa­tible, non seule­ment avec les inté­rêts des classes ouvrières et les exi­gences de l’évolution his­to­rique, mais aussi avec les condi­tions élémen­taires d’existence de la com­mu­nauté humaine.

Les ins­ti­tu­tions du régime capi­ta­liste qui dis­po­saient du sort des peuples : les gou­ver­ne­ments – monar­chiques ou répu­bli­cains –, la diplo­ma­tie secrète, les puis­santes orga­ni­sa­tions patro­nales, les par­tis bour­geois, la presse capi­ta­liste, l’Eglise : sur elles toutes pèse la res­pon­sa­bi­lité de cette guerre sur­gie d’un ordre social qui les nour­rit, qu’elles défendent et qui ne sert que leurs intérêts.

Ouvriers !

Vous, hier, exploi­tés, dépos­sé­dés, mépri­sés, on vous a appe­lés frères et cama­rades quand il s’est agi de vous envoyer au mas­sacre et à la mort. Et aujourd’hui que le mili­ta­risme vous a muti­lés, déchi­rés, humi­liés, écra­sés, les classes domi­nantes réclament de vous l’abdication de vos inté­rêts, de votre idéal, en un mot une sou­mis­sion d’esclaves à la paix sociale. On vous enlève la pos­si­bi­lité d’exprimer vos opi­nions, vos sen­ti­ments, vos souf­frances. On vous inter­dit de for­mu­ler vos reven­di­ca­tions et de les défendre. La presse jugu­lée, les liber­tés et les droits poli­tiques fou­lés aux pieds : c’est le règne de la dic­ta­ture mili­ta­riste au poing de fer.

Nous ne pou­vons plus ni ne devons res­ter inac­tifs devant cette situa­tion qui menace l’avenir de l’Europe et de l’humanité.

Pen­dant de longues années, le pro­lé­ta­riat socia­liste a mené la lutte contre le mili­ta­risme ; avec une appré­hen­sion crois­sante ses repré­sen­tants se pré­oc­cu­paient dans leurs Congrès natio­naux et inter­na­tio­naux des dan­gers de guerre que l’impérialisme fai­sait sur­gir, de plus en plus mena­çants. A Stutt­gart, à Copen­hague, à Bâle, les Congrès socia­listes inter­na­tio­naux ont tracé la voie que doit suivre le prolétariat.

Mais, Par­tis socia­listes et orga­ni­sa­tions ouvrières de cer­tains pays, tout en ayant contri­bué à l’élaboration de ces déci­sions, ont méconnu, dès le com­men­ce­ment de la guerre, les obli­ga­tions qu’elles leur impo­saient. Leurs repré­sen­tants ont entraîné les tra­vailleurs à aban­don­ner la lutte de classe, seul moyen effi­cace de l’émancipation pro­lé­ta­rienne. Ils ont accordé aux classes diri­geantes les cré­dits de guerre ; ils se sont mis au ser­vice des gou­ver­ne­ments pour des besognes diverses ; ils ont essayé, par leur presse et par des émis­saires, de gagner les neutres à la poli­tique gou­ver­ne­men­tale de leurs pays res­pec­tifs ; ils ont fourni aux gou­ver­ne­ments des ministres socia­listes comme otages de l’« Union sacrée ». Par cela même, ils ont accepté, devant la classe ouvrière, de par­ta­ger avec les classes diri­geantes les res­pon­sa­bi­li­tés actuelles et futures de cette guerre, de ses buts et de ses méthodes. Et de même que chaque parti, sépa­ré­ment, man­quait à sa tâche, le repré­sen­tant le plus haut des orga­ni­sa­tions socia­listes de tous les pays, le Bureau socia­liste inter­na­tio­nal man­quait à la sienne. C’est à cause de ces faits que la classe ouvrière, qui n’avait pas cédé à l’affolement géné­ral ou qui avait su, depuis, s’en libé­rer, n’a pas encore trouvé, dans la seconde année du car­nage des peuples, les moyens d’entreprendre, dans tous les pays, une lutte active et simul­ta­née pour la paix.

Dans cette situa­tion into­lé­rable, nous, repré­sen­tants de par­tis socia­listes, de syn­di­cats, ou de mino­ri­tés de ces orga­ni­sa­tions, Alle­mands, Fran­çais, Ita­liens, Russes, Polo­nais, Let­tons, Rou­mains, Bul­gares, Sué­dois, Nor­vé­giens, Hol­lan­dais et Suisses, nous qui ne nous pla­çons pas sur le ter­rain de la soli­da­rité natio­nale avec nos exploi­teurs mais qui sommes res­tés fidèles à la soli­da­rité inter­na­tio­nale du pro­lé­ta­riat et à la lutte de classe, nous nous sommes réunis pour renouer les liens bri­sés des rela­tions inter­na­tio­nales, pour appe­ler la classe ouvrière à reprendre conscience d’elle-même et l’entraîner dans la lutte pour la paix.

Cette lutte est la lutte pour la liberté, pour la fra­ter­nité des peuples, pour le socia­lisme. Il faut entre­prendre cette lutte pour la paix, pour la paix sans annexions ni indem­ni­tés de guerre. Mais une telle paix n’est pos­sible qu’à condi­tion de condam­ner toute pen­sée de vio­la­tion des droits et des liber­tés des peuples. Elle ne doit conduire ni à l’occupation de pays entiers, ni à des annexions par­tielles. Pas d’annexions ni avouées ni mas­quées, pas plus qu’un assu­jet­tis­se­ment écono­mique qui, en rai­son de la perte de l’autonomie poli­tique qu’il entraîne, devient encore plus into­lé­rable. Le droit des peuples de dis­po­ser d’eux-mêmes doit être le fon­de­ment inébran­lable dans l’ordre des rap­ports de nation à nation.

Pro­lé­taires !

Depuis que la guerre est déchaî­née, vous avez mis toutes vos forces, tout votre cou­rage, toute votre endu­rance au ser­vice des classes pos­sé­dantes, pour vous entre-tuer les uns les autres. Aujourd’hui, il faut, res­tant sur le ter­rain de la lutte de classe irré­duc­tible, agir pour votre propre cause, pour le but sacré du socia­lisme, pour l’émancipation des peuples oppri­més et des classes asser­vies. C’est le devoir et la tâche des socia­listes des pays bel­li­gé­rants d’entreprendre cette lutte avec toute leur éner­gie. C’est le devoir et la tâche des socia­listes des pays neutres d’aider leurs frères, par tous les moyens, dans cette lutte contre la bar­ba­rie sanguinaire.

Jamais, dans l’histoire du monde, il n’y eut tâche plus urgente, plus élevée, plus noble ; son accom­plis­se­ment doit être notre œuvre com­mune. Aucun sacri­fice n’est trop grand, aucun far­deau trop lourd pour atteindre ce but : le réta­blis­se­ment de la paix entre les peuples.

Ouvriers et ouvrières, mères et pères, veuves et orphe­lins, bles­sés et muti­lés, à vous tous qui souf­frez de la guerre et par la guerre, nous vous crions : Par-dessus les fron­tières, par-dessus les champs de bataille, par-dessus les cam­pagnes et les villes dévastées,

Pro­lé­taires de tous les pays, unissez-vous !

Zim­mer­wald (Suisse), sep­tembre 1915.

Mani­feste adopté à l’unanimité des 38 par­ti­ci­pants de la confé­rence (5–8 sep­tembre 1915).

Les Grands hommes de l’exil, de Marx et Engels

- Tri­bune -

Karl Marx et Frie­drich Engels, Les Grands hommes de l’exil, Edi­tions Agone, Mar­seille, 2015, 224 pages, 18 euros. Edi­tion établie et pré­fa­cée par Syl­vie Aprile, tra­duit de l’allemand par Lucie Roignant.

« Les grands hommes de l’exil » n’est pas le texte le plus connu de Marx. Il res­tera à l’état de manus­crit et connai­tra un par­cours tor­tueux avant sa publi­ca­tion post­hume. Ecrit dans la fou­lée du « 18 bru­maire de Louis Bona­parte », il en reprend la verve polé­mique, mais se limite sur­tout à cela. Ne cher­chez point ici trop d’analyses, de for­mules ou d’incipit per­cu­tants dont Marx a le secret. L’ouvrage est clai­re­ment polé­mique, et n’est que cela. Il a sur­tout été écrit pour essayer de faire bouillir la marmite.

Sur le fond, il s’inscrit dans la conti­nuité des années 1840, ten­dance satires (« La sainte famille », « L’idéologie alle­mande ») puisque l’on y retrouve Bruno Bauer et Arnold Ruge. Ainsi que les oppor­tu­nistes vite éconduits du Prin­temps des peuples, balayés par le tour­nant réac­tion­naire des évène­ments, dont Maz­zini et Ledru-Rollin sont les plus connus. Tout ce beau monde va se réfu­gier à Londres, où ils vont d’abord ten­ter de s’unir au-delà de leurs dif­fé­rences. Forts de cette alliance pré­caire, ils vont essayer de l’élargir aux mili­tants de la Ligue des com­mu­nistes en pleine ago­nie. La fureur de Marx et Engels sera d’autant plus redou­table qu’il s’agira des mili­tants qui leur étaient hostiles.

Marx et Engels vont donc se gaus­ser de tous ces aven­tu­riers en rade, de toutes leurs fan­fa­ron­nades et de leurs ridi­cules. Réfu­giés à Londres et unis par leurs défaites, réduits à l’impuissance poli­tique abso­lue, nos grands hommes vont donc com­pen­ser cela par leur rhé­to­rique enflam­mée, à coup de pro­cla­ma­tions gro­tesques contre les tyrans, au nom des peuples dont nos grands hommes s’autoproclament les représentants.

La pré­fa­cière parle de por­traits qui rap­pellent nos poli­tiques, ce qui n’est pas faux. Pour ma part, j’y ai sur­tout vu les der­niers ves­tiges d’un alter­mon­dia­lisme en pleine décon­fi­ture et qui, de Boli­vie ou d’ailleurs, s’autoproclament tri­buns de peuples qui ne leur ont donné aucun man­dat, voire ignorent jusqu’à leur exis­tence. Cruel, sar­do­nique, nos por­trai­tistes font sou­vent mouche. Notam­ment quand ils com­mentent une affiche pom­peuse, qui se veut incen­diaire et n’est que pom­pière. On rit des sar­casmes dont ils accablent ces incon­nus qui n’ont laissé aucune trace dans l’histoire. Mais c’est à peu près tout ce que l’on peut en attendre.

Un apport indé­niable à la marxologie

Au-delà des curieux et sur­tout des rieurs, ce texte inté­res­sera les lec­teurs plu­tôt friands de mar­xo­lo­gie, notam­ment autour de cette période qui voit l’effondrement de la Ligue des communistes.

Par contre, si vous êtes ama­teurs de théo­rie mar­xienne, autant le dire tout de suite, nous sommes loin des grands textes post­humes comme les « Grun­drisse », « Eco­no­mie et phi­lo­so­phie (manus­crits de 1844) » ou « L’idéologie alle­mande ». Polé­mique, et rien que polé­mique, ce texte n’apporte donc pas grand-chose, si ce n’est une réaf­fir­ma­tion du pro­lé­ta­riat contre les peuples, enter­rant au pas­sage le ridi­cule des luttes de libé­ra­tion natio­nale. Grèce ou Pologne étaient la Pales­tine du XIXe siècle, et nos joyeux lurons n’ont pas de mots assez durs pour ces tar­tuffes qui s’appuient sur les peuples pour relan­cer leur car­rière poli­tique trop vite inter­rom­pue, et ne pensent qu’à la lutte des places (minis­té­rielles) plu­tôt qu’à la lutte des classes. Ces deux extraits donnent un bon aperçu du fond et de la forme :

« la phra­séo­lo­gie creuse convient […] à la démo­cra­tie, où les décla­ma­tions vides et mélo­dieuses et la nul­lité sonore rendent tota­le­ment super­flus tout esprit et toute com­pré­hen­sion de l’état des choses ».

« Plus ces rebuts de l’humanité […] étaient hors d’état de réa­li­ser quoi que ce soit de concret, plus il leur fal­lait s’engager avec zèle dans un sem­blant d’activité inutile et clai­ron­ner en grande pompe des par­tis ima­gi­naires et des com­bats ima­gi­naires. Plus ils étaient impuis­sants à mener à bien une véri­table révo­lu­tion, plus il leur fal­lait sou­pe­ser cette future éven­tua­lité, répar­tir les places à l’avance et se plon­ger dans les délices anti­ci­pés du pouvoir. »

C’est contre ces idées de peuples et son car­rié­risme minis­té­riel, pour le pro­lé­ta­riat révo­lu­tion­naire, inter­na­tio­nal et inter­na­tio­na­liste par essence que s’inscrivent nos pam­phlé­taires. Ce pam­phlet n’apporte donc rien de nou­veau par rap­port aux textes des années 1840 (réa­li­sa­tion de la phi­lo­so­phie, lutte des classes, abo­li­tion du sala­riat, etc.). Il réaf­firme juste de manière suc­cincte l’importance d’un sujet révo­lu­tion­naire, le pro­lé­ta­riat. Tou­te­fois, cette petite musique pro­lé­ta­rienne fort agréable n’est qu’un écho ténu au sein de cette fureur sar­cas­tique wag­né­rienne. Pour bien l’entendre, il vous fau­dra tendre l’oreille. A bon entendeur…

Oli­vier.

Karl Liebknecht, la flamme de la révolution

Le nom de Karl Liebk­necht est cou­ram­ment asso­cié à celui de Rosa Luxem­burg, à juste rai­son : ils ont lutté ensemble contre la Pre­mière Guerre mon­diale, ont fondé la Ligue Spar­ta­cus puis le Parti com­mu­niste d’Allemagne, enfin ont été assas­si­nés ensemble, le 15 jan­vier 1919.

Leurs par­cours ont pour­tant été très dif­fé­rents. Si Rosa Luxem­burg est venue par elle-même au socia­lisme, Karl Liebk­necht est pour ainsi dire né dedans. Son père, Wil­helm Liebk­necht (1826–1900), était une figure majeure du mou­ve­ment socia­liste en Alle­magne : d’abord mili­tant de la Ligue des com­mu­nistes aux côtés de Karl Marx et Frie­drich Engels, il fait ensuite par­tie de la Pre­mière Inter­na­tio­nale (AIT) puis par­ti­cipe à la créa­tion du SPD, le Parti social-démocrate d’Allemagne, qui avait à l’époque une orien­ta­tion révolutionnaire.

Né en août 1871, Karl Liebk­necht gran­dit pen­dant une période de forte répres­sion contre les socia­listes – son père est d’ailleurs empri­sonné pen­dant deux ans. Le jeune Karl suit des études de droit, obtient un doc­to­rat en 1897, puis devient avo­cat. Dans son acti­vité pro­fes­sion­nelle, il se consa­crera en grande par­tie à la défense de tra­vailleurs et de socia­listes pour­sui­vis pour leur action politique.

A la dif­fé­rence de Rosa Luxem­burg, le mili­tan­tisme actif de Karl Liebk­necht com­mence tar­di­ve­ment, alors qu’il a presque 30 ans. Il devient membre du SPD, pour lequel il se pré­sente à plu­sieurs élec­tions. Il est élu en 1901 conseiller muni­ci­pal de Ber­lin, en 1908 député au par­le­ment régio­nal de Prusse (Land­tag), puis en 1912 député au par­le­ment natio­nal alle­mand (Reichs­tag). Il prend régu­liè­re­ment part aux congrès annuels du SPD, sou­te­nant par exemple en sep­tembre 1906 l’orientation de Rosa Luxem­burg en faveur de la grève de masse1, alors qu’ils n’étaient pas encore proches à l’époque. En 1907, Liebk­necht s’investit dans le mou­ve­ment socia­liste des jeunes, par­ti­ci­pant à la Confé­rence inter­na­tio­nale de la jeu­nesse socia­liste tenue à Stutt­gart du 24 au 26 août 1907, en marge du congrès de l’Internationale socia­liste, puis étant élu – à 36 ans ! – pré­sident de la Fédé­ra­tion inter­na­tio­nale des jeu­nesses socialistes.

Karl Liebk­necht est sur­tout très engagé dans la lutte anti­mi­li­ta­riste. La bro­chure qu’il écrit à ce sujet, Mili­ta­ris­mus und Anti­mi­li­ta­ris­mus, énonce qu’il « n’y a pour le pro­lé­ta­riat de chaque pays qu’un véri­table ennemi : la classe capi­ta­liste qui l’opprime et l’exploite ». Liebk­necht y est égale­ment cri­tique de la direc­tion du SPD, écri­vant que « le parti, en dépit de ce qu’il a pu faire dans le domaine de la pro­pa­gande anti­mi­li­ta­riste, n’a encore accom­pli qu’une petite par­tie de sa tâche, et qu’il n’en est encore, pour ainsi dire, qu’aux bal­bu­tie­ments de la pro­pa­gande anti­mi­li­ta­riste. »2 La bro­chure est sai­sie et lui vaut de pas­ser en pro­cès pour « haute tra­hi­son », puis d’être condamné en octobre 1907 à 18 mois de pri­son. Il n’est libéré qu’en juin 1909.

Dans L’Humanité du 25 octo­bre 1907.

En 1910, il pré­sente des « Thèses sur le mili­ta­risme » pour la Confé­rence inter­na­tio­nale des orga­ni­sa­tions socia­listes de la jeu­nesse à Copen­hague. Il écrit notam­ment que le mili­ta­risme « est un ins­tru­ment aux mains des classes domi­nantes, pour la défense des inté­rêts des classes domi­nantes. Il est leur rem­part le plus solide et leur moyen d’oppression et d’exploitation le plus effec­tif. […] Il consti­tue une charge écono­mique, poli­tique et morale de plus en plus insup­por­table pour la masse du peuple et un dan­ger pour la paix mon­diale. » Il appelle le pro­lé­ta­riat à ripos­ter « au chau­vi­nisme répandu par les classes domi­nantes et à leurs exci­ta­tions bel­li­queuses en joi­gnant les mains par des­sus les fron­tières, au ser­ment de la soli­da­rité inter­na­tio­nale et de la fra­ter­nité dans la lutte »3.

Par ses prises de posi­tion, Liebk­necht se situe net­te­ment à l’aile gauche du SPD. Il écrit par exemple que « les masses sont trop consi­dé­rées comme des ins­tru­ments de l’action, non comme les por­teurs de la volonté » : à ses yeux, « le socia­lisme ne connaît que des actions de masse »4. Cet aspect est lié à son atta­che­ment au prin­cipe de la démo­cra­tie à la base, à la néces­sité de « réa­li­ser la démo­cra­tie pro­lé­ta­rienne »5. Liebk­necht déve­loppe égale­ment « une éthique huma­niste »6 : s’intéressant à la nature de l’enseignement dis­pensé aux élèves des col­lèges et lycées, il plaide pour qu’on leur inculque « l’esprit de l’humanisme, de l’indépendance, de la cri­tique sans entraves, la véri­table liberté de l’esprit. »7 Carac­té­ris­tique est cet appel qu’il lance en 1912 « au pro­lé­ta­riat dans le monde entier : “Nous ne vou­lons être qu’un seul peuple de frères” »8. Enfin, il explique en 1904 que « étant donné sa concep­tion maté­ria­liste de l’histoire, qui ne connaît que le déve­lop­pe­ment orga­nique, la social-démocratie ne peut abso­lu­ment pas voir dans la vio­lence un fac­teur radi­cal et déci­sif de pro­grès. »9

Karl Liebk­necht sou­haite la connais­sance mutuelle entre les sec­tions de l’Internationale. Lui-même prend part à ce mou­ve­ment : à l’invitation du Parti socia­liste, il se rend aux Etats-Unis pour y tenir une série de mee­tings en octobre et novembre 1910. En mars 1913, il fera de même en Bel­gique, en France et en Grande-Bretagne. Autre exemple, il écrit en 1912 pour un jour­nal socia­liste en France, afin d’exalter la voca­tion des tra­vailleurs à empê­cher la guerre : « Soli­da­rité inter­na­tio­nale du pro­lé­ta­riat, sans accep­ter de fron­tières, lutte com­mune contre les enne­mis com­muns, natio­naux et inter­na­tio­naux, du pro­lé­ta­riat, les pro­fi­teurs de la pres­sion poli­tique, les sti­pen­diés de l’exploitation écono­mique et de la misère des masses. Le capi­ta­lisme est la guerre – le socia­lisme est la paix. »10 Dans la même logique, à l’occasion d’un pas­sage à Paris en 1913, Liebk­necht accorde un entre­tien à L’Humanité où il se veut ras­su­rant face à la menace de guerre, décla­rant qu’« il n’y a que les indus­triels et les four­nis­seurs maté­riel­le­ment inté­res­sés aux arme­ments qui, en Alle­magne, comme par­tout ailleurs, excitent à la guerre, car pour eux la guerre, ce pré­texte aux arme­ments, est un moyen de s’enrichir. » Opti­miste – il se défi­nis­sait d’ailleurs lui-même comme « un opti­miste de com­bat »11 – il affirme que le pro­lé­ta­riat en Alle­magne agira « en confor­mité des déci­sions des congrès inter­na­tio­naux de Stutt­gart, de Copen­hague et de Bâle. »12 Pour­tant, les ten­sions inter­na­tio­nales s’accentuent, et la direc­tion du SPD n’est pas sur l’orientation réso­lu­ment anti­mi­li­ta­riste de Liebk­necht. En juillet 1914, ce der­nier vient en France et par­ti­cipe notam­ment à un mee­ting inter­na­tio­nal à Condé-sur-l’Escaut (voir ci-après). Deux semaines plus tard, la guerre éclate.

Le 3 août 1914, Karl Liebk­necht fait par­tie de la mino­rité de dépu­tés SPD qui veulent voter contre les cré­dits de guerre. Bat­tus, ils votent pour le len­de­main, en appli­ca­tion de la dis­ci­pline de groupe. Pour­tant, Liebk­necht ne tarde pas à se rendre compte de son erreur. Il rejoint rapi­de­ment le petit groupe de mili­tants autour de Rosa Luxem­burg, qui s’oppose à la guerre et à l’Union sacrée.

Lors du deuxième vote des cré­dits mili­taires, le 2 décembre 1914, Karl Liebk­necht est seul à voter contre. Sa décla­ra­tion de vote contre les cré­dits de guerre est un appel à la lutte de classe inter­na­tio­na­liste : « Nous met­tons les gou­ver­ne­ments et les classes diri­geantes de tous les pays bel­li­gé­rants en garde contre la pour­suite de ce car­nage et appe­lons les masses labo­rieuses de ces pays à en impo­ser la ces­sa­tion. Seule une paix née sur le ter­rain de la soli­da­rité inter­na­tio­nale peut être une paix sûre. Pro­lé­taires de tous les pays, unissez-vous à nou­veau mal­gré tout ! »13

Ce geste d’opposition lui vaut une très grande hos­ti­lité des milieux diri­geants, mais une grande popu­la­rité chez de nom­breux sol­dats des dif­fé­rentes armées. Le 20 mars 1915, il est rejoint par un deuxième député SPD qui vote lui aussi contre les cré­dits : Otto Rühle. Pro­gres­si­ve­ment, le groupe contre la guerre « Die Inter­na­tio­nale » – du nom de la revue diri­gée par Rosa Luxem­burg, qu’ils publient en avril 1915 et qui est aus­si­tôt inter­dite – se consti­tue for­mel­le­ment, dif­fuse des tracts clan­des­tins, ras­semble l’opposition inter­na­tio­na­liste radi­cale au sein du SPD.

En mai 1915, Karl Liebk­necht écrit le célèbre tract clan­des­tin « L’ennemi prin­ci­pal est dans son propre pays », slo­gan devenu célèbre et qu’il explique : « Lutte de classe pro­lé­ta­rienne inter­na­tio­nale contre la tue­rie impé­ria­liste inter­na­tio­nale, tel est le com­man­de­ment de l’heure. L’ennemi prin­ci­pal de chaque peuple est dans son propre pays ! L’ennemi prin­ci­pal du peuple alle­mand est en Alle­magne : l’impérialisme alle­mand, le parti de la guerre alle­mand, la diplo­ma­tie secrète alle­mande. C’est cet ennemi dans son propre pays qu’il s’agit pour le peuple alle­mand de com­battre dans une lutte poli­tique, en col­la­bo­ra­tion avec le pro­lé­ta­riat des autres pays, dont la lutte est diri­gée contre ses propres impé­ria­listes. » Il appelle en conclu­sion à « une paix socia­liste »14. Dans l’immédiat, Liebk­necht est sanc­tionné en étant mobi­lisé de force, avec néan­moins des per­mis­sions pour assis­ter aux ses­sions par­le­men­taires. C’est la rai­son pour laquelle il ne peut être pré­sent en sep­tembre 1915 à la Confé­rence de Zim­mer­wald qui ras­semble des socia­listes inter­na­tio­na­listes en Suisse. Il écrit cepen­dant une lettre qui est lue à la confé­rence, dans laquelle il appelle à la « lutte de classe inter­na­tio­nale pour la paix, pour la révo­lu­tion socia­liste »15.

Le groupe « Die Inter­na­tio­nale » ou Spar­ta­cus, ainsi appelé du fait qu’il dif­fuse des « Lettres de Spar­ta­cus », orga­nise pour le 1er mai 1916 une mani­fes­ta­tion pour la paix à Ber­lin. Karl Liebk­necht s’adresse aux mil­liers de mani­fes­tants en leur criant : « A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment ! » Aus­si­tôt arrêté, il va pas­ser plus de deux années en pri­son (voir plus loin). Il répond à la pro­cé­dure d’accusation en expli­quant qu’un « socia­liste inter­na­tio­na­liste […] a, vis-à-vis de tout gou­ver­ne­ment capi­ta­liste étran­ger, la même atti­tude révo­lu­tion­naire que vis-à-vis de son propre gou­ver­ne­ment. […] Il lutte au nom du pro­lé­ta­riat inter­na­tio­nal contre le capi­ta­lisme inter­na­tio­nal. »16 A l’annonce de sa condam­na­tion, des dizaines de mil­liers de tra­vailleurs font une grève de pro­tes­ta­tion d’une jour­née. Liebk­necht est alors le porte-parole le plus connu de l’opposition à la guerre, non seule­ment en Alle­magne mais plus lar­ge­ment en Europe.

Le groupe Spar­ta­cus devient en 1918 la Ligue Spar­ta­cus (Spar­ta­kus­bund). En octobre 1918, la défaite mili­taire de l’Allemagne se pro­file. Un nou­veau gou­ver­ne­ment est formé, avec pour la pre­mière fois la par­ti­ci­pa­tion du SPD. Liebk­necht est libéré de pri­son le 23 octobre, et il reçoit un accueil triom­phal en gare de Ber­lin – ce qui est en soi révé­la­teur du cli­mat pré-révolutionnaire.

Quelques jours après, des marins se mutinent. Des conseils d’ouvriers et de sol­dats se forment. Ce mou­ve­ment gagne Ber­lin, et le 9 novembre Karl Liebk­necht y pro­clame la Répu­blique socia­liste d’Allemagne. Si cette orien­ta­tion ne va pas l’emporter, la révo­lu­tion ren­verse bel et bien la monar­chie, et le SPD est dès lors à la tête du nou­veau gou­ver­ne­ment. Ce der­nier est com­posé de 3 membres du SPD et de 3 de l’USPD : Liebk­necht, sol­li­cité, a refusé d’y participer.

La Ligue Spar­ta­cus crée le quo­ti­dien Die Rote Fahne, qui est codi­rigé par Rosa Luxem­burg et Liebk­necht. Paul Lange y écrit le 21 novembre 1918 que la révo­lu­tion « doit libé­rer les ouvriers de l’esclavage du sala­riat. »17 Cet objec­tif est égale­ment affirmé avec force par Luxem­burg, qui pro­clame : « A bas le sala­riat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. » Le 28 novembre, Liebk­necht écrit à son tour que le moment est venu « d’abolir la domi­na­tion de classe capi­ta­liste, de libé­rer la classe ouvrière. Cette libé­ra­tion ne peut être que l’œuvre de la classe ouvrière elle-même, non celle des classes bour­geoises, inté­res­sées au main­tien de l’esclavage sala­rial et de leur propre domi­na­tion poli­tique et sociale ». Dans le même texte, il appelle à la « révo­lu­tion mon­diale du pro­lé­ta­riat contre l’impérialisme mon­dial »18.

Du 30 décembre 1918 au 1er jan­vier 1919, Karl Liebk­necht par­ti­cipe à la créa­tion du « Parti com­mu­niste d’Allemagne – Ligue Spar­ta­cus » (Kom­mu­nis­tische Par­tei Deut­schlands – Spar­ta­kus­bund, KPD-S ou plus cou­ram­ment KPD), qui est formé par les spar­ta­kistes et un autre groupe com­mu­niste plus réduit19. Liebk­necht est élu à la direc­tion du KPD aux côtés de Rosa Luxem­burg, Léo Jogi­chès, Paul Levi, Hugo Eber­lein, Paul Frö­lich, etc.

A la fin du mois de décembre 1918, la répres­sion d’une mani­fes­ta­tion avait poussé l’USPD à quit­ter le gou­ver­ne­ment. En consé­quence, le pré­fet de police de Ber­lin, le mili­tant USPD Emil Eich­horn (qui avait été mis en place par la révo­lu­tion), est démis de ses fonc­tions le 4 jan­vier 1919. C’est ce qui déclenche la révolte de jan­vier 1919 à Ber­lin, qui est sou­vent dési­gnée à tort comme « révolte spar­ta­kiste ». Emporté par les événe­ments, Liebk­necht par­ti­cipe à un « Comité révo­lu­tion­naire » avec l’USPD, sans avoir l’accord du reste du KPD – et en par­ti­cu­lier mal­gré le désac­cord de Rosa Luxem­burg. Dans un article de la Rote Fahne du 8 jan­vier, Luxem­burg déplore « la fai­blesse et le manque de matu­rité de la révo­lu­tion »20. La ten­ta­tive de sou­lè­ve­ment, à l’assise de masse trop faible, est rapi­de­ment répri­mée dans le sang.

Rosa Luxem­burg et Karl Liebk­necht sont arrê­tés le 15 jan­vier 1919, puis assas­si­nés le soir même par des sol­dats des Corps francs. L’anarchiste Gus­tav Lan­dauer, mal­gré ses diver­gences avec Liebk­necht, écrira que « per­sonne d’autre que lui n’a rendu plus de ser­vices à la révo­lu­tion. »21

Cri­tique Sociale, novembre 201422.

1 Voir notre bro­chure : Cri­tique Sociale, Rosa Luxem­burg et la grève de masse, 2014.

2 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion [recueil de textes, articles et dis­cours], choix de textes et pré­sen­ta­tion de Clau­die Weill, tra­duc­tion de Mar­cel Olli­vier, éditions Mas­pero, 1970, p. 84 et 96.

3 Tra­duc­tion mili­tante d’époque, cir­cu­laire de l’Internationale de la jeu­nesse socialiste.

4 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 22 et 155.

5 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 205.

6 Clau­die Weill, intro­duc­tion à Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 23.

7 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 64.

8 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 223.

9 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 182.

10 Karl Liebk­necht, « D’où vien­dra la Paix ? », dans Le Socia­lisme du 2 novembre 1912 :

bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1912–11-d’ou-viendra-la-paix-liebknecht/

11 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 140.

12 B. Veillard, « Un entre­tien avec Karl Liebk­necht », dans L’Humanité du 22 mars 1913.

13 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 133.

14 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 147.

15 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 148 (lettre du 2 sep­tembre 1915).

16 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 160.

17 Gil­bert Badia, Le Spar­ta­kisme, L’Arche, 1967, p. 206.

18 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 235 et 239.

19 Voir le compte-rendu des débats du congrès : André et Dori Prud­hom­meaux, Spar­ta­cus et la Com­mune de Ber­lin 1918–1919, éditions Spar­ta­cus, 1977, p. 39–63.

20 Gil­bert Badia, Les Spar­ta­kistes, 1918 : l’Allemagne en révo­lu­tion, Aden, 2008, p. 228.

21 Dans le recueil Alle Macht den Räten !, “Tout le pou­voir aux Conseils !”, Les Nuits rouges, 2014, p. 294.

22 Prin­ci­pales sources : notice de Clau­die Weill dans le Mai­tron Alle­magne, éditions Ouvrières, 1990, p. 313–315 ; Paul Frö­lich, Rosa Luxem­burg, L’Harmattan, 1991 ; John Peter Nettl, Rosa Luxem­burg, éditions Spar­ta­cus, 2012.

Discours de Karl Liebknecht le 12 juillet 1914 à Condé-sur-l’Escaut

Seul un résumé de ce dis­cours de Karl Liebk­necht était paru à l’époque. Nous en avons retrouvé une trans­crip­tion inédite1, dont nous don­nons ici la pre­mière publication :

« Mes très chers cama­rades et amis, je vous remer­cie bien de cette mani­fes­ta­tion qui me donne l’occasion de faire une œuvre socia­liste. Mon cœur et mon âme sont pleins des meilleurs sen­ti­ments pour les tra­vailleurs de France ; et si je suis forcé de m’exprimer mal­adroi­te­ment, ils n’en sont pas moins sin­cères. Ce ne sont pas les mots qui décident de la des­ti­née des peuples, c’est l’action.

Je suis venu par Aix-la-Chapelle, Liège, Char­le­roi, Valen­ciennes, par­tout c’est la même chose : des ouvriers que rien ne dif­fé­ren­cie tra­vaillent pour des exploi­teurs, ont les mêmes souf­frances, les mêmes peines.

Pour­quoi des fron­tières ? Tous les ouvriers devraient tra­vailler pour la culture et non pour se tuer entre eux.

Je suis per­suadé que les fran­çais ne veulent pas la guerre ; en Alle­magne c’est la même chose. On parle dans les jour­naux bour­geois de guerre, d’attaque brusque entre l’Allemagne et la France. Cela est faux. Le peuple alle­mand ne veut pas la guerre ; ceux qui la dési­rent, ce sont les finan­ciers des deux pays, afin de gagner de l’argent.

Les jour­naux capi­ta­listes fran­çais ne disent pas la vérité ; ce sont les jour­naux socia­listes qui sont sin­cères. Il faut les lire.

Vous avez obtenu une grande vic­toire en envoyant 102 dépu­tés socia­listes au Par­le­ment ; en Alle­magne nous sommes 1112. Mais mal­heu­reu­se­ment, nous ne pou­vons faire la majo­rité pour impo­ser notre volonté. Le socia­lisme est très vigou­reux en Alle­magne, où notre ami Jau­rès devait venir don­ner une confé­rence que le prince de Bülow n’a pas auto­risé3, car chez nous, bien que la poli­tique soit faite par le peuple, les ministres la dirigent à leur guise.

Tous les ouvriers ne sont hélas pas socia­listes, et il est de toute néces­sité que la classe ouvrière soit organisée.

Qu’est-ce qui sépare les pro­lé­ta­riats fran­çais et alle­mands ? Rien ! Qu’est-ce qui les unit ? Tout !

On dit que la France est la plus riche nation ; mais quand on la visite on voit vite où est l’argent. Ainsi qu’en Alle­magne et en Bel­gique, en France quelques-uns ont tout, les autres n’ont rien.

Le plus grand dan­ger pour la paix, c’est que la France soit alliée avec la Rus­sie ; quand les fran­çais et les alle­mands seront amis, la paix sera assu­rée. Il est néces­saire pour tous les ouvriers de se soli­da­ri­ser dans l’Internationale ouvrière.

Des ten­ta­tives de rap­pro­che­ment ont déjà eu lieu à Copen­hague, à Berne et à Bâle ; pro­chai­ne­ment un congrès inter­na­tio­nal se réunira à Vienne dans ce but4. La ques­tion de la paix et de la guerre y sera dis­cu­tée ; il est donc néces­saire que le peuple fran­çais y par­ti­cipe, car le rap­pro­che­ment franco-allemand y fera l’objet de la plus grande discussion.

Notre but serait d’arriver à fon­der les Etats-Unis d’Europe, aupa­ra­vant il faut tra­vailler au rap­pro­che­ment franco-allemand par le socialisme.

La mani­fes­ta­tion d’aujourd’hui aura de l’influence sur l’avenir si vous conti­nuez à vous grou­per ration­nel­le­ment ainsi qu’on le fait en Allemagne.

Cama­rades, vive le rap­pro­che­ment franco-allemand, vive la France ouvrière et socia­liste, vive la France des droits de l’Homme, vive l’Internationale ouvrière ! »

1 Aux Archives natio­nales de Pier­re­fitte, fonds F7 du Minis­tère de l’Intérieur. Il est très pro­bable que le trans­crip­teur n’ait pas noté l’intégralité du dis­cours, mais les prin­ci­paux pas­sages. Liebk­necht s’exprimait direc­te­ment en fran­çais. Notes de Cri­tique Sociale, 2014.

2 Les chiffres sont proches mais les pro­por­tions ne sont pas les mêmes : il y avait au total 601 dépu­tés en France, contre 397 en Alle­magne. Le SPD avait donc 28 % des sièges depuis 1912, la SFIO 17 % depuis mai 1914.

3 En juillet 1905, le SPD avait invité Jean Jau­rès pour qu’il pro­nonce un dis­cours à Ber­lin, mais le chan­ce­lier Bern­hard von Bülow inter­di­sit qu’il prenne la parole.

4 Ce congrès de l’Internationale socia­liste devait se tenir en août 1914 : du fait de la guerre, il n’eut pas lieu.

Réédition de la brochure de Junius de Rosa Luxemburg

Nous avons orga­nisé à Paris, le 18 octobre der­nier, un débat sur Rosa Luxem­burg et la lutte inter­na­tio­na­liste contre la guerre. Nous étions une soixan­taine pour écou­ter Eric Sevault du col­lec­tif Smolny nous pré­sen­ter le qua­trième volume des Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg : La Bro­chure de Junius, la Guerre et l’Internationale, paru fin octobre. Eric nous a égale­ment parlé du pro­jet d’ensemble des Œuvres com­plètes, qui devraient com­prendre 10 tomes (sans comp­ter plu­sieurs tomes de cor­res­pon­dance !), et dont le pro­chain volume consa­cré à L’Accumulation du capi­tal paraî­tra en 20161.

La tra­jec­toire de Rosa Luxem­burg pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale est celle d’une oppo­si­tion à la guerre, ainsi qu’à l’idéologie de guerre. Il s’agit pour elle de décons­truire cette sou­mis­sion à l’idéologie domi­nante qui enva­hit presque toute la société, y com­pris la majo­rité des socia­listes. C’est plus lar­ge­ment une oppo­si­tion au sys­tème qui a entraîné la guerre, Luxem­burg déve­loppe donc une oppo­si­tion révo­lu­tion­naire face au conflit et face aux gou­ver­ne­ments qui l’ont déclen­ché. Dès le soir du 4 août 1914, jour­née qui a vu les dépu­tés SPD voter les cré­dits de guerre, elle orga­nise une réunion de mili­tants de la gauche mar­xiste chez elle. Ce petit groupe veut dénon­cer et com­battre l’idéologie d’Union sacrée : c’est la nais­sance du mou­ve­ment oppo­si­tion­nel en Alle­magne. Rosa Luxem­burg a donc main­tenu son inter­na­tio­na­lisme au moment où c’était le plus dif­fi­cile et le plus ris­qué – elle a d’ailleurs passé plus de 3 ans en pri­son pen­dant la guerre.

Rosa Luxem­burg se consi­dé­rait fon­da­men­ta­le­ment comme une mili­tante de l’Internationale, dont elle constate en 1914 l’effondrement. Mais « l’Internationale n’est pas un petit nombre de per­sonnes, ce sont les masses » (p. 62). C’est pour s’adresser aux masses qu’elle écrit en 1915 en pri­son la bro­chure La Crise de la social-démocratie. Avec ce texte, il s’agit pour Luxem­burg de com­prendre toutes les rai­sons de l’effondrement d’août 1914, de ne pas en res­ter à des expli­ca­tions par­tielles et sim­plistes. Ce qui est déter­mi­nant pour elle, c’est la conscience des masses : elle veut donc les tou­cher le plus lar­ge­ment pos­sible. Dans cette logique, elle espère pou­voir publier ce texte léga­le­ment et sous son vrai nom. En fait, il ne paraî­tra clan­des­ti­ne­ment qu’en 1916, un an après sa rédac­tion, et sous le pseu­do­nyme Junius – d’où l’appellation « bro­chure de Junius ».

Dans ce texte fon­da­men­tal, Rosa Luxem­burg com­mence par prendre la mesure de l’ampleur de la défaite : « L’échec du pro­lé­ta­riat socia­liste dans la guerre mon­diale actuelle est sans équi­va­lent, c’est un désastre pour toute l’humanité ». De fait, « des mil­lions de vies humaines sont anéan­ties » (p. 76 et 195). Le livre four­nit une ana­lyse maté­ria­liste des causes pro­fondes de la guerre : Luxem­burg cite les impé­ria­lismes alle­mand, autri­chien, fran­çais, anglais et russe, qui « tous ont apporté et empilé bûche après bûche le com­bus­tible néces­saire » à la guerre. Elle en conclue que « la guerre mon­diale actuelle était dans l’air depuis huit ans » (p. 133 et 167). Afin de chan­ger la situa­tion, il faut pour le pro­lé­ta­riat « deve­nir le maître de son propre des­tin » (p. 86). En par­ti­cu­lier, « la pro­chaine tâche du socia­lisme est de libé­rer le pro­lé­ta­riat intel­lec­tuel­le­ment de la tutelle de la bour­geoi­sie, tutelle qui se mani­feste par l’influence de l’idéologie natio­na­liste » (p. 209). Ce ne sont là que quelques aspects du texte, dont on lais­sera cha­cun décou­vrir (ou redé­cou­vrir) la richesse. Pré­ci­sons que cette édition est enri­chie d’autres textes de Rosa Luxem­burg, notam­ment des articles qui étaient jusque-là inédits en français.

La Crise de la social-démocratie n’est pas tra­duit à l’époque en fran­çais : ce ne fut le cas qu’en 1934, presque 20 ans plus tard2. Pour­tant, un mou­ve­ment inter­na­tio­na­liste radi­cal contre la guerre exis­tait en France en 14–18, mais il était extrê­me­ment dif­fi­cile dans les condi­tions de la guerre d’entretenir des contacts par-dessus le front.

Le groupe Spar­ta­cus, dont Rosa Luxem­burg était membre, avait pour but de ras­sem­bler les dif­fé­rents mili­tants s’opposant à la guerre, au vote des cré­dits mili­taires, à l’union sacrée, et à toute la nou­velle orien­ta­tion du SPD. Il s’agissait d’avoir une voix, mal­gré la cen­sure : d’où la publi­ca­tion de tracts clan­des­tins et des « lettres de Spartacus ».

La lutte contre la guerre a été pour Rosa Luxem­burg une par­tie de sa lutte d’ensemble pour l’auto-émancipation, pour la paix durable par le socia­lisme, donc par l’abolition de l’impérialisme, du mili­ta­risme, et du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Il ne s’agissait pas pour elle de reve­nir à la situa­tion d’avant 1914, mais d’en finir avec les causes mêmes des guerres, par la révo­lu­tion sociale mondiale.

1 Rosa Luxem­burg, La Bro­chure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907–1916), Œuvres com­plètes tome IV, col­lec­tif Smolny et éditions Agone, 2014, 254 pages, 18 euros. Sur les deux tomes pré­cé­dents, voir : « Le tome 3 des Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg » (Cri­tique Sociale n° 28, novembre 2013) et « Rosa à l’école du socia­lisme » (Cri­tique Sociale n° 23, novembre 2012).

Documents de la Révolution en Allemagne, 1918–1921

Alle Macht den Räten !, “Tout le pou­voir aux Conseils !”, récits, exhor­ta­tions et réflexions des acteurs des révo­lu­tions d’Allemagne (1918–21), Les Nuits rouges, 2014, 446 pages, 18 euros. Textes de Karl Artelt, Ernst Däu­mig, Max Hölz, Karl Jan­nack, Gus­tav Lan­dauer, Karl Liebk­necht, Rosa Luxem­burg, Erich Müh­sam, Richard Mül­ler, Karl Plätt­ner, Ernst Schnei­der, etc., ras­sem­blés et pré­sen­tés par Gabriel Kuhn.

Ce nou­veau livre sur la révo­lu­tion alle­mande, d’abord publié en anglais en 2012, est ori­gi­nal puisqu’il laisse la parole aux acteurs eux-mêmes. Ce sont donc des textes de révo­lu­tion­naires, connus ou non, écrits pen­dant les événe­ments ou les rela­tant après-coup. Cette diver­sité per­met une vue d’ensemble.

Le volume com­mence logi­que­ment par la révolte inau­gu­rale des marins à par­tir d’octobre 1918, qui est racon­tée ici de pre­mière main. Le pre­mier texte est le témoi­gnage du marin Ernst Schnei­der1. Sol­dat de la marine à Wil­helm­sha­ven, il raconte que, dès sep­tembre 1918, des délé­gués des tra­vailleurs se ren­con­traient clan­des­ti­ne­ment : ils déci­daient de se pré­pa­rer à une future action révo­lu­tion­naire, et pour ce qui est de l’objectif poli­tique : « à la place du mot “socia­lisme”, on adopta le mot “com­mu­nisme”, entendu comme asso­cia­tion de pro­duc­teurs libres et égaux dans des com­munes libres. » (p. 36) A la fin du mois d’octobre, la muti­ne­rie des marins fut le point de départ de la révo­lu­tion. Schnei­der explique que l’objectif était « une nou­velle société, éten­due au monde entier, des tra­vailleurs libres, sans crainte ni besoins, une société fon­dée sur la démo­cra­tie ouvrière qui se déve­lop­pe­rait en une seule classe humaine. » (p. 45)

Ensuite, ce recueil per­met de lire pour la pre­mière fois en fran­çais des textes des « délé­gués révo­lu­tion­naires » (Revo­lu­tionäre obleute), ces ouvriers d’usines de Ber­lin et sou­vent membres de l’aile gauche de l’USPD (Parti social-démocrate indé­pen­dant, situé entre le SPD réfor­miste et les révo­lu­tion­naires spar­ta­kistes). Ayant par­ti­cipé à la créa­tion des conseils ouvriers à Ber­lin, ces mili­tants seront dans les pre­miers temps à la tête du Conseil exé­cu­tif des Conseils de tra­vailleurs et de sol­dats de Ber­lin. L’un de leurs lea­ders, Richard Mül­ler, déclare que « les Conseils sont la seule réa­li­sa­tion concrète de la révo­lu­tion. S’ils échouent, il ne res­tera pas grand chose de celle-ci. » (p. 69) Un autre diri­geant de ce groupe, Ernst Däu­mig, explique qu’il faut faire de la révo­lu­tion « un authen­tique mou­ve­ment popu­laire qui parte du bas de la société » (p. 82). En pra­tique, il défend en décembre 1918 un gou­ver­ne­ment qui serait l’émanation des conseils ouvriers : il déclare que « la démo­cra­tie bour­geoise sera inévi­ta­ble­ment rem­pla­cée par la démo­cra­tie pro­lé­ta­rienne qui s’exprime dans le sys­tème des Conseils » (p. 86). Mais sa pro­po­si­tion est lar­ge­ment bat­tue lors du congrès des conseils, où le SPD est majo­ri­taire. Däu­mig se rend d’ailleurs bien compte que « l’actuel sys­tème des Conseils est incom­plet et encore inco­hé­rent » (p. 92). Il porte égale­ment un constat lucide face au mot d’ordre de socia­li­sa­tion alors en vogue en Alle­magne : « Com­ment peut-on vrai­ment socia­li­ser quoi que ce soit si les ouvriers ne sont pas direc­te­ment concer­nés ? […] Si les ouvriers ne sont pas concer­nés, si on les laisse à l’écart des pro­blèmes écono­miques, alors soit la socia­li­sa­tion ne pourra jamais être réa­li­sée, soit elle tour­nera au capi­ta­lisme d’Etat, au mono­pole, contre la volonté des tra­vailleurs » (p. 95). Pro­nos­tic par­fai­te­ment exact, qui s’applique plus lar­ge­ment aux autres révo­lu­tions de la même période.

Dans un texte ulté­rieur, Ernst Däu­mig rap­pelle que « l’idée des Conseils n’est pas née dans l’esprit d’un indi­vidu. On peut la trou­ver dans n’importe quelle révo­lu­tion au cours de laquelle les ouvriers mènent le com­bat pour la liberté et pour­suivent des buts pro­lé­ta­riens et socia­listes. Les orga­ni­sa­tions de Conseils qui sont appa­rues dans l’histoire se sont créées spon­ta­né­ment. […] Dans sa forme la plus pure, l’idée des Conseils n’est rien d’autre que le socia­lisme pra­tique. » (p. 101–102) Il énonce égale­ment ce prin­cipe fon­da­men­tal : « Etant donné que le but de l’idée des Conseils est l’émancipation du pro­lé­ta­riat tout entier de l’exploitation capi­ta­liste, l’organisation des Conseils ne peut être le domaine réservé d’un seul parti ou d’une seule pro­fes­sion, mais doit concer­ner le pro­lé­ta­riat en entier. » (p. 103–104)

Cette impor­tance des délé­gués révo­lu­tion­naires dans la révo­lu­tion alle­mande, et leurs ana­lyses, tend à vali­der l’orientation de Paul Levi en 1920 en faveur de la fusion du Parti com­mu­niste d’Allemagne (KPD, créé fin décembre 1918 par les spar­ta­kistes) et de l’aile révo­lu­tion­naire de l’USPD – fusion qui fut effec­tuée à la fin de l’année 1920. Le contexte défa­vo­rable ainsi que les direc­tives erro­nées et auto­ri­taires du Komin­tern firent que le parti ainsi uni­fié ne dura pas long­temps : Paul Levi fut exclu dès avril 1921, Ernst Däu­mig et Richard Mül­ler – entre autres – démis­sion­nant du parti pour rejoindre l’organisation com­mu­niste oppo­si­tion­nelle créée par Levi, l’éphémère Kom­mu­nis­tische Arbeits­ge­mein­schaft (KAG).

Les textes ras­sem­blés donnent égale­ment des éléments qui expliquent l’échec de la révo­lu­tion alle­mande. Ernst Däu­mig signale la fai­blesse, voire le carac­tère arti­fi­ciel de cer­tains « conseils ouvriers » : « Dans de nom­breux cas, les membres de Conseils de tra­vailleurs étaient tout sim­ple­ment nom­més par les chefs des deux par­tis sociaux-démocrates » (p. 108), c’est-à-dire SPD et USPD. Il a donc man­qué un renou­vel­le­ment régu­lier des conseils ouvriers par de nou­velles élec­tions, qui leur auraient per­mis d’être véri­ta­ble­ment l’organe vivant et démo­cra­tique des masses, l’outil d’expression et d’action des tra­vailleurs. C’est la rai­son pour laquelle Rosa Luxem­burg appe­lait dès le 18 novembre 1918 à « la réélec­tion et l’extension des Conseils locaux de tra­vailleurs et de sol­dats afin de rem­pla­cer les Conseils élus spon­ta­né­ment dans une situa­tion chao­tique » (p. 132).

Mais les conseils ne se ren­for­cèrent pas, le pou­voir fut exercé par le gou­ver­ne­ment dirigé par le SPD, et le Conseil exé­cu­tif des Conseils de tra­vailleurs n’eut plus d’influence poli­tique. Rosa Luxem­burg consacre le 11 décembre un bref article (qui était jusqu’ici inédit en fran­çais) à ce Conseil exé­cu­tif, où elle écrit que « toute ins­ti­tu­tion poli­tique qui perd son pou­voir a aussi sa part de res­pon­sa­bi­lité dans l’affaire », et sou­ligne « l’indécision » de cet orga­nisme (p. 167). Luxem­burg appelle donc à l’élection d’un nou­veau Conseil exé­cu­tif des Conseils de tra­vailleurs, repré­sen­ta­tif de conseils eux-mêmes vrai­ment élus par les masses ; comme on le sait ce ne sera pas le cas et les conseils ouvriers, sclé­ro­sés, disparaîtront.

Fon­da­men­ta­le­ment, Rosa Luxem­burg consi­dère en ce mois de décembre 1918 que « l’enjeu est le main­tien ou l’abolition de l’exploitation » (p. 192). C’était bien l’alternative telle qu’elle était alors posée et, de fait, à la même période toutes les révo­lu­tions échouèrent à abo­lir l’exploitation.

Consi­dé­rant les mots d’ordre d’« égalité poli­tique » et de « démo­cra­tie », Luxem­burg montre que ces objec­tifs néces­sitent la révo­lu­tion sociale pour deve­nir des réa­li­tés concrètes : « l’”égalité poli­tique” ne peut s’incarner que lorsque l’exploitation écono­mique est radi­ca­le­ment anéan­tie. Et la “démo­cra­tie” ne peut deve­nir réa­lité que lorsque le peuple tra­vailleur s’empare du pou­voir poli­tique. » (p. 193) De cette façon, il est pos­sible de « réa­li­ser, pour la pre­mière fois » la devise « Liberté-Egalité-Fraternité » (p. 194). Près d’un siècle plus tard, ce pro­gramme reste à accomplir.

Le volume est com­plété par des éléments sur la révo­lu­tion dans dif­fé­rentes régions de l’Allemagne, en par­ti­cu­lier en Bavière en 1919 et dans la Ruhr en 1920. Cer­tains textes écrits à chaud manquent sans doute de recul et d’esprit cri­tique dans l’analyse. Cer­tains des textes écrits après-coup sont peu fiables, et de moindre inté­rêt. Enfin, il manque par­fois des éléments de contex­tua­li­sa­tion, ce qui peut nuire à la com­pré­hen­sion pour les non-spécialistes. C’est en le sachant que l’on lira avec pro­fit ce recueil, qui nous per­met l’accès à la voix directe des acteurs de la révo­lu­tion allemande.

1 Ce témoi­gnage avait été tra­duit sur inter­net en 2012, « La révolte de Wil­helm­sha­ven, un cha­pitre du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire en Alle­magne, 1918–1919 » : bataillesocialiste.wordpress.com/2012/04/17/la-revolte-de-wilhelmshaven-un-chapitre-du-mouvement-revolutionnaire-en-allemagne-1918–1919-1943/

Paul Lafargue contre le capitalisme falsificateur

Nous publions ci-dessous quelques extraits d’un dis­cours de Paul Lafargue pro­noncé le 21 mai 1892, puis édité en bro­chure sous le titre Le Com­mu­nisme et l’évolution écono­mique. Nous nous basons sur l’édition de 1895 de la « Biblio­thèque du Parti ouvrier ». Si des pas­sages du texte sont datés, par contre cer­taines for­mules nous semblent pré­fi­gu­rer des ana­lyses de Guy Debord. Paul Lafargue (1842–1911) était un révo­lu­tion­naire, mili­tant de la Pre­mière Inter­na­tio­nale, ami de Karl Marx (dont il épousa la fille Laura), et une des prin­ci­pales figures du socia­lisme en France à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Son texte le plus connu, et le plus réédité, est Le Droit à la paresse.

« Nous, com­mu­nistes, nous affir­mons que le sala­riat, cette der­nière et pire forme du tra­vail ser­vile, dis­pa­raî­tra fatalement. […]

Le vol est l’essence même de la société capi­ta­liste. […] Les pro­duc­teurs sont dans la misère stag­nante, parce que les capi­ta­listes leur dérobent quo­ti­dien­ne­ment les fruits de leur tra­vail. Cet acca­pa­re­ment des fruits du tra­vail a trans­formé la société en un immense bazar où tout se vend, non seule­ment les pro­duits de l’activité humaine, mais l’homme lui-même. On achète des ouvriers manuels pour leur force mus­cu­laire, et des ouvriers intel­lec­tuels pour leur force cérébrale. […]

Quelle preuve plus écla­tante de l’abaissement humain, que de vendre son tra­vail manuel ou céré­bral ! Cet acte dégra­dant pour tout citoyen de Sparte et de Rome est la seule res­source lais­sée au pro­duc­teur dans notre société capi­ta­liste : le sala­riat est une forme de l’esclavage.

Ah ! Cicé­ron avait rai­son : il ne peut sor­tir d’une bou­tique que des men­songes. Tout est men­songe dans l’immense bou­tique qu’est la société capi­ta­liste. Les pro­duits ! Ils sont tous simu­lés, tous fal­si­fiés. La civi­li­sa­tion capi­ta­liste, tant van­tée, sera flé­trie du nom d’âge de la came­lote. On ne se contente pas de fal­si­fier les pro­duits natu­rels, on fal­si­fie encore les pro­duits fal­si­fiés. La mar­ga­rine, qui est le men­songe du beurre, est à son tour falsifiée. […]

Eman­ci­pée du joug mari­tal et de l’oppression de la morale mas­cu­line, la femme pourra déve­lop­per libre­ment ses facul­tés phy­siques et intel­lec­tuelles. […] La femme est infé­rieure, disent les pédants du capi­ta­lisme. Par­dieu ! On l’a mise dans une cami­sole de force dès son jeune âge. […]

Les phé­no­mènes écono­miques, voilà les grands cou­pables, les ter­ribles révo­lu­tion­naires qui bou­le­versent toutes les habi­tudes des hommes et toutes les bases sécu­laires des socié­tés ; nous autres com­mu­nistes de l’école de Marx et d’Engels, nous ne sommes que les porte-paroles des phé­no­mènes écono­miques : si, comme les oiseaux de mer qui pré­disent l’orage aux mate­lots, nous annon­çons aux classes gou­ver­nantes la tem­pête qui balayera leurs pri­vi­lèges, ce n’est pas nous qui la soufflons.

Quand la société, que cette révo­lu­tion sociale bou­le­ver­sera moins dou­lou­reu­se­ment que les crises pério­diques de sur­pro­duc­tion du capi­ta­lisme, sera ren­trée dans l’ordre et l’harmonie qui pré­si­de­ront à la créa­tion et à la dis­tri­bu­tion égali­taire des richesses, alors la machine, le plus épou­van­table ins­tru­ment d’oppression qui ait jamais été mis entre les mains d’une classe pos­sé­dante, devien­dra le rédemp­teur de l’humanité ; alors le tra­vail ser­vile aura vécu. »