La guerre et l’orientation socialiste (25 août 1914)

Ce texte inter­na­tio­na­liste d’opposition à la Pre­mière Guerre mon­diale fut adopté par le comité exé­cu­tif du Socia­list Party of Great Bri­tain (Parti socia­liste de Grande-Bretagne, SPGB) le 25 août 1914. Il fut publié comme édito­rial de son men­suel, The Socia­list Stan­dard (« L’étendard socia­liste »1) de sep­tembre 1914. Il s’agit donc d’un docu­ment his­to­rique, que nous tra­dui­sons ici pour la pre­mière fois en français :

« Attendu que les capi­ta­listes d’Europe s’affrontent à pro­pos du contrôle des routes com­mer­ciales et des mar­chés mon­diaux, et s’efforcent d’exploiter l’ignorance poli­tique et les pas­sions aveugles de la classe tra­vailleuse de leurs pays res­pec­tifs afin de faire prendre les armes aux dits tra­vailleurs, alors qu’il ne s’agit que des affaires de leurs maîtres ;

Attendu que, en outre, les pseudo-socialistes et « diri­geants » tra­vaillistes de ce pays, de même que leurs sem­blables du conti­nent, ont de nou­veau trahi l’orientation de classe des tra­vailleurs2, que ce soit par leur igno­rance de cette posi­tion, par leur lâcheté ou pire, et qu’ils apportent leur sou­tien à la classe diri­geante dans l’utilisation de cette que­relle de bri­gands afin de trou­bler l’esprit des tra­vailleurs et de détour­ner leur atten­tion de la lutte de classe ;

Le Parti socia­liste de Grande-Bretagne réaf­firme l’orientation socia­liste, qui est la suivante :

La société actuelle est basée sur la pro­priété des moyens d’existence par la classe capi­ta­liste ou classe diri­geante, et par consé­quent sur l’esclavage de la classe tra­vailleuse, dont le tra­vail est seul à pro­duire de la richesse.

Dans cette société, par consé­quent, il y a des inté­rêts anta­go­nistes qui se mani­festent sous la forme d’une guerre de classes, entre ceux qui pos­sèdent mais ne pro­duisent pas et ceux qui pro­duisent mais ne pos­sèdent pas.

L’appareil gou­ver­ne­men­tal, incluant les forces armées de la nation, n’existe que pour main­te­nir le mono­pole de la classe capi­ta­liste sur les richesses volées aux travailleurs.

Ces forces armées, par consé­quent, ne sont mises en mou­ve­ment que dans l’intérêt de la classe qui les contrôle – la classe diri­geante –, et puisque l’intérêt des tra­vailleurs n’est pas dans la lutte pour des mar­chés où leurs maîtres dis­posent de la richesse qu’ils ont volé aux tra­vailleurs, mais dans la lutte pour mettre fin à ce sys­tème dans lequel ils sont volés, ils ne sont pas concer­nés par l’actuelle guerre euro­péenne, qui est déjà connue comme la guerre du com­merce (« the busi­ness war »), puisque c’est l’intérêt de leurs maîtres qui est en jeu, et non le leur.

Le Parti socia­liste de Grande-Bretagne s’engage à ce que cet enjeu reste clair, en met­tant l’accent sur la lutte des classes, et tout en expri­mant son hor­reur de cette mani­fes­ta­tion de la nature cruelle, sor­dide et mer­ce­naire de la classe capi­ta­liste inter­na­tio­nale, et tout en décla­rant que rien n’est en jeu qui jus­ti­fie­rait que soit ver­sée une seule goutte de sang des tra­vailleurs, pro­teste caté­go­ri­que­ment contre ce mas­sacre bru­tal et san­glant subi par nos frères de ce pays et des autres, qui sont uti­li­sés comme chair à canon au front pen­dant que la souf­france et la faim sont le lot de leurs cama­rades à l’arrière.

N’ayant nulle que­relle avec la classe tra­vailleuse d’aucun pays, nous éten­dons à nos cama­rades tra­vailleurs de tous les pays l’expression de notre bonne volonté et de notre fra­ter­nité socia­liste, et nous nous enga­geons à tra­vailler au ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme et au triomphe du socialisme.

Le monde aux travailleurs ! »

1 Men­suel mar­xiste qui conti­nue à paraître de nos jours, sur la même orien­ta­tion : worldsocialism.org/spgb/socialist-standard

2 Dans l’original « the working-class posi­tion », soit lit­té­ra­le­ment : « la posi­tion classe ouvrière ».

Un siècle après l’assassinat de Jaurès

« Je veux, pour ma petite part, révo­lu­tion­ner les cer­veaux. Je veux en chas­ser le pré­jugé capi­ta­liste et bour­geois et y ins­tal­ler la claire idée com­mu­niste. » (Jean Jau­rès, 1er février 19021)

Le 31 juillet, cela fera exac­te­ment un siècle que le socia­liste Jean Jau­rès a été assas­siné par un natio­na­liste. Ce meurtre poli­tique s’inscrivait en conclu­sion de vio­lentes cam­pagnes anti­so­cia­listes menées par la droite et l’extrême droite.

Le pro­blème des com­mé­mo­ra­tions de cette « année Jau­rès », c’est que l’on observe sou­vent une ten­dance à ce que l’arbre Jau­rès cache la forêt du mou­ve­ment ouvrier. Dans cette optique de célé­bra­tion du « grand homme », on a par­fois l’impression que Jau­rès était un défen­seur isolé de la paix. En réa­lité, ce sont des cen­taines de mil­liers de mili­tants qui lut­taient pour la paix en France (en par­ti­cu­lier par l’action de la CGT qui était à l’époque syndicaliste-révolutionnaire), et des mil­lions en Europe. Face à la guerre qui venait, les plus avan­cés de ces mili­tants défen­daient un inter­na­tio­na­lisme radi­cal, dans la lignée de celui de Karl Marx qui écri­vait par exemple que « la natio­na­lité du tra­vailleur n’est pas fran­çaise, anglaise, alle­mande, elle est le tra­vail, le libre escla­vage, le tra­fic de soi-même. Son gou­ver­ne­ment n’est pas fran­çais, anglais, alle­mand, c’est le capi­tal. L’air qu’il res­pire chez lui n’est pas l’air fran­çais, anglais, alle­mand, c’est l’air des usines. »2

Jau­rès, par­ti­san sin­cère de la paix, était cepen­dant cri­ti­qué par d’autres socia­listes pour ses conces­sions. En 1911, Rosa Luxem­burg lui repro­chait de céder à l’état d’esprit de « poli­tique chau­vine » régnant en France3. Leurs concep­tions de l’internationalisme, de toute évidence, dif­fé­raient gran­de­ment, même s’ils se retrou­vaient sur cer­tains sujets – dont la néces­sité d’agir pour empê­cher la guerre. Pour notre part, nous adhé­rons à la concep­tion inter­na­tio­na­liste qui était celle de Marx et de Luxemburg.

De plus, la « syn­thèse » jau­ré­sienne abou­tis­sait en fait à une pra­tique réfor­miste, même s’il ne reje­tait pas tou­jours la pers­pec­tive révo­lu­tion­naire. Rosa Luxem­burg lui repro­chait non seule­ment de renon­cer aux prin­cipes socia­listes, mais par son sou­tien à des gou­ver­ne­ments bour­geois d’échouer concer­nant les objec­tifs immé­diats : « la tac­tique de Jau­rès qui vou­lait atteindre des résul­tats pra­tiques en sacri­fiant l’attitude d’opposition s’est mon­trée la moins pra­tique du monde ». Plus encore, par cette com­pro­mis­sion « Jau­rès a […] para­lysé la seule force vivante qui pou­vait défendre en France la Répu­blique et la démo­cra­tie », à savoir « le pro­lé­ta­riat socia­liste »4.

En dépit de ces diver­gences, voir le gou­ver­ne­ment actuel – qui mène une poli­tique écono­mique de droite en pour­sui­vant l’austérité – se reven­di­quer de Jau­rès tient de l’escroquerie. Le parti de Jau­rès avant l’unification de 1905, le Parti socia­liste fran­çais, avait parmi ses reven­di­ca­tions immé­diates la « gra­tuité de la jus­tice », la « sup­pres­sion du Sénat et de la pré­si­dence de la Répu­blique »5, etc. Si Hol­lande et Valls vou­laient vrai­ment rendre hom­mage à Jau­rès, mieux vau­drait appli­quer ces mesures plu­tôt que d’aligner lieux com­muns et contre-sens his­to­riques lors d’inaugurations où les petits fours prennent plus de place que les ouvriers.

Lorsque Jau­rès par­lait du Parti socia­liste, c’était pour évoquer « son rouge dra­peau com­mu­niste et inter­na­tio­na­liste »6. Le parti qui usurpe aujourd’hui ce nom est opposé à cette concep­tion : il fait la poli­tique du patro­nat et non des tra­vailleurs, et l’actuel Pre­mier ministre Manuel Valls a poussé l’antisocialisme jusqu’à tenir des pro­pos xéno­phobes (à l’encontre des Roms).

Un siècle après l’assassinat de Jau­rès, un siècle après la bar­ba­rie de la Pre­mière Guerre mon­diale qui fit des mil­lions de morts, aujourd’hui en 2014 nous consi­dé­rons qu’un inter­na­tio­na­lisme consé­quent et constant est plus que jamais indis­pen­sable. La lutte pour le socia­lisme passe néces­sai­re­ment par la lutte contre tous les natio­na­lismes, contre toutes les xéno­pho­bies, contre tous les gou­ver­ne­ments qui mettent en place des poli­tiques d’austérité, pour en finir avec toutes les formes d’exploitation et d’aliénation. Comme l’écrivait Jau­rès, c’est « par l’abolition du capi­ta­lisme et l’avènement du socia­lisme que l’humanité s’accomplira »7.

Jean Jau­rès et Rosa Luxem­burg parmi les membres du Bureau socia­liste inter­na­tio­nal (juin 1914).

1 Jean Jau­rès, Œuvres tome 8, Fayard, 2013, p. 255.

2 Karl Marx, Notes cri­tiques sur Frie­drich List, repro­duit dans Cri­tique Sociale n° 29, jan­vier 2014.

3 Rosa Luxem­burg, Œuvres tome 3, Smolny & Agone, 2013, p. 270.

4 Luxem­burg, Œuvres tome 3, p. 125 et 130 (article de 1901).

5 Compte-rendu du congrès du PSF du 2 au 4 mars 1902 à Tours, pp. 376–377.

6 Jau­rès, Œuvres tome 8, p. 29. Pré­ci­sons pour éviter tout mal­en­tendu que Jau­rès emploie le mot « com­mu­niste » dans son sens réel, et évidem­ment pas pour se réfé­rer aux dic­ta­tures capi­ta­listes d’Etat mises en place par des léninistes.

7 Jau­rès, Œuvres tome 8, Fayard, 2013, p. 433.

Un livre de Paul Frölich sur la guerre 14–18 en Allemagne

Paul Frö­lich, Impé­ria­lisme, guerre et lutte de classes en Alle­magne, 1914–1918, éditions Science mar­xiste, 2014, 346 pages, 22 euros.

Ce livre de Paul Frö­lich1, publié en Alle­magne en 1924, vient d’être tra­duit en fran­çais. Pré­ci­sons que le titre est de l’éditeur, l’ouvrage est paru à l’époque sous le simple titre « La guerre ». Et c’est bien de cela qu’il s’agit, un texte de syn­thèse sur la guerre de 14–18 à des­ti­na­tion des mili­tants du Parti com­mu­niste d’Allemagne (KPD) de l’époque.

Disons-le tout net, on est mal­heu­reu­se­ment très loin de la qua­lité de la bio­gra­phie consa­crée par le même Frö­lich à Rosa Luxem­burg (publiée 15 ans plus tard, en 1939). Il pré­vient d’ailleurs dans son avant-propos qu’il n’a pas eu « le temps de se plon­ger dans cette tâche autant qu’il le fau­drait. On doit donc se conten­ter de retra­cer l’histoire à grands traits. […] Le temps n’est pas encore venu où l’on pourra s’adonner à l’histoire au nom même de l’histoire » (p. 3).

Dans un pre­mier temps, Paul Frö­lich résume les ten­sions inter­na­tio­nales avant 1914 et leurs causes, et donne un aperçu des stra­té­gies et des forces mili­taires en pré­sence. De toute évidence, « l’Europe était comme une grande pou­drière. Il ne man­quait plus qu’une étin­celle pour qu’elle explo­sât » (p. 28).

Dans le contexte poli­tique des années 1920 en Alle­magne, il est impor­tant pour Frö­lich de détruire la « légende du coup de poi­gnard dans le dos » : cette légende, répan­due par les conser­va­teurs et réac­tion­naires dès la fin de la guerre, visait à dédoua­ner les mili­taires de la défaite en la reje­tant sur une pré­ten­due tra­hi­son de l’arrière émanant des mar­xistes et des juifs. Ce men­songe his­to­rique eut une grande influence dans l’entre-deux-guerres en Alle­magne. Il fut repris notam­ment par les deux prin­ci­paux diri­geants de l’armée alle­mande : Luden­dorff, qui fut membre du parti nazi, et Hin­den­burg, pré­sident alle­mand qui en 1933 nomma Hit­ler au poste de chan­ce­lier2. Frö­lich s’attache donc à démys­ti­fier ces contre-vérités, à par­tir d’éléments concrets. Il four­nit ainsi une ana­lyse ration­nelle et maté­ria­liste des causes de la défaite mili­taire alle­mande. Il sou­ligne « la contra­dic­tion criante entre les moyens et les buts de l’impérialisme alle­mand », ce qui « devait conduire à l’effondrement » (p. 110).

Il ana­lyse ensuite les inté­rêts écono­miques en Alle­magne pen­dant la guerre. Dès avant le conflit, l’industrie de l’armement s’était mise « à récla­mer à grands cris des contrats de plus en plus impor­tants. Elle vit affluer vers elle de gigan­tesques béné­fices. Le mili­ta­risme était une affaire on ne peut plus flo­ris­sante » (p. 14). La guerre eut un coût colos­sal, et « l’économie alle­mande fut pro­gres­si­ve­ment réor­ga­ni­sée et, peu à peu, l’Allemagne entière devint une énorme usine de muni­tions » (p. 137). Les consé­quences tou­chèrent dure­ment la popu­la­tion : Frö­lich rap­porte que pen­dant le conflit, « les pro­duits ali­men­taires se raré­fient. La faim devient insup­por­table » (p. 225).

Le livre ne contient par contre pas grand chose sur le mou­ve­ment ouvrier et les luttes sociales, et le peu qui est écrit est trop sou­vent sché­ma­tique voire par­fois cari­ca­tu­ral. Le texte souffre d’une cer­taine « ortho­doxie » qui reflète l’idéologie du KPD en 1924, qui était à cette date déjà très éloi­gné des concep­tions de sa fon­da­tion (début jan­vier 1919) et plus proche du dog­ma­tisme émanant de la direc­tion du Komin­tern. Ce livre est donc un docu­ment his­to­ri­que­ment daté.

Il s’achève par une annexe avec des textes d’époque, cer­tains bien connus, d’autres moins. Par exemple, un appel du 7 octobre 1918 des spar­ta­kistes (le groupe Die Inter­na­tio­nale, bien­tôt renommé Ligue Spar­ta­cus) et des Links­ra­di­ka­len, qui tout en fixant l’objectif de la révo­lu­tion sociale pour en finir avec le capi­ta­lisme, pro­posent des reven­di­ca­tions immé­diates dont l’« annu­la­tion de tous les emprunts de guerre sans aucune indem­nité », la « réduc­tion sen­sible du temps de tra­vail », l’« abo­li­tion de la peine de mort » et « la lutte pour la démo­cra­ti­sa­tion réelle » (p. 298–299).

Sont égale­ment cités deux appels com­muns des révo­lu­tion­naires de Pologne, dont le SDK­PiL – parti dont étaient membres Rosa Luxem­burg et Léo Jogi­chès. Le pre­mier est du 2 août 1914 : « Le pro­lé­ta­riat oppose à la poli­tique de la guerre de tous contre tous, la soli­da­rité inter­na­tio­nale qui est fon­dée sur la fra­ter­nité de l’esprit révo­lu­tion­naire, sur le pro­jet com­mun de détruire le sys­tème actuel d’exploitation et d’oppression et de réa­li­ser l’ordre socia­liste. Le pro­lé­ta­riat déclare la guerre à la guerre, à ses gou­ver­ne­ments, à ses oppres­seurs ». Dans le second, le 5 août, ces socia­listes inter­na­tio­na­listes appellent à des « mou­ve­ments de masse contre l’ordre capi­ta­liste, sous des mots d’ordre de conquêtes sociales, de démo­cra­tie véri­table » (p. 93). C’est réso­lu­ment dans cette filia­tion poli­tique que nous ins­cri­vons notre action.

1 Voir nos articles : « Paul Frö­lich (1884–1953) » (Cri­tique Sociale n° 14, février 2011, texte égale­ment publié en bro­chure sous le titre Paul Frö­lich, par­cours mili­tant du bio­graphe de Rosa Luxem­burg) ; « Les Mémoires poli­tiques de Paul Frö­lich » (Cri­tique Sociale n° 19, jan­vier 2012) ; et « Révo­lu­tion et contre-révolution en Alle­magne, 1918–1920 » (Cri­tique Sociale n° 30, mars 2014).

Max Adler (1873–1937) : itinéraire d’un marxiste autrichien

(ce texte est égale­ment dis­po­nible dans notre bro­chure sur Max Adler)

Né le 15 jan­vier 1873 à Vienne dans une famille juive, Max Adler est mort le 28 juin 1937 dans la même ville. Doc­teur en droit (selon Raoul Vanei­gem, il « entre­prend des études de droit, mais se consacre sur­tout à la phi­lo­so­phie et à la socio­lo­gie »1), socia­liste, avo­cat, il est plus tard ensei­gnant à l’université de Vienne. Il se consacre à la phi­lo­so­phie sociale, la socio­lo­gie, l’éducation popu­laire, la for­ma­tion au sein des orga­ni­sa­tions socia­listes. Il se situe à l’aile gauche du Parti ouvrier social-démocrate d’Autriche (Sozial­de­mo­kra­tische Arbei­ter­par­tei in Öster­reich, SDAPÖ).

Max Adler adhère au SDAPÖ en 1893. Il est égale­ment membre de l’Association libre des étudiants socia­listes (Freie Verei­ni­gung Sozia­lis­ti­scher Stu­den­ten), qu’il dirige un temps. Les luttes poli­tiques sont alors très vives, puisque les socia­listes d’Autriche-Hongrie s’opposent à la monar­chie et aux cou­rants chré­tiens conser­va­teurs qui sont à la fois anti­so­cia­listes et anti­sé­mites. La lutte du SDAPÖ pour la conquête du suf­frage uni­ver­sel égal abou­tit en 1906 – mais par­tiel­le­ment, puisque les femmes en sont encore exclues.

En 1904, Adler crée les Marx-Studien avec Rudolf Hil­fer­ding2, revue publiée à Vienne jusqu’en 1923. C’est dans ce cadre qu’ils par­ti­cipent en 1910–1911, avec l’historien mar­xiste russe David Ria­za­nov, à un pro­jet d’édition com­plète des textes de Karl Marx, qui n’aboutira pas3. Adler est égale­ment ensei­gnant à l’école interne du SDAPÖ, char­gée de la for­ma­tion théo­rique des militants.

Inter­na­tio­na­liste, Max Adler s’oppose à la Pre­mière Guerre mon­diale et à l’alignement de nom­breux « socia­listes » sur les gou­ver­ne­ments pen­dant le conflit. Il déplo­rera « le manque com­plet d’opposition révo­lu­tion­naire de classe à la guerre et à la poli­tique écono­mique impé­ria­liste de cha­cun des Etats, qui eut pour effet l’effondrement de l’Internationale »4. Contrai­re­ment à ce qui se passe en France et en Alle­magne, la ques­tion du vote des cré­dits de guerre ne se pose pas en Autriche-Hongrie : le gou­ver­ne­ment impé­rial sus­pend le par­le­ment de 1914 à 1917, et aucun vote n’a lieu sur cette ques­tion. La majo­rité du parti socia­liste est cepen­dant favo­rable à une poli­tique proche de « l’union sacrée », de sou­tien à la guerre. Adler fait par­tie de la mino­rité oppo­sée à cette poli­tique : il défend des posi­tions paci­fistes au sein du Cercle Karl Marx (Verein Karl Marx) à Vienne, aux côtés d’autres mili­tants inter­na­tio­na­listes comme Josef Stras­ser, The­rese Schle­sin­ger, Gabriele Proft et Robert Danneberg.

Le 21 octobre 1916, le socia­liste paci­fiste Frie­drich Adler assas­sine le chef du gou­ver­ne­ment, le Comte Stürgkh. Frie­drich Adler, sans lien de parenté avec Max Adler mais fils du diri­geant du parti Vic­tor Adler, était un scien­ti­fique qui avait ensei­gné la phy­sique à l’université de Zurich. Son geste, mûre­ment réflé­chi, répon­dait à une situa­tion de déses­poir face à une dic­ta­ture monar­chiste et mili­ta­riste5. Le Cercle Karl Marx, dont il était membre, est alors inter­dit. Frie­drich Adler est condamné à mort, mais dans le contexte de dic­ta­ture son geste lui vaut une grande popu­la­rité chez les tra­vailleurs, et il sera libéré deux ans plus tard par la révo­lu­tion qui ren­ver­sera le régime impé­rial. Dès 1917, la majo­rité du parti socia­liste effec­tue un virage en se rap­pro­chant de la ligne pré­co­ni­sée par la mino­rité pacifiste.

La fin de la guerre est pré­ci­pi­tée en Autriche-Hongrie par la Révo­lu­tion d’octobre-novembre 1918, au même moment qu’en Alle­magne. Elle marque la dis­lo­ca­tion de l’empire austro-hongrois, et la libé­ra­tion des pri­son­niers poli­tiques. Des conseils ouvriers s’étaient for­més depuis la grève de jan­vier 1918, et ils prennent après l’armistice une grande d’importance. Max Adler est lui-même membre du conseil de Vienne. La Répu­blique d’Autriche est pro­cla­mée le 12 novembre 1918, le social-démocrate Karl Ren­ner deve­nant le même jour chef du gou­ver­ne­ment. Mais les gou­ver­ne­ments des pays vain­queurs de la guerre entravent les vel­léi­tés de socia­li­sa­tion des socia­listes autri­chiens au pou­voir6. De plus, les fron­tières de l’Autriche leur semblent deve­nues trop réduites – du fait de la volonté des vain­queurs de la guerre – et ils se pro­posent de se fédé­rer avec l’Allemagne, alors elle aussi en révo­lu­tion, mais cela est inter­dit par le traité de Saint-Germain qui est imposé à l’Autriche en 1919. Le pou­voir socia­liste peut cepen­dant mettre en œuvre de nom­breuses avan­cées sociales et démo­cra­tiques : congés payés, réduc­tion du temps de tra­vail, assurance-maladie, droit de vote des femmes, inter­dic­tion du tra­vail des enfants, abo­li­tion de la peine de mort, etc. Mais le parti, n’ayant pas de majo­rité abso­lue, per­siste dans une coa­li­tion contre-nature avec la droite, puis après 1920 il est relé­gué dans l’opposition.

En 1919, Max Adler publie une bro­chure sur les conseils ouvriers – qui ne sera tra­duite en fran­çais qu’en 1967, sous le titre Démo­cra­tie et conseils ouvriers. S’il est par­ti­san des conseils ouvriers, « ces orga­nismes ori­gi­naux de la lutte des classes » et « agents d’une véri­table démo­cra­tie socia­liste »7, Max Adler n’est pas pour autant un « conseilliste » comme peuvent l’être Anton Pan­ne­koek, Otto Rühle et d’autres8. Avec ce texte, Adler sou­haite mani­fes­te­ment être audible auprès des com­mu­nistes d’Autriche, et les ame­ner (ou les rame­ner) au socia­lisme révo­lu­tion­naire. Il établit cepen­dant une « dis­tinc­tion entre com­mu­nisme et bol­che­visme », Adler se reven­di­quant de l’objectif com­mu­niste mais voyant un dan­ger dans la « confu­sion entre les concepts de com­mu­nisme et de bol­che­visme ». Il pose ainsi l’alternative en titre de cha­pitre : « Com­mu­nisme ou bol­che­visme ? »9 Cette confu­sion s’est mal­heu­reu­se­ment répan­due, et aujourd’hui encore mène à un contre-sens cou­rant sur le mot com­mu­nisme – qui est à l’origine très éloi­gné des dérives léni­nistes. Adler écrit ainsi que dès les pre­miers mois du pou­voir bol­che­vik, « il s’avérait que cette dic­ta­ture n’était pas celle du pro­lé­ta­riat » mais « celle des bol­che­viks »10.

Au-delà de la vision léni­niste, les conseils ouvriers sont des outils utiles pour la révo­lu­tion sociale inter­na­tio­nale. Adler rap­pelle que « les mots de liberté et d’égalité poli­tiques res­tent vides de sens tant que fait défaut l’égalité écono­mique. » Fon­da­men­ta­le­ment, « nous ne pou­vons arri­ver à la démo­cra­tie que par le socia­lisme. » Dans ce but, « seule la rup­ture radi­cale avec tout ce sys­tème capi­ta­liste, donc seule la révo­lu­tion sociale, prend le mal vrai­ment à la racine et l’élimine en déli­vrant les hommes une fois pour toutes »11.

Adler rap­pelle l’objectif : « la dis­pa­ri­tion de la société de classes donc la sup­pres­sion du pro­lé­ta­riat » en tant que classe ; il ne faut donc pas « sta­bi­li­ser le carac­tère de classe du pro­lé­ta­riat », le conseil ouvrier n’est par consé­quent qu’un outil tran­si­toire, un « ins­tru­ment de lutte contre toutes les formes de domi­na­tion et d’oppression de la société actuelle »12.

Mal­gré une cer­taine sym­pa­thie de Max Adler pour la révo­lu­tion russe, il refuse donc l’alignement sur les bol­che­viks13. Mais il s’illusionne en res­tant dans la social-démocratie, même si le parti autri­chien consti­tue son aile « gauche » qui crée début 1921 l’Union des par­tis socia­listes pour l’action inter­na­tio­nale (dite Inter­na­tio­nale de Vienne ou Inter­na­tio­nale « deux et demie »). Il y a, il est vrai, à l’époque une pro­fonde dif­fi­culté pour consti­tuer une voie mar­xiste révo­lu­tion­naire de masse et indé­pen­dante des bol­che­viks. En Autriche, le parti socia­liste est un véri­table parti de masse, qui compte plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’adhérents dans un pays peu peu­plé, où la majo­rité des tra­vailleurs révo­lu­tion­naires sont res­tés dans les rangs socia­listes ; c’est aussi un parti qui obtient à lui seul autour de 40 % des voix lors des élec­tions14. Max Adler sera briè­ve­ment député et conseiller muni­ci­pal de Vienne, ville où les socia­listes obte­naient à eux seuls la majo­rité abso­lue des suf­frages. Grâce notam­ment à l’instauration d’« impôts sur le luxe », ils mirent en place de nom­breuses mesures avan­cées dont la construc­tion mas­sive de loge­ments sociaux modernes, qui firent que la « Vienne rouge » devint « la ville la plus pro­gres­siste d’Europe entre les deux guerres »15.

Adler conti­nue de mili­ter en Autriche, bien qu’il soit oppo­si­tion­nel au sein de son parti, par­ti­ci­pant en 1928 à la créa­tion du Groupe d’études mar­xistes (Mar­xis­tische Studien-Gemeinschaft). Il milite aussi par­fois en Alle­magne, où il par­ti­cipe à la revue socia­liste de gauche Der Klas­sen­kampf (où l’on retrouve égale­ment Paul Levi, qui fut un proche de Rosa Luxem­burg et un des cofon­da­teurs du KPD). Son ter­rain d’action devrait être l’Internationale, mais il constate « la ruine, non encore répa­rée aujourd’hui, de l’Internationale »16. Par ailleurs, Adler per­çoit bien le péril bureau­cra­tique : il écrit ainsi que « la forme hié­rar­chique des orga­ni­sa­tions com­bi­née avec la pro­fes­sion­na­li­sa­tion du tra­vail du Parti et du syn­di­cat ontres­treint gran­de­ment l’initiative de chaque mili­tant et très sou­vent l’ont ren­due impos­sible. »17

En tant que par­ti­san du socia­lisme révo­lu­tion­naire, Max Adler est amené à être en désac­cord à la fois avec les réfor­mistes et avec les léni­nistes. Mais, même s’il insiste sur le fait qu’il faut don­ner au socia­lisme « plus d’esprit de classe révo­lu­tion­naire »18, Adler se retrouve fina­le­ment mal­gré lui dans l’impasse du réfor­misme. La poli­tique réfor­miste radi­cale du Parti ouvrier social-démocrate per­met certes des amé­lio­ra­tions pour les classes popu­laires, en par­ti­cu­lier à Vienne, mais laisse inchan­gées les struc­tures sociales. La loi de mai 1919 sur la socia­li­sa­tion resta lettre morte, et la Com­mis­sion de socia­li­sa­tion dont fit par­tie Otto Bauer ne donna que peu de résul­tats. En fin de compte, « mal­gré l’ampleur des réformes, les rap­ports de force dans la vie écono­mique res­taient les mêmes. »19

Consti­tuer une aile révo­lu­tion­naire dans une struc­ture réfor­miste, même de masse, abou­tit donc à une impasse poli­tique. De plus, les posi­tions radi­cales d’Adler l’isolent au sein du SDAPÖ20.

En 1926, Adler publie le livre Poli­tische oder soziale Demo­kra­tie, qui est tra­duit en fran­çais quatre ans plus tard sous le titre Démo­cra­tie poli­tique et démo­cra­tie sociale. C’est durant cette période 1930–1933 qu’il com­mence en effet à être tra­duit en fran­çais, ce qui s’explique par le contexte à la fois inter­na­tio­nal, autri­chien, et interne au socia­lisme en France : l’affirmation d’une aile gauche au sein du Parti socia­liste SFIO. Lucien Lau­rat le pré­sente ainsi en 1931 : « Max Adler, pro­fes­seur à l’Université de Vienne, se place à l’extrême gauche de la social-démocratie autri­chienne : il s’est signalé tout par­ti­cu­liè­re­ment pen­dant la guerre par son atti­tude cou­ra­geuse et vrai­ment inter­na­tio­na­liste. En décembre 1917, dans un mee­ting public, il n’hésita pas, en pleine dic­ta­ture mili­taire, à faire accla­mer par la foule Karl Liebk­necht et Frie­drich Adler. Ceci dit pour pré­sen­ter l’auteur, presque inconnu du public fran­çais »21.

Dans ce texte de 1926, Max Adler constate que « la démo­cra­tie véri­table n’existe pas encore », puisque « dans un Etat de classe, ce n’est jamais le peuple qui est sou­ve­rain, mais bien une classe ou un ensemble de classes. »22Il plaide pour la démo­cra­tie sociale, pour la « société soli­daire », qui équi­va­lent selon lui au socia­lisme. Néan­moins, « la démo­cra­tie poli­tique est une arme indis­pen­sable au pro­lé­ta­riat »23, qui doit donc être défen­due lorsqu’elle est atta­quée. Il n’en reste pas moins que la démo­cra­tie réelle est selon lui impos­sible dans une société divi­sée en classes sociales. La solu­tion est le socia­lisme, société sans classes, qui seul per­met la démo­cra­tie véri­table. Démo­cra­tie et socia­lisme sont donc au fond le même objec­tif, le même pro­jet de société qui vise à rem­pla­cer la société capi­ta­liste divi­sée en classes. Sou­li­gnant que l’organisation sociale et la forme poli­tique sont liées, Adler écrit que la « démo­cra­tie signi­fie : socia­li­sa­tion soli­daire »24. Pour lui, « le prin­cipe de l’égalité des droits et de la liberté du citoyen devrait assu­rer à cha­cun le droit de faire de son temps ce qu’il veut, et en par­ti­cu­lier de res­ter quand il veut oisif. » Mais il remarque qu’au contraire la société bour­geoise n’accorde ce droit qu’aux pos­sé­dants, à la fois par les dif­fé­rences maté­rielles (d’argent) et aussi par la loi sur le « vaga­bon­dage » qui exis­tait alors en Autriche, par laquelle pou­vait être pour­suivi tout indi­vidu non-possédant « qui ne s’est sous­trait au “tra­vail”, c’est-à-dire à l’exploitation, que momen­ta­né­ment et à ses frais »25.

Rap­pe­lant tou­jours l’objectif mar­xiste d’abolition des Etats, Adler consi­dère que « la véri­table démo­cra­tie n’est pas pos­sible dans l’Etat »26. Face au « vieux monde de la non-solidarité et de l’oppression », la démo­cra­tie sociale sera « le monde nou­veau de la soli­da­rité et de la liberté »27 et « la démo­cra­tie sociale seule fera une réa­lité […] de la notion d’association humaine »28. Dans ce but, Adler appelle à « l’éducation socia­liste des masses par elles-mêmes. »29 Pour lui, « le centre de gra­vité de la poli­tique socia­liste révo­lu­tion­naire ne doit pas être cher­ché dans le par­le­men­ta­risme ni dans la poli­tique des fac­tions, mais dans l’action immé­diate et réso­lue de toute la classe pro­lé­ta­rienne. »30

A par­tir de 1933, une dic­ta­ture conser­va­trice s’installe en Autriche (cer­tains ont parlé d’« austrofascisme »), diri­gée en grande par­tie contre le SDAPÖ contre lequel la droite autri­chienne au pou­voir conjugue anti­marxisme et anti­sé­mi­tisme. Des milices contre-révolutionnaires s’étaient déve­lop­pées depuis des années, ins­pi­rées et en par­tie finan­cées par la dic­ta­ture fas­ciste ita­lienne. Les dif­fé­rents cou­rants réac­tion­naires béné­fi­cièrent de la situa­tion poli­tique des pays limi­trophes de l’Autriche : l’Italie, l’Allemagne avec la mon­tée du nazisme, et la Hon­grie alors sous la dic­ta­ture de Miklós Horthy.

La liberté de la presse et le droit de grève sont sup­pri­més. Le par­le­ment est empê­ché de se réunir par le gou­ver­ne­ment. Face à cette sup­pres­sion de facto de la démo­cra­tie, le SDAPÖ orga­nise… une péti­tion31. Fina­le­ment, suite à des arres­ta­tions arbi­traires de mili­tants socia­listes, le 12 février 1934 « com­mença le com­bat des tra­vailleurs autri­chiens pour la défense des der­niers ves­tiges de la démo­cra­tie autri­chienne »32. Un sou­lè­ve­ment est déclen­ché par une par­tie de la base socia­liste, et un appel à la grève géné­rale lancé – mais il est rela­ti­ve­ment peu suivi par des tra­vailleurs démo­ra­li­sés et très tou­chés par la crise capi­ta­liste en cours depuis 1929. Cette résis­tance armée déses­pé­rée et trop tar­dive est écra­sée en quelques jours. Le SDAPÖ est inter­dit et le mou­ve­ment ouvrier en Autriche est dès lors réduit à la clan­des­ti­nité jusqu’en 1945.

Un temps arrêté et détenu, Max Adler à court d’argent est ensuite contraint de vendre ses livres. Sa cor­res­pon­dance avec Rosa Luxem­burg fut mal­heu­reu­se­ment détruite avant d’avoir été publiée. Il meurt en 1937, et son sou­ve­nir peine à fran­chir la Seconde Guerre mondiale.

La mécon­nais­sance de Max Adler en France s’inscrit dans le cadre plus vaste d’une mécon­nais­sance de l’histoire de l’Autriche, en par­ti­cu­lier du mou­ve­ment ouvrier et de ses événe­ments révo­lu­tion­naires. Concer­nant Adler, il s’agit pour nous – comme le fit Maxi­mi­lien Rubel – de sou­li­gner l’intérêt de ses écrits, tout en cri­ti­quant ses limites. On retrouve chez lui cer­tains des tra­vers du soi-disant « mar­xisme » de la Deuxième Inter­na­tio­nale, même si Adler n’était pas dog­ma­tique et ne fut pas de « la prê­traille mar­xiste » dénon­cée par le spar­ta­kiste Franz Meh­ring33. Par exemple, Adler sur­es­time le rôle du parti poli­tique, qua­si­ment féti­chisé par lui, erreur que l’on peut expli­quer en grande par­tie par la situa­tion du parti socia­liste en Autriche. En 1929, les 720.000 adhé­rents socia­listes consti­tuaient 18 % de la popu­la­tion adulte du pays34, pro­por­tion peut-être unique dans l’histoire au sein d’un parti d’opposition. C’est de plus une orga­ni­sa­tion à socio­lo­gie jeune et for­te­ment ouvrière.

Max Adler avait étudié de façon appro­fon­die les textes de Marx et d’Engels, mais aussi d’Emmanuel Kant et de Max Stir­ner. Il a écrit à plu­sieurs reprises sur Kant ; selon Iring Fet­scher, il s’agissait pour Adler « d’adapter la théo­rie kan­tienne de la connais­sance à la théo­rie sociale mar­xiste »35. Il fut cri­ti­qué par Her­bert Mar­cuse pour ses ouvrages sur ce sujet, dans un article de 193036. Selon Yvon Bour­det, « ce qui inté­res­sait Max Adler, ce n’était pas la vul­ga­ri­sa­tion du mar­xisme, mais son appro­fon­dis­se­ment et son déve­lop­pe­ment. »37

Max Adler défend un « socia­lisme mar­xiste », contre le réfor­misme et contre le natio­na­lisme. Il refuse « par prin­cipe l’Etat et la société capi­ta­liste »38. Il pou­vait se consi­dé­rer comme un « social-démocrate révo­lu­tion­naire », dans l’ancien sens du mot social-démocrate, mais pour éviter les fausses inter­pré­ta­tions il peut aujourd’hui être défini comme un socia­liste révo­lu­tion­naire mar­xiste. Il se fonde sur la concep­tion maté­ria­liste de l’histoire ; il parle ainsi du mar­xisme « dont la concep­tion maté­ria­liste de l’histoire et la théo­rie du pro­grès social tirent leur sens et leur force de convic­tion d’abord du concept de l’homme socia­lisé, c’est-à-dire de la conscience sociale. »39 Il argu­mente en faveur d’une éthique révo­lu­tion­naire : pour lui, le socia­lisme est un « pro­duit des condi­tions sociales qui est en même temps jus­ti­fié d’un point de vue éthique »40. A l’inverse, « le capi­ta­lisme est pro­fon­dé­ment contraire à la civi­li­sa­tion, parce qu’il est une forme de société basée sur la force »41.

Dans la concep­tion d’Adler, la révo­lu­tion socia­liste doit abo­lir l’Etat, ainsi que « l’esclavage sala­rié »42. Le socia­lisme « ne veut pas seule­ment que la situa­tion du tra­vailleur s’améliore, mais qu’il cesse enfin de n’être rien d’autre qu’un tra­vailleur, c’est-à-dire un homme qui doit tra­vailler pour vivre. »43

Selon Adler, la démo­cra­tie stric­te­ment poli­tique n’est qu’une étape avant d’arriver à la forme supé­rieure de la démo­cra­tie réelle et effec­tive : la démo­cra­tie sociale. Par l’auto-éducation des masses et l’expérience de la lutte des classes se forme la conscience de classe, qui per­met­tra le rem­pla­ce­ment révo­lu­tion­naire du capi­ta­lisme par le socia­lisme. Il écrit que le socia­lisme ne vien­dra pas de lui-même : « il faut le faire. Et le faire, le pro­lé­ta­riat seul le peut »44.

On qua­li­fie sou­vent Max Adler d’austromarxiste. Mais la notion même d’« austromarxisme » est très contes­table. On y a regroupé des mili­tants et auteurs aussi dif­fé­rents que Max Adler45, Rudolf Hil­fer­ding, Otto Bauer, Karl Ren­ner, Josef Stras­ser, Frie­drich Adler, etc. Ren­ner dira lui-même en 1930 : « aujourd’hui, dans le Parti, Otto Bauer est au centre, Hil­fer­ding et moi à droite, et Max Adler à gauche »46.

Les dic­ta­tures des années 1930 puis la Seconde Guerre mon­diale ont frappé de plein fouet les cou­rants socia­listes révo­lu­tion­naires. La dis­pa­ri­tion de Max Adler en 1937 dans une Autriche dic­ta­to­riale, est d’une cer­taine façon repré­sen­ta­tive de cet appau­vris­se­ment subi de la diver­sité de la pen­sée mar­xiste après la Seconde Guerre mon­diale ; Adler figure d’ailleurs parmi les auteurs dont les livres furent inter­dits par les nazis.

Mal­gré cet oubli, la lutte pour la véri­table démo­cra­tie sociale, pour un monde libéré de l’exploitation et de l’aliénation capi­ta­liste, n’en reste pas moins d’actualité.

Textes de Max Adler tra­duits en français :

* Démo­cra­tie poli­tique et démo­cra­tie sociale, L’Eglantine (Bruxelles)47, 1930. Réim­primé en fac-similé en 1970 aux éditions Anthro­pos (Paris).

* Le Socia­lisme de gauche, La Bataille socia­liste (Paris)48, 1932.

* Méta­mor­phoses de la classe ouvrière, Nouveau-Prométhée (Paris)49, 1935.

* Démo­cra­tie et conseils ouvriers, Mas­pero (Paris), 1967.

Les tra­duc­tions en fran­çais sont prin­ci­pa­le­ment d’Alexandre Bracke-Desrousseaux (1861–1955, membre du Parti socia­liste SFIO, qui a égale­ment tra­duit de nom­breux textes de Rosa Luxem­burg, et qui cor­res­pon­dit avec Max Adler), puis d’Yvon Bour­det (1920–2005, proche du groupe Socia­lisme ou bar­ba­rie, par­ti­san de l’autogestion). Mais la grande majo­rité des textes d’Adler sont tou­jours inédits en français.

Men­tion­nons quelques articles parus dans des revues :

* « Y a-t-il crise du Mar­xisme ? », L’Etudiant socia­liste, n° 3, décembre 1929. Selon Adler il n’y a pas crise de la théo­rie mar­xiste, mais crise des orga­ni­sa­tions qui s’en réclament. Il consi­dère que le mou­ve­ment socia­liste est « dans un triste état », et que le mar­xisme est le seul moyen pour « vaincre la fai­blesse et le déchi­re­ment du mou­ve­ment socia­liste ouvrier aujourd’hui ». Il observe que « le capi­ta­lisme, après avoir sur­monté les ruines de la guerre, se recons­truit sur des bases supé­rieures, de plus en plus consciem­ment appa­raissent des ten­dances d’organisation, tant à l’intérieur des Etats qu’internationalement ». Face à cette situa­tion, Adler dénonce « l’illusion fatale d’une concep­tion qui ne consi­dère pas les formes de démo­cra­tie comme moyens de la lutte de classe révo­lu­tion­naire, mais comme ceux de l’entente et de la col­la­bo­ra­tion crois­santes des classes. »

* « L’éducation socia­liste et sa tâche actuelle », La Bataille socia­liste, n° 55 et 56, mars et avril 1932. Adler appelle notam­ment à munir la jeu­nesse « d’un esprit de classe for­te­ment conscient et révo­lu­tion­naire ».

* « La tâche de la jeu­nesse en notre temps », Révolte, n° 13, octobre 1932. Adler dresse un bilan cri­tique de la situa­tion « qui, dans un âge à venir, appa­raî­tra comme une absur­dité incon­ce­vable : dans l’ordre écono­mique actuel, on ne tra­vaille pas pour que l’humanité puisse vivre, mais pour que les pos­ses­seurs de capi­tal aient des pro­fits. » La jeu­nesse doit donc par­ti­ci­per à la « soli­da­ri­sa­tion de la société » en se pla­çant aux côtés du « mou­ve­ment de classe du pro­lé­ta­riat », qui est « une cause d’intérêt uni­ver­sel » per­met­tant « une huma­ni­sa­tion incon­nue jusqu’ici de la société tout entière. »

* « La réa­li­sa­tion du mar­xisme », La Bataille socia­liste, n° 67, avril 1933. Cet article est l’objet d’une note de lec­ture non-signée, mais pro­ba­ble­ment de Boris Sou­va­rine, dans La Cri­tique sociale, n° 8, avril 1933, p. 97 : « Etudesérieuse et solide, comme tout ce qu’écrit cet auteur en géné­ral, et la meilleure publiée à notre connais­sance dans une revue fran­çaise, à l’occasion du cin­quan­te­naire [de la mort de Karl Marx]. Plu­sieurs pas­sages et les conclu­sions, cepen­dant, déçoivent par leur carac­tère aca­dé­mique et peu en rap­port avec la réa­lité vivante. Max Adler réfute de façon très per­ti­nente l’argumentation spé­cieuse de ceux qui croient le mar­xisme “périmé”. Mais il ne semble pas se rendre compte de la parenté intime qui relie le “socia­lisme de droite” au “socia­lisme de gauche” et sup­pose que si le second pré­va­lait sur le pre­mier, la crise de l’Internationale serait sur­mon­tée, sa ruine “répa­rée”. Il montre ensuite que Marx, théo­ri­cien, “dans l’exposé de l’évolution capi­ta­liste devan­çait les choses et des­si­nait ainsi déjà leur aspect futur quand celui-ci n’était encore qu’en germe” ; c’est pour­quoi tant d’écrits de Marx, vieux de trois quarts de siècle, sont main­te­nant d’une éton­nante actua­lité, c’est pour­quoi Marx est, “au plein sens du mot, un pen­seur moderne” ; cer­taines des œuvres de Marx ne sont même plei­ne­ment intel­li­gibles que depuis la confir­ma­tion contem­po­raine des faits. “Le mar­xisme est si peu périmé, écrit Adler, qu’aujourd’hui seule­ment il com­mence à être reconnu géné­ra­le­ment comme science socio­lo­gique fon­da­men­tale et à régir poli­ti­que­ment le pro­lé­ta­riat mon­dial.” La pre­mière moi­tié de cette obser­va­tion est exacte, car bien des gens font du mar­xisme sans le savoir, mais la seconde ne l’est pas le moins du monde : il faut être homme de cabi­net comme Max Adler pour aller racon­ter que le pro­lé­ta­riat mon­dial est guidé par le mar­xisme. Enfin, notre auteur conclut avec assu­rance : “Sous la pres­sion et par le carac­tère sans issue de la crise mon­diale du capi­ta­lisme, le mar­xisme va deve­nir ce qu’il n’était jusqu’à pré­sent qu’en pro­gramme : la doc­trine mon­diale d’émancipation du pro­lé­ta­riat admise par­tout par les masses.” Nous vou­drions par­ta­ger cette belle convic­tion mais la moindre démons­tra­tion ferait bien mieux notre affaire. »

* « L’imposture ata­vique du national-socialisme », La Bataille socia­liste, n° 70 et 71, juillet et sep­tembre 1933. Adler y écrit que « l’essence d’une révo­lu­tion » est « de faire triom­pher un prin­cipe nou­veau d’ordre social […] qui soit dans le sens d’un accrois­se­ment géné­ral de liberté et d’égalité, c’est-à-dire d’un accrois­se­ment de soli­da­rité humaine. […] Au contraire, tout mou­ve­ment qui s’oppose à pareil ren­for­ce­ment de la soli­da­rité sociale, et même qui anéan­tit des formes de soli­da­rité sociale déjà conquises, est contre-révolutionnaire ».

* « L’”utopisme” chez Marx et Engels », Etudes de mar­xo­lo­gie, n° 14, novembre 1970. Il s’agit de la tra­duc­tion du cha­pitre XVIII du livre La Concep­tion mar­xiste de l’Etat (1922), avec une pré­sen­ta­tion d’Yvon Bour­det : « Max Adler et la ques­tion de l’utopie ». Adler réfute l’accusation d’utopisme adres­sée à Marx et Engels par Hans Kel­sen, ce der­nier se trom­pant selon lui sur le mar­xisme. Max Adler emploie indif­fé­rem­ment les expres­sions « com­mu­nauté socia­liste » et « société com­mu­niste » pour dési­gner la société de l’avenir qui sera « une société de soli­da­rité humaine ». Le socia­lisme a pour objec­tif « la garan­tie et l’épanouissement le plus large pos­sible de la vie ». De nou­velles rela­tions sociales, des condi­tions de vie dif­fé­rentes, crée­ront for­cé­ment des êtres humains nou­veaux, « ces hommes trans­for­més du XXIe ou XXIIe siècle, qui seront à coup sûr tout aussi dif­fé­rents de nous que nous le sommes aujourd’hui [en 1922] de ceux du XIe siècle ».

Prin­ci­paux textes non-traduits en français :

* Kau­sa­lität und Teleo­lo­gie im Streite um die Wis­sen­schaft, 1904.

* Marx als Den­ker, 1908.

* Weg­wei­ser, Stu­dien zur Geis­tes­ges­chichte des Sozia­lis­mus, 1914.

* Der sozio­lo­gische Sinn der Lehre von Karl Marx, 1914.

* Zwei Jahre… !, Welt­krieg­sbe­trach­tun­gen eines Sozia­lis­ten, 1916.

* Die sozia­lis­tische Idee der Befreiung bei Karl Marx, 1918.

* Klas­sen­kampf gegen Völ­ker­kampf !, Mar­xis­tische Betrach­tun­gen zum Welt­kriege, 1919.

* Engels als Den­ker, 1920.

* Die Staat­sauf­fas­sung des Mar­xis­mus, 1922 (seul un cha­pitre a été tra­duit, voir ci-dessus).

* Neue Men­schen, Gedan­ken über sozia­lis­tische Erzie­hung, 1924.

* Kant und der Mar­xis­mus, 1925.

* Lehr­buch der mate­ria­lis­ti­schen Ges­chicht­sauf­fas­sung, 1930.

* Das Rät­sel der Gesell­schaft, Zur erkennt­nis­kri­ti­schen Grund­le­gung der Sozial­wis­sen­schaft, 1936.

Quelques textes en fran­çais sur Max Adler ou sur le contexte :

* Aus­triaca, n° 15, novembre 1982, et n° spé­cial, mars 1983 : « L’austromarxisme, nos­tal­gie et/ou renais­sance ? », Actes du col­loque de Paris des 25–27 février 1982.

* Wolf Ber­tram [pseu­do­nyme de Kurt Lan­dau], La Guerre civile en Autriche, Librai­rie du tra­vail, 1934.

* Yvon Bour­det, « Démo­cra­tie, classe et parti d’après Max Adler », Argu­ments, n° 25–26, 1962, repris dans Com­mu­nisme et mar­xisme, Brient, 1963.

* Yvon Bour­det, « Les condi­tions d’étude de l’austromarxisme », Le Mou­ve­ment social, n° 50, jan­vier 1965.

* Yvon Bour­det, « Rôle et signi­fi­ca­tion des conseils ouvriers d’après Max Adler », Etudes de mar­xo­lo­gie, n° 9, août 1965.

* Yvon Bour­det, Otto Bauer et la révo­lu­tion, EDI, 1968.

* Yvon Bour­det, article sur Max Adler dans le Dic­tion­naire bio­gra­phique du mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal : Autriche, éditions ouvrières, 1971 (reprend dans une large mesure sa pré­face de 1970 à Démo­cra­tie poli­tique et démo­cra­tie sociale).

* Yvon Bour­det, « Actua­lité de l’austromarxisme », Cri­tique, n° 339–340, août-septembre 1975.

* Robert Dan­ne­berg, Le Socia­lisme muni­ci­pal en Autriche, Librai­rie popu­laire, 1925.

* Julius Dick­mann, « Témoi­gnage » publié dans Le Tra­vailleur com­mu­niste syn­di­cal et coopé­ra­tif du 10 mars 1934, réédité dans Agone, n° 23, 2000.

* Jür­gen Doll, « L’austromarxisme et la pen­sée poli­tique fran­çaise », Actes du col­loque France-Autriche 1970–1986 des 12–13 mai 1986, uni­ver­sité d’Orléans, s.d.

* Jacques Droz, La social-démocratie en Autriche-Hongrie (1867–1914) et Le socia­lisme en Europe cen­trale, dans His­toire géné­rale du socia­lisme, tomes 2 et 3, Presses uni­ver­si­taires de France, 1974–1977, réédi­tion 1997.

* Iring Fet­scher, « Le mar­xisme de Max Adler », Archives de Phi­lo­so­phie, tome 41 cahier 3, juillet-septembre 1978.

* Berthe Fou­chère, « L’Autriche mar­tyre », Les Cahiers rouges, n° 10, avril 1938.

* Félix Kreiss­ler, De la Révo­lu­tion à l’annexion, l’Autriche de 1918 à 1938, Presses uni­ver­si­taires de France, 1971.

* Ludo­vic Meis­ter, « Max Adler et le maté­ria­lisme his­to­rique », La Revue socia­liste, n° 354, 15 juin 1914.

* Paul Pas­teur, Pra­tiques poli­tiques et mili­tantes de la social-démocratie autri­chienne, 1888–1934, Belin, 2003.

* Paul Pas­teur, « L’austromarxisme ou une bouée de sau­ve­tage pour une gauche en crise ? », Aus­triaca, n° 63, décembre 2006.

* Georg Scheuer, Seuls les fous n’ont pas peur, scènes de la guerre de trente ans, 1915–1945, Syl­lepse, 2002.

* Raoul Vanei­gem, article sur Max Adler dans l’Encyclopédie Uni­ver­sa­lis, 2007.

1 Article de Raoul Vanei­gem sur Max Adler dans l’Encyclopédie Universalis.

2 Voir la pré­face d’Yvon Bour­det dans Rudolf Hil­fer­ding, Le Capi­tal finan­cier, éditions de Minuit, 1979.

3 Götz Lang­kau, « Marx-Gesamtausgabe — drin­gendes Par­teiin­te­resse oder deko­ra­ti­ver Zweck ? Ein Wie­ner Edi­tions­plan zum 30. Todes­tag, Briefe und Brie­fauszüge », Inter­na­tio­nal Review of Social His­tory, volume 28, 1983.

4 Max Adler, « L’éducation socia­liste et sa tâche actuelle », La Bataille socia­liste, n° 55, mars 1932, p. 15.

5 Frie­drich Adler, dit aussi Fritz Adler, fut plus tard le secré­taire de l’Internationale socia­liste de Vienne puis de l’Internationale ouvrière socialiste.

6 Entre­tien avec Otto Bauer dansL’Huma­nité du 6 mai 1920, p. 3. Bauer déclare notam­ment : « On nous a fait com­prendre que du jour où nous pas­se­rons aux actes socia­listes, nous ne serons plus ravi­taillés ». Max Adler dira que cette paix est « une conti­nua­tion, quoique avec d’autres moyens, de l’état de guerre contre les Etats vain­cus » (Révolte, n° 13, octobre 1932, p. 9).

7 Max Adler, Démo­cra­tie et conseils ouvriers, Mas­pero, 1967, p. 95 et 113. Signalons qu’Yvon Bour­det a ajouté dans cette édition de très nom­breuses notes par­fois enva­his­santes, cer­taines utiles et d’autres contestables.

8 « S’il est vrai […] qu’à l’intérieur de l’austro-marxisme les posi­tions de Max Adler sont assez radi­cales, il est tout aussi vrai que par rap­port aux posi­tions des conseillistes de gauche elles paraissent plu­tôt modé­rées » (Jür­gen Doll, « L’austromarxisme et la pen­sée poli­tique fran­çaise », France-Autriche 1970–1986, univer­sité d’Orléans, s.d., p. 27).

9Démo­cra­tie et conseils ouvriers, p. 61–63.

10Démo­cra­tie et conseils ouvriers, p. 91.

11Démo­cra­tie et conseils ouvriers, p. 49 et 52.

12Démo­cra­tie et conseils ouvriers, p. 82.

13 Adler « eut face à la révo­lu­tion d’Octobre une posi­tion simi­laire à celle de Rosa Luxem­burg, condam­nant le des­po­tisme des bol­che­viks, mais convaincu de la valeur du sys­tème des conseils et espé­rant que la suite des événe­ments per­met­trait la démo­cra­ti­sa­tion du sys­tème sovié­tique » (Les­zek Kola­kowski, His­toire du mar­xisme, tome 2, Fayard, 1987, p. 298). En 1922, Adler rap­pe­lait que « l’état des choses en Rus­sie ne peut être consi­déré ni comme dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, ni comme société com­mu­niste » (Etudes de mar­xo­lo­gie, n° 14, novembre 1970, p. 2088).

14 Par exemple, en 1923 le SDAPÖ ras­semble à lui seul 39,6 % des voix, alors que le Parti com­mu­niste (KPÖ) n’en obtient que 0,7 %. En 1927, le SDAPÖ a 42,3 % des suf­frages, le KPÖ 0,4 %.

15 Jacques Droz, His­toire géné­rale du socia­lisme, 3 : de 1918 à 1945, Presses uni­ver­si­taires de France, p. 256.

16 Max Adler, « La réa­li­sa­tion du mar­xisme », La Bataille socia­liste, n° 67, avril 1933, p. 9.

17 Max Adler, Méta­mor­phoses de la classe ouvrière, Nouveau-Prométhée, 1935, p. 42.

18Max Adler, Démo­cra­tie poli­tique et démo­cra­tie sociale, Anthro­pos, 1970, p. 13.

19 Nor­bert Leser, « Bilan de l’austro-marxisme », Le Contrat Social, volume XI n° 6, novembre-décembre 1967, p. 351.

20 Jill Lewis, « Max Adler », dans Bio­gra­phi­cal dic­tio­nary of Euro­pean labor lea­ders, Green­wood press, 1995.

21 Lucien Lau­rat, note sur la pre­mière édition en fran­çais de Démo­cra­tie poli­tique et démo­cra­tie sociale, dans La Cri­tique sociale, n° 2, juillet 1931, p. 68. Lau­rat avait été en novembre 1918 cofon­da­teur du Parti com­mu­niste d’Autriche. Mili­tant com­mu­niste anti-stalinien en France, il était en 1931 membre du Cercle com­mu­niste démo­cra­tique, et par­ti­cipa plus tard à la créa­tion du cou­rant « Le Com­bat mar­xiste ». Il était cer­tai­ne­ment pré­sent lors de ce mee­ting du 7 décembre 1917, qu’il men­tionne égale­ment dans Contri­bu­tions à l’histoire du Comin­tern, Droz, 1965, p. 70.

22Max Adler, Démo­cra­tie poli­tique et démo­cra­tie sociale, op. cit., p. 48 et 74.

23Démo­cra­tie poli­tique et démo­cra­tie sociale, p. 14.

24Idem, p. 77.

25 Note du cha­pitre IX de Démo­cra­tie poli­tique et démo­cra­tie sociale, tra­duc­tion inédite de Bracke. La tra­duc­tion fran­çaise publiée en 1930 est dénuée des notes de l’original ; le socia­liste Bracke avait réa­lisé, à une date incon­nue, des com­plé­ments à la pre­mière tra­duc­tion, qui n’ont jamais été uti­li­sés : il s’agit de la tra­duc­tion de notes et réfé­rences, ainsi que de la retra­duc­tion de trois cha­pitres. Igno­rant mani­fes­te­ment l’existence de ces éléments (conser­vés par René Lefeuvre, le fon­da­teur des éditions Spar­ta­cus), Bour­det a réédité en 1970 la tra­duc­tion de 1930 sans ces compléments.

26Démo­cra­tie poli­tique et démo­cra­tie sociale, p. 89.

27Idem, p. 204.

28 Chapitre X de Démo­cra­tie poli­tique et démo­cra­tie sociale, tra­duc­tion de Bracke.

29Démo­cra­tie poli­tique et démo­cra­tie sociale, p. 19.

30Démo­cra­tie poli­tique et démo­cra­tie sociale, p. 210–211.

31 Elle fut d’ailleurs signée par une impor­tante pro­por­tion de la popu­la­tion, mais « n’eut aucun effet étant donné qu’elle ne fut accom­pa­gnée d’aucune mani­fes­ta­tion ou autre action de masse » (Félix Kreiss­ler, De la Révo­lu­tion à l’annexion, l’Autriche de 1918 à 1938, Presses uni­ver­si­taires de France, 1971, p. 270).

32 Félix Kreiss­ler, op. cit., p. 296.

33 Franz Meh­ring, Vie de Karl Marx, Gérard Bloch / APIO, 1984, p. 105.

34Paul Pas­teur, Pra­tiques poli­tiques et mili­tantes de la social-démocratie autri­chienne, 1888–1934, Belin, 2003, p. 171.

35Iring Fet­scher, « Le mar­xisme de Max Adler », Archives de Phi­lo­so­phie, tome 41 cahier 3, juillet-septembre 1978, p. 470. A l’inverse de cer­taines idées reçues, Fet­scher note égale­ment que Adler s’écarte du néo­kan­tisme. Adler lui-même a écrit que sa « concep­tion du mar­xisme n’a rien à voir avec Kant, avec cette ten­ta­tive à la mode de “renou­ve­ler” Marx grâce à Kant » (Max Adler, Aus­gewählte Schrif­ten, Öster­rei­chi­scher Bun­des­ver­lag, 1981, p. 491).

36 Her­bert Mar­cuse, « Mar­xisme trans­cen­dan­tal ? » [1930], dans Phi­lo­so­phie et révo­lu­tion, Denoël, 1969. Notons que Adler aurait sous­crit comme Mar­cuse à la néces­sité d’une « pra­tique radi­cale qui a pour but la trans­for­ma­tion du réel » (p. 40).

37 Yvon Bour­det, article sur Max Adler dans le Dic­tion­naire bio­gra­phique du mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal : Autriche, éditions ouvrières, 1971, p. 25.

38 Max Adler, Démo­cra­tie et conseils ouvriers, op. cit., p. 105.

39 Max Adler, Aus­gewählte Schrif­ten, op. cit., p. 507.

40 Max Adler, Aus­gewählte Schrif­ten, p. 492.

41 Max Adler, Méta­mor­phoses de la classe ouvrière, op. cit., p. 56.

42 Max Adler, Aus­gewählte Schrif­ten, p. 58.

43 Max Adler, Aus­gewählte Schrif­ten, p. 57.

44 Max Adler, « L’éducation socia­liste et sa tâche actuelle », La Bataille socia­liste, n° 56, avril 1932, p. 13.

45 Ray­mond Aron consi­dé­rait qu’il était « le plus remar­quable des austro-marxistes » (La Socio­lo­gie alle­mande contem­po­raine [1935], Presses uni­ver­si­taires de France, 1981, p. 64).

46 « Les têtes de l’austro-marxisme », Le Popu­laire du 23 août 1930, p. 6.

47 Edi­teur socialiste.

48 Cou­rant de gauche de la SFIO. La pre­mière par­tie de ce texte avait été publiée sous son titre ori­gi­nal, « La fonc­tion his­to­rique du socia­lisme de gauche », dans la revue La Bataille socia­liste, n° 51, novembre 1931.

49 Petite mai­son d’édition d’un autre cou­rant de gauche de la SFIO, « Le Com­bat mar­xiste », issu du Cercle com­mu­niste démocratique.

Le Socialisme de gauche” (Max Adler, 1931)

(ce texte est égale­ment dis­po­nible dans notre bro­chure sur Max Adler)

Nous repro­dui­sons ce texte d’après la bro­chure publiée en 1932 par La Bataille socia­liste, en reco­piant à l’identique les deux avant-propos suivants :

Max Adler

Né le 15 jan­vier 1873, notre cama­rade Max Adler enseigne depuis 1920 la socio­lo­gie et l’histoire du socia­lisme à l’Université de Vienne. C’est un très ancien socia­liste, un socia­liste de tou­jours. En 1904, il fon­dait avec Rudolf Hil­fer­ding une revue théo­rique, les Etudes mar­xistes, où parut son pre­mier tra­vail rela­tif au mar­xisme : Cau­sa­lité ou Téléo­lo­gie. Sui­virent d’importants écrits dans les­quels il s’efforçait d’établir une liai­son entre le mar­xisme, d’une part, et la cri­tique kan­tienne de la connais­sance, de l’autre.

Pen­dant la guerre, il s’éleva vive­ment contre la poli­tique de la majo­rité du Parti socia­liste autri­chien. Depuis la guerre, il n’a cessé de com­battre les ten­dances col­la­bo­ra­tion­nistes et de recher­cher une entente, évidem­ment pos­sible, entre le socia­lisme tra­di­tion­nel et le com­mu­nisme. Il dirige dans cet esprit le Klas­sen­kampf, revue « socia­liste de gauche » qui paraît à Berlin.

Max Adler a beau­coup tra­vaillé. Il a publié de nom­breuses bro­chures de pro­pa­gande popu­laire et des ouvrages d’une science consom­mée, dont plu­sieurs éditions n’ont pas épuisé le suc­cès : Pro­blèmes mar­xistes, Inter­pré­ta­tion mar­xiste de l’Etat, Hommes nou­veaux, Marx pen­seur (1908 ; 3e éd. 1925), Engels pen­seur, Manuel du maté­ria­lisme his­to­rique, enfin, sous le titre de Guides, des études sur l’histoire spi­ri­tuelle du socialisme.

Max Adler mène de front l’étude et le com­bat, la théo­rie et la pra­tique. Il a été quelque temps député de Vienne au Landtag.

Amé­dée Dunois.

Note du traducteur

L’article ci-dessous a été écrit pour paraître en tête du pre­mier numéro de la revue men­suelle des socia­listes de gauche hon­grois qui paraît depuis le 15 octobre 1931 en Rou­ma­nie, à Cluj, autre­ment dit Kolosz­var : A Ma’sik Ut (l’Autre Che­min).

J’ai eu plai­sir à tra­duire, pour La Bataille Socia­liste, les consi­dé­ra­tions d’un auteur dont la pen­sée, d’ailleurs, s’est sou­vent trou­vée d’accord avec la nôtre. Dis­cu­ter sur telle ou telle réserve de détail serait pos­sible. J’aime mieux signa­ler un point com­mun entre tant d’autres. Bien des cama­rades se sou­vien­dront que, comme le fait Max Adler dans son pre­mier para­graphe, j’ai eu l’occasion de dire à ceux de nos amis qui sont, tombent ou risquent de s’engager dans le réfor­misme, ce qu’a leur esprit de parenté avec celui des bolcheviks.

Bracke.

I

Rien ne peut exci­ter davan­tage la pas­sion au cœur d’un repré­sen­tant de la poli­tique de droite dans la social-démocratie – si sou­vent iden­tique à la poli­tique offi­cielle du Parti – qu’une allu­sion à l’existence d’une oppo­si­tion, dans le Parti, entre deux ten­dances : droite et gauche. Ainsi der­niè­re­ment, le cama­rade Wels, pré­si­dant le Congrès de Leip­zig, décla­rait, aux applau­dis­se­ments de l’aile droite : « Quelque chose comme une droite et une gauche n’existe pas chez nous. » Ne par­lons pas de ce qu’une pareille énon­cia­tion prouve une sin­gu­lière inca­pa­cité à recon­naître les faits, ou tout au moins à en tenir compte, même quand ils ne vous vont pas ; cette remarque est encore inté­res­sante à un autre point de vue. Elle nous pro­cure l’occasion de regar­der à fond dans une men­ta­lité spé­ciale aux poli­tiques de droite, étran­gère à toute cama­ra­de­rie, et qui déjà n’a même rien de mar­xiste. Car, dans ce geste pathé­tique qui écarte l’existence d’une ten­dance de gauche, il y a en même temps une sorte de flé­tris­sure pour elle. Il peut paraître para­doxal, mais il est mal­heu­reu­se­ment conforme à la vérité de dire que bien des hommes de la ten­dance de droite dans la social-démocratie se repré­sentent for­mel­le­ment la ten­dance de gauche comme quelque chose d’immoral, voire de punis­sable. Et l’on a sou­vent l’impression que ces mêmes socia­listes de droite, qui s’indignent si infi­ni­ment du ter­ro­risme d’opinion exercé par les bol­che­viks russes, pro­cé­de­raient exac­te­ment avec la même into­lé­rance et la même bru­ta­lité contre la gauche que le sys­tème sovié­tique régnant en ce moment contre ses « déviations » de gauche ou de droite. Les déci­sions incroyables et pro­fon­dé­ment regret­tables prises il y a peu de temps par le Vors­tand1 de la social-démocratie alle­mande contre l’opposition de gauche ne le confirment, hélas ! que trop.

Cela étant, il est sans doute à pro­pos de s’expliquer une fois de plus briè­ve­ment sur le sens véri­table de la dis­tinc­tion entre droite et gauche dans le socia­lisme, et cela, en par­ti­cu­lier, à l’occasion qu’offre heu­reu­se­ment l’apparition d’un nou­veau pério­dique du socia­lisme de gauche.

Droite-Gauche, cette oppo­si­tion n’est pas un phé­no­mène datant de ces der­nières années, l’œuvre de quelques « brouillons ambi­tieux » ou de « gêneurs sans res­pon­sa­bi­lité ». On la trouve à tra­vers toute l’histoire du mou­ve­ment ouvrier mar­xiste. Les pre­miers « hommes de gauche » dans le mou­ve­ment ouvrier socia­liste moderne furent… Marx et Engels. C’est ce que nous pou­vons déduire de leur cor­res­pon­dance entre eux et avec Sorge, Bern­stein, Bebel, etc., en les voyant constam­ment obli­gés de repar­tir en guerre contre l’opportunisme, le réfor­misme, l’embourgeoisement du Parti. Et l’on ne connaît mal­heu­reu­se­ment pas assez quelle lutte inces­sante, pas­sion­née et pas tou­jours heu­reuse, ils ont menée contre toutes ces alté­ra­tions de la lutte de classe pro­lé­ta­rienne révo­lu­tion­naire, et aussi contre ce que Marx qua­li­fiait déjà de « démo­cra­tie vul­gaire » dans la social-démocratie. Depuis, et jusqu’à nos jours, cette lutte est tou­jours res­tée néces­saire, et même, elle ne fut jamais plus néces­saire qu’au temps actuel, c’est-à-dire depuis la fin de la guerre, parce qu’avec la vic­toire de la forme démo­cra­tique dans l’Europe cen­trale, de nou­velles idéo­lo­gies réfor­mistes se sont empa­rées, tant dans le domaine poli­tique que dans le domaine écono­mique, d’une grande por­tion de la social-démocratie allemande.

II

La dis­tinc­tion Droite et Gauche dans le Parti ne repré­sente donc rien de plus, mais aussi rien de moins que l’antithèse entre deux façons de conce­voir la lutte d’émancipation du pro­lé­ta­riat, la marche au socia­lisme : concep­tion réfor­miste et concep­tion révo­lu­tion­naire de classe.

Nous ne sau­rions entrer ici dans une his­toire du réfor­misme, qui a tou­jours eu l’ambition de se don­ner en même temps pour le vrai mar­xisme. Pour ce faire, il s’est vu, à la vérité, obligé de « révi­ser » la doc­trine de Marx et c’est ainsi qu’est venue l’identification carac­té­ris­tique de « réfor­misme » et « révi­sion­nisme » – carac­té­ris­tique, parce que le réfor­misme fut et est tou­jours occupé ou à nier la rigou­reuse cau­sa­lité du mar­xisme ou à l’affaiblir quelque part et en quelque manière dans ses consé­quences. On ne peut ici que rap­pe­ler com­ment le réfor­misme, dès avant la guerre, avait embrouillé et même fina­le­ment évincé, à peine conquise, la claire consta­ta­tion du carac­tère de classe de l’Etat et du devoir de classe, pour le pro­lé­ta­riat, d’abolir cet Etat, cau­sant ainsi direc­te­ment la catas­trophe que fut, lors de l’explosion de la guerre en 1914, l’effondrement de l’Internationale. On ne peut non plus que men­tion­ner com­ment le réfor­misme, dans la guerre, fit sienne, sous forme de social-patriotisme, et même par­fois de social-impérialisme, la poli­tique de guerre des classes domi­nantes, et com­ment tout ce qui tenta d’amener le sen­ti­ment révo­lu­tion­naire de classe à ne s’inspirer que de lui-même et à recon­qué­rir la conscience inter­na­tio­nale fut par lui pré­senté et per­sé­cuté presque comme les menées de haute tra­hi­son d’une mino­rité condam­nable. Qu’on pense seule­ment aux cla­meurs de haro et de haine déchaî­nées, au cours de la guerre, contre des cama­rades comme Karl Liebk­necht et Fritz Adler2 !

Enfin l’on ne peut égale­ment que citer en pas­sant com­ment, après la guerre, cette atti­tude du socia­lisme de droite a de plus en plus dominé en Alle­magne la majo­rité du pro­lé­ta­riat. De là cette fatale consé­quence de fait que cette majo­rité fut pré­ci­pi­tée, au sor­tir de la guerre, dans la Révo­lu­tion de 1918–19, tel­le­ment déré­vo­lu­tion­na­ri­sée et en tel état d’impréparation aux tâches pro­lé­ta­riennes qu’elle se tourna même contre ses frères de tra­vail dési­reux d’aller de l’avant, lais­sant perdre et tra­hir le moment his­to­rique d’une révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne par une san­glante lutte fra­tri­cide et une col­la­bo­ra­tion égoïste à la res­tau­ra­tion du pou­voir de classe de la bourgeoisie.

Sur tout cela, nous ne pou­vons entrer dans des détails. Mais déjà cette simple énumé­ra­tion his­to­rique suf­fit à mon­trer que la mise en action du socia­lisme de droite est liée aux pages les plus tristes des annales du mou­ve­ment ouvrier socia­liste. Ne par­lons ici que de la phase la plus récente du socia­lisme de droite. Car nulle part le dic­ton : « Le mal­heur rend pru­dent » n’a moins été une vérité d’histoire que concer­nant le réfor­misme peut-être parce que, s’il a fait infi­ni­ment de mal au socia­lisme, il n’en a pas tou­jours fait autant à ses cham­pions. Après tant de cas où, du fait du socia­lisme de droite, le Parti a dégé­néré, où le carac­tère his­to­rique de la social-démocratie a été com­pro­mis, voici que s’est repris à domi­ner un réfor­misme aujourd’hui plus créa­teur de pré­ju­dice et d’erreur que jamais aupa­ra­vant. Car il ne donne, en face de la scis­sion du pro­lé­ta­riat en Deuxième et Troi­sième Inter­na­tio­nales, que trop d’aliment à toutes les calom­nies des com­mu­nistes accu­sant la social-démocratie d’avoir aban­donné la lutte de classe, ren­dant ainsi dif­fi­cile à l’extrême notre besogne de défense et d’attaque à l’égard de la déma­go­gie communiste.

III

Ce qui contri­bue à don­ner une force par­ti­cu­lière à ce néo-réformisme en lui per­met­tant d’impressionner for­te­ment des âmes naïves, c’est qu’il repré­sente la ten­dance de gauche comme une concep­tion abso­lu­ment dog­ma­tique et en dehors de la réa­lité. Selon lui, elle se réfère sans cesse à Marx, mais elle n’a pas appris de lui le prin­ci­pal : à savoir, que la pra­tique et la théo­rie de la lutte de classe doivent se modi­fier lorsque se pro­duisent des faits écono­miques et poli­tiques nou­veaux. La gauche conti­nue­rait à res­sas­ser en ore­mus les vieilles for­mules du mar­xisme qui cor­res­pon­daient à la situa­tion de 1848, de 1871, et tout au plus de 1895, mais elle ne tien­drait pas le moindre compte des faits qui ne se sont pro­duits qu’après la mort de Marx et d’Engels. Comme faits nou­veaux de ce genre, la théo­rie socia­liste de droite, telle qu’elle a été consti­tuée prin­ci­pa­le­ment par Hil­fer­ding et Ren­ner, signale une trans­for­ma­tion pro­fonde dans la nature de l’économie actuelle et aussi de l’Etat actuel. Cesdeux trans­for­ma­tions auraient cela de com­mun qu’elles apportent un adou­cis­se­ment à l’opposition nette entre les classes, qu’elles écartent l’hostilité de prin­cipe du pro­lé­ta­riat contre l’Etat capi­ta­liste et qu’au lieu de cela, elles assurent au pro­lé­ta­riat des inté­rêts écono­miques plus grands et une posi­tion plus proche de l’Etat. Ainsi la lutte de classe devrait, en défi­ni­tive, se chan­ger de lutte contre l’Etat en une lutte pour la part dans l’Etat qui revient au prolétariat.

Toutes ces pré­ten­dues trans­for­ma­tions consi­dé­rables de l’économie capi­ta­liste et de son Etat, qui à fran­che­ment par­ler, seraient autant de réfu­ta­tions du mar­xisme, sont rame­nées par le néo-réformisme à deux faits fon­da­men­taux : nais­sance du capi­ta­lisme orga­nisé et établis­se­ment de l’Etat répu­bli­cain démocratique.

Sur le pre­mier point, on signale que le capi­ta­lisme, grâce à une concen­tra­tion et à une orga­ni­sa­tion de plus en plus inten­si­fiées, va sans cesse élimi­nant l’anarchie écono­mique anté­rieu­re­ment régnante dans la pro­duc­tion et l’écoulement des mar­chan­dises. La sys­té­ma­ti­sa­tion crois­sante de la pro­duc­tion que cela rend pos­sible fait, dit-on, dis­pa­raître de plus en plus les frot­te­ments dans le méca­nisme de l’économie capi­ta­liste ; les crises deviennent plus rares et moins dan­ge­reuses, et le pro­lé­ta­riat est à même d’acquérir une par­ti­ci­pa­tion crois­sante dans l’économie en voie de sta­bi­li­sa­tion. Il en résulte que le pro­lé­ta­riat, ayant un inté­rêt plus grand à l’accroissement et au ren­for­ce­ment de la vie écono­mique natio­nale, s’élève en même temps à une plus grande com­pré­hen­sion des néces­si­tés de l’économie. L’opposition abrupte, sans ponts pos­sibles, de naguère, entre ouvriers et patrons, cède à la consta­ta­tion de cer­tains points com­muns, et tout cela, fina­le­ment, abou­tit à déve­lop­per et à for­ti­fier une forme nou­velle de col­lec­ti­vité sociale, la démo­cra­tie écono­mique, c’est-à-dire à don­ner une part tou­jours plus grande de déter­mi­na­tion et de contrôle au pro­lé­ta­riat dans le pro­ces­sus économique.

L’usine, en démo­cra­tie consti­tu­tion­nelle, doit d’ailleurs néces­sai­re­ment (et voilà où l’on se pose par­ti­cu­liè­re­ment en mar­xistes !) être l’infrastructure écono­mique, pro­pre­ment faite pour la super­struc­ture poli­tique de l’Etat popu­laire répu­bli­cain démocratique.

C’est tout à fait de même que, selon cette théo­rie, la conquête de la Répu­blique démo­cra­tique dans l’Europe cen­trale mène à une nou­velle situa­tion de l’Etat, où les classes doivent se répar­tir dans le pou­voir poli­tique, par quoi l’idée d’une lutte de classe irré­con­ci­liable perd sa vérité his­to­rique. Le pro­lé­ta­riat, en uti­li­sant ses droits démo­cra­tiques à occu­per sans cesse plus de posi­tions dans l’Etat, non pas seule­ment dans les par­le­ments, mais encore dans l’administration et dans la jus­tice, « pénètre » de plus en plus l’ancien Etat, qui a depuis long­temps cessé d’être un Etat de sou­ve­rai­neté et qui se mue main­te­nant en un « libre Etat popu­laire ». Avec les champs d’action ainsi nou­vel­le­ment acquis au pro­lé­ta­riat s’ouvrent pour lui, d’autre part, des tâches et des devoirs nou­veaux, aux­quels il ne peut, il est vrai, faire face que s’il se place réso­lu­ment à ce point de vue nou­veau, de consi­dé­rer l’Etat, non plus comme un ins­tru­ment de domi­na­tion de classe, mais comme un organe col­lec­tif du peuple. Il s’ensuit alors néces­sai­re­ment une posi­tion dif­fé­rente à l’égard du gou­ver­ne­ment : par­ti­ci­pa­tion gou­ver­ne­men­tale, dans le sens d’une col­la­bo­ra­tion à l’ensemble de l’Etat, c’est la voie nou­velle où doit mar­cher le pro­lé­ta­riat. Et pour cette fin, il lui faut aussi se conver­tir en esprit à une accep­ta­tion intime de cette « col­la­bo­ra­tion à l’ensemble », à la « coopé­ra­tion » avec les autres classes. Il faut qu’à l’idée direc­trice anté­rieure d’une lutte de classe irré­con­ci­liable, se sub­sti­tue la volonté de com­mu­nauté natio­nale et de coa­li­tion gouvernementale.

Cette théo­rie est née à l’heure où l’Etat capi­ta­liste se recons­ti­tuait, au sor­tir des ravages de la guerre et de l’ébranlement de la Révo­lu­tion. Elle sem­bla gagner un cer­tain appui dans les faits, grâce à des cir­cons­tances momen­ta­nées de toute sorte : notam­ment, du point de vue poli­tique, grâce au fait que les classes bour­geoises se mon­trèrent dans un pre­mier temps dis­po­sées aux coa­li­tions, aussi long­temps qu’elles tinrent encore pour néces­saire l’alliance avec la social-démocratie à titre d’assurance contre des excès extré­mistes de droite et de gauche. Un autre fait s’y ajouta, du point de vue écono­mique : la recons­truc­tion de l’économie capi­ta­liste et spé­cia­le­ment, la conjonc­ture favo­rable occa­sion­née, dans les com­men­ce­ments, par la ratio­na­li­sa­tion tumul­tueuse, parurent ouvrir une nou­velle ère du capi­ta­lisme, ère de soli­da­rité d’intérêts écono­miques entre capi­tal et tra­vail. En par­ti­cu­lier, l’exemple de l’Amérique à ce moment-là, ce « miracle écono­mique » avec sa « pros­pe­rity » fai­sant le bon­heur à la fois des patrons et des ouvriers, sem­blait être l’exemple frap­pant, fourni par l’expérience, de l’inauguration d’un « néo-capitalisme » sans lutte entre classes, offrant pro­fit crois­sant et bien-être ouvrier simul­ta­nés, menant à l’ascension de la classe ouvrière sans le mar­xisme, que dis-je ? contre le marxisme.

IV

Ainsi chan­tait l’hymne sublime des expé­riences nou­velles « dont Marx et Engels n’avaient encore rien connu », et sur la base des­quelles la doc­trine mar­xiste de la néces­saire oppo­si­tion des classes et de la lutte de classe irré­con­ci­liable du pro­lé­ta­riat jusqu’au ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme devait être pro­cla­mée réfu­tée. Mais aujourd’hui, il n’est même plus besoin de com­battre dans le détail cette foule d’erreurs et d’illusions lan­cées par le socia­lisme de droite. Car, dans l’intervalle, l’histoire s’est elle-même char­gée de débar­ras­ser radi­ca­le­ment le ter­rain de ces pau­vre­tés à courte vue.

Ces der­niers temps, d’ailleurs, on n’a plus fait grand bruit de ces appels aux « faits nou­veaux » du capi­ta­lisme orga­nisé et de l’Etat démo­cra­tique libre. La crise écono­mique mon­diale qui com­mence en 1929 et qui conti­nue de s’intensifier à perte de vue, pré­ci­pi­tant l’Amérique, « para­dis écono­mique », elle-même, dans le gouffre du chô­mage mas­sif, fait voir de plus en plus clai­re­ment que c’est pré­ci­sé­ment l’organisation du capi­ta­lisme moderne qui accen­tue de façon inouïe son carac­tère de mono­pole et cause la crise par laquelle l’économie est mise dans une situa­tion dont elle ne peut plus se tirer par des moyens capi­ta­listes. Et, en même temps, le fas­cisme gagnant par­tout, mais qui sur­tout monte par bonds à l’assaut de la Répu­blique alle­mande, a révélé que la Démo­cra­tie for­melle peut deve­nir même un moyen de for­ti­fier léga­le­ment et d’instaurer fina­le­ment la dic­ta­ture fas­ciste, si la classe ouvrière n’a pas en fait la puis­sance extra-parlementaire de sau­ver la teneur des droits démo­cra­tiques. Le révi­sion­nisme, tout à sa joie des modi­fi­ca­tions nou­velles consta­tées par lui depuis Marx, n’a perdu de vue qu’un petit détail : c’est qu’il y a quelque chose tout de même qui ne s’est pas modi­fié : la pro­priété pri­vée capi­ta­liste des moyens de pro­duc­tion. Et cet unique élément inchangé est jus­te­ment ce qui consti­tue le fon­de­ment de la théo­rie mar­xiste en écono­mie et en politique.

Atti­rer sans cesse l’attention sur ce point déci­sif et en tirer une vivante conscience de classe cri­tique, cela a tou­jours été la tâche prin­ci­pale de ce tra­vail d’éducation socia­liste mar­xiste qui se pré­sente sous la forme du socia­lisme de gauche.

Il a pour devoir, dans la situa­tion actuelle du mou­ve­ment ouvrier, de tendre avant tout à com­battre les illu­sions et, pour une grand part aussi, l’ignorance tou­chant la nature et le rôle de la démo­cra­tie tant écono­mique que poli­tique. Il n’y a pas, pour le pro­lé­ta­riat, de lutte de classe vrai­ment socia­liste, s’il ne sait pas que toute la soi-disant démo­cra­tie écono­mique, déjà si dou­teuse en elle-même, a for­cé­ment sa limite rap­pro­chée et abso­lue dans le sys­tème capi­ta­liste, c’est-à-dire en ceci que la pro­duc­tion ne se fait pas encore dans l’intérêt géné­ral, mais dans l’intérêt du pro­fit d’un petit nombre. Et de même, une consta­ta­tion doit entrer dans le tré­sor géné­ral de la conscience de classe révo­lu­tion­naire : c’est que la démo­cra­tie poli­tique est certes indis­pen­sable pour la lutte de classe, en sorte que le pro­lé­ta­riat doit la conqué­rir quand il ne l’a pas encore et la défendre à outrance quand elle est mena­cée, mais que la démo­cra­tie poli­tique en elle-même n’est pas encore la voie qui mène au socia­lisme. Elle ne le devient que si elle n’est pas enten­due, à tort, comme un ins­tru­ment de paix, comme un moyen de conci­lier les par­tis et de rap­pro­cher les classes, mais si elle est conçue et employée comme ce qu’elle a tou­jours été his­to­ri­que­ment un moyen de lutte pour réa­li­ser les inté­rêts d’existence et de déve­lop­pe­ment des classes sociales infériorisées.

Ainsi seule­ment le pro­lé­ta­riat pourra se gar­der de l’aberration du réfor­misme, qui est d’identifier démo­cra­tie et par­le­men­ta­risme. Il consi­dé­rera au contraire comme la tâche prin­ci­pale de sa posi­tion de lutte démo­cra­tique de s’assurer un pou­voir en dehors du Par­le­ment. Il n’y a pas de façon de conce­voir la fonc­tion de la démo­cra­tie dans une société à classes qui soit plus anti-historique et, d’autre part, plus inin­tel­li­gente que la concep­tion habi­tuelle au réfor­misme : l’élargissement continu de la démo­cra­tie, ser­vant à conqué­rir en fin de compte la tran­si­tion au socia­lisme. Car là encore, pour les plus grands per­fec­tion­ne­ments de la démo­cra­tie poli­tique et de la répu­blique bour­geoise, il y a la même limite : la pro­priété indi­vi­duelle des moyens de pro­duc­tion, laquelle, par la dif­fé­rence entre les classes qu’elle établit, rend impos­sible toute démo­cra­tie réelle.

A cela se rat­tache enfin une der­nière illu­sion du réfor­misme, aujourd’hui par­ti­cu­liè­re­ment per­ni­cieuse : à savoir que démo­cra­tie poli­tique et dic­ta­ture soient des contraires. Le réfor­misme ne se rend pas compte, ou ne veut pas accor­der, que la démo­cra­tie poli­tique, jusqu’à pré­sent, a pré­ci­sé­ment consisté à exer­cer par voie démo­cra­tique la dic­ta­ture des classes pos­sé­dantes, et que, si le fas­cisme a, de nos jours, tant de par­ti­sans, c’est que les classes anti-prolétariennes perdent l’assurance de conti­nuer à main­te­nir leur dic­ta­ture « démo­cra­ti­que­ment ». C’est pour­quoi, natu­rel­le­ment, le réfor­misme ne peut pas digé­rer la consta­ta­tion fon­da­men­tale du mar­xisme : que le pro­lé­ta­riat a jus­te­ment pour devoir de conqué­rir la démo­cra­tie poli­tique d’abord pour lui, par la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat. Celui qui, par vic­toire de la démo­cra­tie, entend un règne de fra­ter­nité humaine, de com­mu­nauté natio­nale, de fin des classes, a rai­son, assu­ré­ment, pour l’avenir. Mais pour le pré­sent, autre­ment dit pour la période d’opposition entre les classes, il doit, s’il ne veut pas res­ter un pur rêveur, recon­naître que tout cela n’est pos­sible que par la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, qui est la conquête du pou­voir poli­tique par la classe ouvrière deve­nue majo­rité. Car elle seule a un inté­rêt vital à en finir avec le capi­ta­lisme et à ins­tau­rer la société sans classes.

V

On a vu clai­re­ment, d’après tout cela, ce qu’est la fonc­tion propre de la « gauche » : éveiller dans le pro­lé­ta­riat la conscience révo­lu­tion­naire de classe là où elle n’existe pas encore, et la main­te­nir vivace, là où elle est en péril ; bref, tra­vailler à cette réforme de la conscience que Marx a indi­quée comme la tâche de sa vie et qui est res­tée le leit­mo­tiv propre, ou mieux l’âme du marxisme.

Arra­cher les tra­vailleurs à la men­ta­lité bour­geoise, là même où elle se drape encore dans l’idéologie, révo­lu­tion­naire en appa­rence, des droits du peuple et de la com­mu­nauté natio­nale, et rendre le pro­lé­ta­riat capable de par­ler, non plus la langue de la révo­lu­tion bour­geoise, mais sa langue à lui, la langue de ses buts de classe : voilà ce qui est pen­ser et agir en socia­liste de gauche.

Et il en résulte, en fin de compte, que le « socia­lisme de gauche » ne fait qu’un avec le socia­lisme pro­lé­ta­rien lui-même, le socia­lisme révo­lu­tion­naire de classe sur base mar­xiste. Socia­lisme de gauche, il ne le devient que dans la lutte contre l’opportunisme, le petit-bourgeoisisme et les édul­co­ra­tions de toute sorte qui recom­mencent tou­jours, du côté droit, à obs­cur­cir la ligne lumi­neuse de la théo­rie et de la poli­tique marxistes.

Vu sous ce jour, le reproche favori qu’on fait à la ten­dance de gauche, de com­pro­mettre l’unité du Parti, perd jusqu’à son sens his­to­rique. L’unité du mou­ve­ment ouvrier socia­liste est, dès à pré­sent, scin­dée par la divi­sion de l’Internationale, et s’il y a aujourd’hui, dans la social-démocratie, des masses de plus en plus grandes dégoû­tées par l’absence d’idéal et de prin­cipes de la poli­tique régnant dans le Parti, c’est entiè­re­ment grâce à la ten­dance de gauche qu’elles n’ont pas toutes quitté le Parti déjà depuis long­temps. Plus forte est la ten­dance de gauche à l’intérieur de la social-démocratie, plus elle main­tient sous le dra­peau du Parti les éléments révo­lu­tion­naires vivants et avant tout la jeunesse.

La social-démocratie alle­mande aura sûre­ment à se repen­tir d’avoir méconnu cette vérité. La besogne qui consiste à étendre et à ren­for­cer la ten­dance de gauche, est, en réa­lité, la vraie forme, la forme la plus noble, du « patrio­tisme de Parti ». Toute autre forme place une unité du Parti pure­ment for­melle et vide au-dessus de sa véri­table unité consciente. Et, en même temps, for­ti­fier la ten­dance de gauche dans tous les Par­tis socia­listes offre la meilleure, l’unique espé­rance de recon­qué­rir l’unité de l’Internationale pro­lé­ta­rienne elle-même, par la renais­sance de l’ancien esprit de lutte de la social-démocratie révo­lu­tion­naire internationale.

Max Adler, 1931.

Karl Liebk­necht et Rosa Luxemburg

 Paroles com­mé­mo­ra­tives de Max Adler

Vienne 1919, Ver­lag der Wie­ner Volks­bu­ch­hand­lung Ig. Brand & Co3.

I

Le sou­ve­nir de Karl Liebk­necht et de Rosa Luxem­burg nous trouve réunis, non seule­ment pour hono­rer le sou­ve­nir de deux per­sonnes tom­bées en mar­tyrs de l’idée socia­liste, mais sur­tout pour nous éloi­gner de toutes les tristes divi­sions de la pen­sée socia­liste et nous ame­ner dans cette sphère, dans laquelle seule peut être pui­sée toute la force et l’unité du socia­lisme, celle qui était aussi à l’origine de l’activité des défunts : dans la sphère d’une convic­tion pas­sion­née et d’une déter­mi­na­tion intré­pide pour les­quelles il fal­lut tout ris­quer. En effet, la mort ter­rible de ces deux brillants pion­niers du socia­lisme ravive par­tout la conscience socia­liste. Car ce n’est pas seule­ment l’effroi devant ce crime, pas seule­ment la dou­leur devant la perte de ces per­son­na­li­tés de carac­tère qui n’ont mal­heu­reu­se­ment pas beau­coup d’équivalents au sein du socia­lisme de nos jours, c’est sur­tout la pen­sée ter­rible que seule leur dis­pa­ri­tion nous a épar­gné le spec­tacle infi­ni­ment triste de les voir emme­nés de force dans la salle du tri­bu­nal pour être accu­sés et condam­nés – par des socialistes.

Main­te­nant, il est évident que Karl Liebk­necht et Rosa Luxem­burg sont en grande par­tie res­pon­sables de cette situa­tion. Mais ces torts feront sans doute, plus tard, l’objet d’une appré­cia­tion posi­tive de l’Histoire, laquelle ne sera plus remise en cause par les pas­sions et les pré­ju­gés d’adversités per­son­nelles et ils seront ainsi en grande par­tie absous. Car ils sont en cor­ré­la­tion avec le grand mérite his­to­rique des deux défunts, de leur idéa­lisme et de la force de leur convic­tion du triomphe du socia­lisme. Leur faute était, avant tout, de mini­mi­ser les obs­tacles qui se dres­saient devant eux, envers et contre la force entraî­nante de leurs convic­tions socia­listes. Leur erreur était d’avoir eu une trop haute opi­nion de l’information révo­lu­tion­naire déjà véhi­cu­lée, ainsi que de la déter­mi­na­tion des masses, ou plu­tôt d’avoir eu une trop grande confiance dans la puis­sance de la pas­sion poli­tique, pour sus­ci­ter des éner­gies man­quantes. Nous, les socia­listes de gauche, ne pou­vons pas approu­ver les voies qu’ils ont emprun­tées au cours de la der­nière période de leur vie. Oui, nous regret­tons que tout ce bel enthou­siasme et cette volonté incon­trô­lable de Liebk­necht, toute cette com­pré­hen­sion mar­xiste ferme et cri­tique de la part de Rosa Luxem­burg, aient en fin de compte servi à ame­ner ce mou­ve­ment dans une fatale auto-contradiction. […] Il y avait néan­moins, du côté des défunts, le grand avan­tage que leurs tra­vers n’étaient que les erreurs du révo­lu­tion­naire qui n’aperçoit pas, à sa juste valeur, la lente résis­tance des choses et des hommes, pen­dant qu’il se trouve face à un man­que­ment moral : celui du socia­lisme majo­ri­taire qui n’était pour­tant jamais exposé aux erreurs de cal­cul révo­lu­tion­naire. Oui, on peut bien dire que c’était, au départ, l’état d’esprit lamen­table dans lequel le socia­lisme majo­ri­taire tenait les masses : ce manque d’exigences borné pour ce qui est des suc­cès au pré­sent, ce conten­te­ment sans idéaux du gain de pou­voir dans l’État, où pour­tant rien n’avait été modi­fié au sys­tème de pou­voir de classe lui-même, toute cette météo­ro­lo­gie de la real­po­li­tik de retour­ner sa veste en per­ma­nence – bref, que c’était ce rabais­se­ment de l’esprit du com­bat de classe révo­lu­tion­naire pro­lé­ta­rien vers les bas-fonds de la concep­tion bour­geoise qui a, de par sa déso­la­tion, amené la résis­tance de l’opinion révo­lu­tion­naire jusqu’au déses­poir. Ce n’est qu’ainsi que l’on com­prend réel­le­ment la gran­deur et les limites de ces deux morts soudaines.

Depuis le début de la guerre, le socia­lisme tra­verse une crise ter­rible ; car il est sou­dai­ne­ment apparu que son corps puis­sant, qui sem­blait regor­ger de force et de joie de vivre, et dont l’action ins­pi­rait la peur au monde capi­ta­liste, n’hébergeait pas un tel esprit, de sorte qu’il était malade et sans force. Cette guerre désas­treuse a apporté au monde, non seule­ment une souf­france phy­sique incom­men­su­rable, des bles­sures et des mises à mort de toutes sortes, mais sur­tout une bles­sure men­tale, voire une mort qui était d’autant plus cruelle qu’elle tou­chait les esprits dans leur fierté la plus enthou­siaste envers la force triom­phante du socia­lisme. En face de la puis­sance du socia­lisme inter­na­tio­nal, de cette fra­ter­ni­sa­tion gran­diose des pro­lé­ta­riats de tous les pays, de cet inté­rêt d’avenir et d’unité pour la nou­velle société socia­liste qui lais­sait loin der­rière lui les dif­fé­rences natio­nales de la vieille société, en face de tout ceci – c’était notre pen­sée d’avant-guerre – les vieilles puis­sances du capi­ta­lisme et du mili­ta­risme devaient s’effondrer. Et même si elles devaient à nou­veau nous contraindre phy­si­que­ment, elles ne pour­raient pas nous bri­ser men­ta­le­ment. Le pro­lé­ta­riat mon­dial, même en guerre et au cas où il aurait encore été forcé à s’entredéchirer sur le champ de bataille, res­te­rait tout de même intel­lec­tuel­le­ment libéré de cette contrainte. En tant que rebelle, fort et sûr de lui, qui sait qu’il n’appartient pas à ce monde bour­geois, que sa patrie n’est pas cet Etat de classe, et que ce sys­tème infâme de pri­vi­lèges et d’exploitation uti­lisé par l’ordre régnant n’a rien qui mérite d’être défendu – dans cet état d’esprit opposé au com­pro­mis, le pro­lé­ta­riat ne par­ti­ci­pe­rait à cette guerre que sous la contrainte, prêt à la pre­mière occa­sion à mettre fin au conflit par un sou­lè­ve­ment inter­na­tio­nal et, sous les décombres du bas­tion capi­ta­liste, à enter­rer pour tou­jours la guerre à l’extérieur et l’exploitation à l’intérieur.

C’était l’image brillante à laquelle pen­sait et devait pen­ser chaque socia­liste. Mais que mon­tra en fait la réa­lité ? Et que montre-t-elle encore ? Afin de pou­voir se rendre net­te­ment et dou­lou­reu­se­ment compte du ter­rible déca­lage entre les faits et l’idéal, on ne doit pas uni­que­ment son­ger au parti majo­ri­taire alle­mand4, mais aujourd’hui, où la misère engen­drée par la guerre a rem­placé l’euphorie de la vic­toire de l’une des par­ties, il faut avant tout pen­ser à l’entente socia­liste, qui n’a dans sa direction majo­ri­taire nulle part trouvé la force de rompre avec la poli­tique gou­ver­ne­men­tale. En effet, après le début de la guerre, les par­tis socia­listes, à l’exception de quelques mino­ri­tés qui étaient de fer­vents adver­saires de prin­cipe de l’Etat de classe, se sont par­tout trans­for­més en défen­seurs zélés de cet Etat. L’épouvantable aveu­gle­ment de l’Union sacrée com­men­çait à trou­bler les cer­veaux et à faus­ser les sen­ti­ments des masses. En favo­ri­sant leurs reven­di­ca­tions pour une amé­lio­ra­tion jus­ti­fiée de leur situa­tion maté­rielle, l’impérialisme a su mettre de son côté les pro­lé­taires au moyen d’un esprit de cal­cul mani­pu­la­teur, en leur pro­met­tant une amé­lio­ra­tion écono­mique après la vic­toire, ce qu’ils devaient natu­rel­le­ment sou­hai­ter dans l’intérêt du socia­lisme. Et ainsi se pro­dui­sit l’incroyable : pour la pre­mière fois le mou­ve­ment ouvrier, la classe ouvrière de chaque pays se voyait davan­tage liée aux classes diri­geantes capi­ta­listes de leur pays qu’aux cama­rades de classe du pays « ennemi ». Le grand mot du Mani­feste com­mu­niste : « Pro­lé­taires de tous les pays, unissez-vous ! », per­dit tout son sens, ou plu­tôt il rece­vait un com­plé­ment inat­tendu : « Unissez-vous avec vos diri­geants pour l’exploitation com­mune des autres, des enne­mis ! » C’est ainsi que le socia­lisme se trans­forma en social-patriotisme et en social-impérialisme. Loin de consi­dé­rer la guerre comme la consé­quence et le point culmi­nant de la contra­dic­tion dans laquelle le capi­ta­lisme avait plongé la vie sociale, désor­mais pour le socia­lisme majo­ri­taire de tous les pays il n’y avait plus que l’exhortation à tenir jusqu’à l’issue victorieuse.

Ce ne fut pas le vote des cré­dits de guerre, au début du conflit, qui fut la véri­table chute du socia­lisme. Car, dans la situa­tion vio­lente où se retrou­vaient sou­dain et par­tout les peuples à cause de la ges­tion mani­pu­la­trice des gou­ver­ne­ments et de l’isolement total des pays étran­gers, où ils se sont crus vic­times de l’agression de l’impérialisme ennemi, l’approbation pour la défense du pays fut presque une réac­tion phy­sio­lo­gique. Par contre, que les lea­ders et les par­tis socia­listes ne rompent pas avec la fas­ci­na­tion de la guerre lorsque la pre­mière attaque par sur­prise était pas­sée et que la cri­tique avait à nou­veau droit de cité, mais qu’au contraire ils s’y enfoncent de plus en plus, qu’ils consi­dèrent tou­jours plus la cause des gou­ver­nants comme la leur et qu’ils s’enthousiasment pour les offen­sives de la hié­rar­chie mili­taire – cela créa une lourde ambiance de déses­poir dans laquelle aucune issue n’apparaissait. Où donc pou­vait être trou­vée une force suf­fi­sam­ment solide pour conju­rer les pou­voirs de l’oppression et de l’impérialisme, si la seule puis­sance qui aurait pu être à leur hau­teur, celle du prolé­ta­riat révo­lu­tion­naire inter­na­tio­nal, avait failli lamen­ta­ble­ment ? La sou­mis­sion de la social-démocratie à la guerre for­mait, au contraire, un mur der­rière lequel pou­vaient se défou­ler désor­mais sans limite toute l’arrogance et l’hostilité des sou­ve­rains contre le peuple.

Comme un appel au réveil dans la nuit noire, qui fait s’éveiller d’un cau­che­mar atroce le dor­meur au som­meil agité, comme un coup de feu en haute mon­tagne qui rompt brus­que­ment le silence d’un écho mul­tiple et réson­nant long­temps, c’est ainsi que reten­tit sou­dain la voix d’un homme qui au Reichs­tag alle­mand s’opposa aux cré­dits de guerre – s’exposant ainsi à la colère et aux impré­ca­tions des dépu­tés bour­geois, mais mal­heu­reu­se­ment aussi de cer­tains qui se disaient ses cama­rades de Parti. Cet homme était le député Karl Liebk­necht et cette action his­to­rique se pas­sait le 2 décembre 1914. Dans sa décla­ra­tion jus­ti­fiant sa prise de posi­tion, il cria haut et fort que cette guerre n’était pas une guerre du peuple mais une guerre impé­ria­liste, qu’elle n’était pas une guerre de défense mais une guerre de conquête, pas un com­bat pour se libé­rer du tsa­risme, comme le pré­ten­dait la presse alle­mande, et pas non plus un com­bat pour se libé­rer du mili­ta­risme comme le pré­ten­dait la presse occi­den­tale offi­cielle, mais un conflit pour l’hégémonie de bour­geoi­sies voraces. Dans cette guerre, ce n’est pas la vic­toire qui serait pro­fi­table au peuple, mais seule­ment une paix d’entente, sans vic­toire ni défaite, sans annexion ni indem­nité. Depuis cette décla­ra­tion auda­cieuse, Liebk­necht ne se las­sait pas de com­battre la poli­tique guer­rière, sur­tout dans les lettres parues sous le nom de « Spar­ta­kus », dans les­quelles il était en désac­cord crois­sant avec le vieux parti social-démocrate. Ni les menaces et les insultes, ni les raille­ries et le mépris qu’on lui oppo­sait ample­ment, ne pou­vaient le faire dévier de sa voie. Et il savait per­ti­nem­ment qu’il s’était lancé dans une entre­prise dan­ge­reuse. Car mal­gré l’immunité que lui garan­tis­sait son man­dat au Reichs­tag, il savait que la nature vio­lente du mili­ta­risme prus­sien ne recu­le­rait devant rien. Depuis son dis­cours, il se dou­tait qu’il était devenu une cible et il allait en avoir la confir­ma­tion très rapidement.

Karl Liebk­necht n’avait pas attendu la guerre pour prou­ver son cou­rage et sa fidé­lité à ses idées. Depuis le début de son acti­vité poli­tique, il était un ardent adver­saire de l’impérialisme et de son ins­tru­ment le plus puis­sant : le mili­ta­risme. Il avait déjà été incar­céré à cause de ses convic­tions. En 1907, il avait été condamné à un an et demi d’emprisonnement pour avoir écrit un livre contre le mili­ta­risme. Après avoir purgé cette peine, il fut élu en 1912 au Reichs­tag. Il y saisit chaque occa­sion pour dénon­cer le sys­tème régnant et pour démys­ti­fier la belle doc­trine offi­cielle. On se sou­vient encore de ses révé­la­tions dans les­quelles il met­tait à nu le véri­table carac­tère du capi­tal de l’armement, sur­tout la firme Krupp. En effet, il avait publié des dos­siers qui met­taient au jour les agis­se­ments de ces grands et riches indus­triels qui se van­taient en per­ma­nence de leur patrio­tisme, tout en entre­te­nant des agents en France et en Rus­sie pour atti­ser le dan­ger de guerre afin d’augmenter les débou­chés pour leur indus­trie. Inlas­sa­ble­ment, il était pré­sent dans les congrès du Parti et dans les dis­cus­sions au Reichs­tag, dans la pro­pa­gande pour le désar­me­ment et contre le vote du bud­get mili­taire, dans la lutte contre la poli­tique colo­niale et l’impérialisme. En 1912, au congrès du Parti à Chem­nitz, un grand débat avait déjà porté sur l’impérialisme avec tous les pro­blèmes essen­tiels qui allaient divi­ser le parti. Liebk­necht, dès lors, mit en exergue le point essen­tiel qui per­met­tait, à lui seul, d’espérer de trou­ver la solu­tion socia­liste à ces pro­blèmes, en insis­tant sur le fait que seul l’engagement du pro­lé­ta­riat dans une lutte de classe inter­na­tio­nale pou­vait vaincre le dan­ger de guerre, et aussi empê­cher le déchi­re­ment de l’Internationale. Il fal­lait, expliqua-t-il, consi­dé­rer l’impérialisme comme une affaire capi­ta­liste. La mis­sion his­to­rique du pro­lé­ta­riat était alors, par sa poli­tique de lutte de classe, d’augmenter à tel point le risque social, poli­tique et écono­mique de la concur­rence impé­ria­liste, que la négo­cia­tion paci­fique appa­raisse aux classes domi­nantes comme la voie la plus appro­priée. Malheureu­se­ment, Liebk­necht consta­tait qu’à l’inverse les par­tis socia­listes majo­ri­taires ten­taient de par­ti­ci­per par­tout aux affaires des impé­ria­listes, et qu’ainsi il était clair que la guerre ne repré­sen­tait pour eux ni une bar­rière externe ni une inhi­bi­tion interne. Il n’est pas éton­nant que Liebk­necht fût frappé d’une pro­fonde amer­tume, qui devait s’accentuer à mesure qu’il se voyait aban­donné par son propre parti voire être le sujet de raille­ries. Cela est par­ti­cu­liè­re­ment visible par l’isolement dans lequel il s’était retrouvé après son vote du 2 décembre 1914 au Reichs­tag. Car cette action ne devait pas être la der­nière. Il com­mença à har­ce­ler inlas­sa­ble­ment le gou­ver­ne­ment et les par­tis de guerre avec une mul­ti­tude de ques­tions, d’interpellations et de pro­tes­ta­tions qui lui per­met­taient, presque seul, d’exprimer sa colère contre le Reichs­tag, qui, par un sys­tème de cen­sure sans égal et un régime de vio­lence, répri­mait l’indignation des oppri­més. Au cours de ses inter­pel­la­tions, il posait encore et tou­jours la ques­tion de savoir si le gou­ver­ne­ment était prêt à des négo­cia­tions de paix. Il exi­gea la publi­ca­tion de l’ensemble des docu­ments diplo­ma­tiques du début de la guerre ; il demanda que soient déter­mi­nées les res­pon­sa­bi­li­tés et punis les fau­tifs. Une autre fois encore, il ques­tionna le gou­ver­ne­ment sur ce qu’il pen­sait faire pour mettre en place la démo­cra­ti­sa­tion de la Consti­tu­tion ; s’il était prêt à pré­sen­ter un pro­jet par lequel la déci­sion pour la guerre ou la paix pou­vait reve­nir au peuple ? Ou encore, il demanda si le gou­ver­ne­ment pen­sait remé­dier à la grande misère du peuple par la confis­ca­tion des réserves, et ce qu’il enten­dait par « nou­velle orien­ta­tion » de la poli­tique inté­rieure ; com­bien de villes et de vil­lages avaient été dévas­tés dans les ter­ri­toires occu­pés, com­bien de civils avaient été tués, etc.

Toutes ces inter­pel­la­tions contri­buèrent tout de même au réveil des masses, d’habitude condam­nées à se taire. Et quand on s’étonne que Liebk­necht ne se contenta que de pla­cer des escar­mouches à cer­tains moments, et que l’on regrette un réqui­si­toire dans lequel il aurait réglé ses comptes avec le sys­tème cri­mi­nel du des­po­tisme guer­rier, on découvre ici un cha­pitre hon­teux de l’histoire du Reichs­tag. En effet, il y sié­geait un grand nombre d’hommes qui ne dou­taient pas de leur hon­nê­teté poli­tique ni de leur libé­ra­lité citoyenne. Lors des grands débats, Liebk­necht se voyait régu­liè­re­ment cou­per la parole. Et même quand son nom figura en der­nière posi­tion sur la liste des inter­ve­nants, le débat fut clos juste avant son inter­ven­tion et per­sonne, mis-à-part ses plus proches cama­rades aux mêmes convic­tions, ne vou­lait mettre fin à ce jeu hon­teux. Du fait de sa posi­tion radi­cale, de la droi­ture et de l’inflexibilité de ses opi­nions, Liebk­necht était devenu la per­sonne la plus haïe par tous les par­tis bour­geois ; même auprès de ses cama­rades de parti, ses actions ne lui avait pas apporté que de la sym­pa­thie. C’est ainsi qu’il se retrouva au Reichs­tag comme un homme seul. Ses paroles étaient soit conspuées, soit enter­rées sous cette allé­gresse éhon­tée avec laquelle le sen­ti­ment de culpa­bi­lité essaie de se dis­si­mu­ler. Et il n’y a pas de doute que cette mons­trueuse façon de trai­ter un idéa­lisme sérieux, a dû conduire Liebk­necht au constat d’une rup­ture totale avec ce monde, dont la chute lui sem­bla être le but de toute l’action révo­lu­tion­naire, presque davan­tage que l’essor du nou­veau monde socialiste.

Il est égale­ment cer­tain que les puis­sances de ce vieux monde n’attendaient qu’une occa­sion pour pro­vo­quer la chute de ce lut­teur intré­pide. Cette occa­sion allait se pré­sen­ter le 1er mai 1916. Lorsque Liebk­necht orga­nisa ce jour-là, dans les rues de Ber­lin, une mani­fes­ta­tion contre la guerre et qu’il dis­tri­bua des tracts sur les­quels figu­raient les mots « À bas la guerre », il fut arrêté, à la grande satis­fac­tion des par­tis bour­geois du Reichs­tag, et condamné pour haute tra­hi­son à 4 ans de réclu­sion après une pro­cé­dure mili­taire secrète. Il pur­gea 2 ans de sa peine avant d’être déli­vré de sa geôle par la Révo­lu­tion. Il faut dire que le mili­ta­risme prus­sien ne plai­sante pas quand il s’agit de son exis­tence. Liebk­necht devait être en tenue de pri­son­nier, il était sou­mis à la nour­ri­ture car­cé­rale et devait exé­cu­ter des tra­vaux de pri­son­nier – il appris le métier de cor­don­nier. Mais bien que les tenants du pou­voir offi­ciel aimaient se moquer de Liebk­necht et le trai­ter de « pitre », ils savaient néan­moins que dans le pays et au front les masses étaient atta­chées à cet homme, qu’elles sui­vaient le cœur bat­tant et avec une totale appro­ba­tion les inter­pel­la­tions et pro­tes­ta­tions de Liebk­necht. C’est avec une ran­cœur dif­fi­ci­le­ment conte­nue que les masses voyaient le trai­te­ment indigne qui était infligé à cet ennemi infa­ti­gable de la poli­tique guer­rière. Et lorsque les portes de la geôle se refer­mèrent sur Liebk­necht et que le silence devint de plus en plus pesant pour les masses popu­laires, le nom de Liebk­necht devint le sym­bole de la révolte contre l’inhumanité de la guerre, et cela bien au-delà des fron­tières alle­mandes. Par­tout où le pro­lé­ta­riat avait conservé ses opi­nions révo­lu­tion­naires, il admi­rait non seule­ment cet homme, mais aussi Fritz Adler qui fit son appa­ri­tion après l’emprisonnement de Liebk­necht. Il les admi­rait comme étant les deux hommes qui avaient redonné au socia­lisme la foi en son idéal et en son éner­gie révolutionnaire.

II

Après sa libé­ra­tion, Liebk­necht reçut le sou­tien le plus pas­sionné en la per­sonne de cette femme qui a subi la même mort atroce, Rosa Luxem­burg. Et pour­tant, elle mon­trait un carac­tère si dif­fé­rent que l’on aurait pu s’étonner, à pre­mière vue, de cette union dans la lutte. Si Liebk­necht était avant tout une per­sonne de cœur, un homme dont les posi­tions décou­laient de son idéa­lisme pas­sionné, Luxem­burg était d’abord une per­sonne réflé­chie, qui ana­ly­sait et cri­ti­quait les choses avec une rare saga­cité. C’est pour cela qu’elle fit par­tie des plus fins connais­seurs du mar­xisme. Ses nom­breuses thèses sur les divers pro­blèmes du mar­xisme, publiées pen­dant des années dans la Neue Zeit, jusqu’à son der­nier grand livre L’Accumulation du capi­tal, ses écrits sur la grève de masse et Réforme sociale ou révo­lu­tion ? font par­tie des meilleures publi­ca­tions de la lit­té­ra­ture mar­xiste. C’est à juste titre qu’elle fût appe­lée à tra­vailler comme ensei­gnante à l’école cen­trale du parti social-démocrate à Ber­lin, où elle exerça pen­dant des années. Mais bien qu’elle se fût dif­fé­ren­ciée, de par la per­cep­tion intel­lectuelle qui régis­sait tout son être, de la façon de voir de Liebk­necht, cet intérêt théo­rique créa un lien sus­ci­tant une telle éner­gie révo­lu­tion­naire ardente qu’il ne céda en rien à l’enthousiasme idéa­liste de Liebknecht.

Oui, on peut dire que la volonté révo­lu­tion­naire était, chez cette femme hors du com­mun, le sti­mu­lant pour sa com­pré­hen­sion aiguë et tou­jours juste du mar­xisme, ce qui appa­rut dans sa posi­tion concer­nant la poli­tique de la Pologne. Dans Le Déve­lop­pe­ment indus­triel de la Pologne, sa pre­mière publi­ca­tion célèbre, elle s’opposa – bien qu’étant elle-même polo­naise – au natio­na­lisme polo­nais, et pré­dit, en appli­quant brillam­ment la concep­tion maté­ria­liste de l’histoire, que le déve­lop­pe­ment écono­mique de la Pologne mène­rait la bour­geoi­sie polo­naise à cher­cher un rap­pro­che­ment avec la Rus­sie, une évolu­tion qui se réa­lisa effec­ti­ve­ment et qui ne fût inter­rom­pue que par la guerre. Ainsi, ce fut en pre­mier lieu son sou­hait de voir le mou­ve­ment ouvrier russe ren­forcé par le mou­ve­ment polo­nais dans le but d’intensifier la lutte contre le tsa­risme, qui lui a per­mis de mieux com­prendre les ten­dances de l’évolution. Une éner­gie révo­lu­tion­naire indomp­table ani­mait cette petite femme ché­tive qui ne ces­sait, mal­gré ses nom­breux détrac­teurs et enne­mis, de tenir sous le charme de son tem­pé­ra­ment de feu les audi­teurs des congrès du Parti et d’arracher même aux récal­ci­trants des applau­dis­se­ments nour­ris. En même temps, ce qui était carac­té­ris­tique chez elle c’est que jamais l’intelligence ne per­dait le contrôle de son tem­pé­ra­ment, de sorte qu’au feu de la révo­lu­tion qui s’exprimait tou­jours par elle se mêlait la froide réflexion. Aussi ce feu n’était-il pas des­truc­teur, il éclai­rait et réchauf­fait. Com­ment se fait-il qu’en fin de compte, dans la der­nière par­tie de sa vie, cette femme si intel­li­gente fit, avec Liebk­necht, cette poli­tique de Spar­ta­kus qui a été inter­pré­tée comme le cri de déses­poir d’une pas­sion poli­tique deve­nue déses­pé­rée, mais non comme une poli­tique réso­lue se basant sur un ensei­gne­ment marxiste ?

Tout d’abord, il ne faut pas perdre de vue que Rosa Luxem­burg, elle aussi, fut répri­mée pour ses convic­tions. Au début de la guerre, elle était en pri­son pour pur­ger une peine. Elle en pro­fita pour publier, sous le nom de Junius, un excellent écrit sur La Crise de la social-démocratie, dans lequel elle fus­ti­geait le ral­lie­ment du Parti à l’Union sacrée, et où elle démon­trait sans ména­ge­ment la pro­fonde déca­dence de ses prin­cipes. C’est à ce moment qu’elle com­mença, dans la revue Die Inter­na­tio­nale, la tâche cou­ra­geuse de ras­sem­bler toutes les forces du Parti res­tées révo­lu­tion­naires. Cette publi­ca­tion fut inter­dite dès sa paru­tion. Rosa Luxem­burg fut mise en déten­tion pré­ven­tive, où elle resta jusqu’à la Révo­lu­tion. Cette déten­tion, pen­dant de longues années, eut cer­tai­ne­ment des effets néfastes sur le sys­tème ner­veux de cette femme fra­gile, de sorte que, lorsqu’elle recou­vrit la liberté au milieu de la Révo­lu­tion, l’épreuve pas­sée l’avait faci­le­ment ame­née à sur­es­ti­mer les pos­si­bi­li­tés révo­lu­tion­naires. Mais peut-être qu’ici aussi, ce lien étrange entre la volonté révo­lu­tion­naire et l’intellect de cette femme hors du com­mun fut pré­do­mi­nant. Pour étayer cette thèse, nous avons trouvé un indice signi­fi­ca­tif dans sa brillante publi­ca­tion Réforme sociale ou révo­lu­tion, qu’elle rédi­gea à l’occasion de la « crise Bern­stein »5 en 1899, et qu’elle réédita en 1908.

Dans cet écrit, qui est très inté­res­sant pour nos « com­mu­nistes » contem­po­rains, elle récuse l’opinion révi­sion­niste selon laquelle on pou­vait, au moyen de la réforme sociale, démante­ler la société capi­ta­liste en plu­sieurs étapes et ainsi arri­ver petit à petit au socia­lisme. Ceci est impos­sible, déjà parce que les fon­de­ments du pou­voir de classe en place, tels que la plus-value, l’exploitation, l’absence de liberté écono­mique des non-possédants, ne peuvent pas être modi­fiés par des lois. Le seul moyen est la conquête du pou­voir poli­tique afin d’abolir l’économie capi­ta­liste elle-même. Rosa Luxem­burg se ren­dit compte que le seul moyen pour y par­ve­nir était la démo­cra­tie. Car la prise du pou­voir poli­tique par une classe entière n’est pas réa­li­sable arti­fi­ciel­le­ment. Elle ne peut être que le résul­tat d’un cer­tain degré de matu­rité des rap­ports économico-politiques, et c’est là que se dif­fé­ren­cie le socia­lisme moderne du put­schisme blan­quiste qui croit aux coups d’Etat d’une « mino­rité déter­mi­née ». La prise du pou­voir poli­tique ne peut se réa­li­ser que par le concours d’une grande masse popu­laire étant ins­truite poli­ti­que­ment, deve­nue consciente de sa classe et qui s’organise pour la lutte démo­cra­tique. Et c’est pour­quoi – c’est la pen­sée déci­sive qui nous ren­seigne peut-être au sujet de la der­nière prise de posi­tion de Rosa Luxem­burg – la peur de tant de socia­listes, que le pro­lé­ta­riat puisse arri­ver au pou­voir trop tôt, est infon­dée. En consi­dé­rant les condi­tions socié­tales, le pro­lé­ta­riat ne peut pas arri­ver trop tôt au pou­voir, puisque cela n’est pos­sible que si les cir­cons­tances ont atteint leur matu­rité. Par contre, du point de vue de l’effet poli­tique, c’est-à-dire au sujet de la ques­tion de la conser­va­tion cer­taine du pou­voir conquis, cette conquête doit néces­sai­re­ment se faire trop tôt. Car, pre­miè­re­ment, un bou­le­ver­se­ment aussi mas­sif que la trans­for­ma­tion de la société de l’ordre capi­ta­liste vers l’ordre socia­liste, n’est abso­lu­ment pas réa­li­sable d’un coup ; le pro­lé­ta­riat y sera refoulé plus d’une fois. Deuxiè­me­ment, la prise anti­ci­pée du pou­voir de l’Etat ne peut pas être évitée dans la mesure où les attaques anti­ci­pées du pro­lé­ta­riat sont à elles seules des fac­teurs très impor­tants qui réa­lisent les condi­tions poli­tiques de la vic­toire finale. Comme le pro­lé­ta­riat n’est donc pas en mesure de conqué­rir le pou­voir de l’Etat autre­ment que « trop tôt », l’opposition contre la prise de pou­voir anti­ci­pée n’est autre que l’opposition contre l’ambition du pro­lé­ta­riat de s’emparer du pou­voir de l’Etat.

Cette pen­sée se trouve au centre de toute la déter­mi­na­tion révo­lu­tion­naire de la classe ouvrière, telle qu’interprétée constam­ment par Rosa Luxem­burg. Ici se véri­fie l’héroïsme de la lutte de classe pro­lé­ta­rienne qui, par moments, prend sciem­ment sur elle les sacri­fices de l’échec pour peu que cela per­mette au mou­ve­ment d’atteindre ses véri­tables objec­tifs. Ani­mée par cette convic­tion, Rosa Luxem­burg, tout en connais­sant le risque qu’elle avait d’échouer, se jeta dans le mou­ve­ment Spar­ta­kus qu’elle pen­sait être le moyen adapté pour ten­ter de bri­ser la pen­sée et la volonté anti­ré­vo­lu­tion­naire du parti social-démocrate majo­ri­taire d’Allemagne. […]

Le 30 décembre 1918, lors du congrès du parti spar­ta­kiste, Liebk­necht et Luxem­burg s’étaient tous deux expri­més pour une par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions à l’Assemblée natio­nale. Luxem­burg se mon­trait, une fois de plus, sous le jour d’une cri­ti­queuse véhé­mente, déter­mi­née et imper­tur­bable qui consi­dé­rait la volonté révo­lu­tion­naire comme étant subor­don­née à l’intelligence. Elle lança aux adver­saires d’une participa­tion aux élec­tions qu’elle appré­ciait leur élan, mais elle consi­dé­rait l’assemblée avec tris­tesse. Elle regret­tait le manque de sérieux et consta­tait une paresse de l’esprit. La réflexion et le sérieux devaient être asso­ciés à l’élan révo­lu­tionnaire. Elle obser­vait un manque de matu­rité poli­tique du peuple en Alle­magne. […] Elle sou­hai­tait un radi­ca­lisme plus pro­fond, plus raf­finé. Par une non-participation à la cam­pagne élec­to­rale, nous excluons une grande masse de pro­lé­taires de notre agi­ta­tion. Et à l’encontre de cette divi­sion nais­sante au sein du congrès du Parti, elle ajouta que ce n’était pas de l’opportunisme. Elle était une adver­saire de l’Assemblée natio­nale ; la ques­tion se posait seule­ment de savoir avec quelle méthode la com­battre. Ces mots d’avertissement, émis par une telle per­sonne, auraient dû être un tes­ta­ment spi­ri­tuel pour ses par­ti­sans incon­di­tion­nels. Ils com­portent, en tout cas, la meilleure et la plus déter­mi­née des cri­tiques concer­nant les événe­ments sui­vants, ceux dont Liebk­necht et Luxem­burg furent les victimes. […]

Nous nous retrou­vons devant leurs dépouilles, avec le sen­ti­ment d’une grande perte pour le socia­lisme. Un cou­rant de lumière et une forte flamme se sont éteints, une four­naise de sen­ti­ment révo­lu­tion­naire s’est refroi­die, des voix exhor­tant la conscience socia­liste se sont tues. […] Liebk­necht et Luxem­burg étaient plein de bonne volonté pour la grande cause de la libé­ra­tion du pro­lé­ta­riat, plein de la volonté sacrée du triomphe sur le mal. C’est pour cela que la recon­nais­sance et l’admiration du pro­lé­ta­riat pren­dront tou­jours le pas sur la cri­tique de leur œuvre. Aujourd’hui, des mil­lions de cœurs et de têtes d’ouvriers se sentent davan­tage liés à eux, dans l’esprit du socia­lisme, qu’avec Ebert et Scheidemann. Et le raz-de-marée vic­to­rieux du socia­lisme majo­ri­taire ne doit pas nous faire croire le contraire. Car le résul­tat élec­to­ral, bien que reflé­tant une oppo­si­tion contre Spar­ta­kus et ses méthodes, n’est pas pour autant un vote pour Ebert et Schei­de­mann. L’exercice de la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat – cela doit être dit une fois pour toutes – ne peut pas consti­tuer un sujet de divi­sion pour de vrais sociaux-démocrates, bien que les aspects exté­rieurs de la dis­sen­sion du parti laissent appa­raître le contraire. Nous aussi, nous sou­hai­tons cette dic­ta­ture plu­tôt aujourd’hui que demain, et per­sonne ne pourra nous empê­cher d’abolir la domi­na­tion de classe. Le seul objet de que­relle est de savoir si cette dic­ta­ture peut être autre chose que le résul­tat du pou­voir du pro­lé­ta­riat devenu pré­pon­dé­rant écono­mi­que­ment et socia­le­ment, et sur­tout le résul­tat de la matu­rité révo­lu­tion­naire de la classe ouvrière, ou si elle doit être impo­sée, par le biais d’une soi-disant « ini­tia­tive mino­ri­taire », à la majo­rité récal­ci­trante de la classe ouvrière encore imma­ture en la matière. Et lorsque l’erreur tra­gique de cette tac­tique ter­ro­riste d’une par­tie du pro­lé­ta­riat, qui s’appelle faus­se­ment dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, sera enfin balayée du débat socia­liste, ce qui est dans la logique des choses, alors le sou­ve­nir des deux mar­tyrs comme pion­niers inébran­lables contre le social-patriotisme et l’opportunisme, contre la cas­tra­tion de la révo­lu­tion et l’affadissement du socia­lisme par les hommes de Schei­de­mann, en sor­tira gran­de­ment ren­forcé et ils seront de nou­veau vivants dans la puis­sance du pro­lé­ta­riat alors plei­ne­ment déployée, mais désor­mais unifiée.

Karl Liebk­necht et Rosa Luxem­burg, vous avez quitté la classe ouvrière dans une ter­rible dis­corde – mais le pro­lé­ta­riat, par-delà cette divi­sion, vous reste fidèle comme la fidé­lité que vous avez constam­ment témoi­gnée au socia­lisme. Que vous ayez été assas­si­nés, que toute la lâche bas­sesse et l’esprit de vin­dicte d’un sys­tème mou­rant vous ait abat­tus, de la même manière qu’il vou­drait abattre le socia­lisme, cela a sus­cité un regain de sen­ti­ment d’identification avec vous dans des mil­lions de cœurs d’ouvriers. Le cours de votre vie a été cassé net […] mais les grandes et pures idées qui vous ani­maient appa­raissent au grand jour. Ces idées s’ancreront de plus en plus dans l’âme du pro­lé­ta­riat. Elles éclai­re­ront son regard, dur­ci­ront son éner­gie, atti­se­ront son sen­ti­ment de sacri­fice : et cela sera votre plus belle expia­tion et la plus pro­fonde des revanches.

Max Adler, 1919.

1 Comité direc­teur du SPD.

2 Dimi­nu­tif de Frie­drich Adler.

3 Nous publions ici la pre­mière tra­duc­tion en fran­çais de larges extraits de cette bro­chure. Ecrit juste après l’assassinat de Liebk­necht et Luxem­burg, le texte d’Adler souffre sans doute d’un cer­tain manque d’informations des der­niers événe­ments, et d’une adhé­sion au point de vue de la direc­tion de l’USPD en Alle­magne. Nous ne par­ta­geons pas la plu­part de ses cri­tiques adres­sées aux spar­ta­kistes [note de Cri­tique Sociale, 2014].

4 Le SPD.

5 Adler désigne par cette expres­sion le débat sus­cité au sein du socia­lisme par les thèses « révi­sion­nistes » (réfor­mistes) d’Eduard Bernstein.

Révolution et contre-révolution en Allemagne, 1918–1920

Paul Frö­lich, Rudolf Lin­dau, Albert Schrei­ner et Jakob Wal­cher, Révo­lu­tion et contre-révolution en Alle­magne, 1918–1920, de la fon­da­tion du Parti com­mu­niste au putsch de Kapp, éditions Science mar­xiste, 2013, 528 pages, 22 euros.

Ce nou­veau livre pro­pose, pour la pre­mière fois en fran­çais, la seconde par­tie de l’ouvrage Illus­trierte Ges­chichte der deut­schen Revo­lu­tion (« His­toire illus­trée de la Révo­lu­tion alle­mande »), paru en Alle­magne en 1929. On pourra regret­ter que la par­tie consa­crée à la lutte pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale soit absente, mais il faut dire qu’en l’état le volume dépasse déjà les 500 pages…

Ce texte, à la fois mili­tant et his­to­rique, où de nom­breux docu­ments sont cités, avait été rédigé par des membres du Parti com­mu­niste d’Allemagne (KPD) ayant eux-mêmes pris part à la révo­lu­tion alle­mande. Iro­nie de l’histoire, l’ouvrage parut à l’origine sans la men­tion de ses auteurs, puisque la plu­part étaient oppo­si­tion­nels au sein du KPD et venaient d’en être exclus : c’est le cas de Paul Frö­lich1, Albert Schrei­ner et Jakob Wal­cher, qui tous trois par­ti­ci­pèrent au Parti com­mu­niste d’opposition (KPD-O).

Dans le pre­mier cha­pitre, Paul Frö­lich ne passe pas sous silence les fai­blesses du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire : il sou­ligne le carac­tère très équi­voque des conseils de sol­dats, bien qu’ils se trouvent à l’origine de la révo­lu­tion – suite, d’ailleurs, à l’annonce de la défaite mili­taire immi­nente – laquelle abou­tit le 9 novembre 1918 par la pro­cla­ma­tion de la Répu­blique et donc la fin de la monar­chie. Frö­lich écrit égale­ment que « la conquête des cam­pagnes était vitale pour la révo­lu­tion : il fal­lait créer des conseils de pay­sans pauvres et d’ouvriers agri­coles, mais cette tâche était au-delà des forces des révo­lu­tion­naires des villes » (p. 10). C’est à cela qu’appelait Rosa Luxem­burg en décembre 1918 lors du congrès de fon­da­tion du KPD2 : elle insis­tait sur le fait qu’il fal­lait étendre le sys­tème des conseils ouvriers en y inté­grant « les ouvriers des cam­pagnes et les petits pay­sans »3. Il n’y avait pas que des ouvriers dans les « conseils ouvriers », mais aussi des employés, des fonc­tion­naires, etc. On devrait donc en fait par­ler de conseils de travailleurs.

Frö­lich note avec luci­dité que la « pro­pa­gande contre-révolutionnaire eut du suc­cès » (p. 12). Mais il fau­drait aller plus loin et com­prendre pour­quoi, et voir dans quelle mesure cela est révé­la­teur d’une révo­lu­tion qui majo­ri­tai­re­ment ne se fit qu’en sur­face. La révo­lu­tion alle­mande appa­raît alors comme une révo­lu­tion poli­tique par­tiel­le­ment réus­sie, mais une révo­lu­tion sociale mort-née. Par exemple le mot d’ordre de socia­li­sa­tion (la « socia­li­sa­tion des mines » fut notam­ment pro­mise), par­fai­te­ment jus­ti­fié en théo­rie, fut employé de façon ambigüe : s’il signi­fiait pour cer­tains la ges­tion par les tra­vailleurs eux-mêmes, par contre pour le gou­ver­ne­ment il ne signi­fiait que l’économie mixte ou le contrôle direct de l’Etat (p. 227) – ce qui ne pou­vait pas modi­fier les rap­ports de pro­duc­tion et d’exploitation capitalistes.

Dès le 18 novembre 1918, les spar­ta­kistes appel­laient à « l’extension et la réélec­tion des conseils d’ouvriers et de sol­dats pour qu’à la pre­mière phase spon­ta­née et chao­tique de leur consti­tu­tion suc­cède un pro­ces­sus conscient de cla­ri­fi­ca­tion des objec­tifs, des mis­sions et des étapes de la révo­lu­tion » (p. 15). Le 27 novembre, Rosa Luxem­burg fixait clai­re­ment l’objectif : « l’abolition du tra­vail sala­rié » (p. 60).

Mais les conseils ouvriers firent majo­ri­tai­re­ment confiance au gou­ver­ne­ment dirigé par le social-démocrate Frie­drich Ebert. En décembre 1918, le congrès des conseils lui aban­donna de fait son pouvoir.

Le quo­ti­dien spar­ta­kiste Die Rote Fahne du 20 décembre 1918 : « Sui­cide du congrès des conseils ».

Le SPD était dirigé par des couches bureau­cra­tiques pour qui, à par­tir de la pro­cla­ma­tion de la Répu­blique, « le seul inté­rêt qu’ils avaient main­te­nant était de défendre, à n’importe quel prix, les posi­tions conquises ». Pour des mili­tants plus bas dans la hié­rar­chie du parti, « la des­truc­tion du vieil ordre leur fai­sait craindre l’anéantissement de tout ordre » (p. 34). Même les diri­geants du SPD semblent avoir été affo­lés : de se trou­ver dans l’inconnu, d’être à la tête de l’Etat dans une situa­tion révo­lu­tion­naire, enfin par la pers­pec­tive d’être chas­sés du pou­voir tel Kerenski un an plus tôt par le coup bol­che­vik (même si, en réa­lité, un putsch n’était pas l’objectif des spar­ta­kistes : Rosa Luxem­burg écri­vait par exemple le 20 novembre 1918 que « sans la volonté consciente et l’action consciente de la majo­rité de la classe ouvrière, le socia­lisme n’est pas pos­sible » – mais être chas­sés du pou­voir était évidem­ment la crainte des lea­ders du SPD, peu leur impor­tait que ce soit par un putsch ou par une révo­lu­tion sociale). Le SPD choi­sit alors d’inscrire la toute jeune Répu­blique dans une cer­taine conti­nuité des ins­ti­tu­tions impé­riales. Etant appuyé par un « ins­tinct de sur­vie des classes domi­nantes » (p. 29), le SPD se livre en fait à un jeu de dupe : la direc­tion de l’armée ne lui apporte qu’un appui tac­tique et pro­vi­soire, et se retour­nera ensuite contre lui (lors du putsch de Kapp de mars 1920). Le géné­ral Groe­ner expli­quera que, pour la hié­rar­chie mili­taire, il fal­lait alors s’allier avec le SPD « consi­dé­rant qu’en cet ins­tant il n’existait pas d’autre parti doté d’une influence suf­fi­sante sur la popu­la­tion, en par­ti­cu­lier sur les masses ouvrières, qui fût en mesure de réta­blir le pou­voir gou­ver­ne­men­tal » (p. 37). Autre­ment dit, un ral­lie­ment tac­tique et provisoire.

Le SPD res­tait un parti de masse, mal­gré la scis­sion de 1917 qui avait donné nais­sance à l’USPD. Il avait une forte implan­ta­tion, et était loin de n’être sou­tenu que par les cou­rants réac­tion­naires comme « moindre mal ». On ne peut pas com­prendre le main­tien de la confiance d’une base ouvrière envers le SPD si l’on sous-estime le « grain à moudre » apporté au début de la révo­lu­tion, en par­ti­cu­lier la satis­fac­tion d’un cer­tain nombre de reven­di­ca­tions his­to­riques du mou­ve­ment ouvrier (par exemple la baisse du temps de tra­vail à 8 heures maxi­mum par jour). On mesure égale­ment l’écart avec l’orientation don­née par Rosa Luxem­burg à la Ligue Spar­ta­cus, de révo­lu­tion sociale et donc d’abolition du tra­vail sala­rié – ce qui ren­con­trait un écho non-négligeable, du moins dans les grandes villes, mais demeura mino­ri­taire chez les travailleurs.

Cela amène Frö­lich à l’analyse sui­vante, qui est fon­da­men­tale dans son appré­cia­tion des événe­ments : « Tra­hit aussi celui qui se laisse tra­hir. Le fait que des cen­taines de mil­liers d’ouvriers aient ingé­nu­ment déplacé sur les lea­ders de l’appareil du parti la confiance qu’ils avaient accor­dée à la social-démocratie – le parti qui jusqu’à l’éclatement de la guerre s’était fait l’interprète des convic­tions, de la volonté, des forces et des fai­blesses du pro­lé­ta­riat – a aussi contri­bué à la défaite du pro­lé­ta­riat. […] En résumé, les grandes masses n’avaient pas encore la conscience et la déter­mi­na­tion néces­saires pour com­battre le sys­tème capi­ta­liste. » (p. 35).

Dans le troi­sième cha­pitre, Jakob Wal­cher écrit qu’en Rus­sie « les bol­che­viks avaient conquis la confiance des masses avec la paix pour mot d’ordre ». La situa­tion était donc radi­ca­le­ment dif­fé­rente un an plus tard en Alle­magne, l’armistice étant déjà signé. Wal­cher ajoute que « les masses sor­taient épui­sées de la guerre et n’aspiraient qu’à la tran­quillité et à la paix. Et la paix et la tran­quillité, elles pen­saient pou­voir les obte­nir, avec le tra­vail et le pain, de la social-démocratie. » (p. 321).

L’ouvrage décrit ensuite les ten­ta­tives contre-révolutionnaires. Les réac­tion­naires étaient en effet actifs dès les pre­mières semaines de la révo­lu­tion, ainsi « des expé­di­tions puni­tives furent orga­ni­sées contre les ouvriers en grève, ce qui impré­gna l’histoire alle­mande de vio­lence pour plu­sieurs années » (p. 60). Le quo­ti­dien Die Rote Fahne fut inter­dit pen­dant plus de la moi­tié de l’année 1919.

Le texte tend à mon­trer que le sou­lè­ve­ment de jan­vier 1919, sou­vent appelé par erreur « révolte spar­ta­kiste », n’était pas réel­le­ment une ini­tia­tive révo­lu­tion­naire, mais une réponse à une pro­vo­ca­tion du pou­voir. L’occupation du quo­ti­dien du SPD aurait par exemple été pro­po­sée par un agent pro­vo­ca­teur (p. 112). La situa­tion était donc confuse.

Le KPD tout juste formé appe­lait le 9 jan­vier dans son quo­ti­dien Die Rote Fahne à « réélire les conseils d’ouvriers et de sol­dats » afin qu’ils « cor­res­pondent aux idées, aux objec­tifs et aux efforts des masses. » (p. 116–117). La direc­tion com­mu­niste « misait sur un pro­ces­sus de matu­ra­tion poli­tique […] Elle ne misait pas sur l’insurrection. » (p. 116)

Mais, on le sait, le mou­ve­ment fut écrasé par une répres­sion menée par les Corps francs (groupes de para­mi­li­taires), sous le contrôle du ministre SPD Gus­tav Noske. Le livre repro­duit des témoi­gnages des bru­ta­li­tés et des exac­tions de la répres­sion contre-révolutionnaire (par exemple, un ado­les­cent de 16 ans est tué d’une balle dans la tête pour avoir sim­ple­ment crié « Vive Liebk­necht »). Parmi ces vic­times, Rosa Luxem­burg et Karl Liebk­necht furent bru­ta­le­ment assas­si­nés par des Corps francs le 15 jan­vier 1919.

A par­tir du cha­pitre 2, le récit devient par­fois plus confus. D’autre part, s’agissant par exemple de la fon­da­tion du KPD (fin décembre 1918), l’ouvrage souffre d’un biais « his­toire offi­cielle ». Ce tra­vers est égale­ment visible dans la façon trop rapide dont il est ques­tion de l’existence du KAPD, scis­sion du KPD.

Néan­moins, la situa­tion en pro­vince est exa­mi­née de façon détaillée. La repré­sen­ta­ti­vité des conseils ouvriers y est très variable. Sou­vent, les conseils ouvriers avaient été consti­tués dans l’urgence en novembre 1918, par­fois sans élec­tion dans les lieux de tra­vail. Les spar­ta­kistes deman­daient donc des réélec­tions afin que les conseils soient de véri­tables organes de lutte et de démo­cra­tie directe, cor­res­pon­dant à l’état de com­ba­ti­vité réel des tra­vailleurs. Mais par­fois ces élec­tions n’étaient que l’arène des rap­ports de force et des débats entre les trois par­tis ouvriers (SPD, USPD et KPD). On observe des dif­fé­rences très impor­tantes dans la situa­tion poli­tique, puisque qu’en jan­vier et février 1919 par exemple, des actions com­munes KPD-USPD-SPD peuvent, ponc­tuel­le­ment, avoir lieu. C’est une consé­quence notam­ment du carac­tère éclaté des ins­ti­tu­tions alle­mandes, conser­vées avec la Répu­blique contrai­re­ment à l’orientation spar­ta­kiste de « Répu­blique socia­liste uni­fiée ». L’importance des par­ti­cu­la­rismes locaux a joué contre le poten­tiel révo­lu­tion­naire, en frac­tion­nant les ini­tia­tives de la base.

La répres­sion anti-ouvrière ne s’exerce pas tou­jours au même moment, et pas tou­jours de la même façon. Par exemple, en février 1919 des piquets de grève sont atta­qués dans la Ruhr. Dans cer­tains endroits le SPD s’oppose à la répres­sion, dans d’autres il s’y asso­cie. L’offensive contre-révolutionnaire abou­tit dans plu­sieurs cas à la dis­so­lu­tion for­cée des conseils ouvriers.

Mais « le chô­mage et l’inflation, en aug­men­ta­tion constante, entre­te­naient le mécon­ten­te­ment ouvrier, pro­vo­quant des grèves conti­nuelles. » (p. 203) Ce chô­mage était avant tout causé par la sor­tie bru­tale de l’économie de guerre – on retrouve aussi un chô­mage impor­tant en France au même moment. Il y avait en plus un contexte de pénu­rie ali­men­taire, consé­quence du blo­cus écono­mique exercé par les vain­queurs de la guerre contre l’Allemagne et l’Autriche.

Néan­moins, le pro­lé­ta­riat ne s’avouait pas vaincu : « la vague de grèves attei­gnit son point culmi­nant en même temps que les affron­te­ments de mars 1919 » (p. 61). A Ber­lin, une grève géné­rale éclata début mars 1919. Pour la vaincre, les forces de répres­sion firent appel à l’artillerie et aux blin­dés. Les exé­cu­tions som­maires se mul­ti­plièrent. « Pen­dant des semaines, le fleuve rejeta des cadavres sur ses rives. » (p. 216) Léo Jogi­chès, devenu le prin­ci­pal diri­geant du KPD après la mort de Luxem­burg et Liebk­necht, fut arrêté le 10 mars 1919 et tué en pri­son par des policiers.

La lutte ne s’arrête pas pour autant. Le 14 mars, le KPD appelle à « orga­ni­ser de nou­velles élec­tions des conseils ouvriers dans toutes les usines ; réunir les conseils en assem­blée plé­nière pour assu­mer la direc­tion de la lutte et déci­der des mesures immé­diates à prendre ; convo­quer un congrès natio­nal des conseils. » (p. 360). Ce renou­vel­le­ment des conseils eut effec­ti­ve­ment lieu dans nombre d’endroits. En février 1919, l’élection au conseil exé­cu­tif des conseils ouvriers de Ber­lin donne : USPD 40%, SPD 35%, KPD 13%, Parti démo­crate 12%. En avril, il y a un dépla­ce­ment vers la gauche, qui n’est cepen­dant pas mas­sif : USPD 48%, SPD 25%, KPD 16%, Parti démo­crate 11%.

Début avril 1919, à Munich un pro­jet agite les mili­tants : la pro­cla­ma­tion d’une Répu­blique des conseils de Bavière. Des mili­tants de l’USPD, du SPD et des anar­chistes y sont favo­rables, mais le KPD s’y oppose : le 6 avril, Eugen Leviné écrit dans la presse com­mu­niste locale qu’une « répu­blique des conseils sans fon­de­ments, décré­tée d’en haut par un groupe de gens quel­conques, non, ce n’est pas une répu­blique des conseils ! Ce n’est pas le pro­lé­ta­riat qui veut le pou­voir, mais un groupe de gens, un nou­veau direc­toire… »4 (p. 250). La pro­cla­ma­tion a cepen­dant lieu le 7 avril, la Répu­blique des conseils étant diri­gée à Munich par un conseil cen­tral. Le SPD local est coupé en deux concer­nant sa par­ti­ci­pa­tion à cette Répu­blique des conseils : un vote interne de ses adhé­rents donne 3507 contre et 3475 pour. Le 13 avril, le conseil cen­tral est rem­placé par un comité d’action avec cette fois la par­ti­ci­pa­tion du KPD.

Mais les fai­blesses res­tent énormes, les conseils ouvriers n’ayant par exemple pas été renou­ve­lés (p. 254). A par­tir du 1er mai, le ministre Noske envoie à l’attaque des troupes contre-révolutionnaires – parmi les­quelles figure l’officier Ernst Röhm, futur diri­geant nazi – contre la Répu­blique des conseils. En trois jours la bataille est per­due pour les révo­lu­tion­naires, et une répres­sion ter­rible s’abat : la loi mar­tiale est décré­tée, la ter­reur blanche se met en place. Le com­mu­niste Leviné et l’anarchiste Gus­tav Lan­dauer figurent parmi les cen­taines de révo­lu­tion­naires assas­si­nés5.

Début 1920, le SPD au pou­voir fait inter­dire la presse de ses par­tis dis­si­dents – USPD et KPD – et arrête cer­tains de ses mili­tants. Mais les forces répres­sives vic­to­rieuses, une fois le « péril » révo­lu­tion­naire passé, n’allaient pas défendre le SPD. Elles rejoi­gnirent les groupes de droite et d’extrême-droite, le natio­na­lisme en Alle­magne ayant par ailleurs été favo­risé par les condi­tions du traité de Ver­sailles. Cela se tra­dui­sit par des ten­ta­tives de coups d’Etat contre la Répu­blique à par­tir de 1920.

L’ouvrage décrit avec pré­ci­sion le putsch de Kapp de mars 1920. Ce coup de force réac­tion­naire fut mis en déroute par une grève géné­rale ini­tiée par les syn­di­cats, avec l’appui des par­tis ouvriers. La lutte contre le putsch s’accompagne sui­vant les régions d’affrontements vio­lents, et d’une répres­sion féroce contre les mili­tants. Dans la Ruhr où la lutte s’était pour­sui­vie, la ter­reur blanche se carac­té­risa par de véri­tables actes de barbarie.

Il y a des dif­fé­rences locales, mais on observe fré­quem­ment un front unique KPD-USPD-SPD-syndicats qui forment des comi­tés d’action contre cette ten­ta­tive de coup d’Etat réac­tion­naire. Les comi­tés orga­nisent la grève géné­rale, et assurent par­fois de véri­tables fonc­tions de gou­ver­ne­ment – orga­ni­sant la sécu­rité des per­sonnes et de l’approvisionnement, par­fois inter­di­sant l’alcool, dans cer­tains cas orga­ni­sant le désar­me­ment des troupes contre-révolutionnaires. Il s’agit alors de rem­pla­cer le pou­voir issu du putsch. Des mili­tants – dont des diri­geants du KPD, parmi les­quels Paul Levi – pensent à ce moment que ce sou­lè­ve­ment démo­cra­tique peut débou­cher sur la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne. Mais après la mise en échec du coup d’Etat et l’obtention d’un cer­tain nombre de garan­ties, la majo­rité estime avoir obtenu satisfaction.

Les auteurs du livre nous disent que le putsch de Kapp mar­qua la défaite finale de la révo­lu­tion alle­mande – et ils ne men­tionnent même pas les fias­cos de mars 1921 et d’octobre 1923 (ce qui leur per­met de pas­ser sous silence les res­pon­sa­bi­li­tés des direc­tions du KPD et du Komintern).

Une révo­lu­tion sociale se dérou­le­rait aujourd’hui dans des cir­cons­tances et de façon com­plè­te­ment dif­fé­rentes de cette révo­lu­tion man­quée d’il y a un siècle, à une époque où les condi­tions d’un pas­sage au socia­lisme n’étaient mani­fes­te­ment pas mûres.

Il n’empêche que com­prendre ces événe­ments pas­sés pré­sente encore un grand inté­rêt. Mal­gré des rac­cour­cis et par­fois des inter­pré­ta­tions sim­plistes, ainsi qu’une « pré­sen­ta­tion de l’éditeur » super­flue et inexacte et quelques erreurs dans les notes d’éditeur, ce livre est un docu­ment utile pour la com­pré­hen­sion de la révo­lu­tion alle­mande, qui doit évidem­ment être lu avec esprit cri­tique et dont les conclu­sions ne sau­raient être toutes accep­tées, mais qui se révèle fruc­tueux par les réflexions qu’il suscite.

1 Sur ce der­nier, voir notre article « Paul Frö­lich (1884–1953) » (Cri­tique Sociale n° 14, février 2011, texte égale­ment publié en bro­chure sous le titre Paul Frö­lich, par­cours mili­tant du bio­graphe de Rosa Luxem­burg), et « Les Mémoires poli­tiques de Paul Frö­lich » (Cri­tique Sociale n° 19, jan­vier 2012).

2 Le KPD fut créé fin décembre 1918 autour des révo­lu­tion­naires spar­ta­kistes. Le SPD, parti social-démocrate réfor­miste, était alors au pou­voir. Entre ces deux par­tis se situait l’USPD, parti socia­liste indépendant.

3 Dis­cours sur le pro­gramme, dans Spar­ta­cus et la Com­mune de Ber­lin 1918–1919, Spar­ta­cus, 1977, p. 86.

4 Il est frap­pant d’observer que cette cri­tique peut très bien s’appliquer à la prise du pou­voir par les bol­che­viks en Rus­sie en octobre 1917.

5 Pour un autre point de vue que celui donné dans ce livre, on peut consul­ter le bref témoi­gnage d’Erich Müh­sam (lui-même arrêté par des contre-révolutionnaires le 13 avril) : La Répu­blique des conseils de Bavière, La Digi­tale et Spar­ta­cus, 1999. Müh­sam écrit que les com­mu­nistes affir­maient en avril que « la Répu­blique des Conseils ne pou­vait être édifiée que de bas en haut » (p. 16), donc pas d’en haut par un petit groupe comme cela fut tenté. Frö­lich écrira qu’il fal­lait refu­ser « la créa­tion arti­fi­cielle d’une clique de poli­ti­ciens. Une répu­blique des conseils ne pou­vait naître que de l’action des masses ».

Karl Marx : notes critiques sur Friedrich List

Ce texte écrit en 1845 n’a pas paru du vivant de Karl Marx. Le manus­crit même en est incom­plet, et les éléments qui sub­sistent n’ont été publiés pour la pre­mière fois qu’en 1971. Il s’agit d’une cri­tique du livre de Frie­drich List Sys­tème natio­nal d’économie poli­tique, publié en 18411. Nous publions des extraits de ces notes de Marx2 :

« Les choses les plus utiles, tel le savoir, n’ont pas de valeur d’échange. M. List aurait donc dû com­prendre que la trans­for­ma­tion des biens maté­riels en valeurs d’échange est l’œuvre de l’ordre social exis­tant, la société de la pro­priété pri­vée déve­lop­pée. L’abolition de la valeur d’échange est l’abolition de la pro­priété pri­vée et du gain privé. En revanche, M. List est assez naïf pour concé­der qu’avec la théo­rie des valeurs d’échange on peut « établir les concepts de valeur et de capi­tal, pro­fit, salaire, rente fon­cière, les décom­po­ser en leurs éléments et spé­cu­ler sur ce qui pour­rait influer sur leur hausse et leur baisse, etc., sans pour autant tenir compte des condi­tions poli­tiques des nations ».

On peut donc « établir » tout cela sans tenir compte de la « théo­rie des forces pro­duc­tives » et des « condi­tions poli­tiques des nations ». Qu’établit-on ainsi ? La réa­lité. Qu’établit-on par exemple, par le salaire ? La vie du tra­vailleur. De plus, on établit par ce moyen que le tra­vailleur est l’esclave du capi­tal, qu’il est une « mar­chan­dise », une valeur d’échange dont le niveau plus ou moins élevé, la hausse ou la baisse, dépendent de la concur­rence, de l’offre et de la demande. On établit ainsi que son acti­vité n’est pas la libre mani­fes­ta­tion de sa vie humaine, mais plu­tôt un moyen de négo­cier ses forces, une alié­na­tion (un tra­fic) d’aptitudes méca­niques de l’ouvrier livré au capi­tal, en un mot : on établit que son acti­vité, c’est du « tra­vail ». Main­te­nant, oublions tout cela. Le « tra­vail » est la base vivante de la pro­priété pri­vée, la pro­priété pri­vée étant sa propre source créa­trice. La pro­priété pri­vée n’est rien d’autre que le tra­vail maté­ria­lisé. Si l’on veut lui por­ter un coup fatal, il faut atta­quer la pro­priété pri­vée non seule­ment comme état objec­tif ; il faut l’attaquer comme acti­vité, comme tra­vail. Par­ler de tra­vail libre, humain, social, de tra­vail sans pro­priété pri­vée, est une des plus grandes méprises qui soient. Le « tra­vail » est par nature l’activité asser­vie, inhu­maine, anti­so­ciale, déter­mi­née par la pro­priété pri­vée et créa­trice de la pro­priété privée.

Par consé­quent, l’abolition de la pro­priété pri­vée ne devient une réa­lité que si on la conçoit comme abo­li­tion du « tra­vail », abo­li­tion qui, natu­rel­le­ment, n’est deve­nue pos­sible que par le tra­vail lui-même, c’est-à-dire par l’activité maté­rielle de la société, et nul­le­ment comme sub­sti­tu­tion d’une caté­go­rie à une autre. Par consé­quent, une « orga­ni­sa­tion du tra­vail » est une contra­dic­tion. La meilleure orga­ni­sa­tion que le tra­vail puisse trou­ver est l’organisation pré­sente, la libre concur­rence, la dis­so­lu­tion de toutes les orga­ni­sa­tions anté­rieures faus­se­ment « sociales ».

Si donc on peut « établir » le salaire selon la théo­rie des valeurs, s’il est ainsi « établi » que l’homme lui-même est une valeur d’échange, que l’immense majo­rité des nations est une mar­chan­dise que l’on peut déter­mi­ner sans se sou­cier des « condi­tions poli­tiques des nations », cela prouve-t-il autre chose, sinon que cette immense majo­rité des nations n’a pas besoin de se sou­cier des « condi­tions poli­tiques », que celles-ci sont pour elle illu­sion pure ; une théo­rie, qui s’abaisse réel­le­ment à ce sor­dide maté­ria­lisme au point de rava­ler la majo­rité des nations au rang de « mar­chan­dise », de « valeur d’échange », de les sou­mettre aux condi­tions pure­ment maté­rielles des valeurs d’échange, une telle théo­rie, qu’est-elle d’autre qu’une infâme hypo­cri­sie et un enjo­li­ve­ment (un boni­ment) idéa­liste quand, face aux autres nations, elle abaisse des regards mépri­sants sur le mau­vais « maté­ria­lisme » des « valeurs d’échange » et pré­tend se sou­cier uni­que­ment des « forces pro­duc­tives » ? Quand, en outre, on peut « établir » les rap­ports du capi­tal, de la rente fon­cière, etc., sans tenir compte des « condi­tions poli­tiques » des nations, qu’est-ce que cela prouve, sinon que le capi­ta­liste indus­triel, le pro­prié­taire fon­cier sont déter­mi­nés dans leur acti­vité, dans leur vie réelle, par le pro­fit, par les valeurs d’échange et non par le souci des « condi­tions poli­tiques » et des « forces pro­duc­tives », et que leur bavar­dage à pro­pos de civi­li­sa­tion et de forces pro­duc­tives n’est qu’enjolivement de ten­dances bor­nées et égoïstes ?

Le bour­geois dit : sur le plan inté­rieur, la théo­rie des valeurs d’échange conser­vera natu­rel­le­ment toute sa vali­dité ; la majo­rité de la nation res­tera une simple « valeur d’échange », une « mar­chan­dise », une mar­chan­dise qui doit elle-même cher­cher pre­neur, qui n’est pas ven­due mais se vend elle-même. Vis-à-vis de vous autres, pro­lé­taires, et même entre nous, nous nous consi­dé­rons mutuel­le­ment comme des valeurs d’échange, et la loi du tra­fic uni­ver­sel demeure valable. Mais à l’égard des autres nations, nous devons sus­pendre la loi. En tant que nation, nous ne pou­vons pas nous vendre à d’autres. Du fait que la majo­rité des nations, « sans souci » des « condi­tions poli­tiques des nations », est livrée aux lois du com­merce, cette pro­po­si­tion n’a d’autre sens que celui-ci : nous autres, bour­geois alle­mands, nous ne vou­lons pas être exploi­tés par le bour­geois anglais comme vous autres, pro­lé­taires alle­mands, êtes exploi­tés par nous, et comme nous nous exploi­tons à notre tour mutuel­le­ment. Nous ne vou­lons pas nous mettre à la merci de ces mêmes lois des valeurs d’échange aux­quelles nous vous livrons. Nous ne vou­lons plus recon­naître à l’extérieur les lois écono­miques que nous recon­nais­sons à l’intérieur.

Que veut donc le phi­lis­tin alle­mand ? À l’intérieur, il veut être un bour­geois, un exploi­teur, mais il refuse d’être exploité par rap­port à l’extérieur. Par rap­port à l’extérieur, il se pose orgueilleu­se­ment en « nation » et affirme : je ne me sou­mets pas aux lois de la concur­rence, cela est contraire à ma dignité natio­nale ; comme nation, je suis un être au-dessus du tra­fic sordide.

La natio­na­lité du tra­vailleur n’est pas fran­çaise, anglaise, alle­mande, elle est le tra­vail, le libre escla­vage, le tra­fic de soi-même. Son gou­ver­ne­ment n’est pas fran­çais, anglais, alle­mand, c’est le capi­tal. L’air qu’il res­pire chez lui n’est pas l’air fran­çais, anglais, alle­mand, c’est l’air des usines. Le sol qui lui appar­tient n’est pas le sol fran­çais, anglais, alle­mand, c’est quelques pieds sous la terre.

A l’intérieur, l’argent est la patrie de l’industriel. Et le phi­lis­tin alle­mand veut que les lois de la concur­rence, de la valeur d’échange, du com­merce, perdent leur puis­sance aux bar­rières de son pays ? Il ne veut accep­ter la puis­sance de la société bour­geoise que dans la mesure où il y va de son inté­rêt, de l’intérêt de sa classe ? Il ne veut pas se sacri­fier à une puis­sance à laquelle il veut en sacri­fier d’autres, et se sacri­fie lui-même dans son propre pays ? Il veut se mon­trer et être traité à l’extérieur comme un être dif­fé­rent de ce qu’il est et fait lui-même à l’intérieur ? Il veut main­te­nir la cause et sup­pri­mer une de ses conséquences ?

Nous lui prou­ve­rons que le tra­fic de soi-même à l’intérieur entraîne néces­sai­re­ment le tra­fic à l’extérieur ; que l’on ne peut éviter que la concur­rence, qui au-dedans est sa force, ne devienne au-dehors sa fai­blesse ; que l’Etat qu’il sou­met au-dedans à la société bour­geoise ne peut le pré­ser­ver au-dehors de l’action de la société bourgeoise.

Pris indi­vi­duel­le­ment, le bour­geois lutte contre les autres, mais en tant que classe, les bour­geois ont un inté­rêt com­mun, et cette soli­da­rité, que l’on voit se tour­ner au-dedans contre le pro­lé­ta­riat, se tourne au-dehors contre les bour­geois des autres nations. C’est ce que le bour­geois appelle sa nationalité. […]

La tyran­nie indus­trielle exer­cée par l’Angleterre sur le monde est le règne de l’industrie sur le monde. L’Angleterre nous domine parce que l’industrie nous domine. Nous ne pou­vons nous libé­rer de l’Angleterre au-dehors qu’en nous libé­rant de l’industrie au-dedans. Nous ne pou­vons anéan­tir sa domi­na­tion et sa concur­rence qu’en vain­quant la concur­rence à l’intérieur de nos fron­tières. L’Angleterre exerce sa puis­sance sur nous, parce que nous avons érigé l’industrie en puis­sance au-dessus de nous. […]

L’économie poli­tique d’aujourd’hui part de l’état social de la concur­rence. Le tra­vail libre, c’est-à-dire l’esclavage indi­rect, celui qui se met en vente soi-même, en est le prin­cipe. Ses pre­miers axiomes sont la divi­sion du tra­vail et la machine. Celles-ci ne peuvent cepen­dant atteindre leur plus haut déploie­ment que dans les fabriques, ainsi que l’économie poli­tique le recon­naît elle-même. L’économie poli­tique actuelle part donc des fabriques, son prin­cipe créa­teur. Elle pré­sup­pose les condi­tions sociales pré­sentes. Elle n’a donc pas besoin de s’étendre lon­gue­ment sur la force manufacturière.

Si l’Ecole n’a pas donné un « déve­lop­pe­ment scien­ti­fique » à la théo­rie des forces pro­duc­tives à côté de la théo­rie des valeurs d’échange et dis­tincte d’elle, c’est parce qu’une telle sépa­ra­tion est une abs­trac­tion arbi­traire, parce qu’elle est impos­sible et qu’elle doit se bor­ner à des géné­ra­li­tés, à des phrases. […]

Pour détruire l’éclat mys­tique qui trans­fi­gure la « force pro­duc­tive », il suf­fit de consul­ter la pre­mière sta­tis­tique venue. Il y est ques­tion de force hydrau­lique, de force de la vapeur, de force humaine, de force de che­vaux. Ce sont toutes des « forces pro­duc­tives ». Quelle grande estime pour l’homme que de le faire figu­rer comme « force » à côté du che­val, de la vapeur, de l’eau ! Dans le sys­tème actuel, si un dos rond, une luxa­tion des os, un déve­lop­pe­ment et un ren­for­ce­ment exclu­sifs de cer­tains muscles, etc., te rendent plus pro­duc­tif (plus apte au tra­vail), ton dos rond, ta luxa­tion des membres, ton mou­ve­ment mus­cu­laire uni­forme sont une force pro­duc­tive. Quand ton inin­tel­li­gence est plus pro­duc­tive que ta féconde acti­vité intel­lec­tuelle, ton inin­tel­li­gence est une force pro­duc­tive, etc. Quand la mono­to­nie d’une occu­pa­tion te rend plus apte à cette même occu­pa­tion, la mono­to­nie est une force productive.

En vérité, le bour­geois, l’industriel tient-il à ce que l’ouvrier déve­loppe toutes ses facul­tés, qu’il mette en action sa capa­cité pro­duc­tive, qu’il ait lui-même une acti­vité humaine, et pra­tique ainsi en même temps l’humain tout court ? […]

Belle appré­cia­tion de l’homme, qui rabaisse ce der­nier au point d’en faire une « force » qui pro­duit la richesse. Le bour­geois voit dans le pro­lé­taire non l’homme, mais la force qui pro­duit la richesse, force qu’il peut ensuite com­pa­rer à d’autres forces pro­duc­tives, à l’animal, à la machine, et selon que la com­pa­rai­son lui est défa­vo­rable, la force déte­nue par un homme devra céder sa place à la force déte­nue par un ani­mal ou une machine, l’homme jouis­sant alors tou­jours de l’honneur de figu­rer comme « force productive ».

Si je qua­li­fie l’homme de « valeur d’échange », j’ai déjà énoncé que les condi­tions sociales l’ont trans­formé en une « chose ». Si je le traite de « force pro­duc­tive », je mets à la place du sujet réel un autre sujet, je lui sub­sti­tue une autre per­sonne : il existe désor­mais comme cause de la richesse, sans plus.

Toute la société humaine n’est plus qu’une machine pour créer la richesse. La cause n’est en aucune façon plus noble que l’effet. L’effet n’est plus que la cause ouver­te­ment proclamée.

List rai­sonne comme s’il ne se sou­ciait que des forces pro­duc­tives pour elles-mêmes, abs­trac­tion faite des vilaines valeurs d’échange.

Nous sommes éclai­rés sur la nature des « forces pro­duc­tives » actuelles par le simple fait que, dans la situa­tion pré­sente, la force pro­duc­tive ne consiste pas seule­ment à rendre le tra­vail de l’homme plus effi­cace et à rendre les forces de la nature ou les forces sociales plus pro­duc­tives ; elle consiste tout autant dans le fait de rendre le tra­vail moins cher ou moins pro­duc­tif pour le tra­vailleur. La force pro­duc­tive est donc d’emblée déter­mi­née par la valeur d’échange. »

1 Cet ouvrage de F. List a été réédité en 1998 par Gal­li­mard, avec une pré­face lamen­table d’Emmanuel Todd. Ce der­nier a reconnu en février 2012 n’avoir jamais lu Le Capi­tal de Marx : arretsurimages.net/breves/2012–02-27/Todd-frequente-Wikipedia-mais-n-a-pas-lu-le-Capital-id13263

2 Pre­mière tra­duc­tion en fran­çais dans les Etudes de mar­xo­lo­gie n° 16, octobre 1973 : « Cri­tique de Frie­drich List. Un inédit de Karl Marx ». Nous repre­nons des extraits de l’édition du tome III des Œuvres de Karl Marx dans la Biblio­thèque de la Pléiade, « Phi­lo­so­phie », 1982, pages 1418 à 1451 (« A pro­pos du Sys­tème natio­nal de l’économie poli­tique de Frie­drich List », tra­duc­tion de Maxi­mi­lien Rubel et Yvonne Broutin).

Discours de Karl Liebknecht à Berlin le 23 Décembre 1918

[Extraits]

« Ce qu’il nous faut avant tout en ce moment, c’est avoir une idée claire des objec­tifs de notre poli­tique. Nous avons besoin d’une com­pré­hen­sion très nette de la marche de la révo­lu­tion, de nous rendre compte de ce qui s’est passé jusqu’ici pour voir en quoi consis­tera notre tâche future.

Jusqu’ici la révo­lu­tion alle­mande n’a été qu’une ten­ta­tive en vue de mettre fin à la guerre et de sur­mon­ter ses consé­quences. C’est pour­quoi son pre­mier acte a été de conclure un armis­tice avec les puis­sances enne­mies et de ren­ver­ser les lea­ders de l’ancien régime. La tâche de tous les révo­lu­tion­naires consiste main­te­nant à ren­for­cer et à élar­gir ces conquêtes. […] Le but du pro­lé­ta­riat alle­mand, comme celui du pro­lé­ta­riat mon­dial, n’est pas une paix pro­vi­soire, fon­dée sur la vio­lence, mais une paix durable, fon­dée sur le droit. Ce n’est pas celui du gou­ver­ne­ment actuel qui, confor­mé­ment à sa nature, s’efforce uni­que­ment de conclure avec les gou­ver­ne­ments impé­ria­listes des pays de l’Entente une paix pro­vi­soire : il ne veut pas tou­cher aux fon­de­ments du capital.

Aussi long­temps que le capi­ta­lisme se main­tien­dra, les guerres — tous les socia­listes le savent fort bien — seront inévi­tables. Quelles sont les causes de la guerre mon­diale ? La domi­na­tion du capi­ta­lisme signi­fie l’exploitation du pro­lé­ta­riat, elle signi­fie une exten­sion crois­sante du capi­ta­lisme sur le mar­ché mon­dial. Ici s’opposent vio­lem­ment les forces capi­ta­listes des dif­fé­rents groupes natio­naux, et ce conflit écono­mique mène iné­luc­ta­ble­ment à un affron­te­ment des forces poli­tiques et mili­taires, à la guerre. […]

La concur­rence, qui est à la base du régime capi­ta­liste, signi­fie pour nous socia­listes, un fra­tri­cide ; nous vou­lons au contraire une com­mu­nauté inter­na­tio­nale des hommes. Seul le pro­lé­ta­riat aspire à une paix durable et digne ; jamais l’impérialisme de l’Entente ne pourra don­ner cette paix au pro­lé­ta­riat alle­mand ; ce der­nier l’obtiendra de ses frères en France, en Amé­rique et en Ita­lie. Mettre fin à la guerre mon­diale par une paix durable et digne, cela n’est pos­sible que grâce à l’action du pro­lé­ta­riat inter­na­tio­nal. C’est ce que nous enseigne notre doc­trine socia­liste de base. […]

Ce n’est pas seule­ment de la guerre et des ravages que souffre le pro­lé­ta­riat, mais du régime capi­ta­liste lui-même, qui est la vraie cause de la guerre. Sup­pri­mer le régime capi­ta­liste, c’est la seule voie de salut pour le pro­lé­ta­riat, la seule qui lui per­mette d’échapper à son sombre destin.

Com­ment ce but peut-il être atteint ? Pour répondre à cette ques­tion, il est néces­saire de se rendre clai­re­ment compte que seul le pro­lé­ta­riat peut, par son action propre, se libé­rer de l’esclavage. […] La société capi­ta­liste n’est rien d’autre que la domi­na­tion plus ou moins voi­lée de la vio­lence. Elle tend main­te­nant à reve­nir à la léga­lité de l’« ordre » pré­cèdent, à dis­cré­di­ter et à annu­ler la révo­lu­tion que le pro­lé­ta­riat a faite, consi­dé­rée comme une action illé­gale, une sorte de mal­en­tendu historique. […]

En ren­dant aux géné­raux le haut com­man­de­ment de l’armée en vue de pro­cé­der à la démo­bi­li­sa­tion, le gou­ver­ne­ment a rendu celle-ci plus dif­fi­cile. Elle se serait cer­tai­ne­ment dérou­lée de façon plus ordon­née si l’on s’en était remis à la libre dis­ci­pline des sol­dats. En revanche, les géné­raux, armés de l’autorité du gou­ver­ne­ment du peuple, ont essayé par tous les moyens de sus­ci­ter chez les sol­dats la haine du gou­ver­ne­ment. Ils ont, de leur propre auto­rité, dis­sous les conseils de sol­dats, inter­dit dès les pre­miers jours de la révo­lu­tion le dra­peau rouge et fait enle­ver ce dra­peau des bâti­ments publics. Tout cela doit être mis au compte du gou­ver­ne­ment qui, pour main­te­nir l’« ordre » de la bour­geoi­sie, étouffe la révo­lu­tion, au besoin dans le sang.

Et l’on ose pré­tendre que c’est nous qui vou­lons la ter­reur, la guerre civile, l’effusion de sang, on ose nous sug­gé­rer de renon­cer à notre tâche révo­lu­tion­naire afin que l’ordre de nos adver­saires soit réta­bli ! Ce n’est pas nous qui vou­lons l’effusion de sang. Mais il est cer­tain que la réac­tion, dès qu’elle en aura la pos­si­bi­lité, n’hésitera pas un ins­tant à étouf­fer la révo­lu­tion dans le sang. Rappelons-nous la cruauté et l’infamie dont elle s’est ren­due cou­pable il n’y a pas si long­temps encore. En Ukraine, elle s’est livrée à un tra­vail de bour­reau ; en Fin­lande, elle a assas­siné des mil­liers d’ouvriers. Telles sont les taches de sang sur les mains de l’impérialisme alle­mand, dont les porte-parole nous accusent aujourd’hui dans leur presse men­son­gère, nous socia­listes, de vou­loir la ter­reur et la guerre civile.

Non ! Nous vou­lons que la trans­for­ma­tion de la société et de l’économie s’accomplisse dans l’ordre. Et s’il devait y avoir désordre et guerre civile, la faute en incom­be­rait uni­que­ment à ceux qui ont tou­jours ren­forcé et élargi leur domi­na­tion et leur pro­fit par les armes et qui veulent aujourd’hui encore mettre le pro­lé­ta­riat sous leur joug.

Ainsi ce n’est pas à la vio­lence et à l’effusion de sang que nous appe­lons le pro­lé­ta­riat, mais à l’action révo­lu­tion­naire éner­gique pour prendre en main la recons­truc­tion du monde. Nous appe­lons les masses des sol­dats et des pro­lé­taires à tra­vailler vigou­reu­se­ment à la for­ma­tion des conseils de sol­dats et d’ouvriers. […]

A la veille de la révo­lu­tion, au cours de cette fameuse nuit de ven­dredi à samedi1, les lea­ders des par­tis sociaux-démocrates ne se dou­taient pas que la révo­lu­tion était immi­nente. Ils ne vou­laient pas croire que la fer­men­ta­tion révo­lu­tion­naire dans les masses des sol­dats et des ouvriers avait pro­gressé à ce point. Mais lorsqu’ils apprirent que la grande bataille avait déjà com­mencé, ils accou­rurent tous : sinon, ils auraient couru le risque d’être débor­dés par le mouvement. […]

Il ne faut pas oublier que la poli­tique de tra­hi­son cri­mi­nelle des sociaux-patriotes a eu pour résul­tat de bri­ser pen­dant la guerre les liens inter­na­tio­naux du prolétariat.

En fait, quelle révo­lu­tion attendons-nous des socia­listes fran­çais, anglais, ita­liens et amé­ri­cains ? Quel but et quel carac­tère cette révo­lu­tion doit-elle avoir ? Celle du 9 novembre s’est donné pour tâche, dans son pre­mier stade, l’établissement d’une répu­blique démo­cra­tique, elle avait un pro­gramme bour­geois ; et nous savons très bien qu’en réa­lité elle n’est pas allée plus loin, au stade actuel de son déve­lop­pe­ment. Mais ce n’est nul­le­ment une révo­lu­tion de ce genre que nous atten­dons du pro­lé­ta­riat des pays de l’Entente, pour cette bonne rai­son que la France, l’Angleterre, l’Amérique et l’Italie jouissent, depuis long­temps déjà, depuis des décen­nies et même des siècles, de ces liber­tés démo­cra­tiques pour les­quelles nous nous sommes bat­tus le 9 novembre. Ces pays ont une consti­tu­tion répu­bli­caine, pré­ci­sé­ment ce que l’Assemblée natio­nale tant van­tée doit d’abord nous accor­der, car la royauté en Angle­terre, en Ita­lie, n’est plus qu’un décor sans impor­tance, une simple façade. Ainsi nous ne pou­vons attendre du pro­lé­ta­riat des pays de l’Entente aucune autre révo­lu­tion que sociale ; mais, même si cette attente est jus­ti­fiée, pouvons-nous deman­der au pro­lé­ta­riat des autres pays qu’il fasse la révo­lu­tion sociale, aussi long­temps que nous ne l’aurons pas faite nous-mêmes ? C’est à nous de faire le pre­mier pas dans ce sens. Plus vite et plus éner­gi­que­ment le pro­lé­ta­riat alle­mand don­nera le bon exemple, plus vite et plus éner­gi­que­ment notre révo­lu­tion évoluera vers le socia­lisme, et plus vite le pro­lé­ta­riat des pays de l’Entente nous suivra.

Mais pour que ce grand pro­jet du socia­lisme abou­tisse, il est indis­pen­sable que le pro­lé­ta­riat conserve le pou­voir poli­tique. Main­te­nant il n’y a plus à hési­ter, c’est l’un ou l’autre : ou le capi­ta­lisme bour­geois se main­tient et conti­nue de faire le bon­heur de l’humanité avec son exploi­ta­tion et son escla­vage sala­rial et le dan­ger de guerre qu’il fait régner en per­ma­nence ; ou le pro­lé­ta­riat prend conscience de sa tâche his­to­rique et de son inté­rêt de classe qui le pousse à abo­lir défi­ni­ti­ve­ment toute domi­na­tion de classe. »2

1 C’est-à-dire du 8 au 9 novembre 1918.

2 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 239–248.

« La Révolution fut une belle aventure », de Paul Mattick

Paul Mat­tick, La Révo­lu­tion fut une belle aven­ture. Des rues de Ber­lin en révolte aux mou­ve­ments radi­caux amé­ri­cains (1918–1934), L’échappée, 2013, 191 pages, 17 euros. Pré­face de Gary Roth, post­face de Laure Batier et Charles Reeve.

Le mili­tant et théo­ri­cien mar­xiste Paul Mat­tick (1904–19811) n’a pas écrit d’autobiographie, mais cet ouvrage qui vient de paraître, à par­tir d’un entre­tien qu’il avait accordé en 1976, comble en quelque sorte cette lacune. C’est un récit très vivant, d’une grande fran­chise, que Mat­tick fait de sa jeu­nesse dans l’Allemagne de la guerre, puis de la révo­lu­tion, et de ses expé­riences mili­tantes dans ce pays puis aux Etats-Unis. La forme orale, bien res­ti­tuée, en rend la lec­ture très fluide. L’ouvrage béné­fi­cie égale­ment de nom­breux docu­ments pho­to­gra­phiques au fil du texte.

Fils d’un ouvrier syn­di­ca­liste et socia­liste, Paul Mat­tick est très jeune en contact avec le mou­ve­ment ouvrier. A pro­pos de son enfance, il raconte les châ­ti­ments cor­po­rels à l’école, et leur consé­quence : « la peur nous empê­chait de pen­ser et d’apprendre » (phrase qui mérite d’être médi­tée, et qui pour­rait être appli­quée à la situa­tion sociale actuelle). Il parle aussi des ravages de l’alcool, en l’occurrence sur son père. S’agissant de la Pre­mière Guerre mon­diale, Mat­tick décrit les effets du blo­cus mili­taire subi par l’Allemagne : des enfants – dont lui – sont contraints de voler de la nour­ri­ture pour man­ger, et nom­breux sont ceux qui vont mou­rir en rai­son de la dégra­da­tion des condi­tions de vie : « après 1917 et 1918, il y a eu de grandes épidé­mies de tuber­cu­lose. Dans notre propre immeuble, plus de la moi­tié des enfants qui y vivaient en sont morts ».

Ado­les­cent, Paul Mat­tick entre comme apprenti à l’usine Sie­mens, et milite à la Jeu­nesse socia­liste libre (Freie Sozia­lis­tische Jugend) à Char­lot­ten­burg, ville limi­trophe de Ber­lin (qui y a depuis été inté­grée). A par­tir de novembre 1918, il par­ti­cipe à la Révo­lu­tion alle­mande, et se trouve élu dans un conseil ouvrier comme repré­sen­tant des apprentis.

Il enchaîne ensuite dif­fé­rents petits bou­lots tout en conti­nuant de mili­ter sans répit, échap­pant de peu à la mort lors du putsch de Kapp en 1920. Acti­viste au sein des grèves tout au long des années sui­vantes, il est briè­ve­ment arrêté. Au niveau orga­ni­sa­tion­nel, Mat­tick est à par­tir de 1920 mili­tant du KAPD (Parti com­mu­niste ouvrier d’Allemagne), scis­sion « ultra-gauche » du Parti com­mu­niste. Mais le récit détaille peu ce qui concerne cette orga­ni­sa­tion, qui va en quelques années tom­ber de plu­sieurs dizaines de mil­liers d’adhérents à seule­ment quelques cen­taines. La des­crip­tion de cette période montre aussi, entre autres, que le reflux révo­lu­tion­naire et la répres­sion peuvent entraî­ner cer­tains mili­tants vers la criminalité.

En 1926, Paul Mat­tick part aux Etats-Unis tra­vailler comme méca­ni­cien, puis comme outilleur. D’abord dans le Michi­gan, il vit ensuite à Chi­cago. Mat­tick milite alors aux Indus­trial Wor­kers of the World (IWW, orga­ni­sa­tion qui existe tou­jours), tout en étant proche du Pro­le­ta­rian Party. Il par­ti­cipe ensuite à une scis­sion de ce parti, qui prend le nom Uni­ted Wor­kers Party puis Groups of Coun­cil Com­mu­nists. Avec le reflux des luttes sociales au cours de la seconde moi­tié des années 1930, ce groupe disparaîtra.

Mais pour Mat­tick, l’essentiel est dans la lutte sociale directe : suite à la crise de 1929, « des assem­blées de chô­meurs ont com­mencé à se consti­tuer, la plu­part spon­ta­né­ment ». Il par­ti­cipe à ces mou­ve­ments de chô­meurs, qui prennent en main des locaux lais­sés vides du fait de la crise, et les uti­lisent comme lieux de réunion et de soli­da­rité pra­tique. Les chô­meurs orga­ni­sés par­ti­cipent aussi au sou­tien actif en faveur des tra­vailleurs gré­vistes, tenant ensemble des piquets de grève. Ils luttent égale­ment contre les expul­sions de loge­ments pour loyers impayés. Telles étaient les actions pra­ti­quées par ces « conseils de chô­meurs » : on com­prend que Paul Mat­tick ait été enthou­siaste. Il dit d’ailleurs, en 1976, que ce fut « une période mer­veilleuse, une période dont je rêve encore aujourd’hui ».

C’est en 1934 que Paul Mat­tick lance avec ses cama­rades la revue Inter­na­tio­nal Coun­cil Cor­res­pon­dence, qui est en lien avec d’autres com­mu­nistes des conseils dans le monde. Cette revue sera sui­vie à par­tir de 1938 de Living Mar­xism, qui devient New Essays en 1942. En défen­dant un « mar­xisme vivant », il s’agit entre autres pour Mat­tick de s’« oppo­ser à la théo­rie bol­che­vique, au capi­ta­lisme d’Etat ». Ces revues s’inscrivent en effet dans un cou­rant mar­xiste qui est non seule­ment anti-stalinien, mais aussi anti-léniniste, et qui consi­dère que l’URSS a été dès le début une dic­ta­ture capi­ta­liste d’Etat.

Le récit de Mat­tick s’interrompt alors, son exis­tence deve­nant bien moins agi­tée – quoique tou­jours consa­crée à la lutte contre l’oppression capi­ta­liste2.

Au-delà d’un simple récit de vie, ce livre nous montre un mou­ve­ment ouvrier révo­lu­tion­naire qui milite pour l’auto-émancipation, et qui est aussi un moyen pour des mili­tants de se for­ger une culture impor­tante. Paul Mat­tick est un des théo­ri­ciens ouvriers auto­di­dactes qui, à par­tir de leur conscience de classe et de leurs expé­riences dans les luttes, ont su déve­lop­per des ana­lyses appro­fon­dies et lucides de la société, en gar­dant tou­jours la pers­pec­tive d’arriver à une société libé­rée de l’exploitation et de l’aliénation.

1 Nous avons anté­rieu­re­ment publié des recen­sions de deux de ses ouvrages : Marx et Keynes (Cri­tique Sociale n° 8, novembre 2009) et Mar­xisme, der­nier refuge de la bour­geoi­sie ? (Cri­tique Sociale n° 20, mars 2012).

2 Il ne s’était pas assagi : un jour à Bos­ton, déjà au soir de sa vie, il avait répondu à un jour­na­liste de télé­vi­sion qui lui deman­dait dans la rue pour qui il avait voté : « We don’t vote, we blow things up ! ».

Le tome 3 des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg

Rosa Luxem­burg, Le Socia­lisme en France (1898–1912), Œuvres com­plètes tome III, Col­lec­tif Smolny et Edi­tions Agone, 2013, 297 pages, 22 euros. Pré­face de Jean-Numa Ducange.

Le rythme de parution des Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg semble main­te­nant établi à un tome par an. En 2014 paraî­tra, afin de coïn­ci­der avec le cen­te­naire du début de la Pre­mière Guerre mon­diale, un volume consa­cré à L’Internationale et la guerre – qui com­por­tera notam­ment la célèbre bro­chure La Crise de la social-démocratie.

Le troi­sième volume des Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg vient de paraître. Il est consti­tué d’articles consa­crés au mou­ve­ment socia­liste en France, et par­fois plus géné­ra­le­ment à l’évolution poli­tique et sociale qui en consti­tue le contexte. Ce volume est en fait une ver­sion net­te­ment aug­men­tée du recueil que Daniel Gué­rin avait publié en 1971 sous le même titre1, et qui était depuis long­temps épuisé. Rosa Luxem­burg avait un temps vécu en France2, et n’avait cessé de s’intéresser au mou­ve­ment ouvrier et aux luttes sociales qui s’y dérou­laient. Elle envoya un télé­gramme de féli­ci­ta­tion au congrès d’unification socia­liste d’avril 1905 qui créait la SFIO3. Elle avait égale­ment quelques contacts per­son­nels avec des mili­tants en France.

Les pre­miers articles ici ras­sem­blés visaient à infor­mer le public ger­ma­no­phone de la situa­tion poli­tique en France : il s’agit d’un tra­vail jour­na­lis­tique. Il y a ensuite des ana­lyses plus étof­fées et appro­fon­dies, qui concernent d’abord l’affaire Drey­fus. Luxem­burg s’y montre net­te­ment drey­fu­sarde, iden­ti­fiant dans l’affaire « quatre fac­teurs sociaux qui lui donnent direc­te­ment le cachet d’une ques­tion inté­res­sant la lutte de classes, à savoir : mili­ta­risme, chauvinisme-nationalisme, anti­sé­mi­tisme et clé­ri­ca­lisme. Ces enne­mis directs du pro­lé­ta­riat socia­liste, nous les com­bat­tons tou­jours ». De façon plus géné­rale, et à l’encontre de cer­tains sim­plismes, elle affirme que « le pro­lé­ta­riat doit s’efforcer, dans sa marche en avant vers la vic­toire, d’influencer tous les événe­ments sociaux dans le sens qui lui est favo­rable. […] Le prin­cipe de la lutte de classes non seule­ment ne peut l’interdire, mais au contraire il impose l’intervention active du pro­lé­ta­riat dans tous les conflits poli­tiques et sociaux de quelque impor­tance qui se pro­duisent à l’intérieur de la bour­geoi­sie ». L’affaire ne lui appa­raît pas comme une simple péri­pé­tie : « il s’agissait de sau­ver la Répu­blique, la démo­cra­tie, le pré­sent État d’une chute dans la bar­ba­rie afin de construire sur ses bases la com­mu­nauté socia­liste ». A ses yeux, le pro­lé­ta­riat est alors dans cette crise « le seul gar­dien de la Répu­blique et de la démo­cra­tie »4.

Autre sujet d’importance, l’entrée d’un socia­liste au sein du gou­ver­ne­ment fran­çais en 1899. La ques­tion fait débat au sein de l’Internationale, et Rosa Luxem­burg se situe clai­re­ment en oppo­si­tion au « minis­té­ria­lisme ». Mon­trant qu’un « socia­liste au sein du gou­ver­ne­ment bour­geois ne peut agir que s’il met ses capa­ci­tés au ser­vice de la poli­tique bour­geoise et renie la poli­tique socia­liste », elle conclut que « l’entrée des socia­listes dans un gou­ver­ne­ment bour­geois n’est donc pas, comme on le croit, une conquête par­tielle de l’État bour­geois par les socia­listes, mais une conquête par­tielle du parti socia­liste par l’État bour­geois ». Par­lant de « la tra­hi­son des socia­listes minis­té­riels envers le socia­lisme », constat qui nous paraît une fois de plus d’actualité, elle écrit que « celui qui renie les prin­cipes socia­listes, même s’il s’imagine ser­vir le socia­lisme, devient l’instrument de ses actes au lieu d’en être le maître et s’avère dupe lui-même »5.

Enfin, Luxem­burg suit pas à pas le lent pro­ces­sus d’unification des socia­listes en France. Au début des années 1900, elle est proche du cou­rant formé par le Parti ouvrier, le Parti socia­liste révo­lu­tion­naire et l’Alliance com­mu­niste, qui s’unissent ensuite pour créer le Parti socia­liste de France – lequel se pré­sente comme une « frac­tion du pro­lé­ta­riat inter­na­tio­nal orga­nisé ». A l’inverse, Rosa Luxem­burg cri­tique à plu­sieurs reprises le lea­der du cou­rant socia­liste opposé, Jean Jau­rès, avec des argu­ments étayés et de nom­breuses cita­tions à l’appui.

Fon­da­men­ta­le­ment, on retrouve dans ces pages l’attachement de Rosa Luxem­burg à « la clarté des prin­cipes », et son corol­laire qui est la cri­tique de « la poli­tique au jour le jour, sans prin­cipes ». Sur­tout, dans ses ana­lyses de l’actualité, elle ne perd jamais de vue l’objectif final : arri­ver à « une nou­velle société faite d’hommes libres et égaux »6.

1 Rosa Luxem­burg, Le Socia­lisme en France, 1898–1912, Bel­fond, 1971, 246 pages. Inver­se­ment, quelques éléments pré­sents dans le Gué­rin ne le sont pas dans la publi­ca­tion de 2013. Signa­lons une erreur : à la page 244, « démons­tra­tion paci­fique pro­lé­ta­rienne » est rem­placé de façon erro­née par « démons­tra­tion spé­ci­fique pro­lé­ta­rienne » (cette coquille pro­vient mani­fes­te­ment de la numé­ri­sa­tion de cet article que l’on trouve sur internet).

2 Voir notre bro­chure sur Rosa Luxem­burg publiée en 2011 (dis­po­nible soit en for­mat papier, soit télé­char­geable en for­mat PDF sur notre site inter­net : http://www.critique-sociale.info/836/brochure-rosa-luxemburg-mise-a-jour/ ).

3 Ce docu­ment semble perdu, mais son exis­tence est briè­ve­ment men­tion­née dans le compte-rendu offi­ciel du congrès.

4 Rosa Luxem­burg, Le Socia­lisme en France (1898–1912), Smolny/Agone, 2013, p. 78, 81 et 85–86.

5 Id., p. 90, 154, 174 et 182.

6 Id., p. 50, 166 et 265.

Maximilien Rubel : « Flora Tristan et Karl Marx »

Maxi­mi­lien Rubel (1905–1996) était un his­to­rien du socia­lisme, spé­cia­liste de Karl Marx, et mili­tant pour un socia­lisme des conseils ouvriers. L’Ency­clo­pé­die poli­tique et his­to­rique des femmes parue en 1997, à laquelle il a par­ti­cipé, lui est dédiée1. Cet article est paru dans la revue La Nef n° 14, en jan­vier 1946, et n’avait jamais été réédité depuis.

(nous avons égale­ment publié ce texte en bro­chure : le PDF est mis en page pour être imprimé au for­mat A5)

L’auto-émancipation du pro­lé­ta­riat moderne – thème essen­tiel de l’enseignement de Marx et d’Engels – fut pro­cla­mée pour la pre­mière fois, il y a cent ans, sous la forme d’un nou­vel évan­gile, par une femme dont le nom est aujourd’hui ignoré par l’immense majo­rité de tous ceux qui pré­tendent mili­ter pour la même cause. L’oubli qui enve­loppe cette noble et tra­gique figure du mou­ve­ment ouvrier semble d’autant plus défi­ni­tif, que le cen­te­naire de sa mort n’a trouvé aucun écho dans aucune publi­ca­tion et dans aucun pério­dique fran­çais – à moins qu’une main pieuse d’ouvrier ou d’ouvrière n’ait déposé, le 14 novembre 1944, quelques fleurs sur sa tombe, à Bor­deaux, sur laquelle on peut lire l’inscription sui­vante : « A la mémoire de Madame Flora Tris­tan, auteur de l’Union Ouvrière, les Tra­vailleurs recon­nais­sants. Liberté, Ega­lité, Fra­ter­nité, Soli­da­rité. »

Nous devons l’unique bio­gra­phie com­plète et conscien­cieuse de Flora Tris­tan à la plume de Jules-L. Puech : La Vie et l’œuvre de Flora Tris­tan (chez Rivière, 1925). Rete­nons les faits et les dates prin­ci­paux de cette exis­tence courte et tra­gique : née le 7 avril 1803, à Paris, de l’union reli­gieu­se­ment et non civi­le­ment consa­crée d’un colo­nel péru­vien, don Mariano de Tris­tan, et d’une mère fran­çaise, Thé­rèse Lainé, Flora per­dit son père à l’âge de six ans et vécut, avec sa mère, dans un dénue­ment quasi total jusqu’à l’âge de dix-sept ans, quand elle se maria au litho­graphe André Cha­zal chez qui elle était entrée comme ouvrière colo­riste. Se sen­tant mal­heu­reuse et incom­prise, et le divorce étant aboli depuis 1816, Flora quitta le foyer conju­gal en 1825, emme­nant ses deux enfants et enceinte d’un troi­sième. Confiant ses trois enfants à sa mère, Flora se plaça comme femme de chambre auprès d’une dame anglaise et fit plu­sieurs voyages en Angle­terre. Expo­sée aux per­sé­cu­tions d’un mari offensé et jaloux, Flora prit la réso­lu­tion de par­tir au Pérou, pour récla­mer à son oncle pater­nel, don Pio de Tris­tan, homme immen­sé­ment riche et influent, sa part de l’héritage de son père. C’est ce voyage extrê­me­ment long et pénible qui a révélé à Flora Tris­tan sa voca­tion d’apôtre révo­lu­tion­naire. Don Pio, s’abritant der­rière la loi, contesta à la fille natu­relle de son frère tout droit à la for­tune de ce der­nier, mais lui accorda une modeste pen­sion. De son retour à Paris datent ses débuts lit­té­raires. Dès son pre­mier écrit (Néces­sité de faire bon accueil aux femmes étran­gères, 1835), elle se révéla fémi­niste et inter­na­tio­na­liste. En 1838, elle fut vic­time d’un atten­tat par son mari qui la blessa d’un coup de feu et fut condamné à vingt ans de tra­vaux for­cés. Gué­rie de sa bles­sure, libre enfin, Flora por­tera désor­mais le nom de Tris­tan. C’est après avoir réussi à faire impri­mer l’Union ouvrière que com­mença son véri­table apos­to­lat. Durant quelques mois elle fit son tour de France à tra­vers les grands centres indus­triels. Ayant contracté la fièvre typhoïde, Flora dut s’aliter à Bor­deaux, où elle s’éteignit le 14 novembre 1844. Sa fille Aline épousa le marin bre­ton Clo­vis Gau­guin, dont elle eut Paul Gau­guin, le peintre de génie.

I

Dans les pre­miers mois de 1843, on vit appa­raître dans cer­tains milieux ouvriers pari­siens une femme d’un charme et d’une beauté exo­tiques, à l’allure fière et indé­pen­dante, deman­dant à être enten­due pour expo­ser ce qu’elle appe­lait son Idée et se pré­ten­dant char­gée d’une mis­sion pro­vi­den­tielle. La sim­pli­cité géniale de son mes­sage contras­tait étran­ge­ment avec sa pré­ten­tieuse atti­tude d’apôtre. Elle décla­rait péremp­toi­re­ment ne rien devoir aux doc­tri­naires glo­rieux ou obs­curs de son temps, et notam­ment n’être ni saint-simonienne, ni fou­rié­riste, ni owe­nienne. Par contre, elle témoi­gnait une cer­taine sym­pa­thie aux écri­vains ouvriers, à Agri­col Per­di­guier, à Gos­set, à Moreau et à Adolphe Boyer, connus pour avoir, par leurs écrits et leur acti­vité de pro­pa­gande, tenté de réa­li­ser une réforme radi­cale du com­pa­gnon­nage en en extir­pant l’esprit sectaire.

Flora Tris­tan n’était alors pas une incon­nue dans le monde lit­té­raire et artis­tique, qui avait accueilli assez sym­pa­thi­que­ment son récit auto­bio­gra­phique, les Péré­gri­na­tions d’une Paria (1838), son roman à thèse sociale Méphis (1838), et sur­tout ses Pro­me­nades dans Londres (1840). Par ce der­nier livre, elle s’était signa­lée à l’attention de la presse ouvrière, notam­ment à la Ruche popu­laire. L’édition popu­laire des Pro­me­nades dans Londres (1842) por­tait cette dédi­cace aux classes ouvrières : « Tra­vailleurs, c’est à vous tous et toutes que je dédie mon livre ; c’est pour vous ins­truire sur votre posi­tion que je l’ai écrit : donc, il vous appar­tient. »

Avec une incroyable téna­cité, met­tant au ser­vice de sa mis­sion une rare éner­gie de carac­tère, Flora acca­blait ses contra­dic­teurs d’ardentes exhor­ta­tions et ne leur ména­geait pas cri­tiques et reproches. Son Idée, elle l’avait expo­sée dans un manus­crit qu’elle refusa de com­mu­ni­quer à un comité d’ouvriers qui s’était pro­posé de l’examiner de près. C’est seule­ment devant les repré­sen­tants de la classe ouvrière tout entière qu’elle accep­te­rait de dis­cu­ter non pas le fond de l’Idée, mais les moyens de sa réalisation.

Ne pou­vant trou­ver d’éditeur, Flora se mit à qué­man­der des sous­crip­tions pour faire impri­mer son manus­crit. Sur la liste de sous­crip­teurs figurent, dans un voi­si­nage sur­pre­nant, les noms de Béran­ger, Consi­de­rant, George Sand, Eugène Sue, Agri­col Per­di­guier, Vin­çard, Paul de Kock, Mar­ce­line Desbordes-Valmore, Louis Blanc et d’autres. Cabet et Enfan­tin avaient refusé leur secours.

C’est le 1er juin 1843 que parut l’opuscule qui divul­gua avec une clarté et une conci­sion admi­rables l’Idée de Flora Tris­tan, à qui Jules-L. Puech confère avec juste rai­son le titre d’ancêtre du mou­ve­ment fémi­niste et du socia­lisme ouvrier.

Le petit livre reçut un accueil enthou­siaste dans tous les milieux de l’élite ouvrière. Il fut demandé, ainsi que son auteur, dans toutes les grandes villes de France. Bien­tôt deux nou­velles éditions en furent publiées, pour­vues d’amples pré­faces, grâce aux sous­crip­tions spon­ta­nées des ouvriers eux-mêmes. La pré­face à la deuxième édition fait l’éloge de cet éveil de la conscience ouvrière oubliant l’esprit de cote­rie et répon­dant d’un seul élan à l’appel d’une pro­lé­taire qui ne deman­dait rien pour elle-même, mais exi­geait au contraire que sa per­sonne fût oubliée au pro­fit de son Idée.

Un pros­pec­tus dis­tri­bué en des mil­liers d’exemplaires résume en neuf points le contenu de l’Union ouvrière :

« 1. Consti­tuer la classe ouvrière au moyen d’une Union com­pacte, solide et indissoluble.

2. Faire repré­sen­ter la classe ouvrière devant la nation par un défen­seur choisi par l’Union ouvrière et sala­rié par elle, afin qu’il soit bien constaté que cette classe a son droit d’être, et que les autres classes l’acceptent.

3. Récla­mer, au nom du droit, contre les empiè­te­ments et les privilèges.

4. Faire recon­naître la légi­ti­mité de la pro­priété des bras. (en France, 25 mil­lions de pro­lé­taires n’ont pour toute pro­priété que leurs bras.)

5. Faire recon­naître la légi­ti­mité du droit au tra­vail pour tous et pour toutes.

6. Exa­mi­ner la pos­si­bi­lité d’organiser le tra­vail dans l’état social actuel.

7. Ele­ver dans chaque dépar­te­ment des Palais de l’Union ouvrière où l’on ins­truira les enfants de la classe ouvrière intel­lec­tuel­le­ment et pro­fes­sion­nel­le­ment, et où seront admis les ouvriers et ouvrières bles­sés en tra­vaillant et ceux qui sont infirmes et vieux.

8. Recon­naître l’urgente néces­sité de don­ner aux femmes du peuple une éduca­tion morale, intel­lec­tuelle et pro­fes­sion­nelle, afin qu’elles deviennent les agents mora­li­sa­teurs des hommes du peuple.

9. Recon­naître, en prin­cipe, l’égalité en droit de l’homme et de la femme comme étant l’unique moyen de consti­tuer l’Unité humaine. »

Parmi les cen­taines de lettres que Flora rece­vait au cours de son bref apos­to­lat, celle d’un avo­cat mérite d’être men­tion­née, car l’appréciation qu’elle donne de l’opuscule de la Paria cor­ro­bore par­fai­te­ment le juge­ment que Marx va por­ter, quelques mois plus tard, sur le socia­lisme français :

« Votre livre a une valeur pra­tique immense. Ce n’est pas une pure expres­sion de théo­ries et de doc­trines cent fois ensei­gnées en vain, — c’est un acte… On a assez dis­cuté, il faut agir aujourd’hui, sous peine de res­ter à la même place ou même de rétro­gra­der. La spé­cu­la­tion pure n’a jamais accom­pli un pro­grès écla­tant, une révo­lu­tion en ce monde. L’action seule a cette puis­sance. »

Le cadre de cet essai volon­tai­re­ment limité et des­tiné sur­tout à répa­rer le tort d’un oubli que les cir­cons­tances actuelles expliquent peut-être sans le jus­ti­fier, ne per­met pas d’analyser plus lon­gue­ment le méca­nisme du plan d’affranchissement social conçu par Flora Tris­tan à l’intention du pro­lé­ta­riat uni­ver­sel. Signa­lons tou­te­fois que l’importance et la por­tée de son mes­sage furent recon­nues dès 1850 par l’allemand Lorenz von Stein, auteur d’une His­toire du Socia­lisme et du Com­mu­nisme en France bien connue de Marx. Voici le juge­ment que von Stein porta sur Flora Tristan :

« C’est, peut-être, chez elle que se mani­feste avec plus de force que chez les autres réfor­ma­teurs, la conscience que la classe ouvrière est un tout, et qu’elle doit se faire connaître comme un tout, agir soli­dai­re­ment, et avec une volonté et des forces com­munes, selon un but com­mun, si elle veut sor­tir de sa condi­tion. »

En un mot, le sens du mes­sage de Flora Tris­tan, c’est l’auto-émancipation du pro­lé­ta­riat.

II

Lorsque Marx, ayant pris le che­min de l’exil, vint s’installer fin octobre 1843 à Paris, il n’était pas encore acquis au com­mu­nisme ou du moins à ce qu’on appe­lait alors ainsi. Vou­lant réfu­ter Hegel avec ses propres armes, il rêvait encore d’un Etat « par­fait » et « vrai » qu’il oppo­sait à la cari­ca­ture spé­cu­la­tive de l’Etat bureau­cra­tique du phi­lo­sophe prus­sien. Les deux articles sur la Ques­tion juive parus dans les Annales franco-allemandes en février 1844, ont cer­tai­ne­ment été écrits encore en Alle­magne, juste avant le départ de Marx pour la France, tan­dis que l’essai sur la Phi­lo­so­phie du Droit de Hegel, égale­ment paru dans les Annales, témoigne chez Marx d’un pro­fond chan­ge­ment doc­tri­nal : il venait de décou­vrir le pro­lé­ta­riat. Cette décou­verte sera désor­mais dans l’esprit de Marx insé­pa­rable d’une autre convic­tion qu’il n’abandonnera plus jamais et qui res­tera le thème essen­tiel, bien que pas tou­jours expli­cite, de son œuvre : l’émancipation du pro­lé­ta­riat ne peut se réa­li­ser que sous la forme de l’auto-émancipation.

L’apparition et l’activité de Flora Tris­tan, quelques mois avant l’arrivée de Marx à Paris, et pen­dant le séjour de ce der­nier dans la capi­tale fran­çaise, furent-elles pour quelque chose dans cette décou­verte de Marx et dans la convic­tion qu’il en a tirée ?

Les quelques allu­sions à l’œuvre de Flora Tris­tan dans la Sainte Famille, où son nom est cité deux fois, ne per­met­traient pas, à elles seules, de don­ner une réponse satis­fai­sante à cette ques­tion. Pour y répondre d’une façon caté­go­rique, il est néces­saire de don­ner du silence quasi-total que Marx et Engels ont observé à l’égard de la Paria, une inter­pré­ta­tion qui découle impli­ci­te­ment de leur appré­cia­tion des doc­tri­naires et uto­pistes d’une part, et du mou­ve­ment réel de la classe ouvrière d’autre part.

Avant de ten­ter cette inter­pré­ta­tion, essayons de répondre à une ques­tion beau­coup plus simple et qui ne manque pas d’intérêt : Marx a-t-il ren­con­tré Flora Tristan ?

On est d’autant plus en droit de sou­le­ver cette ques­tion qu’on sait que trois hommes de l’entourage immé­diat de Marx et qui étaient alors ses intimes, Arnold Ruge, coédi­teur avec Marx des Annales franco-allemandes, Moses Hess et Ger­man Mäu­rer, col­la­bo­ra­teurs à ces Annales, ont assisté à des réunions que Flora Tris­tan orga­ni­sait chez elle, rue du Bac2. Ruge en a laissé plu­sieurs rela­tions dans ses lettres et dans ses mémoires.

On peut juger de l’impression que la Paria a faite sur Ruge d’après une lettre que ce der­nier, se trou­vant fin 1843 en Alle­magne, écri­vit à Marx ins­tallé depuis peu à Paris : « Je pense que vous avez écrit à Prou­dhon », y est-il dit dans un post-scriptum. « Autre­ment nous devrons nous pas­ser des Fran­çais, en fin de compte. Ou nous devrions aler­ter les femmes, la (George) Sand et la Tris­tan. Elles sont plus radi­cales que Louis Blanc et Lamar­tine. »

Pour ce qui est de Prou­dhon, il est cer­tain que Marx a suivi le conseil de Ruge. Nous savons en effet, grâce au propre témoi­gnage de Marx, que pen­dant son séjour à Paris il entra en rela­tions per­son­nelles avec Prou­dhon et que dans de longues dis­cus­sions, qui duraient par­fois toute la nuit, il lui « injec­tait » la phi­lo­so­phie de Hegel.

Il est presque aussi cer­tain qu’en ce qui concerne Flora Tris­tan – et George Sand – Marx ne s’est pas conformé au désir de son col­la­bo­ra­teur. Non pas que l’Idée de la Paria lui eût paru peu ori­gi­nale ni qu’il l’eût esti­mée utopique.

Bien au contraire : quelque para­doxal que cela pût paraître, c’est parce que l’originalité et le réa­lisme de l’Idée ne lui échap­paient aucu­ne­ment que Marx s’est bien gardé, soit de recher­cher le contact per­son­nel avec Flora Tris­tan, soit de lui consa­crer, dans son œuvre, une place ou une atten­tion par­ti­cu­lière. Il s’est sim­ple­ment borné, avec Engels, à défendre l’Union ouvrière contre les attaques mal­veillantes des idéo­logues post-hégéliens qui repro­chaient à la Paria son « dog­ma­tisme fémi­nin » et lui fai­saient un grief d’avoir pris ses for­mules « dans les caté­go­ries de ce qui existe ».

Or, quoique si brève et en appa­rence si insi­gni­fiante, cette unique allu­sion à l’Idée de Flora Tris­tan nous livre la clef pour com­prendre le silence, par ailleurs si énig­ma­tique, que Marx et Engels ont gardé au sujet de la Paria, s’abstenant même de la men­tion­ner dans le cha­pitre du Mani­feste com­mu­niste trai­tant de la lit­té­ra­ture socia­liste et communiste.

Nous avons vu que Flora, en s’adressant aux ouvriers, se croyait inves­tie d’un pou­voir sur­na­tu­rel. Ses lettres et sur­tout son jour­nal intime, inédit3, en font foi. Il n’est pas dou­teux que sa conduite a été mar­quée par le mys­ti­cisme des saints-simoniens qui prê­chaient la venue de la Femme-messie. Quoi qu’il en soit, le fait est là : tout en menant pas­sion­né­ment sa pro­pa­gande en faveur de son Idée, Flora rat­ta­chait l’auto-émancipation du pro­lé­ta­riat à la volonté d’une force trans­cen­dante – qu’elle appe­lait « Dieux » –, volonté qu’elle se croyait appe­lée à mettre en exécution.

Or Marx, en s’exilant d’Allemagne, avait fui non seule­ment le des­po­tisme prus­sien, mais aussi la ter­reur des idées pures que les jeunes-hégéliens y fai­saient sévir. La Sainte Famille et l’Idéo­lo­gie alle­mande sont l’expression de la haine que Marx et Engels avaient contrac­tée contre les spé­cu­la­tions arbi­traires et vani­teuses des épigones de Hegel. Ils y virent un genre de super­sti­tion théo­lo­gique, dans laquelle l’Esprit absolu de Hegel avait pris la place du Dieu per­son­nel de l’Eglise.

Il est vrai que l’Idée de Flora Tris­tan n’avait rien de com­mun avec l’idéalisme creux des pseudo-philosophes alle­mands qui reje­taient les « for­mules » de la Paria à cause de leur ori­gine pure­ment empi­rique. Ce dont les Bruno Bauer et consorts vou­laient faire un grief à cette femme, à savoir d’avoir trouvé son Idée « dans les caté­go­ries de ce qui existe », Marx devait le consi­dé­rer comme l’immense mérite de Flora Tris­tan : l’idée de l’auto-émancipation du pro­lé­ta­riat était, pour ainsi dire, dans l’air, puisque le « mou­ve­ment his­to­rique auto­nome » – comme dira bien­tôt le Mani­feste com­mu­niste – de la classe ouvrière se des­si­nait net­te­ment dans les événe­ments en France et en Angle­terre, depuis 1830. Marx n’avait aucune confiance dans les idées iso­lées de la réa­lité sociale, sépa­rées des inté­rêts réels d’une classe de la société. Le volu­mi­neux ouvrage, la Sainte Famille, est un pam­phlet véhé­ment dirigé contre les ido­lâtres de l’esprit, et une apo­lo­gie ardente de la masse popu­laire et de ses mou­ve­ments révo­lu­tion­naires. « Des idées, y est-il dit, ne peuvent jamais mener au-delà d’un ancien ordre du monde, elles peuvent seule­ment mener au-delà des idées de l’ancien ordre du monde. Des idées ne peuvent abso­lu­ment rien réa­li­ser. Pour réa­li­ser les idées, il faut les hommes qui mettent en jeu une force pra­tique. » Et ailleurs : « La masse pres­crit à l’histoire sa tâche et son occu­pa­tion. »4

Flora Tris­tan ne l’entendait pas ainsi, quant à son Idée. Sans contes­ter les leçons de ses voyages en Angle­terre, elle n’aurait pour­tant nul­le­ment admis que son mes­sage lui eût été sug­géré par « ce qui exis­tait » alors dans les pays où se déve­lop­pait un pro­lé­ta­riat indus­triel. Elle tenait pas­sion­né­ment à son ins­pi­ra­tion divine.

De son côté, Marx recon­nut le for­mi­dable dyna­misme de la « for­mule » tris­ta­nienne. Mais il en com­prit égale­ment l’origine pure­ment pro­fane. L’appel à l’union uni­ver­selle du pro­lé­ta­riat allait ainsi deve­nir, grâce au génie de Marx, un pos­tu­lat éthique dépouillé de tout arti­fice super­sti­tieux et basé entiè­re­ment sur la com­pré­hen­sion ration­nelle des inté­rêts de la classe ouvrière, inté­rêts qui, selon lui, coïn­cident avec le salut de l’humanité tout entière.

Abs­trac­tion faite de l’aspect mys­tique de l’attitude de Flora, ses ouvrages témoignent d’une intel­li­gence pra­tique et d’un bon sens par­faits. Ses Pro­me­nades dans Londres, parues sept ans avant la Situa­tion de la Classe ouvrière en Angle­terre de F. Engels, contiennent une vision pré­cise des luttes de classes dont les villes indus­trielles bri­tan­niques offraient alors le spectacle.

Cepen­dant, Marx ne pou­vait pas faire abs­trac­tion du mys­ti­cisme dont Flora Tris­tan enve­lop­pait son mes­sage si pure­ment humain, si plei­ne­ment réa­liste. Celui-ci devait être, aux yeux du fon­da­teur du socia­lisme scien­ti­fique, le résul­tat d’une connais­sance objec­tive de la réa­lité sociale, d’une com­pré­hen­sion rai­son­née de la marche de l’histoire, d’une ana­lyse théo­rique des condi­tions de pro­duc­tion à tra­vers les civi­li­sa­tions. En d’autres termes, l’idée d’auto-émancipation du pro­lé­ta­riat cor­res­pon­dait, selon Marx, à une néces­sité intrin­sèque de l’évolution his­to­rique et nul­le­ment au décret mys­té­rieux d’une force sur­hu­maine. Faire le silence autour de l’Idée, par ailleurs si incon­tes­ta­ble­ment ori­gi­nale, de Flora Tris­tan, signi­fiait pour Marx : épar­gner au pos­tu­lat essen­tiel de son propre ensei­gne­ment le sort réservé aux doc­trines uto­piques et aux escha­to­lo­gies religieuses.

Presque au même moment où Flora com­mença son tour de France pour prê­cher devant les masses ouvrières l’évangile de l’auto-affranchissement, Marx exprima, dans les Annales franco-allemandes, le prin­cipe de son propre mes­sage révo­lu­tion­naire : « L’avantage de la nou­velle ten­dance, c’est jus­te­ment que nous ne vou­lons pas anti­ci­per le monde dog­ma­ti­que­ment, mais décou­vrir le monde nou­veau en com­men­çant par la cri­tique du monde ancien. » Et plus loin : « Nous ne nous pré­sen­tons pas au monde en doc­tri­naires armés d’un nou­veau prin­cipe : voici la vérité, agenouille-toi ! Nous déve­lop­pons pour le monde des prin­cipes nou­veaux que nous tirons des prin­cipes mêmes du monde. Nous ne lui disons pas : renonce à tes luttes, ce sont des enfan­tillages ; c’est à nous de te faire entendre la vraie devise du com­bat. Tout ce que nous fai­sons, c’est mon­trer au monde pour­quoi il lutte en réa­lité, et la conscience est une chose qu’il doit faire sienne, même contre son gré. »5

Vers la même époque, Flora n’inscrivit-elle pas dans son jour­nal les phrases sui­vantes : « Le peuple juif était mort dans l’abaissement, et Jésus l’a relevé ; le peuple chré­tien est mort aujourd’hui dans l’abaissement et Flora Tris­tan, la pre­mière femme forte, le relè­vera. Oh oui ! Je sens en moi un monde nou­veau et je don­ne­rai ce nou­veau monde à l’ancien monde qui croule et périt. »

Fai­sant sien le mes­sage de la Paria, Marx le pur­geait de tout résidu mys­tique en le fai­sant décou­ler de ce qu’il appe­lait l’action his­to­rique propre du pro­lé­ta­riat, et en démon­trant que « l’existence d’idées révo­lu­tion­naires à une époque déter­mi­née sup­pose l’existence préa­lable d’une classe révo­lu­tion­naire » (Idéo­lo­gie alle­mande)6.

Tout en recon­nais­sant que le phé­no­mène des luttes de classes à tra­vers l’histoire avait été constaté avant lui – par un R. Peel ou par un Gui­zot, par exemple –, Marx s’est efforcé de don­ner à cette consta­ta­tion pure­ment empi­rique une signi­fi­ca­tion qui ne découle point auto­ma­ti­que­ment de l’observation de la réa­lité his­to­rique et sociale. Si, dans le passé, les luttes de classes se sont dérou­lées d’une manière spon­ta­née et pour ainsi dire ins­tinc­tive, la lutte de classes moderne entre le pro­lé­ta­riat et la bour­geoi­sie, pour abou­tir, doit être menée avec une pleine conscience du carac­tère par­ti­cu­lier des anta­go­nismes sociaux et de l’objectif his­to­rique qui est la créa­tion d’une société sans classes. C’est pour­quoi le Mani­feste com­mu­niste parle de consti­tu­tion des pro­lé­taires en classe et en parti dis­tinct, ter­mi­no­lo­gie qui per­met d’affirmer qu’il s’agit là d’un pos­tu­lat éthique.

Or, c’est Flora Tris­tan qui, la pre­mière, a énoncé ce pos­tu­lat, dans les termes mêmes employés ulté­rieu­re­ment par Marx. C’est elle qui, la pre­mière, a insisté sur la néces­sité de « consti­tuer la classe ouvrière » et de fon­der une orga­ni­sa­tion de classe qui tient à la fois du syn­di­cat et du parti poli­tique, syn­thèse dont Marx n’a jamais cessé de sou­hai­ter la réa­li­sa­tion, allant même jusqu’à subor­don­ner l’activité du parti – acti­vité qu’il vou­lait essen­tiel­le­ment éduca­tive – à l’action auto­nome des syn­di­cats – action qu’il vou­lait consciente du but his­to­rique. Et c’est, enfin, Flora Tris­tan qui, la pre­mière, a donné à son appel à l’union des tra­vailleurs une por­tée uni­ver­selle, en admet­tant dans l’Union ouvrière tous les pro­lé­taires, sans dis­tinc­tion de natio­na­lité ni de sexe.

Cette géniale anti­ci­pa­tion de ce qui sera, pen­dant les cent ans à venir et avec des for­tunes diverses, la tech­nique révo­lu­tion­naire du mou­ve­ment ouvrier, Marx l’incorpora sans chan­ge­ment à sa propre vision téléo­lo­gique – donc nul­le­ment fata­liste – de l’évolution humaine et sociale. En pro­cla­mant que l’auto-émancipation de la classe ouvrière implique néces­sai­re­ment l’avènement du règne de la liberté pour l’humanité tout entière, Marx assi­gnait au pro­lé­ta­riat la mis­sion éminem­ment éthique de rem­pla­cer « l’ancienne société bour­geoise avec ses classes et ses anta­go­nismes de classes, par une asso­cia­tion, où le libre déve­lop­pe­ment de cha­cun est la condi­tion du libre déve­lop­pe­ment de tous ».

Maxi­mi­lien Rubel, 1946.

1 Nous avons pré­cé­dem­ment publié : Maxi­mi­lien Rubel, « Le concept de démo­cra­tie chez Marx » (Cri­tique Sociale n° 13, décembre 2010 – notre pré­sen­ta­tion de Rubel dans ce numéro a depuis été reprise par le site marxists.org) ; « Entre­tien avec Maxi­mi­lien Rubel (1979) » (Cri­tique Sociale n° 14, février 2011) ; et « Marx et les nou­veaux pha­go­cytes, de Maxi­mi­lien Rubel » (Cri­tique Sociale n° 20, mars 2012).

2 Cette rue est située dans le 7e arron­dis­se­ment de Paris, de même que la rue Vaneau où Marx vivait pen­dant son exil pari­sien [nde].

3 Qui a depuis été publié, en 1973 puis en 1980 [nde].

4 Voir Karl Marx, Œuvres tome III, édité par M. Rubel, La Pléiade, 1982, p. 557–558 et 510 [nde].

5 Voir Karl Marx, Œuvres tome III, p. 343 et 345 [nde].

6 Karl Marx, Œuvres tome III, p. 1082 [nde].

Les guerres sont des phénomènes barbares” (Rosa Luxemburg)

En février 1914, Rosa Luxem­burg fut tra­duite devant le tri­bu­nal de Franc­fort sous l’inculpation « d’excitation de mili­taires à la déso­béis­sance »1. Elle y pro­nonça le dis­cours que l’on va lire. Le tri­bu­nal la condamna à un an de pri­son2.

« Dans le réqui­si­toire pro­noncé aujourd’hui par M. le pro­cu­reur comme dans l’acte d’accusation, ce qui joue le rôle prin­ci­pal, ce n’est pas tant les décla­ra­tions qui me sont repro­chées que la façon dont on les inter­prète et le sens qu’on leur attri­bue. A plu­sieurs reprises et avec la plus grande insis­tance, M. le pro­cu­reur a sou­li­gné quelles étaient selon lui mes inten­tions véri­tables au moment où je fai­sais les décla­ra­tions en ques­tion. Eh bien, pour ce qui est de ce côté psy­cho­lo­gique de mon dis­cours, pour ce qui est de ma conscience même, per­sonne n’est mieux à même que moi d’apporter tous les ren­sei­gne­ments utiles.

Et je veux vous le dire tout de suite : je suis tout à fait dis­po­sée à don­ner à M. le pro­cu­reur tous les ren­sei­gne­ments qu’il désire, ainsi qu’à vous, Mes­sieurs les jurés. Pour en venir tout de suite à la chose prin­ci­pale, je tiens à décla­rer que ce que M. le pro­cu­reur, s’appuyant sur les dépo­si­tions de ses témoins à charge, a pré­senté comme étant mes idées, mes inten­tions et mes sen­ti­ments, n’est qu’une cari­ca­ture tout à fait plate, tant de mes dis­cours que des idées de la social-démocratie3. En écou­tant tout à l’heure le pro­cu­reur, je ne pou­vais m’empêcher de rire inté­rieu­re­ment et de pen­ser : voici de nou­veau un exemple clas­sique qui montre à quel point la culture pure­ment for­melle est insuf­fi­sante pour com­prendre les idées social-démocrates dans toute leur com­plexité, leur finesse scien­ti­fique et leur pro­fon­deur his­to­rique, lorsque les inté­rêts de la classe à laquelle on appar­tient s’y opposent. Si vous aviez inter­rogé, Mes­sieurs les juges, l’ouvrier le plus simple, le plus inculte, parmi les mil­liers de ceux qui ont assisté à mes réunions, il vous aurait donné une tout autre idée de mes décla­ra­tions. Oui, les hommes et les femmes les plus simples du peuple tra­vailleur sont capables de s’assimiler nos idées, les­quelles, dans le cer­veau d’un pro­cu­reur prus­sien, prennent un aspect tout à fait cari­ca­tu­ral, comme reflé­tées par un miroir défor­ma­teur. C’est ce que je vais prou­ver main­te­nant à l’aide de quelques exemples.

M. le pro­cu­reur a répété à dif­fé­rentes reprises qu’avant de faire la décla­ra­tion incri­mi­née, qui consti­tuait, paraît-il, le point culmi­nant de mon dis­cours, je me suis livrée à des « exci­ta­tions inouïes ». A cela, je réponds : M. le pro­cu­reur, nous, social-démocrates, nous ne nous livrons à aucune espèce d’excitation ! Que signi­fie, en effet, se livrer à des exci­ta­tions ? Ai-je dis à ceux qui m’écoutaient : si vous allez faire la guerre à l’étranger, en Chine par exemple, frap­pez de telle sorte qu’aucun Chi­nois n’osera plus, un siècle après, regar­der un Alle­mand de tra­vers4 ? Si j’avais dit cela, alors cer­tai­ne­ment c’eût été une exci­ta­tion de ma part. Où me suis-je effor­cée d’inculquer aux masses les pré­ju­gés natio­naux, de leur insuf­fler le chau­vi­nisme, le mépris et la haine des autres races et des autres peuples ? Cela, assu­ré­ment, c’eût été une exci­ta­tion de ma part.

Mais ce n’est pas ainsi que j’ai parlé et que parle un social-démocrate conscient. Ce que j’ai fait dans ces réunions à Franc­fort, et que nous autres social-démocrates fai­sons tou­jours par la parole et par l’écrit, ç’a été uni­que­ment de déve­lop­per l’éducation des masses, de leur faire com­prendre leurs inté­rêts de classe et leurs tâches his­to­riques, de leur mon­trer les grandes lignes du déve­lop­pe­ment, les ten­dances des trans­for­ma­tions écono­miques, poli­tiques et sociales, qui se pour­suivent au sein de la société actuelle, et qui mènent avec une néces­sité de fer à ce résul­tat qu’à un cer­tain niveau du déve­lop­pe­ment l’ordre social exis­tant doit être ren­versé et rem­placé par une société socia­liste supé­rieure. C’est ainsi que nous menons notre agi­ta­tion, que, grâce à l’effet ano­blis­sant des pers­pec­tives his­to­riques sur le ter­rain des­quelles nous nous pla­çons, nous élevons peu à peu le niveau moral des masses. C’est de ces mêmes grands points de vue – parce que chez nous, social-démocrates, tout se subor­donne à une concep­tion du monde har­mo­nique, sys­té­ma­tique, appuyée sur une base scien­ti­fique solide – nous menons égale­ment notre agi­ta­tion contre la guerre et le mili­ta­risme. Et si M. le pro­cu­reur, avec ses mal­heu­reux témoins à charge, consi­dère tout cela comme un simple tra­vail d’excitation, le carac­tère sim­pliste de cette concep­tion est dû uni­que­ment à son inca­pa­cité totale de s’assimiler les idées social-démocrates.

Ensuite, M. le pro­cu­reur a fait allu­sion, à dif­fé­rentes reprises, à mes soi-disant exci­ta­tions au “meurtre des supé­rieurs”. Les allu­sions mas­quées, mais com­pré­hen­sibles pour cha­cun, à mes appels au meurtre des offi­ciers doivent révé­ler tout par­ti­cu­liè­re­ment la noir­ceur de mon âme et le carac­tère extrê­me­ment dan­ge­reux de mes inten­tions. Eh bien, je vous demande de croire, pour un ins­tant à l’exactitude des pro­pos qui me sont attri­bués. A la réflexion cepen­dant, vous serez obli­gés de vous dire qu’ici – dans l’effort louable de me peindre sous les cou­leurs les plus noires – le pro­cu­reur a fait com­plè­te­ment fausse route, car quand et contre quels “supé­rieurs” ai-je appelé au meurtre ? L’acte d’accusation même pré­tend que j’ai pré­co­nisé l’introduction du sys­tème des milices en Alle­magne, que j’ai déclaré que la chose essen­tielle dans ce sys­tème était l’obligation de lais­ser aux hommes – comme cela se fait en Suisse – leur fusil à la maison.

Et c’est à cela – remarquez-le bien : à cela – que j’aurai lié l’indication que le fusil pour­rait très bien par­tir dans une direc­tion tout autre que ne le sou­haitent les diri­geants. C’est donc clair : M. le pro­cu­reur m’accuse d’avoir excité au meurtre, non contre les supé­rieurs du sys­tème mili­taire alle­mand actuel, mais… contre ceux des futures armées de milices alle­mandes ! On nous reproche vio­lem­ment notre pro­pa­gande en faveur du sys­tème des milices et l’acte d’accusation me l’impute même à crime.

Et en même temps le pro­cu­reur se sent tenu de pro­té­ger la vie, mena­cée par moi, des offi­ciers de ce sys­tème de milices qu’il com­bat. Un pas de plus, et M. le pro­cu­reur, dans l’ardeur de la lutte, m’accusera d’avoir excité à des atten­tats contre le pré­sident de la future répu­blique allemande.

Mais qu’ai-je dit en réa­lité à pro­pos du “meurtre des supé­rieurs” ? Quelque chose de tout à fait autre ! J’avais mon­tré dans mon dis­cours que les pro­ta­go­nistes offi­ciels défendent le mili­ta­risme actuel en s’appuyant sur la soi-disant néces­sité de la défense natio­nale. Si ce souci de la défense natio­nale, disais-je, était vrai­ment sin­cère, les classes diri­geantes ne devraient rien avoir de plus pressé que de réa­li­ser la vieille reven­di­ca­tion du pro­gramme social-démocrate, concer­nant l’introduction du sys­tème des milices. Car, seul ce sys­tème per­met d’assurer vrai­ment la défense du pays, étant donné que seul le peuple libre, qui marche, de sa propre ini­tia­tive, à la bataille contre l’ennemi, consti­tue un rem­part sûr et suf­fi­sant pour la liberté et l’indépendance de la patrie. Ce n’est qu’alors qu’on pour­rait dire : Chère patrie, tu peux être tran­quille ! Pour­quoi donc, demandais-je, nos patriotes offi­ciels ne veulent-ils pas entendre par­ler de ce seul sys­tème vrai­ment effi­cace ? Pour cette rai­son bien simple qu’en réa­lité, il ne s’agit pas pour eux de défendre la patrie, mais de faire des guerres de conquêtes impé­ria­listes, pour les­quelles, en effet, les armées de milice ne valent rien. Et ensuite, si les classes diri­geantes ont peur de lais­ser les armes entre les mains des tra­vailleurs, c’est qu’elles craignent qu’elles ne partent dans une direc­tion tout autre qu’elles ne le désirent.

Ainsi, ce que j’avais déclaré comme étant l’effet de la peur qu’éprouvent les classes domi­nantes, est inter­prété par le pro­cu­reur, se basant sur les dépo­si­tions de ses témoins, comme un appel au meurtre auquel je me serai livré. Vous avez de nou­veau ici une preuve qui montre quelle confu­sion crée dans son cer­veau son inca­pa­cité abso­lue de suivre les idées de la social-démocratie.

Tout aussi fausse est l’affirmation, selon laquelle j’aurais recom­mandé l’exemple de l’armée colo­niale hol­lan­daise, où chaque sol­dat a le droit d’abattre le supé­rieur qui le mal­traite. En réa­lité, j’ai parlé, à pro­pos du mili­ta­risme et des mau­vais trai­te­ments qu’on fait subir aux sol­dats, de notre chef inou­bliable, Bebel5, et mon­tré que l’un des prin­ci­paux cha­pitres de son acti­vité a été sa lutte au Reichs­tag contre les bri­mades infli­gées aux sol­dats, à pro­pos de quoi je citais comme exemple, d’après le compte-rendu sté­no­gra­phique des séances du Reichs­tag – et ce der­nier n’est pas, que je sache, inter­dit par la loi – plu­sieurs dis­cours de Bebel, entre autres, ses décla­ra­tions de 1893 au sujet de l’usage en ques­tion dans l’armée colo­niale hol­lan­daise. Vous voyez, Mes­sieurs, qu’ici aussi M. le pro­cu­reur s’est trompé, dans son zèle. Ce n’est pas contre moi, mais contre un autre, qu’il aurait dû dres­ser son accusation.

Mais j’en arrive au point prin­ci­pal de l’accusation. M. le pro­cu­reur tire son affir­ma­tion selon laquelle j’aurais dans la décla­ra­tion incri­mi­née, conseillé aux sol­dats, en cas de guerre, contrai­re­ment aux ordres, de ne pas tirer sur l’ennemi, d’une déduc­tion qui lui paraît d’une force démons­tra­tive abso­lu­ment convain­cante et d’une logique irré­fu­table. Il rai­sonne de la manière sui­vante : étant donné que j’ai fait de l’agitation contre le mili­ta­risme, étant donné que je vou­lais empê­cher la guerre, je ne pou­vais mani­fes­te­ment avoir en vue d’autre moyen plus effi­cace que de dire aux sol­dats : si l’on vous ordonne de tirer, ne tirez pas ! N’est-ce pas, Mes­sieurs les juges, quelle conclu­sion convain­cante, quelle logique irré­fu­table ! Et pour­tant je me per­mets de vous dire : cette logique et cette conclu­sion découlent de la concep­tion de M. le pro­cu­reur, non pas de la mienne, non pas de celle de la social-démocratie. Ici, je vous demande de bien vou­loir me prê­ter une atten­tion par­ti­cu­lière. La conclu­sion selon laquelle le seul moyen effi­cace d’empêcher la guerre est de s’adresser direc­te­ment aux sol­dats et de leur deman­der de ne pas tirer, cette conclu­sion n’est que l’autre aspect de cette concep­tion d’après laquelle, aussi long­temps que le sol­dat obéit aux ordres de ses supé­rieurs, tout ira à mer­veille dans l’Etat, d’après laquelle, pour m’exprimer briè­ve­ment, la base du pou­voir d’Etat et du mili­ta­risme est l’obéissance pas­sive du sol­dat. Cette concep­tion de M. le pro­cu­reur trouve égale­ment son com­plé­ment har­mo­nique, notam­ment, dans cette décla­ra­tion offi­cielle du chef suprême des armées, à l’occasion de la récep­tion du roi de Grèce, à Pots­dam, le 6 novembre de l’année der­nière, selon laquelle le suc­cès des armées grecques prouve que les prin­cipes défen­dus par notre état-major et nos troupes, appli­qués d’une façon juste, garan­tissent tou­jours la vic­toire”. L’état-major, avec ses “prin­cipes”, et le sol­dat, avec son obéis­sance pas­sive, telles sont les bases de la conduite de la guerre et la garan­tie de la vic­toire. Eh bien, nous, social-démocrates, nous pen­sons autre­ment. Nous pen­sons que ce n’est pas l’armée, les “ordres” d’en haut et “l’obéissance” aveugle d’en bas qui décident de l’issue heu­reuse des guerres, mais bien la grande masse du peuple tra­vailleur. Nous pen­sons que les guerres ne peuvent être menées qu’autant que la masse des tra­vailleurs, ou bien y par­ti­cipe avec enthou­siasme, parce qu’elle la consi­dère comme juste et néces­saire, ou tout au moins la sup­porte avec patience. Si par contre la grande majo­rité du peuple tra­vailleur arrive à la convic­tion – et éveiller cette convic­tion, cette conscience, est pré­ci­sé­ment la tâche que nous autres social-démocrates nous nous posons – si, dis-je, la majo­rité du peuple arrive à la convic­tion que les guerres sont des phé­no­mènes bar­bares, d’une immo­ra­lité pro­fonde, réac­tion­naires et contraires aux inté­rêts du peuple, alors elles devien­dront impos­sibles, même si le sol­dat obéit encore aux ordres de ses supé­rieurs. D’après la concep­tion du pro­cu­reur, c’est l’armée qui fait la guerre, d’après la nôtre, c’est le peuple tout entier. C’est lui qui décide si les guerres ont lieu ou non. C’est la masse des tra­vailleurs, hommes et femmes, vieux et jeunes, qui décide de l’existence du mili­ta­risme actuel, et non pas la petite par­tie de ce peuple, qui porte l’uniforme du roi.

Et j’ai, en même temps, en disant cela, une preuve clas­sique que c’est en effet ma concep­tion, la concep­tion de mon parti.

Je suis par hasard en mesure de répondre à la ques­tion posée par le pro­cu­reur de Franc­fort, à savoir à qui j’ai fait allu­sion lorsque j’ai déclaré : “nous ne ferons pas cela”, par un dis­cours pro­noncé par moi à Franc­fort. Le 17 avril 1910, j’ai parlé ici, au cirque Schu­mann, devant envi­ron 6.000 per­sonnes, sur la lutte élec­to­rale en Prusse – à cette époque, comme vous le savez, notre lutte avait atteint son point culmi­nant – et je trouve dans le rap­port sté­no­gra­phique de ce dis­cours, page 10, le pas­sage suivant :

« Chers audi­teurs. Dans la lutte élec­to­rale actuelle, comme dans toutes les ques­tions poli­tiques impor­tantes du pro­grès en Alle­magne, nous ne devons comp­ter que sur nous. Qui « nous » ? « Nous », ce sont les mil­lions de pro­lé­taires de Prusse et d’Allemagne. Oui, nous sommes plus qu’un simple chiffre, nous sommes les mil­lions de ceux grâce au tra­vail des­quels vit la société. Et il suf­fit que ce simple fait s’enracine dans la conscience des larges masses du pro­lé­ta­riat alle­mand pour que le moment vienne où on mon­trera en Prusse à la réac­tion domi­nante que le monde peut vivre sans jun­kers pomé­ra­niens et sans comtes catho­liques, sans conseillers secrets et même sans pro­cu­reurs, mais qu’il ne pour­rait pas vivre vingt-quatre heures si les ouvriers se croi­saient les bras. »

Vous voyez, j’explique ici net­te­ment où nous voyons le pivot de la vie poli­tique et du sort de la nation : dans la conscience, la volonté clai­re­ment for­mu­lée, dans la réso­lu­tion de la grande masse tra­vailleuse. Et c’est exac­te­ment de la même façon que nous consi­dé­rons la ques­tion du mili­ta­risme. Si la classe ouvrière en arrive à cette déci­sion de ne pas tolé­rer des guerres, alors les guerres devien­dront impossibles.

Dans aucune déci­sion de nos congrès, vous ne trou­ve­rez aucun appel aux sol­dats leur deman­dant de ne pas tirer. Et pour­quoi ? Parce que nous avons peur des consé­quences d’une telle agi­ta­tion, des para­graphes du code pénal ? Nous serions en vérité de bien tristes figures si nous négli­gions, par peur des consé­quences, quoi que ce soit de ce que nous consi­dé­rons comme utile et néces­saire. Non ! Si nous ne le fai­sons pas, c’est parce que nous nous disons : ceux qui portent “l’uniforme du roi” ne sont qu’une par­tie du peuple tra­vailleur, et si der­nier arrive à la com­pré­hen­sion néces­saire concer­nant le carac­tère néfaste et cri­mi­nel des guerres, alors les sol­dats aussi com­pren­dront d’eux-mêmes, sans aucun appel spé­cial de notre part, ce qu’ils auront à faire dans le cas donné.

Vous voyez, Mes­sieurs, que notre agi­ta­tion contre le mili­ta­risme n’est pas si pauvre et si sim­pliste que se l’imagine M. le pro­cu­reur. Nous avons tant de moyens d’action et si variés : éduca­tion de la jeu­nesse – et nous la pour­sui­vons avec zèle et un suc­cès constant, mal­gré toutes les dif­fi­cul­tés qu’on nous oppose – pro­pa­gande en faveur du sys­tème des milices, mee­tings de masse, démons­tra­tions de rues… Regar­dez du côté de l’Italie. Com­ment les ouvriers conscients y ont-ils répondu à l’aventure guer­rière en Tri­po­li­taine6 ? Au moyen d’une grève en masse de démons­tra­tion qui a été réa­li­sée d’une façon remar­quable. Et com­ment a réagi la social-démocratie alle­mande ? Le 12 novembre, la classe ouvrière de Ber­lin a adopté dans 12 réunions une réso­lu­tion féli­ci­tant les cama­rades ita­liens pour leur grève de masse.

Oui, la grève de masse ! dit le pro­cu­reur. C’est pré­ci­sé­ment ici qu’il croit m’avoir attra­pée de nou­veau à mon idée la plus dan­ge­reuse, la plus sub­ver­sive. Le pro­cu­reur a appuyé aujourd’hui tout par­ti­cu­liè­re­ment son accu­sa­tion sur le fait de mon agi­ta­tion en faveur de la grève de masse, à laquelle il liait les pers­pec­tives les plus effroyables d’une révo­lu­tion vio­lente, telles qu’elles ne peuvent exis­ter que dans l’imagination d’un pro­cu­reur prus­sien. M. le pro­cu­reur, si je pou­vais sup­po­ser chez vous la moindre capa­cité de com­prendre les idées de la social-démocratie, une noble concep­tion his­to­rique, je vous expli­que­rai ce que j’explique à mes audi­teurs dans chaque mee­ting popu­laire, à savoir que les grèves de masse, en tant que repré­sen­tant une cer­taine période du déve­lop­pe­ment des condi­tions actuelles, ne sont pas plus “faites” qu’on ne “fait” les révo­lu­tions. Les grèves de masse sont une étape de la lutte de classes, à laquelle mène, avec la force d’une néces­sité natu­relle, notre déve­lop­pe­ment actuel. Tout notre rôle, celui de la social-démocratie, en face d’elles, consiste à faire entrer dans la conscience de la classe ouvrière, la com­pré­hen­sion de cette ten­dance du déve­lop­pe­ment, afin que les ouvriers soient à la hau­teur de leurs tâches, en tant que masse popu­laire éduquée, dis­ci­pli­née, mûre, réso­lue et vigoureuse.

Ici aussi, vous voyez, lorsque le pro­cu­reur intro­duit dans l’accusation le spectre de la grève de masse, telle qu’il la com­prend, c’est pour ses idées, et non pas pour les miennes, qu’il veut me frapper.

J’en ter­mi­ne­rai ici. Je vou­drais encore faire une remarque. M. le pro­cu­reur a, dans son réqui­si­toire, accordé une grande atten­tion à ma modeste per­sonne. Il m’a pré­sen­tée comme un grand dan­ger pour la sécu­rité de l’ordre public, il n’a pas même craint de s’abaisser au niveau des feuilles bou­le­var­dières en m’appelant la « Rosa rouge ». Il a même été jusqu’à atta­quer mon hon­neur per­son­nel en expri­mant le soup­çon que je pren­drai la fuite au cas où la peine pro­po­sée par lui serait accep­tée par le tri­bu­nal. M. le pro­cu­reur, je dédaigne pour ma part de répondre à vos attaques. Mais je veux vous dire une seule chose : vous ne connais­sez pas la social-démocratie.

(Le Pré­sident, inter­rom­pant : « Nous ne pou­vons pas écou­ter ici de dis­cours politiques ! »)

Rien que pen­dant l’année 1913, un grand nombre de vos col­lègues ont tra­vaillé à la sueur de leur front à faire pro­non­cer contre les rédac­teurs de notre presse 60 mois de pri­son en tout. Avez-vous entendu dire qu’aucun des cou­pables ait pris la fuite par peur de la puni­tion ? Croyez-vous que ces condam­na­tions aient amené un seul social-démocrate à oscil­ler ou l’ont ébranlé dans l’accomplissement de son devoir ? Non, notre œuvre se moque de toutes les sub­ti­li­tés de vos para­graphes, elle croît et pros­père en dépit de tous les procureurs !

Encore un mot pour ter­mi­ner au sujet de cette attaque inqua­li­fiable, qui retombe tout entière sur son auteur. Le pro­cu­reur a dit tex­tuel­le­ment – je l’ai noté – qu’il deman­dait mon arres­ta­tion immé­diate, car “il serait incom­pré­hen­sible que l’accusée ne prenne pas la fuite”. Cela signi­fie, en d’autres termes : si moi, pro­cu­reur, j’avais à faire un an de pri­son, je pren­drais la fuite. M. le pro­cu­reur, je vous crois, vous pren­driez la fuite. Mais un social-démocrate ne prend pas la fuite. Il accepte la res­pon­sa­bi­lité de ses actes et se rit de vos punitions.

Et main­te­nant, condamnez-moi ! »

1 Le 26 sep­tembre 1913, lors d’un mee­ting socia­liste près de Franc­fort, Rosa Luxem­burg s’était excla­mée : « Si on attend de nous que nous bran­dis­sions les armes contre nos frères de France et d’ailleurs, alors nous nous écrions : Nous ne le ferons pas ! ». Ce dis­cours fut pro­noncé le 20 février 1914.

2 Pre­mière publi­ca­tion par la revue Spar­ta­cus (« pour la culture révo­lu­tion­naire et l’action de masse »), n° 5–6, 18 jan­vier 1935, p. 4–5. Tra­duit de l’allemand par Mar­cel Olli­vier. Nous avons égale­ment repu­blié ce texte en bro­chure : Les Guerres sont des phé­no­mènes bar­bares, dis­cours devant le tri­bu­nal de Franc­fort, février 1914, Cri­tique Sociale, 2013.

3 Le mot dési­gnait à l’époque le mou­ve­ment socia­liste qui disait baser son action sur la lutte de classe, pour abo­lir le mode de pro­duc­tion capitaliste.

4 Rosa Luxem­burg cite ici des pro­pos tenus en juillet 1900 par le Kai­ser Guillaume II à des troupes alle­mandes qui par­taient com­battre en Chine.

5 August Bebel (1840–1913) avait été mili­tant de l’Association Inter­na­tio­nale des Tra­vailleurs, puis fut pen­dant de nom­breuses années le prin­ci­pal lea­der socia­liste en Alle­magne. Il était mort quelques mois avant ce discours.

6 Région consti­tuant le nord de la Libye.

Lettre de Karl Liebknecht à la rédaction du Labour Leader, décembre 1914

« Chers cama­rades,

Je me réjouis, à une époque où les classes diri­geantes d’Allemagne et d’Angleterre attisent par tous les moyens une haine san­glante entre nos deux peuples, de pou­voir, en tant que socia­liste alle­mand, adres­ser à des socia­listes anglais quelques mots de fra­ter­nité. J’ai la dou­leur de devoir les écrire en un temps où l’Internationale socia­liste, notre cer­ti­tude rayon­nante d’autrefois, gît à terre avec tous nos espoirs, où de trop nom­breux « socia­listes » dans la plu­part des pays en guerre — y com­pris l’Allemagne — se sont laissé, juste au moment où le carac­tère néfaste du régime capi­ta­liste deve­nait plus mani­feste que jamais, doci­le­ment atte­ler aux chars de guerre de l’impérialisme dans la plus pirate des guerres de pira­te­rie. Mais je suis heu­reux et fier de vous adres­ser mon salut, pré­ci­sé­ment à vous, à l’ILP1, qui, dans le délire de la tue­rie géné­rale, avez sauvé, avec nos frères russes et serbes, l’honneur du socialisme.

La confu­sion règne dans les rangs du socia­lisme, et cer­tains en rejettent la res­pon­sa­bi­lité sur les prin­cipes socia­listes eux-mêmes. Mais ce ne sont pas ces prin­cipes qui ont failli, ce sont ceux qui les repré­sen­taient. Il n’y a rien à chan­ger à notre ensei­gne­ment, mais seule­ment à le rendre vivant, à le trans­for­mer en actes.

Paillettes trom­peuses sont les phrases sur la défense de la patrie et la libé­ra­tion des peuples, dont l’impérialisme orne ses ins­tru­ments de meurtre. Chaque parti socia­liste a son ennemi : l’ennemi du pro­lé­ta­riat inter­na­tio­nal, dans son propre pays ; c’est là qu’il doit le com­battre. La libé­ra­tion de chaque peuple doit être son œuvre propre.

Seul l’aveuglement peut exi­ger la conti­nua­tion du mas­sacre jusqu’à la défaite des « enne­mis ». La pros­pé­rité des peuples est indis­so­lu­ble­ment liée : la lutte de classe du pro­lé­ta­riat ne peut être menée que sur une base internationale.

Des pré­ten­dus sages, dont l’âme oppor­tu­niste ne se laisse que trop volon­tiers entraî­ner par les tour­billons des vents diplo­ma­tiques, les déchaî­ne­ments du chau­vi­nisme, déclarent que l’avenir du mou­ve­ment ouvrier ne peut plus désor­mais être inter­na­tio­nal. Mais la guerre mon­diale, qui a détruit l’ancienne Inter­na­tio­nale, est le meilleur plai­doyer en faveur de la nou­velle Inter­na­tio­nale, une Inter­na­tio­nale, certes ani­mée d’un autre esprit, d’une autre réso­lu­tion que celle dont les puis­sances capi­ta­listes se sont joué si faci­le­ment le 4 août 1914.

Ce n’est que dans la col­la­bo­ra­tion des masses labo­rieuses de tous les pays en faveur de la paix que réside dès main­te­nant, durant la guerre, le salut de l’humanité. Nulle part ces masses n’ont voulu la guerre, nulle part elles ne la veulent. Doivent-elles, ayant au cœur la haine de la guerre, conti­nuer à s’entredéchirer ? Aucun peuple ne doit com­men­cer à par­ler de paix, eh bien, qu’ils en parlent tous en même temps. Et celui qui le pre­mier en par­lera mon­trera de la force, non de la fai­blesse, et récol­tera gloire et gra­ti­tude. Chaque socia­liste doit agir aujourd’hui dans son pays en tant que com­bat­tant de classe et annon­cia­teur de la fra­ter­nité inter­na­tio­nale, dans la pleine confiance que chaque mot qu’il dira en faveur du socia­lisme, en faveur de la paix, chaque acte qu’il accom­plira dans ce sens, sus­ci­tera les mêmes paroles et les mêmes actes dans les autres pays, jusqu’à ce que la flamme de la volonté de paix brille, claire, sur l’Europe.

L’exemple, que vous et nos frères russes et serbes, avez donné au monde, sera imité là où la social-démocratie est encore prise dans le filet des classes diri­geantes. Et je suis cer­tain que la masse des ouvriers anglais se ral­liera aux vaillantes troupes de l’ILP. Dès aujourd’hui, les sen­ti­ments de la classe ouvrière alle­mande aussi sont beau­coup plus proches qu’on ne le croit géné­ra­le­ment d’une telle atti­tude. Elle mani­fes­tera sa volonté avec de plus en plus de fougue à mesure qu’elle per­ce­vra l’écho de son cri de paix dans les autres pays. Ainsi fera son che­min, dans le pro­lé­ta­riat de tous les pays en guerre, la réso­lu­tion d’imposer, au moyen d’une action inter­na­tio­nale, une paix dans le sens du socia­lisme, une paix qui ne soit pas fon­dée sur la haine, mais sur la fra­ter­nité, non sur la vio­lence, mais sur la liberté, et qui porte en soi la cer­ti­tude de durer.

Ainsi l’Internationale, en lut­tant et en répa­rant d’anciennes fautes, ressuscitera-t-elle pen­dant la guerre mon­diale. Ainsi devra-t-elle res­sus­ci­ter, mais en tant qu’Internationale nou­velle, accrue non seule­ment en force exté­rieure, mais en force révo­lu­tion­naire inté­rieure, en clarté, en dis­po­si­tion à sur­mon­ter tous les dan­gers de l’absolutisme, de la diplo­ma­tie secrète et des com­plots capi­ta­listes contre la paix.

Pro­lé­taires de tous les pays, unissez-vous ! Guerre à la guerre !

Salu­ta­tions socialistes.

Karl Liebk­necht, Ber­lin, décembre 1914. »2

1 L’Inde­pendent Labour Party (Parti tra­vailliste indé­pen­dant), était un des par­tis bri­tan­niques membres de l’Internationale socia­liste. Opposé à la guerre, l’ILP publiait le jour­nal socia­liste Labour Lea­der où fut publié ce texte.

2 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, p. 134–135.

Victor Griffuelhes et l’action syndicaliste

Vic­tor Grif­fuelhes (1874–1922) est une figure majeure du syn­di­ca­lisme du début du XXe siècle. Ouvrier cor­don­nier, d’abord mili­tant socia­liste, il se consa­cra ensuite à l’action syn­di­cale. Elu secré­taire de la CGT nais­sante, il contri­bua à la déve­lop­per sur une orien­ta­tion syn­di­ca­liste– révo­lu­tion­naire. Il fut l’un des rédac­teurs de la Charte d’Amiens, adop­tée par la CGT en 1906 – et encore consi­dé­rée aujourd’hui comme une réfé­rence par beau­coup de mili­tants. Nous publions ci-dessous des extraits de sa bro­chure “L’Action syn­di­ca­liste”, publiée en 1908. Le texte com­plet est en ligne sur le site pelloutier.net.


« Action directe veut dire action des ouvriers eux-mêmes, c’est-à-dire action direc­te­ment exer­cée par les inté­res­sés. C’est le tra­vailleur qui accom­plit lui-même son effort ; il l’exerce per­son­nel­le­ment sur les puis­sances qui le dominent, pour obte­nir d’elles les avan­tages récla­més. Par l’action directe, l’ouvrier crée lui-même sa lutte ; c’est lui qui la conduit, décidé à ne pas s’en rap­por­ter à d’autres qu’à lui-même du soin de le libérer.

Et comme les défi­ni­tions théo­riques ne suf­fisent pas pour mon­trer ce que nous enten­dons par action directe, il faut citer en exemple l’agitation faite en France pour la libé­ra­tion du capi­taine Drey­fus. Si on eût attendu du seul effet de la léga­lité cette libé­ra­tion, il est cer­tain qu’elle ne serait pas un fait accom­pli. C’est grâce à une agi­ta­tion, par une cam­pagne de presse, par mee­tings, réunions, mani­fes­ta­tions, démons­tra­tions dans la rue qui furent, en quelques cir­cons­tances, des mas­sacres, que l’opinion publique fut sai­sie et que fut pré­pa­rée une dis­po­si­tion d’esprit favo­rable à la cause du for­çat. C’est la foule sou­le­vée qui fit pres­sion sur les pou­voirs consti­tués, et la lourde machine judi­ciaire, mise en mou­ve­ment, ren­dit à la liberté le capitaine. […]

L’action ouvrière pour nous n’est donc qu’une mani­fes­ta­tion conti­nue de nos efforts. Nous disons que la lutte doit être de tous les jours et que son exer­cice appar­tient aux inté­res­sés. Il y a, par consé­quent, à nos yeux, une pra­tique jour­na­lière, qui va chaque jour gran­dis­sant, jusqu’au moment où, par­ve­nue à un degré de puis­sance supé­rieur, elle se trans­for­mera en une confla­gra­tion que nous dénom­mons grève géné­rale, et qui sera la révo­lu­tion sociale. […]

Si la vie ouvrière s’exerce et s’alimente à l’atelier et à l’usine, le mou­ve­ment syn­di­cal en est l’expression. Les pré­oc­cu­pa­tions intimes du tra­vailleur, pro­vo­quées par les condi­tions de tra­vail qui lui sont faites chez le patron et dont il constate les durs effets dans son foyer, trouvent leur tri­bune et leur écho dans le syndicat.

Et mal­gré les défauts de ces grou­pe­ments — défauts qu’en grande par­tie l’on pour­rait attri­buer à la fausse éduca­tion sociale don­née à l’ouvrier — ils sont bien l’émanation, je dirai la phy­sio­no­mie de la vie ouvrière, dont l’organisation poli­tique peut s’inspirer, sans la pou­voir représenter.

Aujourd’hui, nul ne songe et nul n’oserait contes­ter la néces­sité du mou­ve­ment syn­di­cal, mais on vou­drait limi­ter son effort en le subor­don­nant à des forces exté­rieures, alors qu’on devrait recon­naître qu’à un mou­ve­ment qui va crois­sant, il faut des moyens d’action tirés des formes mêmes du grou­pe­ment qui le produit.

Il est aisé de se rendre compte que la grève géné­rale sur­git des formes du grou­pe­ment syn­di­cal et de l’orientation qui s’en dégage. Le déve­lop­pe­ment des organes ouvriers l’indique, leur évolu­tion le montre. Certes, le nombre des syn­di­cats, en ces der­nières années, n’a pas aug­menté outre mesure. En revanche, et c’est ce qui est symp­to­ma­tique, le besoin éprouvé par ces syn­di­cats de se grou­per dans leur Bourse du Tra­vail et dans leur Fédé­ra­tion natio­nale cor­po­ra­tive prouve bien que le côté égoïste, qui, pour d’aucuns, consti­tuait le carac­tère fon­da­men­tal du syn­di­cat, dis­pa­raît, ou pour par­ler plus exac­te­ment, que la conscience ouvrière dont la pre­mière notion s’affirmait dans le syn­di­cat, se pré­cise en se développant.

Ces orga­nismes, en anni­hi­lant le carac­tère stric­te­ment pro­fes­sion­nel de cha­cun de leurs éléments, les appellent à une vie sociale plus élevée ; cette vie doit se faire jour pour se déve­lop­per, et c’est dans des mani­fes­ta­tions de lutte qu’elle prend corps et se matérialise.

Et comme il ne suf­fit pas à ces orga­nismes de créer une vie sociale qui nivelle les consciences et engendre l’action, ils se rap­prochent et se mêlent à leur tour. Ce contact et ce mélange consti­tuent un mou­ve­ment ouvrier en France dont on ne sau­rait nier l’importance.

Cette impor­tance n’échappe pas à ses adver­saires. Les diri­geants, effrayés d’un mou­ve­ment qui déborde, vou­draient le tuer en lui attri­buant la for­ma­tion d’un com­plot contre la sûreté de l’État. En pro­vince, les ordres sont don­nés pour cher­cher les traces d’une orga­ni­sa­tion qui, de Paris, à leurs yeux, com­mande et dirige. Si des éléments étaient recueillis, on ins­trui­rait contre les mili­tants, et on espère que le mou­ve­ment, déca­pité, serait mort pour longtemps.

Les gou­ver­nants, qui croient que le mou­ve­ment ouvrier s’exerce en vertu de for­mules et de réso­lu­tions, se trompent lour­de­ment. La vie ouvrière est trop com­plexe dans ses mani­fes­ta­tions de détail, — dont la concep­tion et l’esprit sont cepen­dant com­muns, — pour se prê­ter aux inep­ties des diri­geants. Et ce qui amène ces der­niers à croire à un orga­nisme rigou­reux, auto­ma­tique et direc­teur, c’est l’effroi que leur cause une ces­sa­tion géné­rale du travail. […]

Tout mou­ve­ment révo­lu­tion­naire n’a donné que ce que la classe oppri­mée du moment a conçu et a su prendre. La révo­lu­tion, entre­vue par tous, et que le monde ouvrier appelle grève géné­rale, sera, elle aussi, ce que le tra­vailleur l’aura conçue et saura la créer. L’action se dérou­lera selon le degré de conscience de l’ouvrier, et selon l’expérience et le sens de la lutte qu’il se sera donnés.

Comme cette action devra s’exercer contre des forces mul­tiples et variées, comme elle devra réagir contre des cou­rants divers, ce ne seront pas des déci­sions uni­formes et étroites qui seront appli­cables. Il appar­tien­dra au tra­vailleur d’adapter au milieu d’alors et aux éléments contraires les armes que les cir­cons­tances met­tront à sa por­tée. […]

Mais nous n’entendons pas fixer le jour ni l’époque qui met­tra aux prises sala­riés et sala­riants. Il n’appartient à nulle force humaine de l’indiquer.

Le mou­ve­ment naî­tra des cir­cons­tances, d’une men­ta­lité ouvrière plus élevée, à la hau­teur des événe­ments qui por­te­ront en eux-mêmes les éléments de généralisation.

Les éléments de géné­ra­li­sa­tion se défi­nissent par le rôle joué dans la pro­duc­tion par telle ou telle indus­trie, entraî­nant la mise en action d’une autre indus­trie, dont les effets iront se réper­cu­tant sur d’autres branches de l’activité humaine.

On objec­tera que tout cela dénote un degré supé­rieur d’organisation, qu’il n’est pas pos­sible de mettre en mou­ve­ment au même jour la classe ouvrière en tota­lité. Je répon­drai d’abord que nous ne pré­ten­dons nul­le­ment qu’un point de départ peut ne pas être com­mun à tous les tra­vailleurs ; nous ne disons pas que cela ne peut pas se pro­duire. Nous nous ins­pi­rons des contin­gences sociales et nous disons que, de même, la conquête léga­li­taire du pou­voir ne sau­rait impli­quer, pour ceux qui s’hypnotisent devant elle, l’entrée totale d’élus ouvriers au Par­le­ment. Ceux-là disent que la majo­rité suf­fira pour trans­for­mer l’état social. La conquête révo­lu­tion­naire du pou­voir égale­ment ne sau­rait non plus être l’acte una­nime du pays. De part et d’autre, il y aura des gens entraî­nés mal­gré eux et subis­sant le résul­tat de cette conquête. […]

Une plus forte éduca­tion sociale, une grande expé­rience dans la lutte, une pro­fonde connais­sance du milieu social sont autant de condi­tions néces­saires. Pour les acqué­rir, l’action s’impose. Par l’étude des condi­tions du tra­vail, l’ouvrier apprend à connaître le milieu qui l’asservit ; par l’effort en vue de les amé­lio­rer, il prend un contact direct avec les forces qui le dominent et il éprouve leur degré de résis­tance. Ainsi, son esprit d’observation et d’examen s’affine ; il se donne les éléments indis­pen­sables pour se diri­ger lui-même ; il contri­bue à don­ner à l’action du monde ouvrier une place et une auto­rité croissantes.

Cha­cun recon­naît l’urgence pour le pro­lé­taire de tra­vailler à accroître ses moyens d’existence, ce qui aug­mente d’autant sa force de com­ba­ti­vité et son avi­dité pour plus de réformes. En se grou­pant l’ouvrier exerce un effort, et c’est dans la pra­tique de cet effort qu’il par­vient à l’intensifier. Et c’est par cette inten­sité, sus­ci­tant une crois­sance de vie, que la classe ouvrière se libé­rera du monde capitaliste. »

Lire Rosa Luxemburg : entretien avec Peter Hudis

Peter Hudis est res­pon­sable, avec Kevin Ander­son, d’une édition d’œuvres et de lettres inédites de Rosa Luxem­burg en anglais et des pre­miers volumes de ses Œuvres Com­plètes dans cette langue.

Cet entre­tien a été réa­lisé pour la revue bri­tan­nique Red Pep­per (www.redpepper.org.uk), et tra­duit en fran­çais par le site mar­xiste belge Avanti (www.avanti4.be)1.

Croyez-vous que les idées de Rosa Luxem­burg sont d’actualité dans la situa­tion poli­tique actuelle ? Com­ment la nou­velle géné­ra­tion d’activistes radi­caux peut-elle tirer pro­fit de son œuvre ?

Les révoltes spon­ta­nées mas­sives en Afrique du Nord et au Proche-Orient, sur­tout en Tuni­sie, en Egypte et en Libye, sou­lignent l’importance de la contri­bu­tion de Rosa Luxem­burg. Elle a com­pris mieux qu’aucun autre mar­xiste de son époque (et bien mieux que de nom­breux autres qui sui­virent) que la révo­lu­tion n’est « faite » par aucun parti ou indi­vidu mar­quant : elle émerge de manière spon­ta­née comme une réponse des masses face à des condi­tions sociales déter­mi­nées. Elle cher­chait tou­jours l’inattendu chez les masses et son œuvre nous éduque dans ce sens.

Sa com­pré­hen­sion de ce qui se passe après la révo­lu­tion est égale­ment impor­tante. Elle sou­te­nait qu’il ne peut y avoir de socia­lisme sans démo­cra­tie et qu’il n’y a pas de démo­cra­tie sans socia­lisme. Elle pro­tes­tait contre tous ceux, ami ou ennemi, qui ne conce­vait pas le chan­ge­ment social comme une libé­ra­tion des talents et des capa­ci­tés innées et acquises de l’humanité. Dans ce sens, elle fai­sait par­tie d’un cou­rant « idéa­liste » au sein du mar­xisme que l’on a ignoré pen­dant trop long­temps. N’oublions pas qu’en 1844 Marx avait défini sa phi­lo­so­phie comme un huma­nisme, qui consiste dans l’unité de l’idéalisme et du maté­ria­lisme. Nous avons plus que jamais besoin aujourd’hui de cette unité.

Com­ment situer les lettres de Rosa Luxem­burg au sein du reste de son œuvre ? Que nous apprennent les lettres qu’elle écri­vit à la mili­tante pour les droits des femmes que fut Clara Zet­kin sur la poli­tique du genre, et par­ti­cu­liè­re­ment en rela­tion avec sa propre expérience ?

Pen­dant de nom­breuses années, on sup­po­sait que Rosa Luxem­burg n’était pas fémi­niste et qu’elle ne s’intéressait pas à l’émancipation des femmes. Mais tel n’était pas le cas. Rosa Luxem­burg repous­sait les demandes répé­tées des diri­geants du Parti social-démocrate alle­mand (SPD) de jouer un rôle plus direct dans la sec­tion des femmes du parti. Mais elle refu­sait car elle consi­dé­rait que les hommes vou­laient la détour­ner de son impli­ca­tion directe dans les débats poli­tiques et théo­riques du socia­lisme alle­mand parce qu’ils vou­laient se les réser­ver pour eux-mêmes.

Elle s’est heur­tée à beau­coup de sexisme parmi les diri­geants du SPD (y com­pris de la part de August Bebel, auteur de La Femme et le Socia­lisme, qui parla d’elle un jour comme d’une « chienne véné­neuse »). Elle savait par­fai­te­ment que c’était du sexisme quand on frus­trait ses efforts pour se faire entendre. Elle pen­sait, par contre, que la manière la plus effi­cace de com­battre ces bar­rières était de mettre à nu la fai­blesse poli­tique et théo­rique de ses adversaires.

Nous savons main­te­nant qu’elle écri­vit beau­coup sur l’émancipation des femmes ; dans une lettre à Zet­kin, elle lui exprime com­bien elle se sent fière de se dire fémi­niste. Ce fait nous avait moti­vés, Kevin Ander­son et moi, à inclure une col­lec­tion de ses écrits sur les femmes dans The Rosa Luxem­burg Rea­der. Aujourd’hui, The Let­ters of Rosa Luxem­burg2 démontre qu’une de ses plus grandes pré­oc­cu­pa­tions quand elle sor­tit de pri­son en novembre 1918 fut d’impulser la créa­tion d’une sec­tion de femmes au sein de ce qui allait deve­nir à la fin de décembre le Parti com­mu­niste d’Allemagne.

Ce fait est assez sur­pre­nant quand on tient compte de la quan­tité de ques­tions dont elle devait s’occuper dans les courts deux mois de convul­sion révo­lu­tion­naire entre sa libé­ra­tion et sa mort. C’est comme si, dès qu’elle fut libé­rée des entraves du SPD, elle se sen­tait plus libre de se concen­trer avec plus de déter­mi­na­tion sur la ques­tion des femmes.

De nom­breux mili­tants découvrent la figure de Rosa Luxem­burg à tra­vers le filtre de leur enga­ge­ment dans des orga­ni­sa­tions de tra­di­tion léni­niste. Quels furent les points de désac­cords entre Rosa Luxem­burg et Lénine, et com­ment peut-on per­ce­voir leurs méthodes et pers­pec­tives dif­fé­rentes aujourd’hui ?

Sur de nom­breuses ques­tions, Lénine et Rosa Luxem­burg étaient oppo­sés quant aux ques­tions d’organisation, tan­dis que sur d’autres, ils par­ta­geaient les mêmes concepts. Tous deux accep­taient la néces­sité d’un parti « d’avant-garde », bien que cette notion est absente de l’œuvre de Marx et qu’elle n’est entrée dans le mou­ve­ment socia­liste alle­mand (et plus tard russe) qu’à par­tir de l’influence de l’adversaire de Marx, Fer­di­nand Las­salle (que Marx avait qua­li­fié de « futur dic­ta­teur des tra­vailleurs »).

La Deuxième Inter­na­tio­nale, dans laquelle se retrou­vaient Rosa Luxem­burg et Lénine, ne s’est pas déve­lop­pée avec les concepts d’organisation de Marx : ce furent Las­salle et Kautsky qui en ont jeté les bases. Ce serait donc une erreur de lec­ture de l’histoire que de sup­po­ser que Rosa Luxem­burg et Lénine n’avaient pas de pré­misses com­munes sur l’organisation. Cepen­dant, Rosa Luxem­burg n’a jamais été aussi rigide et dog­ma­tique que Lénine quant à la néces­sité d’une direc­tion cen­tra­li­sée de la part d’un « comité cen­tral qui concentre toute l’information » (selon les termes de Rosa Luxemburg).

Elle s’est sou­vent oppo­sée à Lénine en repro­chant à ce der­nier « d’envelopper le parti dans des langes et d’exercer une dic­ta­ture intel­lec­tuelle à par­tir du comité exé­cu­tif cen­tral » (ainsi qu’elle l’écrit dans un manus­crit de 1911 inti­tulé « Credo »). Rosa Luxem­burg avait beau­coup plus confiance dans ce que les masses pou­vaient créer de manière inat­ten­due et elle ne par­ta­geait pas la fixa­tion de Lénine pour leur contrôle centralisé.

Selon moi, la plus grande dif­fé­rence entre les deux se situe par rap­port à ce qui se passe après la révo­lu­tion. Rosa Luxem­burg ne voyait pas la démo­cra­tie comme un simple ins­tru­ment que l’on peut écar­ter en arri­vant au pou­voir. Au contraire, elle sou­te­nait que si l’arrivée au pou­voir ne s’accompagnait pas d’une exten­sion démo­cra­tique, on ne crée­rait pas une nou­velle société. Les par­tis ne créent pas le socia­lisme : ce sont les tra­vailleurs et les citoyens libre­ment asso­ciés. De manière consé­quente, elle a condamné la ter­reur rouge de Lénine, la créa­tion de la Tchéka et l’établissement d’une dic­ta­ture du parti. Telle est sa plus grande contri­bu­tion « sur ce qui se passe après la révolution ».

Quelle est la signi­fi­ca­tion et l’implication de cette nou­velle publi­ca­tion en anglais par rap­port aux acquis et aux limites de Rosa Luxemburg ?

Approxi­ma­ti­ve­ment 80 % des écrits de Rosa Luxem­burg n’ont jamais paru en langue anglaise. Même son œuvre théo­rique la plus impor­tante, l’Intro­duc­tion à l’économie poli­tique, n’a pas été inté­gra­le­ment publiée. Cette œuvre, avec six manus­crits sur l’économie poli­tique, les socié­tés pré­ca­pi­ta­listes et le Capi­tal de Marx – retrou­vés dans les der­nières décen­nies – seront publiées dans un pre­mier volume d’Œuvres Com­plètes : Eco­no­mic Wri­tings, 1898–19073.

Ces textes démontrent la por­tée de sa com­pré­hen­sion de la théo­rie mar­xiste et sa pro­fonde com­pas­sion pour tous ceux qui souffrent du joug de l’impérialisme et de l’intrusion capi­ta­liste dans le monde en voie de déve­lop­pe­ment. De nom­breuses per­sonnes ont pensé que Rosa Luxem­burg s’était oppo­sée au droit à l’autodétermination des peuples parce qu’elle prê­tait peu d’intérêt aux nations non euro­péennes. Mais les Œuvres Com­plètes démentent cela.

Cela nous per­met­tra égale­ment d’évaluer jusqu’à quel point elle a réussi ou non à faire avan­cer ses prin­cipes de libre dis­cus­sion et sa pré­ven­tion vis-à-vis de struc­tures cen­tra­li­sées d’organisation quant à son tra­vail au sein du mou­ve­ment polo­nais. Ces écrits nous démontrent les dif­fi­cul­tés égale­ment ren­con­trées par Rosa Luxem­burg dans la recherche d’une rela­tion tota­le­ment dif­fé­rente entre la spon­ta­néité, la conscience et l’organisation que celle qui a carac­té­risé le mar­xisme après Marx.

1 Tra­duc­tion fran­çaise pour Avanti4.be : G. Cluseret.

2 The Rosa Luxem­burg Rea­der, Monthly Review Press, 2004, et The Let­ters of Rosa Luxem­burg, Verso, 2011.

3 Rosa Luxem­burg, Eco­no­mic Wri­tings I, Verso, 2013.