Discours de Karl Liebknecht le 12 juillet 1914 à Condé-sur-l’Escaut

Seul un résumé de ce discours de Karl Liebknecht était paru à l’époque. Nous en avons retrouvé une transcription inédite1, dont nous donnons ici la première publication :

« Mes très chers camarades et amis, je vous remercie bien de cette manifestation qui me donne l’occasion de faire une œuvre socialiste. Mon cœur et mon âme sont pleins des meilleurs sentiments pour les travailleurs de France ; et si je suis forcé de m’exprimer maladroitement, ils n’en sont pas moins sincères. Ce ne sont pas les mots qui décident de la destinée des peuples, c’est l’action.

Je suis venu par Aix-la-Chapelle, Liège, Charleroi, Valenciennes, partout c’est la même chose : des ouvriers que rien ne différencie travaillent pour des exploiteurs, ont les mêmes souffrances, les mêmes peines.

Pourquoi des frontières ? Tous les ouvriers devraient travailler pour la culture et non pour se tuer entre eux.

Je suis persuadé que les français ne veulent pas la guerre ; en Allemagne c’est la même chose. On parle dans les journaux bourgeois de guerre, d’attaque brusque entre l’Allemagne et la France. Cela est faux. Le peuple allemand ne veut pas la guerre ; ceux qui la désirent, ce sont les financiers des deux pays, afin de gagner de l’argent.

Les journaux capitalistes français ne disent pas la vérité ; ce sont les journaux socialistes qui sont sincères. Il faut les lire.

Vous avez obtenu une grande victoire en envoyant 102 députés socialistes au Parlement ; en Allemagne nous sommes 1112. Mais malheureusement, nous ne pouvons faire la majorité pour imposer notre volonté. Le socialisme est très vigoureux en Allemagne, où notre ami Jaurès devait venir donner une conférence que le prince de Bülow n’a pas autorisé3, car chez nous, bien que la politique soit faite par le peuple, les ministres la dirigent à leur guise.

Tous les ouvriers ne sont hélas pas socialistes, et il est de toute nécessité que la classe ouvrière soit organisée.

Qu’est-ce qui sépare les prolétariats français et allemands ? Rien ! Qu’est-ce qui les unit ? Tout !

On dit que la France est la plus riche nation ; mais quand on la visite on voit vite où est l’argent. Ainsi qu’en Allemagne et en Belgique, en France quelques-uns ont tout, les autres n’ont rien.

Le plus grand danger pour la paix, c’est que la France soit alliée avec la Russie ; quand les français et les allemands seront amis, la paix sera assurée. Il est nécessaire pour tous les ouvriers de se solidariser dans l’Internationale ouvrière.

Des tentatives de rapprochement ont déjà eu lieu à Copenhague, à Berne et à Bâle ; prochainement un congrès international se réunira à Vienne dans ce but4. La question de la paix et de la guerre y sera discutée ; il est donc nécessaire que le peuple français y participe, car le rapprochement franco-allemand y fera l’objet de la plus grande discussion.

Notre but serait d’arriver à fonder les Etats-Unis d’Europe, auparavant il faut travailler au rapprochement franco-allemand par le socialisme.

La manifestation d’aujourd’hui aura de l’influence sur l’avenir si vous continuez à vous grouper rationnellement ainsi qu’on le fait en Allemagne.

Camarades, vive le rapprochement franco-allemand, vive la France ouvrière et socialiste, vive la France des droits de l’Homme, vive l’Internationale ouvrière ! »

1 Aux Archives nationales de Pierrefitte, fonds F7 du Ministère de l’Intérieur. Il est très probable que le transcripteur n’ait pas noté l’intégralité du discours, mais les principaux passages. Liebknecht s’exprimait directement en français. Notes de Critique Sociale, 2014.

2 Les chiffres sont proches mais les proportions ne sont pas les mêmes : il y avait au total 601 députés en France, contre 397 en Allemagne. Le SPD avait donc 28 % des sièges depuis 1912, la SFIO 17 % depuis mai 1914.

3 En juillet 1905, le SPD avait invité Jean Jaurès pour qu’il prononce un discours à Berlin, mais le chancelier Bernhard von Bülow interdisit qu’il prenne la parole.

4 Ce congrès de l’Internationale socialiste devait se tenir en août 1914 : du fait de la guerre, il n’eut pas lieu.

Réédition de la brochure de Junius de Rosa Luxemburg

Nous avons organisé à Paris, le 18 octobre dernier, un débat sur Rosa Luxemburg et la lutte internationaliste contre la guerre. Nous étions une soixantaine pour écouter Eric Sevault du collectif Smolny nous présenter le quatrième volume des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg : La Brochure de Junius, la Guerre et l’Internationale, paru fin octobre. Eric nous a également parlé du projet d’ensemble des Œuvres complètes, qui devraient comprendre 10 tomes (sans compter plusieurs tomes de correspondance !), et dont le prochain volume consacré à L’Accumulation du capital paraîtra en 20161.

La trajectoire de Rosa Luxemburg pendant la Première Guerre mondiale est celle d’une opposition à la guerre, ainsi qu’à l’idéologie de guerre. Il s’agit pour elle de déconstruire cette soumission à l’idéologie dominante qui envahit presque toute la société, y compris la majorité des socialistes. C’est plus largement une opposition au système qui a entraîné la guerre, Luxemburg développe donc une opposition révolutionnaire face au conflit et face aux gouvernements qui l’ont déclenché. Dès le soir du 4 août 1914, journée qui a vu les députés SPD voter les crédits de guerre, elle organise une réunion de militants de la gauche marxiste chez elle. Ce petit groupe veut dénoncer et combattre l’idéologie d’Union sacrée : c’est la naissance du mouvement oppositionnel en Allemagne. Rosa Luxemburg a donc maintenu son internationalisme au moment où c’était le plus difficile et le plus risqué – elle a d’ailleurs passé plus de 3 ans en prison pendant la guerre.

Rosa Luxemburg se considérait fondamentalement comme une militante de l’Internationale, dont elle constate en 1914 l’effondrement. Mais « l’Internationale n’est pas un petit nombre de personnes, ce sont les masses » (p. 62). C’est pour s’adresser aux masses qu’elle écrit en 1915 en prison la brochure La Crise de la social-démocratie. Avec ce texte, il s’agit pour Luxemburg de comprendre toutes les raisons de l’effondrement d’août 1914, de ne pas en rester à des explications partielles et simplistes. Ce qui est déterminant pour elle, c’est la conscience des masses : elle veut donc les toucher le plus largement possible. Dans cette logique, elle espère pouvoir publier ce texte légalement et sous son vrai nom. En fait, il ne paraîtra clandestinement qu’en 1916, un an après sa rédaction, et sous le pseudonyme Junius – d’où l’appellation « brochure de Junius ».

Dans ce texte fondamental, Rosa Luxemburg commence par prendre la mesure de l’ampleur de la défaite : « L’échec du prolétariat socialiste dans la guerre mondiale actuelle est sans équivalent, c’est un désastre pour toute l’humanité ». De fait, « des millions de vies humaines sont anéanties » (p. 76 et 195). Le livre fournit une analyse matérialiste des causes profondes de la guerre : Luxemburg cite les impérialismes allemand, autrichien, français, anglais et russe, qui « tous ont apporté et empilé bûche après bûche le combustible nécessaire » à la guerre. Elle en conclue que « la guerre mondiale actuelle était dans l’air depuis huit ans » (p. 133 et 167). Afin de changer la situation, il faut pour le prolétariat « devenir le maître de son propre destin » (p. 86). En particulier, « la prochaine tâche du socialisme est de libérer le prolétariat intellectuellement de la tutelle de la bourgeoisie, tutelle qui se manifeste par l’influence de l’idéologie nationaliste » (p. 209). Ce ne sont là que quelques aspects du texte, dont on laissera chacun découvrir (ou redécouvrir) la richesse. Précisons que cette édition est enrichie d’autres textes de Rosa Luxemburg, notamment des articles qui étaient jusque-là inédits en français.

La Crise de la social-démocratie n’est pas traduit à l’époque en français : ce ne fut le cas qu’en 1934, presque 20 ans plus tard2. Pourtant, un mouvement internationaliste radical contre la guerre existait en France en 14-18, mais il était extrêmement difficile dans les conditions de la guerre d’entretenir des contacts par-dessus le front.

Le groupe Spartacus, dont Rosa Luxemburg était membre, avait pour but de rassembler les différents militants s’opposant à la guerre, au vote des crédits militaires, à l’union sacrée, et à toute la nouvelle orientation du SPD. Il s’agissait d’avoir une voix, malgré la censure : d’où la publication de tracts clandestins et des « lettres de Spartacus ».

La lutte contre la guerre a été pour Rosa Luxemburg une partie de sa lutte d’ensemble pour l’auto-émancipation, pour la paix durable par le socialisme, donc par l’abolition de l’impérialisme, du militarisme, et du mode de production capitaliste. Il ne s’agissait pas pour elle de revenir à la situation d’avant 1914, mais d’en finir avec les causes mêmes des guerres, par la révolution sociale mondiale.

1 Rosa Luxemburg, La Brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907-1916), Œuvres complètes tome IV, collectif Smolny et éditions Agone, 2014, 254 pages, 18 euros. Sur les deux tomes précédents, voir : « Le tome 3 des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg » (Critique Sociale n° 28, novembre 2013) et « Rosa à l’école du socialisme » (Critique Sociale n° 23, novembre 2012).

Documents de la Révolution en Allemagne, 1918-1921

Alle Macht den Räten !, « Tout le pouvoir aux Conseils ! », récits, exhortations et réflexions des acteurs des révolutions d’Allemagne (1918-21), Les Nuits rouges, 2014, 446 pages, 18 euros. Textes de Karl Artelt, Ernst Däumig, Max Hölz, Karl Jannack, Gustav Landauer, Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Erich Mühsam, Richard Müller, Karl Plättner, Ernst Schneider, etc., rassemblés et présentés par Gabriel Kuhn.

Ce nouveau livre sur la révolution allemande, d’abord publié en anglais en 2012, est original puisqu’il laisse la parole aux acteurs eux-mêmes. Ce sont donc des textes de révolutionnaires, connus ou non, écrits pendant les événements ou les relatant après-coup. Cette diversité permet une vue d’ensemble.

Le volume commence logiquement par la révolte inaugurale des marins à partir d’octobre 1918, qui est racontée ici de première main. Le premier texte est le témoignage du marin Ernst Schneider1. Soldat de la marine à Wilhelmshaven, il raconte que, dès septembre 1918, des délégués des travailleurs se rencontraient clandestinement : ils décidaient de se préparer à une future action révolutionnaire, et pour ce qui est de l’objectif politique : « à la place du mot « socialisme », on adopta le mot « communisme », entendu comme association de producteurs libres et égaux dans des communes libres. » (p. 36) A la fin du mois d’octobre, la mutinerie des marins fut le point de départ de la révolution. Schneider explique que l’objectif était « une nouvelle société, étendue au monde entier, des travailleurs libres, sans crainte ni besoins, une société fondée sur la démocratie ouvrière qui se développerait en une seule classe humaine. » (p. 45)

Ensuite, ce recueil permet de lire pour la première fois en français des textes des « délégués révolutionnaires » (Revolutionäre obleute), ces ouvriers d’usines de Berlin et souvent membres de l’aile gauche de l’USPD (Parti social-démocrate indépendant, situé entre le SPD réformiste et les révolutionnaires spartakistes). Ayant participé à la création des conseils ouvriers à Berlin, ces militants seront dans les premiers temps à la tête du Conseil exécutif des Conseils de travailleurs et de soldats de Berlin. L’un de leurs leaders, Richard Müller, déclare que « les Conseils sont la seule réalisation concrète de la révolution. S’ils échouent, il ne restera pas grand chose de celle-ci. » (p. 69) Un autre dirigeant de ce groupe, Ernst Däumig, explique qu’il faut faire de la révolution « un authentique mouvement populaire qui parte du bas de la société » (p. 82). En pratique, il défend en décembre 1918 un gouvernement qui serait l’émanation des conseils ouvriers : il déclare que « la démocratie bourgeoise sera inévitablement remplacée par la démocratie prolétarienne qui s’exprime dans le système des Conseils » (p. 86). Mais sa proposition est largement battue lors du congrès des conseils, où le SPD est majoritaire. Däumig se rend d’ailleurs bien compte que « l’actuel système des Conseils est incomplet et encore incohérent » (p. 92). Il porte également un constat lucide face au mot d’ordre de socialisation alors en vogue en Allemagne : « Comment peut-on vraiment socialiser quoi que ce soit si les ouvriers ne sont pas directement concernés ? […] Si les ouvriers ne sont pas concernés, si on les laisse à l’écart des problèmes économiques, alors soit la socialisation ne pourra jamais être réalisée, soit elle tournera au capitalisme d’Etat, au monopole, contre la volonté des travailleurs » (p. 95). Pronostic parfaitement exact, qui s’applique plus largement aux autres révolutions de la même période.

Dans un texte ultérieur, Ernst Däumig rappelle que « l’idée des Conseils n’est pas née dans l’esprit d’un individu. On peut la trouver dans n’importe quelle révolution au cours de laquelle les ouvriers mènent le combat pour la liberté et poursuivent des buts prolétariens et socialistes. Les organisations de Conseils qui sont apparues dans l’histoire se sont créées spontanément. […] Dans sa forme la plus pure, l’idée des Conseils n’est rien d’autre que le socialisme pratique. » (p. 101-102) Il énonce également ce principe fondamental : « Etant donné que le but de l’idée des Conseils est l’émancipation du prolétariat tout entier de l’exploitation capitaliste, l’organisation des Conseils ne peut être le domaine réservé d’un seul parti ou d’une seule profession, mais doit concerner le prolétariat en entier. » (p. 103-104)

Cette importance des délégués révolutionnaires dans la révolution allemande, et leurs analyses, tend à valider l’orientation de Paul Levi en 1920 en faveur de la fusion du Parti communiste d’Allemagne (KPD, créé fin décembre 1918 par les spartakistes) et de l’aile révolutionnaire de l’USPD – fusion qui fut effectuée à la fin de l’année 1920. Le contexte défavorable ainsi que les directives erronées et autoritaires du Komintern firent que le parti ainsi unifié ne dura pas longtemps : Paul Levi fut exclu dès avril 1921, Ernst Däumig et Richard Müller – entre autres – démissionnant du parti pour rejoindre l’organisation communiste oppositionnelle créée par Levi, l’éphémère Kommunistische Arbeitsgemeinschaft (KAG).

Les textes rassemblés donnent également des éléments qui expliquent l’échec de la révolution allemande. Ernst Däumig signale la faiblesse, voire le caractère artificiel de certains « conseils ouvriers » : « Dans de nombreux cas, les membres de Conseils de travailleurs étaient tout simplement nommés par les chefs des deux partis sociaux-démocrates » (p. 108), c’est-à-dire SPD et USPD. Il a donc manqué un renouvellement régulier des conseils ouvriers par de nouvelles élections, qui leur auraient permis d’être véritablement l’organe vivant et démocratique des masses, l’outil d’expression et d’action des travailleurs. C’est la raison pour laquelle Rosa Luxemburg appelait dès le 18 novembre 1918 à « la réélection et l’extension des Conseils locaux de travailleurs et de soldats afin de remplacer les Conseils élus spontanément dans une situation chaotique » (p. 132).

Mais les conseils ne se renforcèrent pas, le pouvoir fut exercé par le gouvernement dirigé par le SPD, et le Conseil exécutif des Conseils de travailleurs n’eut plus d’influence politique. Rosa Luxemburg consacre le 11 décembre un bref article (qui était jusqu’ici inédit en français) à ce Conseil exécutif, où elle écrit que « toute institution politique qui perd son pouvoir a aussi sa part de responsabilité dans l’affaire », et souligne « l’indécision » de cet organisme (p. 167). Luxemburg appelle donc à l’élection d’un nouveau Conseil exécutif des Conseils de travailleurs, représentatif de conseils eux-mêmes vraiment élus par les masses ; comme on le sait ce ne sera pas le cas et les conseils ouvriers, sclérosés, disparaîtront.

Fondamentalement, Rosa Luxemburg considère en ce mois de décembre 1918 que « l’enjeu est le maintien ou l’abolition de l’exploitation » (p. 192). C’était bien l’alternative telle qu’elle était alors posée et, de fait, à la même période toutes les révolutions échouèrent à abolir l’exploitation.

Considérant les mots d’ordre d’« égalité politique » et de « démocratie », Luxemburg montre que ces objectifs nécessitent la révolution sociale pour devenir des réalités concrètes : « l' »égalité politique » ne peut s’incarner que lorsque l’exploitation économique est radicalement anéantie. Et la « démocratie » ne peut devenir réalité que lorsque le peuple travailleur s’empare du pouvoir politique. » (p. 193) De cette façon, il est possible de « réaliser, pour la première fois » la devise « Liberté-Egalité-Fraternité » (p. 194). Près d’un siècle plus tard, ce programme reste à accomplir.

Le volume est complété par des éléments sur la révolution dans différentes régions de l’Allemagne, en particulier en Bavière en 1919 et dans la Ruhr en 1920. Certains textes écrits à chaud manquent sans doute de recul et d’esprit critique dans l’analyse. Certains des textes écrits après-coup sont peu fiables, et de moindre intérêt. Enfin, il manque parfois des éléments de contextualisation, ce qui peut nuire à la compréhension pour les non-spécialistes. C’est en le sachant que l’on lira avec profit ce recueil, qui nous permet l’accès à la voix directe des acteurs de la révolution allemande.

1 Ce témoignage avait été traduit sur internet en 2012, « La révolte de Wilhelmshaven, un chapitre du mouvement révolutionnaire en Allemagne, 1918-1919 » : bataillesocialiste.wordpress.com/2012/04/17/la-revolte-de-wilhelmshaven-un-chapitre-du-mouvement-revolutionnaire-en-allemagne-1918-1919-1943/

Paul Lafargue contre le capitalisme falsificateur

Nous publions ci-dessous quelques extraits d’un discours de Paul Lafargue prononcé le 21 mai 1892, puis édité en brochure sous le titre Le Communisme et l’évolution économique. Nous nous basons sur l’édition de 1895 de la « Bibliothèque du Parti ouvrier ». Si des passages du texte sont datés, par contre certaines formules nous semblent préfigurer des analyses de Guy Debord. Paul Lafargue (1842-1911) était un révolutionnaire, militant de la Première Internationale, ami de Karl Marx (dont il épousa la fille Laura), et une des principales figures du socialisme en France à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Son texte le plus connu, et le plus réédité, est Le Droit à la paresse.

« Nous, communistes, nous affirmons que le salariat, cette dernière et pire forme du travail servile, disparaîtra fatalement. […]

Le vol est l’essence même de la société capitaliste. […] Les producteurs sont dans la misère stagnante, parce que les capitalistes leur dérobent quotidiennement les fruits de leur travail. Cet accaparement des fruits du travail a transformé la société en un immense bazar où tout se vend, non seulement les produits de l’activité humaine, mais l’homme lui-même. On achète des ouvriers manuels pour leur force musculaire, et des ouvriers intellectuels pour leur force cérébrale. […]

Quelle preuve plus éclatante de l’abaissement humain, que de vendre son travail manuel ou cérébral ! Cet acte dégradant pour tout citoyen de Sparte et de Rome est la seule ressource laissée au producteur dans notre société capitaliste : le salariat est une forme de l’esclavage.

Ah ! Cicéron avait raison : il ne peut sortir d’une boutique que des mensonges. Tout est mensonge dans l’immense boutique qu’est la société capitaliste. Les produits ! Ils sont tous simulés, tous falsifiés. La civilisation capitaliste, tant vantée, sera flétrie du nom d’âge de la camelote. On ne se contente pas de falsifier les produits naturels, on falsifie encore les produits falsifiés. La margarine, qui est le mensonge du beurre, est à son tour falsifiée. […]

Emancipée du joug marital et de l’oppression de la morale masculine, la femme pourra développer librement ses facultés physiques et intellectuelles. […] La femme est inférieure, disent les pédants du capitalisme. Pardieu ! On l’a mise dans une camisole de force dès son jeune âge. […]

Les phénomènes économiques, voilà les grands coupables, les terribles révolutionnaires qui bouleversent toutes les habitudes des hommes et toutes les bases séculaires des sociétés ; nous autres communistes de l’école de Marx et d’Engels, nous ne sommes que les porte-paroles des phénomènes économiques : si, comme les oiseaux de mer qui prédisent l’orage aux matelots, nous annonçons aux classes gouvernantes la tempête qui balayera leurs privilèges, ce n’est pas nous qui la soufflons.

Quand la société, que cette révolution sociale bouleversera moins douloureusement que les crises périodiques de surproduction du capitalisme, sera rentrée dans l’ordre et l’harmonie qui présideront à la création et à la distribution égalitaire des richesses, alors la machine, le plus épouvantable instrument d’oppression qui ait jamais été mis entre les mains d’une classe possédante, deviendra le rédempteur de l’humanité ; alors le travail servile aura vécu. »

La guerre et l’orientation socialiste (25 août 1914)

Ce texte internationaliste d’opposition à la Première Guerre mondiale fut adopté par le comité exécutif du Socialist Party of Great Britain (Parti socialiste de Grande-Bretagne, SPGB) le 25 août 1914. Il fut publié comme éditorial de son mensuel, The Socialist Standard (« L’étendard socialiste »1) de septembre 1914. Il s’agit donc d’un document historique, que nous traduisons ici pour la première fois en français :

« Attendu que les capitalistes d’Europe s’affrontent à propos du contrôle des routes commerciales et des marchés mondiaux, et s’efforcent d’exploiter l’ignorance politique et les passions aveugles de la classe travailleuse de leurs pays respectifs afin de faire prendre les armes aux dits travailleurs, alors qu’il ne s’agit que des affaires de leurs maîtres ;

Attendu que, en outre, les pseudo-socialistes et « dirigeants » travaillistes de ce pays, de même que leurs semblables du continent, ont de nouveau trahi l’orientation de classe des travailleurs2, que ce soit par leur ignorance de cette position, par leur lâcheté ou pire, et qu’ils apportent leur soutien à la classe dirigeante dans l’utilisation de cette querelle de brigands afin de troubler l’esprit des travailleurs et de détourner leur attention de la lutte de classe ;

Le Parti socialiste de Grande-Bretagne réaffirme l’orientation socialiste, qui est la suivante :

La société actuelle est basée sur la propriété des moyens d’existence par la classe capitaliste ou classe dirigeante, et par conséquent sur l’esclavage de la classe travailleuse, dont le travail est seul à produire de la richesse.

Dans cette société, par conséquent, il y a des intérêts antagonistes qui se manifestent sous la forme d’une guerre de classes, entre ceux qui possèdent mais ne produisent pas et ceux qui produisent mais ne possèdent pas.

L’appareil gouvernemental, incluant les forces armées de la nation, n’existe que pour maintenir le monopole de la classe capitaliste sur les richesses volées aux travailleurs.

Ces forces armées, par conséquent, ne sont mises en mouvement que dans l’intérêt de la classe qui les contrôle – la classe dirigeante –, et puisque l’intérêt des travailleurs n’est pas dans la lutte pour des marchés où leurs maîtres disposent de la richesse qu’ils ont volé aux travailleurs, mais dans la lutte pour mettre fin à ce système dans lequel ils sont volés, ils ne sont pas concernés par l’actuelle guerre européenne, qui est déjà connue comme la guerre du commerce (« the business war »), puisque c’est l’intérêt de leurs maîtres qui est en jeu, et non le leur.

Le Parti socialiste de Grande-Bretagne s’engage à ce que cet enjeu reste clair, en mettant l’accent sur la lutte des classes, et tout en exprimant son horreur de cette manifestation de la nature cruelle, sordide et mercenaire de la classe capitaliste internationale, et tout en déclarant que rien n’est en jeu qui justifierait que soit versée une seule goutte de sang des travailleurs, proteste catégoriquement contre ce massacre brutal et sanglant subi par nos frères de ce pays et des autres, qui sont utilisés comme chair à canon au front pendant que la souffrance et la faim sont le lot de leurs camarades à l’arrière.

N’ayant nulle querelle avec la classe travailleuse d’aucun pays, nous étendons à nos camarades travailleurs de tous les pays l’expression de notre bonne volonté et de notre fraternité socialiste, et nous nous engageons à travailler au renversement du capitalisme et au triomphe du socialisme.

Le monde aux travailleurs ! »

1 Mensuel marxiste qui continue à paraître de nos jours, sur la même orientation : worldsocialism.org/spgb/socialist-standard

2 Dans l’original « the working-class position », soit littéralement : « la position classe ouvrière ».

Un siècle après l’assassinat de Jaurès

« Je veux, pour ma petite part, révolutionner les cerveaux. Je veux en chasser le préjugé capitaliste et bourgeois et y installer la claire idée communiste. » (Jean Jaurès, 1er février 19021)

Le 31 juillet, cela fera exactement un siècle que le socialiste Jean Jaurès a été assassiné par un nationaliste. Ce meurtre politique s’inscrivait en conclusion de violentes campagnes antisocialistes menées par la droite et l’extrême droite.

Le problème des commémorations de cette « année Jaurès », c’est que l’on observe souvent une tendance à ce que l’arbre Jaurès cache la forêt du mouvement ouvrier. Dans cette optique de célébration du « grand homme », on a parfois l’impression que Jaurès était un défenseur isolé de la paix. En réalité, ce sont des centaines de milliers de militants qui luttaient pour la paix en France (en particulier par l’action de la CGT qui était à l’époque syndicaliste-révolutionnaire), et des millions en Europe. Face à la guerre qui venait, les plus avancés de ces militants défendaient un internationalisme radical, dans la lignée de celui de Karl Marx qui écrivait par exemple que « la nationalité du travailleur n’est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital. L’air qu’il respire chez lui n’est pas l’air français, anglais, allemand, c’est l’air des usines. »2

Jaurès, partisan sincère de la paix, était cependant critiqué par d’autres socialistes pour ses concessions. En 1911, Rosa Luxemburg lui reprochait de céder à l’état d’esprit de « politique chauvine » régnant en France3. Leurs conceptions de l’internationalisme, de toute évidence, différaient grandement, même s’ils se retrouvaient sur certains sujets – dont la nécessité d’agir pour empêcher la guerre. Pour notre part, nous adhérons à la conception internationaliste qui était celle de Marx et de Luxemburg.

De plus, la « synthèse » jaurésienne aboutissait en fait à une pratique réformiste, même s’il ne rejetait pas toujours la perspective révolutionnaire. Rosa Luxemburg lui reprochait non seulement de renoncer aux principes socialistes, mais par son soutien à des gouvernements bourgeois d’échouer concernant les objectifs immédiats : « la tactique de Jaurès qui voulait atteindre des résultats pratiques en sacrifiant l’attitude d’opposition s’est montrée la moins pratique du monde ». Plus encore, par cette compromission « Jaurès a […] paralysé la seule force vivante qui pouvait défendre en France la République et la démocratie », à savoir « le prolétariat socialiste »4.

En dépit de ces divergences, voir le gouvernement actuel – qui mène une politique économique de droite en poursuivant l’austérité – se revendiquer de Jaurès tient de l’escroquerie. Le parti de Jaurès avant l’unification de 1905, le Parti socialiste français, avait parmi ses revendications immédiates la « gratuité de la justice », la « suppression du Sénat et de la présidence de la République »5, etc. Si Hollande et Valls voulaient vraiment rendre hommage à Jaurès, mieux vaudrait appliquer ces mesures plutôt que d’aligner lieux communs et contre-sens historiques lors d’inaugurations où les petits fours prennent plus de place que les ouvriers.

Lorsque Jaurès parlait du Parti socialiste, c’était pour évoquer « son rouge drapeau communiste et internationaliste »6. Le parti qui usurpe aujourd’hui ce nom est opposé à cette conception : il fait la politique du patronat et non des travailleurs, et l’actuel Premier ministre Manuel Valls a poussé l’antisocialisme jusqu’à tenir des propos xénophobes (à l’encontre des Roms).

Un siècle après l’assassinat de Jaurès, un siècle après la barbarie de la Première Guerre mondiale qui fit des millions de morts, aujourd’hui en 2014 nous considérons qu’un internationalisme conséquent et constant est plus que jamais indispensable. La lutte pour le socialisme passe nécessairement par la lutte contre tous les nationalismes, contre toutes les xénophobies, contre tous les gouvernements qui mettent en place des politiques d’austérité, pour en finir avec toutes les formes d’exploitation et d’aliénation. Comme l’écrivait Jaurès, c’est « par l’abolition du capitalisme et l’avènement du socialisme que l’humanité s’accomplira »7.

Jean Jaurès et Rosa Luxemburg parmi les membres du Bureau socialiste international (juin 1914).

1 Jean Jaurès, Œuvres tome 8, Fayard, 2013, p. 255.

2 Karl Marx, Notes critiques sur Friedrich List, reproduit dans Critique Sociale n° 29, janvier 2014.

3 Rosa Luxemburg, Œuvres tome 3, Smolny & Agone, 2013, p. 270.

4 Luxemburg, Œuvres tome 3, p. 125 et 130 (article de 1901).

5 Compte-rendu du congrès du PSF du 2 au 4 mars 1902 à Tours, pp. 376-377.

6 Jaurès, Œuvres tome 8, p. 29. Précisons pour éviter tout malentendu que Jaurès emploie le mot « communiste » dans son sens réel, et évidemment pas pour se référer aux dictatures capitalistes d’Etat mises en place par des léninistes.

7 Jaurès, Œuvres tome 8, Fayard, 2013, p. 433.

Un livre de Paul Frölich sur la guerre 14-18 en Allemagne

Paul Frölich, Impérialisme, guerre et lutte de classes en Allemagne, 1914-1918, éditions Science marxiste, 2014, 346 pages, 22 euros.

Ce livre de Paul Frölich1, publié en Allemagne en 1924, vient d’être traduit en français. Précisons que le titre est de l’éditeur, l’ouvrage est paru à l’époque sous le simple titre « La guerre ». Et c’est bien de cela qu’il s’agit, un texte de synthèse sur la guerre de 14-18 à destination des militants du Parti communiste d’Allemagne (KPD) de l’époque.

Disons-le tout net, on est malheureusement très loin de la qualité de la biographie consacrée par le même Frölich à Rosa Luxemburg (publiée 15 ans plus tard, en 1939). Il prévient d’ailleurs dans son avant-propos qu’il n’a pas eu « le temps de se plonger dans cette tâche autant qu’il le faudrait. On doit donc se contenter de retracer l’histoire à grands traits. […] Le temps n’est pas encore venu où l’on pourra s’adonner à l’histoire au nom même de l’histoire » (p. 3).

Dans un premier temps, Paul Frölich résume les tensions internationales avant 1914 et leurs causes, et donne un aperçu des stratégies et des forces militaires en présence. De toute évidence, « l’Europe était comme une grande poudrière. Il ne manquait plus qu’une étincelle pour qu’elle explosât » (p. 28).

Dans le contexte politique des années 1920 en Allemagne, il est important pour Frölich de détruire la « légende du coup de poignard dans le dos » : cette légende, répandue par les conservateurs et réactionnaires dès la fin de la guerre, visait à dédouaner les militaires de la défaite en la rejetant sur une prétendue trahison de l’arrière émanant des marxistes et des juifs. Ce mensonge historique eut une grande influence dans l’entre-deux-guerres en Allemagne. Il fut repris notamment par les deux principaux dirigeants de l’armée allemande : Ludendorff, qui fut membre du parti nazi, et Hindenburg, président allemand qui en 1933 nomma Hitler au poste de chancelier2. Frölich s’attache donc à démystifier ces contre-vérités, à partir d’éléments concrets. Il fournit ainsi une analyse rationnelle et matérialiste des causes de la défaite militaire allemande. Il souligne « la contradiction criante entre les moyens et les buts de l’impérialisme allemand », ce qui « devait conduire à l’effondrement » (p. 110).

Il analyse ensuite les intérêts économiques en Allemagne pendant la guerre. Dès avant le conflit, l’industrie de l’armement s’était mise « à réclamer à grands cris des contrats de plus en plus importants. Elle vit affluer vers elle de gigantesques bénéfices. Le militarisme était une affaire on ne peut plus florissante » (p. 14). La guerre eut un coût colossal, et « l’économie allemande fut progressivement réorganisée et, peu à peu, l’Allemagne entière devint une énorme usine de munitions » (p. 137). Les conséquences touchèrent durement la population : Frölich rapporte que pendant le conflit, « les produits alimentaires se raréfient. La faim devient insupportable » (p. 225).

Le livre ne contient par contre pas grand chose sur le mouvement ouvrier et les luttes sociales, et le peu qui est écrit est trop souvent schématique voire parfois caricatural. Le texte souffre d’une certaine « orthodoxie » qui reflète l’idéologie du KPD en 1924, qui était à cette date déjà très éloigné des conceptions de sa fondation (début janvier 1919) et plus proche du dogmatisme émanant de la direction du Komintern. Ce livre est donc un document historiquement daté.

Il s’achève par une annexe avec des textes d’époque, certains bien connus, d’autres moins. Par exemple, un appel du 7 octobre 1918 des spartakistes (le groupe Die Internationale, bientôt renommé Ligue Spartacus) et des Linksradikalen, qui tout en fixant l’objectif de la révolution sociale pour en finir avec le capitalisme, proposent des revendications immédiates dont l’« annulation de tous les emprunts de guerre sans aucune indemnité », la « réduction sensible du temps de travail », l’« abolition de la peine de mort » et « la lutte pour la démocratisation réelle » (p. 298-299).

Sont également cités deux appels communs des révolutionnaires de Pologne, dont le SDKPiL – parti dont étaient membres Rosa Luxemburg et Léo Jogichès. Le premier est du 2 août 1914 : « Le prolétariat oppose à la politique de la guerre de tous contre tous, la solidarité internationale qui est fondée sur la fraternité de l’esprit révolutionnaire, sur le projet commun de détruire le système actuel d’exploitation et d’oppression et de réaliser l’ordre socialiste. Le prolétariat déclare la guerre à la guerre, à ses gouvernements, à ses oppresseurs ». Dans le second, le 5 août, ces socialistes internationalistes appellent à des « mouvements de masse contre l’ordre capitaliste, sous des mots d’ordre de conquêtes sociales, de démocratie véritable » (p. 93). C’est résolument dans cette filiation politique que nous inscrivons notre action.

1 Voir nos articles : « Paul Frölich (1884-1953) » (Critique Sociale n° 14, février 2011, texte également publié en brochure sous le titre Paul Frölich, parcours militant du biographe de Rosa Luxemburg) ; « Les Mémoires politiques de Paul Frölich » (Critique Sociale n° 19, janvier 2012) ; et « Révolution et contre-révolution en Allemagne, 1918-1920 » (Critique Sociale n° 30, mars 2014).

2 Voir « Les rapports de force électoraux dans la République de Weimar » (Critique Sociale n° 19, janvier 2012, texte également publié en brochure).

Max Adler (1873-1937) : itinéraire d’un marxiste autrichien

(ce texte est également disponible dans notre brochure sur Max Adler)

Né le 15 janvier 1873 à Vienne dans une famille juive, Max Adler est mort le 28 juin 1937 dans la même ville. Docteur en droit (selon Raoul Vaneigem, il « entreprend des études de droit, mais se consacre surtout à la philosophie et à la sociologie »1), socialiste, avocat, il est plus tard enseignant à l’université de Vienne. Il se consacre à la philosophie sociale, la sociologie, l’éducation populaire, la formation au sein des organisations socialistes. Il se situe à l’aile gauche du Parti ouvrier social-démocrate d’Autriche (Sozialdemokratische Arbeiterpartei in Österreich, SDAPÖ).

Max Adler adhère au SDAPÖ en 1893. Il est également membre de l’Association libre des étudiants socialistes (Freie Vereinigung Sozialistischer Studenten), qu’il dirige un temps. Les luttes politiques sont alors très vives, puisque les socialistes d’Autriche-Hongrie s’opposent à la monarchie et aux courants chrétiens conservateurs qui sont à la fois antisocialistes et antisémites. La lutte du SDAPÖ pour la conquête du suffrage universel égal aboutit en 1906 – mais partiellement, puisque les femmes en sont encore exclues.

En 1904, Adler crée les Marx-Studien avec Rudolf Hilferding2, revue publiée à Vienne jusqu’en 1923. C’est dans ce cadre qu’ils participent en 1910-1911, avec l’historien marxiste russe David Riazanov, à un projet d’édition complète des textes de Karl Marx, qui n’aboutira pas3. Adler est également enseignant à l’école interne du SDAPÖ, chargée de la formation théorique des militants.

Internationaliste, Max Adler s’oppose à la Première Guerre mondiale et à l’alignement de nombreux « socialistes » sur les gouvernements pendant le conflit. Il déplorera « le manque complet d’opposition révolutionnaire de classe à la guerre et à la politique économique impérialiste de chacun des Etats, qui eut pour effet l’effondrement de l’Internationale »4. Contrairement à ce qui se passe en France et en Allemagne, la question du vote des crédits de guerre ne se pose pas en Autriche-Hongrie : le gouvernement impérial suspend le parlement de 1914 à 1917, et aucun vote n’a lieu sur cette question. La majorité du parti socialiste est cependant favorable à une politique proche de « l’union sacrée », de soutien à la guerre. Adler fait partie de la minorité opposée à cette politique : il défend des positions pacifistes au sein du Cercle Karl Marx (Verein Karl Marx) à Vienne, aux côtés d’autres militants internationalistes comme Josef Strasser, Therese Schlesinger, Gabriele Proft et Robert Danneberg.

Le 21 octobre 1916, le socialiste pacifiste Friedrich Adler assassine le chef du gouvernement, le Comte Stürgkh. Friedrich Adler, sans lien de parenté avec Max Adler mais fils du dirigeant du parti Victor Adler, était un scientifique qui avait enseigné la physique à l’université de Zurich. Son geste, mûrement réfléchi, répondait à une situation de désespoir face à une dictature monarchiste et militariste5. Le Cercle Karl Marx, dont il était membre, est alors interdit. Friedrich Adler est condamné à mort, mais dans le contexte de dictature son geste lui vaut une grande popularité chez les travailleurs, et il sera libéré deux ans plus tard par la révolution qui renversera le régime impérial. Dès 1917, la majorité du parti socialiste effectue un virage en se rapprochant de la ligne préconisée par la minorité pacifiste.

La fin de la guerre est précipitée en Autriche-Hongrie par la Révolution d’octobre-novembre 1918, au même moment qu’en Allemagne. Elle marque la dislocation de l’empire austro-hongrois, et la libération des prisonniers politiques. Des conseils ouvriers s’étaient formés depuis la grève de janvier 1918, et ils prennent après l’armistice une grande d’importance. Max Adler est lui-même membre du conseil de Vienne. La République d’Autriche est proclamée le 12 novembre 1918, le social-démocrate Karl Renner devenant le même jour chef du gouvernement. Mais les gouvernements des pays vainqueurs de la guerre entravent les velléités de socialisation des socialistes autrichiens au pouvoir6. De plus, les frontières de l’Autriche leur semblent devenues trop réduites – du fait de la volonté des vainqueurs de la guerre – et ils se proposent de se fédérer avec l’Allemagne, alors elle aussi en révolution, mais cela est interdit par le traité de Saint-Germain qui est imposé à l’Autriche en 1919. Le pouvoir socialiste peut cependant mettre en œuvre de nombreuses avancées sociales et démocratiques : congés payés, réduction du temps de travail, assurance-maladie, droit de vote des femmes, interdiction du travail des enfants, abolition de la peine de mort, etc. Mais le parti, n’ayant pas de majorité absolue, persiste dans une coalition contre-nature avec la droite, puis après 1920 il est relégué dans l’opposition.

En 1919, Max Adler publie une brochure sur les conseils ouvriers – qui ne sera traduite en français qu’en 1967, sous le titre Démocratie et conseils ouvriers. S’il est partisan des conseils ouvriers, « ces organismes originaux de la lutte des classes » et « agents d’une véritable démocratie socialiste »7, Max Adler n’est pas pour autant un « conseilliste » comme peuvent l’être Anton Pannekoek, Otto Rühle et d’autres8. Avec ce texte, Adler souhaite manifestement être audible auprès des communistes d’Autriche, et les amener (ou les ramener) au socialisme révolutionnaire. Il établit cependant une « distinction entre communisme et bolchevisme », Adler se revendiquant de l’objectif communiste mais voyant un danger dans la « confusion entre les concepts de communisme et de bolchevisme ». Il pose ainsi l’alternative en titre de chapitre : « Communisme ou bolchevisme ? »9 Cette confusion s’est malheureusement répandue, et aujourd’hui encore mène à un contre-sens courant sur le mot communisme – qui est à l’origine très éloigné des dérives léninistes. Adler écrit ainsi que dès les premiers mois du pouvoir bolchevik, « il s’avérait que cette dictature n’était pas celle du prolétariat » mais « celle des bolcheviks »10.

Au-delà de la vision léniniste, les conseils ouvriers sont des outils utiles pour la révolution sociale internationale. Adler rappelle que « les mots de liberté et d’égalité politiques restent vides de sens tant que fait défaut l’égalité économique. » Fondamentalement, « nous ne pouvons arriver à la démocratie que par le socialisme. » Dans ce but, « seule la rupture radicale avec tout ce système capitaliste, donc seule la révolution sociale, prend le mal vraiment à la racine et l’élimine en délivrant les hommes une fois pour toutes »11.

Adler rappelle l’objectif : « la disparition de la société de classes donc la suppression du prolétariat » en tant que classe ; il ne faut donc pas « stabiliser le caractère de classe du prolétariat », le conseil ouvrier n’est par conséquent qu’un outil transitoire, un « instrument de lutte contre toutes les formes de domination et d’oppression de la société actuelle »12.

Malgré une certaine sympathie de Max Adler pour la révolution russe, il refuse donc l’alignement sur les bolcheviks13. Mais il s’illusionne en restant dans la social-démocratie, même si le parti autrichien constitue son aile « gauche » qui crée début 1921 l’Union des partis socialistes pour l’action internationale (dite Internationale de Vienne ou Internationale « deux et demie »). Il y a, il est vrai, à l’époque une profonde difficulté pour constituer une voie marxiste révolutionnaire de masse et indépendante des bolcheviks. En Autriche, le parti socialiste est un véritable parti de masse, qui compte plusieurs centaines de milliers d’adhérents dans un pays peu peuplé, où la majorité des travailleurs révolutionnaires sont restés dans les rangs socialistes ; c’est aussi un parti qui obtient à lui seul autour de 40 % des voix lors des élections14. Max Adler sera brièvement député et conseiller municipal de Vienne, ville où les socialistes obtenaient à eux seuls la majorité absolue des suffrages. Grâce notamment à l’instauration d’« impôts sur le luxe », ils mirent en place de nombreuses mesures avancées dont la construction massive de logements sociaux modernes, qui firent que la « Vienne rouge » devint « la ville la plus progressiste d’Europe entre les deux guerres »15.

Adler continue de militer en Autriche, bien qu’il soit oppositionnel au sein de son parti, participant en 1928 à la création du Groupe d’études marxistes (Marxistische Studien-Gemeinschaft). Il milite aussi parfois en Allemagne, où il participe à la revue socialiste de gauche Der Klassenkampf (où l’on retrouve également Paul Levi, qui fut un proche de Rosa Luxemburg et un des cofondateurs du KPD). Son terrain d’action devrait être l’Internationale, mais il constate « la ruine, non encore réparée aujourd’hui, de l’Internationale »16. Par ailleurs, Adler perçoit bien le péril bureaucratique : il écrit ainsi que « la forme hiérarchique des organisations combinée avec la professionnalisation du travail du Parti et du syndicat ontrestreint grandement l’initiative de chaque militant et très souvent l’ont rendue impossible. »17

En tant que partisan du socialisme révolutionnaire, Max Adler est amené à être en désaccord à la fois avec les réformistes et avec les léninistes. Mais, même s’il insiste sur le fait qu’il faut donner au socialisme « plus d’esprit de classe révolutionnaire »18, Adler se retrouve finalement malgré lui dans l’impasse du réformisme. La politique réformiste radicale du Parti ouvrier social-démocrate permet certes des améliorations pour les classes populaires, en particulier à Vienne, mais laisse inchangées les structures sociales. La loi de mai 1919 sur la socialisation resta lettre morte, et la Commission de socialisation dont fit partie Otto Bauer ne donna que peu de résultats. En fin de compte, « malgré l’ampleur des réformes, les rapports de force dans la vie économique restaient les mêmes. »19

Constituer une aile révolutionnaire dans une structure réformiste, même de masse, aboutit donc à une impasse politique. De plus, les positions radicales d’Adler l’isolent au sein du SDAPÖ20.

En 1926, Adler publie le livre Politische oder soziale Demokratie, qui est traduit en français quatre ans plus tard sous le titre Démocratie politique et démocratie sociale. C’est durant cette période 1930-1933 qu’il commence en effet à être traduit en français, ce qui s’explique par le contexte à la fois international, autrichien, et interne au socialisme en France : l’affirmation d’une aile gauche au sein du Parti socialiste SFIO. Lucien Laurat le présente ainsi en 1931 : « Max Adler, professeur à l’Université de Vienne, se place à l’extrême gauche de la social-démocratie autrichienne : il s’est signalé tout particulièrement pendant la guerre par son attitude courageuse et vraiment internationaliste. En décembre 1917, dans un meeting public, il n’hésita pas, en pleine dictature militaire, à faire acclamer par la foule Karl Liebknecht et Friedrich Adler. Ceci dit pour présenter l’auteur, presque inconnu du public français »21.

Dans ce texte de 1926, Max Adler constate que « la démocratie véritable n’existe pas encore », puisque « dans un Etat de classe, ce n’est jamais le peuple qui est souverain, mais bien une classe ou un ensemble de classes. »22Il plaide pour la démocratie sociale, pour la « société solidaire », qui équivalent selon lui au socialisme. Néanmoins, « la démocratie politique est une arme indispensable au prolétariat »23, qui doit donc être défendue lorsqu’elle est attaquée. Il n’en reste pas moins que la démocratie réelle est selon lui impossible dans une société divisée en classes sociales. La solution est le socialisme, société sans classes, qui seul permet la démocratie véritable. Démocratie et socialisme sont donc au fond le même objectif, le même projet de société qui vise à remplacer la société capitaliste divisée en classes. Soulignant que l’organisation sociale et la forme politique sont liées, Adler écrit que la « démocratie signifie : socialisation solidaire »24. Pour lui, « le principe de l’égalité des droits et de la liberté du citoyen devrait assurer à chacun le droit de faire de son temps ce qu’il veut, et en particulier de rester quand il veut oisif. » Mais il remarque qu’au contraire la société bourgeoise n’accorde ce droit qu’aux possédants, à la fois par les différences matérielles (d’argent) et aussi par la loi sur le « vagabondage » qui existait alors en Autriche, par laquelle pouvait être poursuivi tout individu non-possédant « qui ne s’est soustrait au « travail », c’est-à-dire à l’exploitation, que momentanément et à ses frais »25.

Rappelant toujours l’objectif marxiste d’abolition des Etats, Adler considère que « la véritable démocratie n’est pas possible dans l’Etat »26. Face au « vieux monde de la non-solidarité et de l’oppression », la démocratie sociale sera « le monde nouveau de la solidarité et de la liberté »27 et « la démocratie sociale seule fera une réalité […] de la notion d’association humaine »28. Dans ce but, Adler appelle à « l’éducation socialiste des masses par elles-mêmes. »29 Pour lui, « le centre de gravité de la politique socialiste révolutionnaire ne doit pas être cherché dans le parlementarisme ni dans la politique des factions, mais dans l’action immédiate et résolue de toute la classe prolétarienne. »30

A partir de 1933, une dictature conservatrice s’installe en Autriche (certains ont parlé d’« austrofascisme »), dirigée en grande partie contre le SDAPÖ contre lequel la droite autrichienne au pouvoir conjugue antimarxisme et antisémitisme. Des milices contre-révolutionnaires s’étaient développées depuis des années, inspirées et en partie financées par la dictature fasciste italienne. Les différents courants réactionnaires bénéficièrent de la situation politique des pays limitrophes de l’Autriche : l’Italie, l’Allemagne avec la montée du nazisme, et la Hongrie alors sous la dictature de Miklós Horthy.

La liberté de la presse et le droit de grève sont supprimés. Le parlement est empêché de se réunir par le gouvernement. Face à cette suppression de facto de la démocratie, le SDAPÖ organise… une pétition31. Finalement, suite à des arrestations arbitraires de militants socialistes, le 12 février 1934 « commença le combat des travailleurs autrichiens pour la défense des derniers vestiges de la démocratie autrichienne »32. Un soulèvement est déclenché par une partie de la base socialiste, et un appel à la grève générale lancé – mais il est relativement peu suivi par des travailleurs démoralisés et très touchés par la crise capitaliste en cours depuis 1929. Cette résistance armée désespérée et trop tardive est écrasée en quelques jours. Le SDAPÖ est interdit et le mouvement ouvrier en Autriche est dès lors réduit à la clandestinité jusqu’en 1945.

Un temps arrêté et détenu, Max Adler à court d’argent est ensuite contraint de vendre ses livres. Sa correspondance avec Rosa Luxemburg fut malheureusement détruite avant d’avoir été publiée. Il meurt en 1937, et son souvenir peine à franchir la Seconde Guerre mondiale.

La méconnaissance de Max Adler en France s’inscrit dans le cadre plus vaste d’une méconnaissance de l’histoire de l’Autriche, en particulier du mouvement ouvrier et de ses événements révolutionnaires. Concernant Adler, il s’agit pour nous – comme le fit Maximilien Rubel – de souligner l’intérêt de ses écrits, tout en critiquant ses limites. On retrouve chez lui certains des travers du soi-disant « marxisme » de la Deuxième Internationale, même si Adler n’était pas dogmatique et ne fut pas de « la prêtraille marxiste » dénoncée par le spartakiste Franz Mehring33. Par exemple, Adler surestime le rôle du parti politique, quasiment fétichisé par lui, erreur que l’on peut expliquer en grande partie par la situation du parti socialiste en Autriche. En 1929, les 720.000 adhérents socialistes constituaient 18 % de la population adulte du pays34, proportion peut-être unique dans l’histoire au sein d’un parti d’opposition. C’est de plus une organisation à sociologie jeune et fortement ouvrière.

Max Adler avait étudié de façon approfondie les textes de Marx et d’Engels, mais aussi d’Emmanuel Kant et de Max Stirner. Il a écrit à plusieurs reprises sur Kant ; selon Iring Fetscher, il s’agissait pour Adler « d’adapter la théorie kantienne de la connaissance à la théorie sociale marxiste »35. Il fut critiqué par Herbert Marcuse pour ses ouvrages sur ce sujet, dans un article de 193036. Selon Yvon Bourdet, « ce qui intéressait Max Adler, ce n’était pas la vulgarisation du marxisme, mais son approfondissement et son développement. »37

Max Adler défend un « socialisme marxiste », contre le réformisme et contre le nationalisme. Il refuse « par principe l’Etat et la société capitaliste »38. Il pouvait se considérer comme un « social-démocrate révolutionnaire », dans l’ancien sens du mot social-démocrate, mais pour éviter les fausses interprétations il peut aujourd’hui être défini comme un socialiste révolutionnaire marxiste. Il se fonde sur la conception matérialiste de l’histoire ; il parle ainsi du marxisme « dont la conception matérialiste de l’histoire et la théorie du progrès social tirent leur sens et leur force de conviction d’abord du concept de l’homme socialisé, c’est-à-dire de la conscience sociale. »39 Il argumente en faveur d’une éthique révolutionnaire : pour lui, le socialisme est un « produit des conditions sociales qui est en même temps justifié d’un point de vue éthique »40. A l’inverse, « le capitalisme est profondément contraire à la civilisation, parce qu’il est une forme de société basée sur la force »41.

Dans la conception d’Adler, la révolution socialiste doit abolir l’Etat, ainsi que « l’esclavage salarié »42. Le socialisme « ne veut pas seulement que la situation du travailleur s’améliore, mais qu’il cesse enfin de n’être rien d’autre qu’un travailleur, c’est-à-dire un homme qui doit travailler pour vivre. »43

Selon Adler, la démocratie strictement politique n’est qu’une étape avant d’arriver à la forme supérieure de la démocratie réelle et effective : la démocratie sociale. Par l’auto-éducation des masses et l’expérience de la lutte des classes se forme la conscience de classe, qui permettra le remplacement révolutionnaire du capitalisme par le socialisme. Il écrit que le socialisme ne viendra pas de lui-même : « il faut le faire. Et le faire, le prolétariat seul le peut »44.

On qualifie souvent Max Adler d’austromarxiste. Mais la notion même d’« austromarxisme » est très contestable. On y a regroupé des militants et auteurs aussi différents que Max Adler45, Rudolf Hilferding, Otto Bauer, Karl Renner, Josef Strasser, Friedrich Adler, etc. Renner dira lui-même en 1930 : « aujourd’hui, dans le Parti, Otto Bauer est au centre, Hilferding et moi à droite, et Max Adler à gauche »46.

Les dictatures des années 1930 puis la Seconde Guerre mondiale ont frappé de plein fouet les courants socialistes révolutionnaires. La disparition de Max Adler en 1937 dans une Autriche dictatoriale, est d’une certaine façon représentative de cet appauvrissement subi de la diversité de la pensée marxiste après la Seconde Guerre mondiale ; Adler figure d’ailleurs parmi les auteurs dont les livres furent interdits par les nazis.

Malgré cet oubli, la lutte pour la véritable démocratie sociale, pour un monde libéré de l’exploitation et de l’aliénation capitaliste, n’en reste pas moins d’actualité.

Textes de Max Adler traduits en français :

* Démocratie politique et démocratie sociale, L’Eglantine (Bruxelles)47, 1930. Réimprimé en fac-similé en 1970 aux éditions Anthropos (Paris).

* Le Socialisme de gauche, La Bataille socialiste (Paris)48, 1932.

* Métamorphoses de la classe ouvrière, Nouveau-Prométhée (Paris)49, 1935.

* Démocratie et conseils ouvriers, Maspero (Paris), 1967.

Les traductions en français sont principalement d’Alexandre Bracke-Desrousseaux (1861-1955, membre du Parti socialiste SFIO, qui a également traduit de nombreux textes de Rosa Luxemburg, et qui correspondit avec Max Adler), puis d’Yvon Bourdet (1920-2005, proche du groupe Socialisme ou barbarie, partisan de l’autogestion). Mais la grande majorité des textes d’Adler sont toujours inédits en français.

Mentionnons quelques articles parus dans des revues :

* « Y a-t-il crise du Marxisme ? », L’Etudiant socialiste, n° 3, décembre 1929. Selon Adler il n’y a pas crise de la théorie marxiste, mais crise des organisations qui s’en réclament. Il considère que le mouvement socialiste est « dans un triste état », et que le marxisme est le seul moyen pour « vaincre la faiblesse et le déchirement du mouvement socialiste ouvrier aujourd’hui ». Il observe que « le capitalisme, après avoir surmonté les ruines de la guerre, se reconstruit sur des bases supérieures, de plus en plus consciemment apparaissent des tendances d’organisation, tant à l’intérieur des Etats qu’internationalement ». Face à cette situation, Adler dénonce « l’illusion fatale d’une conception qui ne considère pas les formes de démocratie comme moyens de la lutte de classe révolutionnaire, mais comme ceux de l’entente et de la collaboration croissantes des classes. »

* « L’éducation socialiste et sa tâche actuelle », La Bataille socialiste, n° 55 et 56, mars et avril 1932. Adler appelle notamment à munir la jeunesse « d’un esprit de classe fortement conscient et révolutionnaire ».

* « La tâche de la jeunesse en notre temps », Révolte, n° 13, octobre 1932. Adler dresse un bilan critique de la situation « qui, dans un âge à venir, apparaîtra comme une absurdité inconcevable : dans l’ordre économique actuel, on ne travaille pas pour que l’humanité puisse vivre, mais pour que les possesseurs de capital aient des profits. » La jeunesse doit donc participer à la « solidarisation de la société » en se plaçant aux côtés du « mouvement de classe du prolétariat », qui est « une cause d’intérêt universel » permettant « une humanisation inconnue jusqu’ici de la société tout entière. »

* « La réalisation du marxisme », La Bataille socialiste, n° 67, avril 1933. Cet article est l’objet d’une note de lecture non-signée, mais probablement de Boris Souvarine, dans La Critique sociale, n° 8, avril 1933, p. 97 : « Etudesérieuse et solide, comme tout ce qu’écrit cet auteur en général, et la meilleure publiée à notre connaissance dans une revue française, à l’occasion du cinquantenaire [de la mort de Karl Marx]. Plusieurs passages et les conclusions, cependant, déçoivent par leur caractère académique et peu en rapport avec la réalité vivante. Max Adler réfute de façon très pertinente l’argumentation spécieuse de ceux qui croient le marxisme « périmé ». Mais il ne semble pas se rendre compte de la parenté intime qui relie le « socialisme de droite » au « socialisme de gauche » et suppose que si le second prévalait sur le premier, la crise de l’Internationale serait surmontée, sa ruine « réparée ». Il montre ensuite que Marx, théoricien, « dans l’exposé de l’évolution capitaliste devançait les choses et dessinait ainsi déjà leur aspect futur quand celui-ci n’était encore qu’en germe » ; c’est pourquoi tant d’écrits de Marx, vieux de trois quarts de siècle, sont maintenant d’une étonnante actualité, c’est pourquoi Marx est, « au plein sens du mot, un penseur moderne » ; certaines des œuvres de Marx ne sont même pleinement intelligibles que depuis la confirmation contemporaine des faits. « Le marxisme est si peu périmé, écrit Adler, qu’aujourd’hui seulement il commence à être reconnu généralement comme science sociologique fondamentale et à régir politiquement le prolétariat mondial. » La première moitié de cette observation est exacte, car bien des gens font du marxisme sans le savoir, mais la seconde ne l’est pas le moins du monde : il faut être homme de cabinet comme Max Adler pour aller raconter que le prolétariat mondial est guidé par le marxisme. Enfin, notre auteur conclut avec assurance : « Sous la pression et par le caractère sans issue de la crise mondiale du capitalisme, le marxisme va devenir ce qu’il n’était jusqu’à présent qu’en programme : la doctrine mondiale d’émancipation du prolétariat admise partout par les masses. » Nous voudrions partager cette belle conviction mais la moindre démonstration ferait bien mieux notre affaire. »

* « L’imposture atavique du national-socialisme », La Bataille socialiste, n° 70 et 71, juillet et septembre 1933. Adler y écrit que « l’essence d’une révolution » est « de faire triompher un principe nouveau d’ordre social […] qui soit dans le sens d’un accroissement général de liberté et d’égalité, c’est-à-dire d’un accroissement de solidarité humaine. […] Au contraire, tout mouvement qui s’oppose à pareil renforcement de la solidarité sociale, et même qui anéantit des formes de solidarité sociale déjà conquises, est contre-révolutionnaire ».

* « L' »utopisme » chez Marx et Engels », Etudes de marxologie, n° 14, novembre 1970. Il s’agit de la traduction du chapitre XVIII du livre La Conception marxiste de l’Etat (1922), avec une présentation d’Yvon Bourdet : « Max Adler et la question de l’utopie ». Adler réfute l’accusation d’utopisme adressée à Marx et Engels par Hans Kelsen, ce dernier se trompant selon lui sur le marxisme. Max Adler emploie indifféremment les expressions « communauté socialiste » et « société communiste » pour désigner la société de l’avenir qui sera « une société de solidarité humaine ». Le socialisme a pour objectif « la garantie et l’épanouissement le plus large possible de la vie ». De nouvelles relations sociales, des conditions de vie différentes, créeront forcément des êtres humains nouveaux, « ces hommes transformés du XXIe ou XXIIe siècle, qui seront à coup sûr tout aussi différents de nous que nous le sommes aujourd’hui [en 1922] de ceux du XIe siècle ».

Principaux textes non-traduits en français :

* Kausalität und Teleologie im Streite um die Wissenschaft, 1904.

* Marx als Denker, 1908.

* Wegweiser, Studien zur Geistesgeschichte des Sozialismus, 1914.

* Der soziologische Sinn der Lehre von Karl Marx, 1914.

* Zwei Jahre… !, Weltkriegsbetrachtungen eines Sozialisten, 1916.

* Die sozialistische Idee der Befreiung bei Karl Marx, 1918.

* Klassenkampf gegen Völkerkampf !, Marxistische Betrachtungen zum Weltkriege, 1919.

* Engels als Denker, 1920.

* Die Staatsauffassung des Marxismus, 1922 (seul un chapitre a été traduit, voir ci-dessus).

* Neue Menschen, Gedanken über sozialistische Erziehung, 1924.

* Kant und der Marxismus, 1925.

* Lehrbuch der materialistischen Geschichtsauffassung, 1930.

* Das Rätsel der Gesellschaft, Zur erkenntniskritischen Grundlegung der Sozialwissenschaft, 1936.

Quelques textes en français sur Max Adler ou sur le contexte :

* Austriaca, n° 15, novembre 1982, et n° spécial, mars 1983 : « L’austromarxisme, nostalgie et/ou renaissance ? », Actes du colloque de Paris des 25-27 février 1982.

* Wolf Bertram [pseudonyme de Kurt Landau], La Guerre civile en Autriche, Librairie du travail, 1934.

* Yvon Bourdet, « Démocratie, classe et parti d’après Max Adler », Arguments, n° 25-26, 1962, repris dans Communisme et marxisme, Brient, 1963.

* Yvon Bourdet, « Les conditions d’étude de l’austromarxisme », Le Mouvement social, n° 50, janvier 1965.

* Yvon Bourdet, « Rôle et signification des conseils ouvriers d’après Max Adler », Etudes de marxologie, n° 9, août 1965.

* Yvon Bourdet, Otto Bauer et la révolution, EDI, 1968.

* Yvon Bourdet, article sur Max Adler dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international : Autriche, éditions ouvrières, 1971 (reprend dans une large mesure sa préface de 1970 à Démocratie politique et démocratie sociale).

* Yvon Bourdet, « Actualité de l’austromarxisme », Critique, n° 339-340, août-septembre 1975.

* Robert Danneberg, Le Socialisme municipal en Autriche, Librairie populaire, 1925.

* Julius Dickmann, « Témoignage » publié dans Le Travailleur communiste syndical et coopératif du 10 mars 1934, réédité dans Agone, n° 23, 2000.

* Jürgen Doll, « L’austromarxisme et la pensée politique française », Actes du colloque France-Autriche 1970-1986 des 12-13 mai 1986, université d’Orléans, s.d.

* Jacques Droz, La social-démocratie en Autriche-Hongrie (1867-1914) et Le socialisme en Europe centrale, dans Histoire générale du socialisme, tomes 2 et 3, Presses universitaires de France, 1974-1977, réédition 1997.

* Iring Fetscher, « Le marxisme de Max Adler », Archives de Philosophie, tome 41 cahier 3, juillet-septembre 1978.

* Berthe Fouchère, « L’Autriche martyre », Les Cahiers rouges, n° 10, avril 1938.

* Félix Kreissler, De la Révolution à l’annexion, l’Autriche de 1918 à 1938, Presses universitaires de France, 1971.

* Ludovic Meister, « Max Adler et le matérialisme historique », La Revue socialiste, n° 354, 15 juin 1914.

* Paul Pasteur, Pratiques politiques et militantes de la social-démocratie autrichienne, 1888-1934, Belin, 2003.

* Paul Pasteur, « L’austromarxisme ou une bouée de sauvetage pour une gauche en crise ? », Austriaca, n° 63, décembre 2006.

* Georg Scheuer, Seuls les fous n’ont pas peur, scènes de la guerre de trente ans, 1915-1945, Syllepse, 2002.

* Raoul Vaneigem, article sur Max Adler dans l’Encyclopédie Universalis, 2007.

1 Article de Raoul Vaneigem sur Max Adler dans l’Encyclopédie Universalis.

2 Voir la préface d’Yvon Bourdet dans Rudolf Hilferding, Le Capital financier, éditions de Minuit, 1979.

3 Götz Langkau, « Marx-Gesamtausgabe – dringendes Parteiinteresse oder dekorativer Zweck ? Ein Wiener Editionsplan zum 30. Todestag, Briefe und Briefauszüge », International Review of Social History, volume 28, 1983.

4 Max Adler, « L’éducation socialiste et sa tâche actuelle », La Bataille socialiste, n° 55, mars 1932, p. 15.

5 Friedrich Adler, dit aussi Fritz Adler, fut plus tard le secrétaire de l’Internationale socialiste de Vienne puis de l’Internationale ouvrière socialiste.

6 Entretien avec Otto Bauer dansL’Humanité du 6 mai 1920, p. 3. Bauer déclare notamment : « On nous a fait comprendre que du jour où nous passerons aux actes socialistes, nous ne serons plus ravitaillés ». Max Adler dira que cette paix est « une continuation, quoique avec d’autres moyens, de l’état de guerre contre les Etats vaincus » (Révolte, n° 13, octobre 1932, p. 9).

7 Max Adler, Démocratie et conseils ouvriers, Maspero, 1967, p. 95 et 113. Signalons qu’Yvon Bourdet a ajouté dans cette édition de très nombreuses notes parfois envahissantes, certaines utiles et d’autres contestables.

8 « S’il est vrai […] qu’à l’intérieur de l’austro-marxisme les positions de Max Adler sont assez radicales, il est tout aussi vrai que par rapport aux positions des conseillistes de gauche elles paraissent plutôt modérées » (Jürgen Doll, « L’austromarxisme et la pensée politique française », France-Autriche 1970-1986, université d’Orléans, s.d., p. 27).

9Démocratie et conseils ouvriers, p. 61-63.

10Démocratie et conseils ouvriers, p. 91.

11Démocratie et conseils ouvriers, p. 49 et 52.

12Démocratie et conseils ouvriers, p. 82.

13 Adler « eut face à la révolution d’Octobre une position similaire à celle de Rosa Luxemburg, condamnant le despotisme des bolcheviks, mais convaincu de la valeur du système des conseils et espérant que la suite des événements permettrait la démocratisation du système soviétique » (Leszek Kolakowski, Histoire du marxisme, tome 2, Fayard, 1987, p. 298). En 1922, Adler rappelait que « l’état des choses en Russie ne peut être considéré ni comme dictature du prolétariat, ni comme société communiste » (Etudes de marxologie, n° 14, novembre 1970, p. 2088).

14 Par exemple, en 1923 le SDAPÖ rassemble à lui seul 39,6 % des voix, alors que le Parti communiste (KPÖ) n’en obtient que 0,7 %. En 1927, le SDAPÖ a 42,3 % des suffrages, le KPÖ 0,4 %.

15 Jacques Droz, Histoire générale du socialisme, 3 : de 1918 à 1945, Presses universitaires de France, p. 256.

16 Max Adler, « La réalisation du marxisme », La Bataille socialiste, n° 67, avril 1933, p. 9.

17 Max Adler, Métamorphoses de la classe ouvrière, Nouveau-Prométhée, 1935, p. 42.

18Max Adler, Démocratie politique et démocratie sociale, Anthropos, 1970, p. 13.

19 Norbert Leser, « Bilan de l’austro-marxisme », Le Contrat Social, volume XI n° 6, novembre-décembre 1967, p. 351.

20 Jill Lewis, « Max Adler », dans Biographical dictionary of European labor leaders, Greenwood press, 1995.

21 Lucien Laurat, note sur la première édition en français de Démocratie politique et démocratie sociale, dans La Critique sociale, n° 2, juillet 1931, p. 68. Laurat avait été en novembre 1918 cofondateur du Parti communiste d’Autriche. Militant communiste anti-stalinien en France, il était en 1931 membre du Cercle communiste démocratique, et participa plus tard à la création du courant « Le Combat marxiste ». Il était certainement présent lors de ce meeting du 7 décembre 1917, qu’il mentionne également dans Contributions à l’histoire du Comintern, Droz, 1965, p. 70.

22Max Adler, Démocratie politique et démocratie sociale, op. cit., p. 48 et 74.

23Démocratie politique et démocratie sociale, p. 14.

24Idem, p. 77.

25 Note du chapitre IX de Démocratie politique et démocratie sociale, traduction inédite de Bracke. La traduction française publiée en 1930 est dénuée des notes de l’original ; le socialiste Bracke avait réalisé, à une date inconnue, des compléments à la première traduction, qui n’ont jamais été utilisés : il s’agit de la traduction de notes et références, ainsi que de la retraduction de trois chapitres. Ignorant manifestement l’existence de ces éléments (conservés par René Lefeuvre, le fondateur des éditions Spartacus), Bourdet a réédité en 1970 la traduction de 1930 sans ces compléments.

26Démocratie politique et démocratie sociale, p. 89.

27Idem, p. 204.

28 Chapitre X de Démocratie politique et démocratie sociale, traduction de Bracke.

29Démocratie politique et démocratie sociale, p. 19.

30Démocratie politique et démocratie sociale, p. 210-211.

31 Elle fut d’ailleurs signée par une importante proportion de la population, mais « n’eut aucun effet étant donné qu’elle ne fut accompagnée d’aucune manifestation ou autre action de masse » (Félix Kreissler, De la Révolution à l’annexion, l’Autriche de 1918 à 1938, Presses universitaires de France, 1971, p. 270).

32 Félix Kreissler, op. cit., p. 296.

33 Franz Mehring, Vie de Karl Marx, Gérard Bloch / APIO, 1984, p. 105.

34Paul Pasteur, Pratiques politiques et militantes de la social-démocratie autrichienne, 1888-1934, Belin, 2003, p. 171.

35Iring Fetscher, « Le marxisme de Max Adler », Archives de Philosophie, tome 41 cahier 3, juillet-septembre 1978, p. 470. A l’inverse de certaines idées reçues, Fetscher note également que Adler s’écarte du néokantisme. Adler lui-même a écrit que sa « conception du marxisme n’a rien à voir avec Kant, avec cette tentative à la mode de « renouveler » Marx grâce à Kant » (Max Adler, Ausgewählte Schriften, Österreichischer Bundesverlag, 1981, p. 491).

36 Herbert Marcuse, « Marxisme transcendantal ? » [1930], dans Philosophie et révolution, Denoël, 1969. Notons que Adler aurait souscrit comme Marcuse à la nécessité d’une « pratique radicale qui a pour but la transformation du réel » (p. 40).

37 Yvon Bourdet, article sur Max Adler dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international : Autriche, éditions ouvrières, 1971, p. 25.

38 Max Adler, Démocratie et conseils ouvriers, op. cit., p. 105.

39 Max Adler, Ausgewählte Schriften, op. cit., p. 507.

40 Max Adler, Ausgewählte Schriften, p. 492.

41 Max Adler, Métamorphoses de la classe ouvrière, op. cit., p. 56.

42 Max Adler, Ausgewählte Schriften, p. 58.

43 Max Adler, Ausgewählte Schriften, p. 57.

44 Max Adler, « L’éducation socialiste et sa tâche actuelle », La Bataille socialiste, n° 56, avril 1932, p. 13.

45 Raymond Aron considérait qu’il était « le plus remarquable des austro-marxistes » (La Sociologie allemande contemporaine [1935], Presses universitaires de France, 1981, p. 64).

46 « Les têtes de l’austro-marxisme », Le Populaire du 23 août 1930, p. 6.

47 Editeur socialiste.

48 Courant de gauche de la SFIO. La première partie de ce texte avait été publiée sous son titre original, « La fonction historique du socialisme de gauche », dans la revue La Bataille socialiste, n° 51, novembre 1931.

49 Petite maison d’édition d’un autre courant de gauche de la SFIO, « Le Combat marxiste », issu du Cercle communiste démocratique.

« Le Socialisme de gauche » (Max Adler, 1931)

(ce texte est également disponible dans notre brochure sur Max Adler)

Nous reproduisons ce texte d’après la brochure publiée en 1932 par La Bataille socialiste, en recopiant à l’identique les deux avant-propos suivants :

Max Adler

Né le 15 janvier 1873, notre camarade Max Adler enseigne depuis 1920 la sociologie et l’histoire du socialisme à l’Université de Vienne. C’est un très ancien socialiste, un socialiste de toujours. En 1904, il fondait avec Rudolf Hilferding une revue théorique, les Etudes marxistes, où parut son premier travail relatif au marxisme : Causalité ou Téléologie. Suivirent d’importants écrits dans lesquels il s’efforçait d’établir une liaison entre le marxisme, d’une part, et la critique kantienne de la connaissance, de l’autre.

Pendant la guerre, il s’éleva vivement contre la politique de la majorité du Parti socialiste autrichien. Depuis la guerre, il n’a cessé de combattre les tendances collaborationnistes et de rechercher une entente, évidemment possible, entre le socialisme traditionnel et le communisme. Il dirige dans cet esprit le Klassenkampf, revue « socialiste de gauche » qui paraît à Berlin.

Max Adler a beaucoup travaillé. Il a publié de nombreuses brochures de propagande populaire et des ouvrages d’une science consommée, dont plusieurs éditions n’ont pas épuisé le succès : Problèmes marxistes, Interprétation marxiste de l’Etat, Hommes nouveaux, Marx penseur (1908 ; 3e éd. 1925), Engels penseur, Manuel du matérialisme historique, enfin, sous le titre de Guides, des études sur l’histoire spirituelle du socialisme.

Max Adler mène de front l’étude et le combat, la théorie et la pratique. Il a été quelque temps député de Vienne au Landtag.

Amédée Dunois.

Note du traducteur

L’article ci-dessous a été écrit pour paraître en tête du premier numéro de la revue mensuelle des socialistes de gauche hongrois qui paraît depuis le 15 octobre 1931 en Roumanie, à Cluj, autrement dit Koloszvar : A Ma’sik Ut (l’Autre Chemin).

J’ai eu plaisir à traduire, pour La Bataille Socialiste, les considérations d’un auteur dont la pensée, d’ailleurs, s’est souvent trouvée d’accord avec la nôtre. Discuter sur telle ou telle réserve de détail serait possible. J’aime mieux signaler un point commun entre tant d’autres. Bien des camarades se souviendront que, comme le fait Max Adler dans son premier paragraphe, j’ai eu l’occasion de dire à ceux de nos amis qui sont, tombent ou risquent de s’engager dans le réformisme, ce qu’a leur esprit de parenté avec celui des bolcheviks.

Bracke.

I

Rien ne peut exciter davantage la passion au cœur d’un représentant de la politique de droite dans la social-démocratie – si souvent identique à la politique officielle du Parti – qu’une allusion à l’existence d’une opposition, dans le Parti, entre deux tendances : droite et gauche. Ainsi dernièrement, le camarade Wels, présidant le Congrès de Leipzig, déclarait, aux applaudissements de l’aile droite : « Quelque chose comme une droite et une gauche n’existe pas chez nous. » Ne parlons pas de ce qu’une pareille énonciation prouve une singulière incapacité à reconnaître les faits, ou tout au moins à en tenir compte, même quand ils ne vous vont pas ; cette remarque est encore intéressante à un autre point de vue. Elle nous procure l’occasion de regarder à fond dans une mentalité spéciale aux politiques de droite, étrangère à toute camaraderie, et qui déjà n’a même rien de marxiste. Car, dans ce geste pathétique qui écarte l’existence d’une tendance de gauche, il y a en même temps une sorte de flétrissure pour elle. Il peut paraître paradoxal, mais il est malheureusement conforme à la vérité de dire que bien des hommes de la tendance de droite dans la social-démocratie se représentent formellement la tendance de gauche comme quelque chose d’immoral, voire de punissable. Et l’on a souvent l’impression que ces mêmes socialistes de droite, qui s’indignent si infiniment du terrorisme d’opinion exercé par les bolcheviks russes, procéderaient exactement avec la même intolérance et la même brutalité contre la gauche que le système soviétique régnant en ce moment contre ses « déviations » de gauche ou de droite. Les décisions incroyables et profondément regrettables prises il y a peu de temps par le Vorstand1 de la social-démocratie allemande contre l’opposition de gauche ne le confirment, hélas ! que trop.

Cela étant, il est sans doute à propos de s’expliquer une fois de plus brièvement sur le sens véritable de la distinction entre droite et gauche dans le socialisme, et cela, en particulier, à l’occasion qu’offre heureusement l’apparition d’un nouveau périodique du socialisme de gauche.

Droite-Gauche, cette opposition n’est pas un phénomène datant de ces dernières années, l’œuvre de quelques « brouillons ambitieux » ou de « gêneurs sans responsabilité ». On la trouve à travers toute l’histoire du mouvement ouvrier marxiste. Les premiers « hommes de gauche » dans le mouvement ouvrier socialiste moderne furent… Marx et Engels. C’est ce que nous pouvons déduire de leur correspondance entre eux et avec Sorge, Bernstein, Bebel, etc., en les voyant constamment obligés de repartir en guerre contre l’opportunisme, le réformisme, l’embourgeoisement du Parti. Et l’on ne connaît malheureusement pas assez quelle lutte incessante, passionnée et pas toujours heureuse, ils ont menée contre toutes ces altérations de la lutte de classe prolétarienne révolutionnaire, et aussi contre ce que Marx qualifiait déjà de « démocratie vulgaire » dans la social-démocratie. Depuis, et jusqu’à nos jours, cette lutte est toujours restée nécessaire, et même, elle ne fut jamais plus nécessaire qu’au temps actuel, c’est-à-dire depuis la fin de la guerre, parce qu’avec la victoire de la forme démocratique dans l’Europe centrale, de nouvelles idéologies réformistes se sont emparées, tant dans le domaine politique que dans le domaine économique, d’une grande portion de la social-démocratie allemande.

II

La distinction Droite et Gauche dans le Parti ne représente donc rien de plus, mais aussi rien de moins que l’antithèse entre deux façons de concevoir la lutte d’émancipation du prolétariat, la marche au socialisme : conception réformiste et conception révolutionnaire de classe.

Nous ne saurions entrer ici dans une histoire du réformisme, qui a toujours eu l’ambition de se donner en même temps pour le vrai marxisme. Pour ce faire, il s’est vu, à la vérité, obligé de « réviser » la doctrine de Marx et c’est ainsi qu’est venue l’identification caractéristique de « réformisme » et « révisionnisme » – caractéristique, parce que le réformisme fut et est toujours occupé ou à nier la rigoureuse causalité du marxisme ou à l’affaiblir quelque part et en quelque manière dans ses conséquences. On ne peut ici que rappeler comment le réformisme, dès avant la guerre, avait embrouillé et même finalement évincé, à peine conquise, la claire constatation du caractère de classe de l’Etat et du devoir de classe, pour le prolétariat, d’abolir cet Etat, causant ainsi directement la catastrophe que fut, lors de l’explosion de la guerre en 1914, l’effondrement de l’Internationale. On ne peut non plus que mentionner comment le réformisme, dans la guerre, fit sienne, sous forme de social-patriotisme, et même parfois de social-impérialisme, la politique de guerre des classes dominantes, et comment tout ce qui tenta d’amener le sentiment révolutionnaire de classe à ne s’inspirer que de lui-même et à reconquérir la conscience internationale fut par lui présenté et persécuté presque comme les menées de haute trahison d’une minorité condamnable. Qu’on pense seulement aux clameurs de haro et de haine déchaînées, au cours de la guerre, contre des camarades comme Karl Liebknecht et Fritz Adler2 !

Enfin l’on ne peut également que citer en passant comment, après la guerre, cette attitude du socialisme de droite a de plus en plus dominé en Allemagne la majorité du prolétariat. De là cette fatale conséquence de fait que cette majorité fut précipitée, au sortir de la guerre, dans la Révolution de 1918-19, tellement dérévolutionnarisée et en tel état d’impréparation aux tâches prolétariennes qu’elle se tourna même contre ses frères de travail désireux d’aller de l’avant, laissant perdre et trahir le moment historique d’une révolution prolétarienne par une sanglante lutte fratricide et une collaboration égoïste à la restauration du pouvoir de classe de la bourgeoisie.

Sur tout cela, nous ne pouvons entrer dans des détails. Mais déjà cette simple énumération historique suffit à montrer que la mise en action du socialisme de droite est liée aux pages les plus tristes des annales du mouvement ouvrier socialiste. Ne parlons ici que de la phase la plus récente du socialisme de droite. Car nulle part le dicton : « Le malheur rend prudent » n’a moins été une vérité d’histoire que concernant le réformisme peut-être parce que, s’il a fait infiniment de mal au socialisme, il n’en a pas toujours fait autant à ses champions. Après tant de cas où, du fait du socialisme de droite, le Parti a dégénéré, où le caractère historique de la social-démocratie a été compromis, voici que s’est repris à dominer un réformisme aujourd’hui plus créateur de préjudice et d’erreur que jamais auparavant. Car il ne donne, en face de la scission du prolétariat en Deuxième et Troisième Internationales, que trop d’aliment à toutes les calomnies des communistes accusant la social-démocratie d’avoir abandonné la lutte de classe, rendant ainsi difficile à l’extrême notre besogne de défense et d’attaque à l’égard de la démagogie communiste.

III

Ce qui contribue à donner une force particulière à ce néo-réformisme en lui permettant d’impressionner fortement des âmes naïves, c’est qu’il représente la tendance de gauche comme une conception absolument dogmatique et en dehors de la réalité. Selon lui, elle se réfère sans cesse à Marx, mais elle n’a pas appris de lui le principal : à savoir, que la pratique et la théorie de la lutte de classe doivent se modifier lorsque se produisent des faits économiques et politiques nouveaux. La gauche continuerait à ressasser en oremus les vieilles formules du marxisme qui correspondaient à la situation de 1848, de 1871, et tout au plus de 1895, mais elle ne tiendrait pas le moindre compte des faits qui ne se sont produits qu’après la mort de Marx et d’Engels. Comme faits nouveaux de ce genre, la théorie socialiste de droite, telle qu’elle a été constituée principalement par Hilferding et Renner, signale une transformation profonde dans la nature de l’économie actuelle et aussi de l’Etat actuel. Cesdeux transformations auraient cela de commun qu’elles apportent un adoucissement à l’opposition nette entre les classes, qu’elles écartent l’hostilité de principe du prolétariat contre l’Etat capitaliste et qu’au lieu de cela, elles assurent au prolétariat des intérêts économiques plus grands et une position plus proche de l’Etat. Ainsi la lutte de classe devrait, en définitive, se changer de lutte contre l’Etat en une lutte pour la part dans l’Etat qui revient au prolétariat.

Toutes ces prétendues transformations considérables de l’économie capitaliste et de son Etat, qui à franchement parler, seraient autant de réfutations du marxisme, sont ramenées par le néo-réformisme à deux faits fondamentaux : naissance du capitalisme organisé et établissement de l’Etat républicain démocratique.

Sur le premier point, on signale que le capitalisme, grâce à une concentration et à une organisation de plus en plus intensifiées, va sans cesse éliminant l’anarchie économique antérieurement régnante dans la production et l’écoulement des marchandises. La systématisation croissante de la production que cela rend possible fait, dit-on, disparaître de plus en plus les frottements dans le mécanisme de l’économie capitaliste ; les crises deviennent plus rares et moins dangereuses, et le prolétariat est à même d’acquérir une participation croissante dans l’économie en voie de stabilisation. Il en résulte que le prolétariat, ayant un intérêt plus grand à l’accroissement et au renforcement de la vie économique nationale, s’élève en même temps à une plus grande compréhension des nécessités de l’économie. L’opposition abrupte, sans ponts possibles, de naguère, entre ouvriers et patrons, cède à la constatation de certains points communs, et tout cela, finalement, aboutit à développer et à fortifier une forme nouvelle de collectivité sociale, la démocratie économique, c’est-à-dire à donner une part toujours plus grande de détermination et de contrôle au prolétariat dans le processus économique.

L’usine, en démocratie constitutionnelle, doit d’ailleurs nécessairement (et voilà où l’on se pose particulièrement en marxistes !) être l’infrastructure économique, proprement faite pour la superstructure politique de l’Etat populaire républicain démocratique.

C’est tout à fait de même que, selon cette théorie, la conquête de la République démocratique dans l’Europe centrale mène à une nouvelle situation de l’Etat, où les classes doivent se répartir dans le pouvoir politique, par quoi l’idée d’une lutte de classe irréconciliable perd sa vérité historique. Le prolétariat, en utilisant ses droits démocratiques à occuper sans cesse plus de positions dans l’Etat, non pas seulement dans les parlements, mais encore dans l’administration et dans la justice, « pénètre » de plus en plus l’ancien Etat, qui a depuis longtemps cessé d’être un Etat de souveraineté et qui se mue maintenant en un « libre Etat populaire ». Avec les champs d’action ainsi nouvellement acquis au prolétariat s’ouvrent pour lui, d’autre part, des tâches et des devoirs nouveaux, auxquels il ne peut, il est vrai, faire face que s’il se place résolument à ce point de vue nouveau, de considérer l’Etat, non plus comme un instrument de domination de classe, mais comme un organe collectif du peuple. Il s’ensuit alors nécessairement une position différente à l’égard du gouvernement : participation gouvernementale, dans le sens d’une collaboration à l’ensemble de l’Etat, c’est la voie nouvelle où doit marcher le prolétariat. Et pour cette fin, il lui faut aussi se convertir en esprit à une acceptation intime de cette « collaboration à l’ensemble », à la « coopération » avec les autres classes. Il faut qu’à l’idée directrice antérieure d’une lutte de classe irréconciliable, se substitue la volonté de communauté nationale et de coalition gouvernementale.

Cette théorie est née à l’heure où l’Etat capitaliste se reconstituait, au sortir des ravages de la guerre et de l’ébranlement de la Révolution. Elle sembla gagner un certain appui dans les faits, grâce à des circonstances momentanées de toute sorte : notamment, du point de vue politique, grâce au fait que les classes bourgeoises se montrèrent dans un premier temps disposées aux coalitions, aussi longtemps qu’elles tinrent encore pour nécessaire l’alliance avec la social-démocratie à titre d’assurance contre des excès extrémistes de droite et de gauche. Un autre fait s’y ajouta, du point de vue économique : la reconstruction de l’économie capitaliste et spécialement, la conjoncture favorable occasionnée, dans les commencements, par la rationalisation tumultueuse, parurent ouvrir une nouvelle ère du capitalisme, ère de solidarité d’intérêts économiques entre capital et travail. En particulier, l’exemple de l’Amérique à ce moment-là, ce « miracle économique » avec sa « prosperity » faisant le bonheur à la fois des patrons et des ouvriers, semblait être l’exemple frappant, fourni par l’expérience, de l’inauguration d’un « néo-capitalisme » sans lutte entre classes, offrant profit croissant et bien-être ouvrier simultanés, menant à l’ascension de la classe ouvrière sans le marxisme, que dis-je ? contre le marxisme.

IV

Ainsi chantait l’hymne sublime des expériences nouvelles « dont Marx et Engels n’avaient encore rien connu », et sur la base desquelles la doctrine marxiste de la nécessaire opposition des classes et de la lutte de classe irréconciliable du prolétariat jusqu’au renversement du capitalisme devait être proclamée réfutée. Mais aujourd’hui, il n’est même plus besoin de combattre dans le détail cette foule d’erreurs et d’illusions lancées par le socialisme de droite. Car, dans l’intervalle, l’histoire s’est elle-même chargée de débarrasser radicalement le terrain de ces pauvretés à courte vue.

Ces derniers temps, d’ailleurs, on n’a plus fait grand bruit de ces appels aux « faits nouveaux » du capitalisme organisé et de l’Etat démocratique libre. La crise économique mondiale qui commence en 1929 et qui continue de s’intensifier à perte de vue, précipitant l’Amérique, « paradis économique », elle-même, dans le gouffre du chômage massif, fait voir de plus en plus clairement que c’est précisément l’organisation du capitalisme moderne qui accentue de façon inouïe son caractère de monopole et cause la crise par laquelle l’économie est mise dans une situation dont elle ne peut plus se tirer par des moyens capitalistes. Et, en même temps, le fascisme gagnant partout, mais qui surtout monte par bonds à l’assaut de la République allemande, a révélé que la Démocratie formelle peut devenir même un moyen de fortifier légalement et d’instaurer finalement la dictature fasciste, si la classe ouvrière n’a pas en fait la puissance extra-parlementaire de sauver la teneur des droits démocratiques. Le révisionnisme, tout à sa joie des modifications nouvelles constatées par lui depuis Marx, n’a perdu de vue qu’un petit détail : c’est qu’il y a quelque chose tout de même qui ne s’est pas modifié : la propriété privée capitaliste des moyens de production. Et cet unique élément inchangé est justement ce qui constitue le fondement de la théorie marxiste en économie et en politique.

Attirer sans cesse l’attention sur ce point décisif et en tirer une vivante conscience de classe critique, cela a toujours été la tâche principale de ce travail d’éducation socialiste marxiste qui se présente sous la forme du socialisme de gauche.

Il a pour devoir, dans la situation actuelle du mouvement ouvrier, de tendre avant tout à combattre les illusions et, pour une grand part aussi, l’ignorance touchant la nature et le rôle de la démocratie tant économique que politique. Il n’y a pas, pour le prolétariat, de lutte de classe vraiment socialiste, s’il ne sait pas que toute la soi-disant démocratie économique, déjà si douteuse en elle-même, a forcément sa limite rapprochée et absolue dans le système capitaliste, c’est-à-dire en ceci que la production ne se fait pas encore dans l’intérêt général, mais dans l’intérêt du profit d’un petit nombre. Et de même, une constatation doit entrer dans le trésor général de la conscience de classe révolutionnaire : c’est que la démocratie politique est certes indispensable pour la lutte de classe, en sorte que le prolétariat doit la conquérir quand il ne l’a pas encore et la défendre à outrance quand elle est menacée, mais que la démocratie politique en elle-même n’est pas encore la voie qui mène au socialisme. Elle ne le devient que si elle n’est pas entendue, à tort, comme un instrument de paix, comme un moyen de concilier les partis et de rapprocher les classes, mais si elle est conçue et employée comme ce qu’elle a toujours été historiquement un moyen de lutte pour réaliser les intérêts d’existence et de développement des classes sociales infériorisées.

Ainsi seulement le prolétariat pourra se garder de l’aberration du réformisme, qui est d’identifier démocratie et parlementarisme. Il considérera au contraire comme la tâche principale de sa position de lutte démocratique de s’assurer un pouvoir en dehors du Parlement. Il n’y a pas de façon de concevoir la fonction de la démocratie dans une société à classes qui soit plus anti-historique et, d’autre part, plus inintelligente que la conception habituelle au réformisme : l’élargissement continu de la démocratie, servant à conquérir en fin de compte la transition au socialisme. Car là encore, pour les plus grands perfectionnements de la démocratie politique et de la république bourgeoise, il y a la même limite : la propriété individuelle des moyens de production, laquelle, par la différence entre les classes qu’elle établit, rend impossible toute démocratie réelle.

A cela se rattache enfin une dernière illusion du réformisme, aujourd’hui particulièrement pernicieuse : à savoir que démocratie politique et dictature soient des contraires. Le réformisme ne se rend pas compte, ou ne veut pas accorder, que la démocratie politique, jusqu’à présent, a précisément consisté à exercer par voie démocratique la dictature des classes possédantes, et que, si le fascisme a, de nos jours, tant de partisans, c’est que les classes anti-prolétariennes perdent l’assurance de continuer à maintenir leur dictature « démocratiquement ». C’est pourquoi, naturellement, le réformisme ne peut pas digérer la constatation fondamentale du marxisme : que le prolétariat a justement pour devoir de conquérir la démocratie politique d’abord pour lui, par la dictature du prolétariat. Celui qui, par victoire de la démocratie, entend un règne de fraternité humaine, de communauté nationale, de fin des classes, a raison, assurément, pour l’avenir. Mais pour le présent, autrement dit pour la période d’opposition entre les classes, il doit, s’il ne veut pas rester un pur rêveur, reconnaître que tout cela n’est possible que par la dictature du prolétariat, qui est la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière devenue majorité. Car elle seule a un intérêt vital à en finir avec le capitalisme et à instaurer la société sans classes.

V

On a vu clairement, d’après tout cela, ce qu’est la fonction propre de la « gauche » : éveiller dans le prolétariat la conscience révolutionnaire de classe là où elle n’existe pas encore, et la maintenir vivace, là où elle est en péril ; bref, travailler à cette réforme de la conscience que Marx a indiquée comme la tâche de sa vie et qui est restée le leitmotiv propre, ou mieux l’âme du marxisme.

Arracher les travailleurs à la mentalité bourgeoise, là même où elle se drape encore dans l’idéologie, révolutionnaire en apparence, des droits du peuple et de la communauté nationale, et rendre le prolétariat capable de parler, non plus la langue de la révolution bourgeoise, mais sa langue à lui, la langue de ses buts de classe : voilà ce qui est penser et agir en socialiste de gauche.

Et il en résulte, en fin de compte, que le « socialisme de gauche » ne fait qu’un avec le socialisme prolétarien lui-même, le socialisme révolutionnaire de classe sur base marxiste. Socialisme de gauche, il ne le devient que dans la lutte contre l’opportunisme, le petit-bourgeoisisme et les édulcorations de toute sorte qui recommencent toujours, du côté droit, à obscurcir la ligne lumineuse de la théorie et de la politique marxistes.

Vu sous ce jour, le reproche favori qu’on fait à la tendance de gauche, de compromettre l’unité du Parti, perd jusqu’à son sens historique. L’unité du mouvement ouvrier socialiste est, dès à présent, scindée par la division de l’Internationale, et s’il y a aujourd’hui, dans la social-démocratie, des masses de plus en plus grandes dégoûtées par l’absence d’idéal et de principes de la politique régnant dans le Parti, c’est entièrement grâce à la tendance de gauche qu’elles n’ont pas toutes quitté le Parti déjà depuis longtemps. Plus forte est la tendance de gauche à l’intérieur de la social-démocratie, plus elle maintient sous le drapeau du Parti les éléments révolutionnaires vivants et avant tout la jeunesse.

La social-démocratie allemande aura sûrement à se repentir d’avoir méconnu cette vérité. La besogne qui consiste à étendre et à renforcer la tendance de gauche, est, en réalité, la vraie forme, la forme la plus noble, du « patriotisme de Parti ». Toute autre forme place une unité du Parti purement formelle et vide au-dessus de sa véritable unité consciente. Et, en même temps, fortifier la tendance de gauche dans tous les Partis socialistes offre la meilleure, l’unique espérance de reconquérir l’unité de l’Internationale prolétarienne elle-même, par la renaissance de l’ancien esprit de lutte de la social-démocratie révolutionnaire internationale.

Max Adler, 1931.

Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg

 Paroles commémoratives de Max Adler

Vienne 1919, Verlag der Wiener Volksbuchhandlung Ig. Brand & Co3.

I

Le souvenir de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg nous trouve réunis, non seulement pour honorer le souvenir de deux personnes tombées en martyrs de l’idée socialiste, mais surtout pour nous éloigner de toutes les tristes divisions de la pensée socialiste et nous amener dans cette sphère, dans laquelle seule peut être puisée toute la force et l’unité du socialisme, celle qui était aussi à l’origine de l’activité des défunts : dans la sphère d’une conviction passionnée et d’une détermination intrépide pour lesquelles il fallut tout risquer. En effet, la mort terrible de ces deux brillants pionniers du socialisme ravive partout la conscience socialiste. Car ce n’est pas seulement l’effroi devant ce crime, pas seulement la douleur devant la perte de ces personnalités de caractère qui n’ont malheureusement pas beaucoup d’équivalents au sein du socialisme de nos jours, c’est surtout la pensée terrible que seule leur disparition nous a épargné le spectacle infiniment triste de les voir emmenés de force dans la salle du tribunal pour être accusés et condamnés – par des socialistes.

Maintenant, il est évident que Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont en grande partie responsables de cette situation. Mais ces torts feront sans doute, plus tard, l’objet d’une appréciation positive de l’Histoire, laquelle ne sera plus remise en cause par les passions et les préjugés d’adversités personnelles et ils seront ainsi en grande partie absous. Car ils sont en corrélation avec le grand mérite historique des deux défunts, de leur idéalisme et de la force de leur conviction du triomphe du socialisme. Leur faute était, avant tout, de minimiser les obstacles qui se dressaient devant eux, envers et contre la force entraînante de leurs convictions socialistes. Leur erreur était d’avoir eu une trop haute opinion de l’information révolutionnaire déjà véhiculée, ainsi que de la détermination des masses, ou plutôt d’avoir eu une trop grande confiance dans la puissance de la passion politique, pour susciter des énergies manquantes. Nous, les socialistes de gauche, ne pouvons pas approuver les voies qu’ils ont empruntées au cours de la dernière période de leur vie. Oui, nous regrettons que tout ce bel enthousiasme et cette volonté incontrôlable de Liebknecht, toute cette compréhension marxiste ferme et critique de la part de Rosa Luxemburg, aient en fin de compte servi à amener ce mouvement dans une fatale auto-contradiction. […] Il y avait néanmoins, du côté des défunts, le grand avantage que leurs travers n’étaient que les erreurs du révolutionnaire qui n’aperçoit pas, à sa juste valeur, la lente résistance des choses et des hommes, pendant qu’il se trouve face à un manquement moral : celui du socialisme majoritaire qui n’était pourtant jamais exposé aux erreurs de calcul révolutionnaire. Oui, on peut bien dire que c’était, au départ, l’état d’esprit lamentable dans lequel le socialisme majoritaire tenait les masses : ce manque d’exigences borné pour ce qui est des succès au présent, ce contentement sans idéaux du gain de pouvoir dans l’État, où pourtant rien n’avait été modifié au système de pouvoir de classe lui-même, toute cette météorologie de la realpolitik de retourner sa veste en permanence – bref, que c’était ce rabaissement de l’esprit du combat de classe révolutionnaire prolétarien vers les bas-fonds de la conception bourgeoise qui a, de par sa désolation, amené la résistance de l’opinion révolutionnaire jusqu’au désespoir. Ce n’est qu’ainsi que l’on comprend réellement la grandeur et les limites de ces deux morts soudaines.

Depuis le début de la guerre, le socialisme traverse une crise terrible ; car il est soudainement apparu que son corps puissant, qui semblait regorger de force et de joie de vivre, et dont l’action inspirait la peur au monde capitaliste, n’hébergeait pas un tel esprit, de sorte qu’il était malade et sans force. Cette guerre désastreuse a apporté au monde, non seulement une souffrance physique incommensurable, des blessures et des mises à mort de toutes sortes, mais surtout une blessure mentale, voire une mort qui était d’autant plus cruelle qu’elle touchait les esprits dans leur fierté la plus enthousiaste envers la force triomphante du socialisme. En face de la puissance du socialisme international, de cette fraternisation grandiose des prolétariats de tous les pays, de cet intérêt d’avenir et d’unité pour la nouvelle société socialiste qui laissait loin derrière lui les différences nationales de la vieille société, en face de tout ceci – c’était notre pensée d’avant-guerre – les vieilles puissances du capitalisme et du militarisme devaient s’effondrer. Et même si elles devaient à nouveau nous contraindre physiquement, elles ne pourraient pas nous briser mentalement. Le prolétariat mondial, même en guerre et au cas où il aurait encore été forcé à s’entredéchirer sur le champ de bataille, resterait tout de même intellectuellement libéré de cette contrainte. En tant que rebelle, fort et sûr de lui, qui sait qu’il n’appartient pas à ce monde bourgeois, que sa patrie n’est pas cet Etat de classe, et que ce système infâme de privilèges et d’exploitation utilisé par l’ordre régnant n’a rien qui mérite d’être défendu – dans cet état d’esprit opposé au compromis, le prolétariat ne participerait à cette guerre que sous la contrainte, prêt à la première occasion à mettre fin au conflit par un soulèvement international et, sous les décombres du bastion capitaliste, à enterrer pour toujours la guerre à l’extérieur et l’exploitation à l’intérieur.

C’était l’image brillante à laquelle pensait et devait penser chaque socialiste. Mais que montra en fait la réalité ? Et que montre-t-elle encore ? Afin de pouvoir se rendre nettement et douloureusement compte du terrible décalage entre les faits et l’idéal, on ne doit pas uniquement songer au parti majoritaire allemand4, mais aujourd’hui, où la misère engendrée par la guerre a remplacé l’euphorie de la victoire de l’une des parties, il faut avant tout penser à l’entente socialiste, qui n’a dans sa direction majoritaire nulle part trouvé la force de rompre avec la politique gouvernementale. En effet, après le début de la guerre, les partis socialistes, à l’exception de quelques minorités qui étaient de fervents adversaires de principe de l’Etat de classe, se sont partout transformés en défenseurs zélés de cet Etat. L’épouvantable aveuglement de l’Union sacrée commençait à troubler les cerveaux et à fausser les sentiments des masses. En favorisant leurs revendications pour une amélioration justifiée de leur situation matérielle, l’impérialisme a su mettre de son côté les prolétaires au moyen d’un esprit de calcul manipulateur, en leur promettant une amélioration économique après la victoire, ce qu’ils devaient naturellement souhaiter dans l’intérêt du socialisme. Et ainsi se produisit l’incroyable : pour la première fois le mouvement ouvrier, la classe ouvrière de chaque pays se voyait davantage liée aux classes dirigeantes capitalistes de leur pays qu’aux camarades de classe du pays « ennemi ». Le grand mot du Manifeste communiste : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », perdit tout son sens, ou plutôt il recevait un complément inattendu : « Unissez-vous avec vos dirigeants pour l’exploitation commune des autres, des ennemis ! » C’est ainsi que le socialisme se transforma en social-patriotisme et en social-impérialisme. Loin de considérer la guerre comme la conséquence et le point culminant de la contradiction dans laquelle le capitalisme avait plongé la vie sociale, désormais pour le socialisme majoritaire de tous les pays il n’y avait plus que l’exhortation à tenir jusqu’à l’issue victorieuse.

Ce ne fut pas le vote des crédits de guerre, au début du conflit, qui fut la véritable chute du socialisme. Car, dans la situation violente où se retrouvaient soudain et partout les peuples à cause de la gestion manipulatrice des gouvernements et de l’isolement total des pays étrangers, où ils se sont crus victimes de l’agression de l’impérialisme ennemi, l’approbation pour la défense du pays fut presque une réaction physiologique. Par contre, que les leaders et les partis socialistes ne rompent pas avec la fascination de la guerre lorsque la première attaque par surprise était passée et que la critique avait à nouveau droit de cité, mais qu’au contraire ils s’y enfoncent de plus en plus, qu’ils considèrent toujours plus la cause des gouvernants comme la leur et qu’ils s’enthousiasment pour les offensives de la hiérarchie militaire – cela créa une lourde ambiance de désespoir dans laquelle aucune issue n’apparaissait. Où donc pouvait être trouvée une force suffisamment solide pour conjurer les pouvoirs de l’oppression et de l’impérialisme, si la seule puissance qui aurait pu être à leur hauteur, celle du prolétariat révolutionnaire international, avait failli lamentablement ? La soumission de la social-démocratie à la guerre formait, au contraire, un mur derrière lequel pouvaient se défouler désormais sans limite toute l’arrogance et l’hostilité des souverains contre le peuple.

Comme un appel au réveil dans la nuit noire, qui fait s’éveiller d’un cauchemar atroce le dormeur au sommeil agité, comme un coup de feu en haute montagne qui rompt brusquement le silence d’un écho multiple et résonnant longtemps, c’est ainsi que retentit soudain la voix d’un homme qui au Reichstag allemand s’opposa aux crédits de guerre – s’exposant ainsi à la colère et aux imprécations des députés bourgeois, mais malheureusement aussi de certains qui se disaient ses camarades de Parti. Cet homme était le député Karl Liebknecht et cette action historique se passait le 2 décembre 1914. Dans sa déclaration justifiant sa prise de position, il cria haut et fort que cette guerre n’était pas une guerre du peuple mais une guerre impérialiste, qu’elle n’était pas une guerre de défense mais une guerre de conquête, pas un combat pour se libérer du tsarisme, comme le prétendait la presse allemande, et pas non plus un combat pour se libérer du militarisme comme le prétendait la presse occidentale officielle, mais un conflit pour l’hégémonie de bourgeoisies voraces. Dans cette guerre, ce n’est pas la victoire qui serait profitable au peuple, mais seulement une paix d’entente, sans victoire ni défaite, sans annexion ni indemnité. Depuis cette déclaration audacieuse, Liebknecht ne se lassait pas de combattre la politique guerrière, surtout dans les lettres parues sous le nom de « Spartakus », dans lesquelles il était en désaccord croissant avec le vieux parti social-démocrate. Ni les menaces et les insultes, ni les railleries et le mépris qu’on lui opposait amplement, ne pouvaient le faire dévier de sa voie. Et il savait pertinemment qu’il s’était lancé dans une entreprise dangereuse. Car malgré l’immunité que lui garantissait son mandat au Reichstag, il savait que la nature violente du militarisme prussien ne reculerait devant rien. Depuis son discours, il se doutait qu’il était devenu une cible et il allait en avoir la confirmation très rapidement.

Karl Liebknecht n’avait pas attendu la guerre pour prouver son courage et sa fidélité à ses idées. Depuis le début de son activité politique, il était un ardent adversaire de l’impérialisme et de son instrument le plus puissant : le militarisme. Il avait déjà été incarcéré à cause de ses convictions. En 1907, il avait été condamné à un an et demi d’emprisonnement pour avoir écrit un livre contre le militarisme. Après avoir purgé cette peine, il fut élu en 1912 au Reichstag. Il y saisit chaque occasion pour dénoncer le système régnant et pour démystifier la belle doctrine officielle. On se souvient encore de ses révélations dans lesquelles il mettait à nu le véritable caractère du capital de l’armement, surtout la firme Krupp. En effet, il avait publié des dossiers qui mettaient au jour les agissements de ces grands et riches industriels qui se vantaient en permanence de leur patriotisme, tout en entretenant des agents en France et en Russie pour attiser le danger de guerre afin d’augmenter les débouchés pour leur industrie. Inlassablement, il était présent dans les congrès du Parti et dans les discussions au Reichstag, dans la propagande pour le désarmement et contre le vote du budget militaire, dans la lutte contre la politique coloniale et l’impérialisme. En 1912, au congrès du Parti à Chemnitz, un grand débat avait déjà porté sur l’impérialisme avec tous les problèmes essentiels qui allaient diviser le parti. Liebknecht, dès lors, mit en exergue le point essentiel qui permettait, à lui seul, d’espérer de trouver la solution socialiste à ces problèmes, en insistant sur le fait que seul l’engagement du prolétariat dans une lutte de classe internationale pouvait vaincre le danger de guerre, et aussi empêcher le déchirement de l’Internationale. Il fallait, expliqua-t-il, considérer l’impérialisme comme une affaire capitaliste. La mission historique du prolétariat était alors, par sa politique de lutte de classe, d’augmenter à tel point le risque social, politique et économique de la concurrence impérialiste, que la négociation pacifique apparaisse aux classes dominantes comme la voie la plus appropriée. Malheureusement, Liebknecht constatait qu’à l’inverse les partis socialistes majoritaires tentaient de participer partout aux affaires des impérialistes, et qu’ainsi il était clair que la guerre ne représentait pour eux ni une barrière externe ni une inhibition interne. Il n’est pas étonnant que Liebknecht fût frappé d’une profonde amertume, qui devait s’accentuer à mesure qu’il se voyait abandonné par son propre parti voire être le sujet de railleries. Cela est particulièrement visible par l’isolement dans lequel il s’était retrouvé après son vote du 2 décembre 1914 au Reichstag. Car cette action ne devait pas être la dernière. Il commença à harceler inlassablement le gouvernement et les partis de guerre avec une multitude de questions, d’interpellations et de protestations qui lui permettaient, presque seul, d’exprimer sa colère contre le Reichstag, qui, par un système de censure sans égal et un régime de violence, réprimait l’indignation des opprimés. Au cours de ses interpellations, il posait encore et toujours la question de savoir si le gouvernement était prêt à des négociations de paix. Il exigea la publication de l’ensemble des documents diplomatiques du début de la guerre ; il demanda que soient déterminées les responsabilités et punis les fautifs. Une autre fois encore, il questionna le gouvernement sur ce qu’il pensait faire pour mettre en place la démocratisation de la Constitution ; s’il était prêt à présenter un projet par lequel la décision pour la guerre ou la paix pouvait revenir au peuple ? Ou encore, il demanda si le gouvernement pensait remédier à la grande misère du peuple par la confiscation des réserves, et ce qu’il entendait par « nouvelle orientation » de la politique intérieure ; combien de villes et de villages avaient été dévastés dans les territoires occupés, combien de civils avaient été tués, etc.

Toutes ces interpellations contribuèrent tout de même au réveil des masses, d’habitude condamnées à se taire. Et quand on s’étonne que Liebknecht ne se contenta que de placer des escarmouches à certains moments, et que l’on regrette un réquisitoire dans lequel il aurait réglé ses comptes avec le système criminel du despotisme guerrier, on découvre ici un chapitre honteux de l’histoire du Reichstag. En effet, il y siégeait un grand nombre d’hommes qui ne doutaient pas de leur honnêteté politique ni de leur libéralité citoyenne. Lors des grands débats, Liebknecht se voyait régulièrement couper la parole. Et même quand son nom figura en dernière position sur la liste des intervenants, le débat fut clos juste avant son intervention et personne, mis-à-part ses plus proches camarades aux mêmes convictions, ne voulait mettre fin à ce jeu honteux. Du fait de sa position radicale, de la droiture et de l’inflexibilité de ses opinions, Liebknecht était devenu la personne la plus haïe par tous les partis bourgeois ; même auprès de ses camarades de parti, ses actions ne lui avait pas apporté que de la sympathie. C’est ainsi qu’il se retrouva au Reichstag comme un homme seul. Ses paroles étaient soit conspuées, soit enterrées sous cette allégresse éhontée avec laquelle le sentiment de culpabilité essaie de se dissimuler. Et il n’y a pas de doute que cette monstrueuse façon de traiter un idéalisme sérieux, a dû conduire Liebknecht au constat d’une rupture totale avec ce monde, dont la chute lui sembla être le but de toute l’action révolutionnaire, presque davantage que l’essor du nouveau monde socialiste.

Il est également certain que les puissances de ce vieux monde n’attendaient qu’une occasion pour provoquer la chute de ce lutteur intrépide. Cette occasion allait se présenter le 1er mai 1916. Lorsque Liebknecht organisa ce jour-là, dans les rues de Berlin, une manifestation contre la guerre et qu’il distribua des tracts sur lesquels figuraient les mots « À bas la guerre », il fut arrêté, à la grande satisfaction des partis bourgeois du Reichstag, et condamné pour haute trahison à 4 ans de réclusion après une procédure militaire secrète. Il purgea 2 ans de sa peine avant d’être délivré de sa geôle par la Révolution. Il faut dire que le militarisme prussien ne plaisante pas quand il s’agit de son existence. Liebknecht devait être en tenue de prisonnier, il était soumis à la nourriture carcérale et devait exécuter des travaux de prisonnier – il appris le métier de cordonnier. Mais bien que les tenants du pouvoir officiel aimaient se moquer de Liebknecht et le traiter de « pitre », ils savaient néanmoins que dans le pays et au front les masses étaient attachées à cet homme, qu’elles suivaient le cœur battant et avec une totale approbation les interpellations et protestations de Liebknecht. C’est avec une rancœur difficilement contenue que les masses voyaient le traitement indigne qui était infligé à cet ennemi infatigable de la politique guerrière. Et lorsque les portes de la geôle se refermèrent sur Liebknecht et que le silence devint de plus en plus pesant pour les masses populaires, le nom de Liebknecht devint le symbole de la révolte contre l’inhumanité de la guerre, et cela bien au-delà des frontières allemandes. Partout où le prolétariat avait conservé ses opinions révolutionnaires, il admirait non seulement cet homme, mais aussi Fritz Adler qui fit son apparition après l’emprisonnement de Liebknecht. Il les admirait comme étant les deux hommes qui avaient redonné au socialisme la foi en son idéal et en son énergie révolutionnaire.

II

Après sa libération, Liebknecht reçut le soutien le plus passionné en la personne de cette femme qui a subi la même mort atroce, Rosa Luxemburg. Et pourtant, elle montrait un caractère si différent que l’on aurait pu s’étonner, à première vue, de cette union dans la lutte. Si Liebknecht était avant tout une personne de cœur, un homme dont les positions découlaient de son idéalisme passionné, Luxemburg était d’abord une personne réfléchie, qui analysait et critiquait les choses avec une rare sagacité. C’est pour cela qu’elle fit partie des plus fins connaisseurs du marxisme. Ses nombreuses thèses sur les divers problèmes du marxisme, publiées pendant des années dans la Neue Zeit, jusqu’à son dernier grand livre L’Accumulation du capital, ses écrits sur la grève de masse et Réforme sociale ou révolution ? font partie des meilleures publications de la littérature marxiste. C’est à juste titre qu’elle fût appelée à travailler comme enseignante à l’école centrale du parti social-démocrate à Berlin, où elle exerça pendant des années. Mais bien qu’elle se fût différenciée, de par la perception intellectuelle qui régissait tout son être, de la façon de voir de Liebknecht, cet intérêt théorique créa un lien suscitant une telle énergie révolutionnaire ardente qu’il ne céda en rien à l’enthousiasme idéaliste de Liebknecht.

Oui, on peut dire que la volonté révolutionnaire était, chez cette femme hors du commun, le stimulant pour sa compréhension aiguë et toujours juste du marxisme, ce qui apparut dans sa position concernant la politique de la Pologne. Dans Le Développement industriel de la Pologne, sa première publication célèbre, elle s’opposa – bien qu’étant elle-même polonaise – au nationalisme polonais, et prédit, en appliquant brillamment la conception matérialiste de l’histoire, que le développement économique de la Pologne mènerait la bourgeoisie polonaise à chercher un rapprochement avec la Russie, une évolution qui se réalisa effectivement et qui ne fût interrompue que par la guerre. Ainsi, ce fut en premier lieu son souhait de voir le mouvement ouvrier russe renforcé par le mouvement polonais dans le but d’intensifier la lutte contre le tsarisme, qui lui a permis de mieux comprendre les tendances de l’évolution. Une énergie révolutionnaire indomptable animait cette petite femme chétive qui ne cessait, malgré ses nombreux détracteurs et ennemis, de tenir sous le charme de son tempérament de feu les auditeurs des congrès du Parti et d’arracher même aux récalcitrants des applaudissements nourris. En même temps, ce qui était caractéristique chez elle c’est que jamais l’intelligence ne perdait le contrôle de son tempérament, de sorte qu’au feu de la révolution qui s’exprimait toujours par elle se mêlait la froide réflexion. Aussi ce feu n’était-il pas destructeur, il éclairait et réchauffait. Comment se fait-il qu’en fin de compte, dans la dernière partie de sa vie, cette femme si intelligente fit, avec Liebknecht, cette politique de Spartakus qui a été interprétée comme le cri de désespoir d’une passion politique devenue désespérée, mais non comme une politique résolue se basant sur un enseignement marxiste ?

Tout d’abord, il ne faut pas perdre de vue que Rosa Luxemburg, elle aussi, fut réprimée pour ses convictions. Au début de la guerre, elle était en prison pour purger une peine. Elle en profita pour publier, sous le nom de Junius, un excellent écrit sur La Crise de la social-démocratie, dans lequel elle fustigeait le ralliement du Parti à l’Union sacrée, et où elle démontrait sans ménagement la profonde décadence de ses principes. C’est à ce moment qu’elle commença, dans la revue Die Internationale, la tâche courageuse de rassembler toutes les forces du Parti restées révolutionnaires. Cette publication fut interdite dès sa parution. Rosa Luxemburg fut mise en détention préventive, où elle resta jusqu’à la Révolution. Cette détention, pendant de longues années, eut certainement des effets néfastes sur le système nerveux de cette femme fragile, de sorte que, lorsqu’elle recouvrit la liberté au milieu de la Révolution, l’épreuve passée l’avait facilement amenée à surestimer les possibilités révolutionnaires. Mais peut-être qu’ici aussi, ce lien étrange entre la volonté révolutionnaire et l’intellect de cette femme hors du commun fut prédominant. Pour étayer cette thèse, nous avons trouvé un indice significatif dans sa brillante publication Réforme sociale ou révolution, qu’elle rédigea à l’occasion de la « crise Bernstein »5 en 1899, et qu’elle réédita en 1908.

Dans cet écrit, qui est très intéressant pour nos « communistes » contemporains, elle récuse l’opinion révisionniste selon laquelle on pouvait, au moyen de la réforme sociale, démanteler la société capitaliste en plusieurs étapes et ainsi arriver petit à petit au socialisme. Ceci est impossible, déjà parce que les fondements du pouvoir de classe en place, tels que la plus-value, l’exploitation, l’absence de liberté économique des non-possédants, ne peuvent pas être modifiés par des lois. Le seul moyen est la conquête du pouvoir politique afin d’abolir l’économie capitaliste elle-même. Rosa Luxemburg se rendit compte que le seul moyen pour y parvenir était la démocratie. Car la prise du pouvoir politique par une classe entière n’est pas réalisable artificiellement. Elle ne peut être que le résultat d’un certain degré de maturité des rapports économico-politiques, et c’est là que se différencie le socialisme moderne du putschisme blanquiste qui croit aux coups d’Etat d’une « minorité déterminée ». La prise du pouvoir politique ne peut se réaliser que par le concours d’une grande masse populaire étant instruite politiquement, devenue consciente de sa classe et qui s’organise pour la lutte démocratique. Et c’est pourquoi – c’est la pensée décisive qui nous renseigne peut-être au sujet de la dernière prise de position de Rosa Luxemburg – la peur de tant de socialistes, que le prolétariat puisse arriver au pouvoir trop tôt, est infondée. En considérant les conditions sociétales, le prolétariat ne peut pas arriver trop tôt au pouvoir, puisque cela n‘est possible que si les circonstances ont atteint leur maturité. Par contre, du point de vue de l’effet politique, c’est-à-dire au sujet de la question de la conservation certaine du pouvoir conquis, cette conquête doit nécessairement se faire trop tôt. Car, premièrement, un bouleversement aussi massif que la transformation de la société de l’ordre capitaliste vers l’ordre socialiste, n’est absolument pas réalisable d’un coup ; le prolétariat y sera refoulé plus d’une fois. Deuxièmement, la prise anticipée du pouvoir de l’Etat ne peut pas être évitée dans la mesure où les attaques anticipées du prolétariat sont à elles seules des facteurs très importants qui réalisent les conditions politiques de la victoire finale. Comme le prolétariat n’est donc pas en mesure de conquérir le pouvoir de l’Etat autrement que « trop tôt », l’opposition contre la prise de pouvoir anticipée n’est autre que l’opposition contre l’ambition du prolétariat de s’emparer du pouvoir de l’Etat.

Cette pensée se trouve au centre de toute la détermination révolutionnaire de la classe ouvrière, telle qu’interprétée constamment par Rosa Luxemburg. Ici se vérifie l’héroïsme de la lutte de classe prolétarienne qui, par moments, prend sciemment sur elle les sacrifices de l’échec pour peu que cela permette au mouvement d’atteindre ses véritables objectifs. Animée par cette conviction, Rosa Luxemburg, tout en connaissant le risque qu’elle avait d’échouer, se jeta dans le mouvement Spartakus qu’elle pensait être le moyen adapté pour tenter de briser la pensée et la volonté antirévolutionnaire du parti social-démocrate majoritaire d’Allemagne. […]

Le 30 décembre 1918, lors du congrès du parti spartakiste, Liebknecht et Luxemburg s’étaient tous deux exprimés pour une participation aux élections à l’Assemblée nationale. Luxemburg se montrait, une fois de plus, sous le jour d’une critiqueuse véhémente, déterminée et imperturbable qui considérait la volonté révolutionnaire comme étant subordonnée à l’intelligence. Elle lança aux adversaires d’une participation aux élections qu’elle appréciait leur élan, mais elle considérait l’assemblée avec tristesse. Elle regrettait le manque de sérieux et constatait une paresse de l’esprit. La réflexion et le sérieux devaient être associés à l’élan révolutionnaire. Elle observait un manque de maturité politique du peuple en Allemagne. […] Elle souhaitait un radicalisme plus profond, plus raffiné. Par une non-participation à la campagne électorale, nous excluons une grande masse de prolétaires de notre agitation. Et à l’encontre de cette division naissante au sein du congrès du Parti, elle ajouta que ce n’était pas de l’opportunisme. Elle était une adversaire de l’Assemblée nationale ; la question se posait seulement de savoir avec quelle méthode la combattre. Ces mots d’avertissement, émis par une telle personne, auraient dû être un testament spirituel pour ses partisans inconditionnels. Ils comportent, en tout cas, la meilleure et la plus déterminée des critiques concernant les événements suivants, ceux dont Liebknecht et Luxemburg furent les victimes. […]

Nous nous retrouvons devant leurs dépouilles, avec le sentiment d’une grande perte pour le socialisme. Un courant de lumière et une forte flamme se sont éteints, une fournaise de sentiment révolutionnaire s’est refroidie, des voix exhortant la conscience socialiste se sont tues. […] Liebknecht et Luxemburg étaient plein de bonne volonté pour la grande cause de la libération du prolétariat, plein de la volonté sacrée du triomphe sur le mal. C’est pour cela que la reconnaissance et l’admiration du prolétariat prendront toujours le pas sur la critique de leur œuvre. Aujourd’hui, des millions de cœurs et de têtes d’ouvriers se sentent davantage liés à eux, dans l’esprit du socialisme, qu’avec Ebert et Scheidemann. Et le raz-de-marée victorieux du socialisme majoritaire ne doit pas nous faire croire le contraire. Car le résultat électoral, bien que reflétant une opposition contre Spartakus et ses méthodes, n’est pas pour autant un vote pour Ebert et Scheidemann. L’exercice de la dictature du prolétariat – cela doit être dit une fois pour toutes – ne peut pas constituer un sujet de division pour de vrais sociaux-démocrates, bien que les aspects extérieurs de la dissension du parti laissent apparaître le contraire. Nous aussi, nous souhaitons cette dictature plutôt aujourd’hui que demain, et personne ne pourra nous empêcher d’abolir la domination de classe. Le seul objet de querelle est de savoir si cette dictature peut être autre chose que le résultat du pouvoir du prolétariat devenu prépondérant économiquement et socialement, et surtout le résultat de la maturité révolutionnaire de la classe ouvrière, ou si elle doit être imposée, par le biais d’une soi-disant « initiative minoritaire », à la majorité récalcitrante de la classe ouvrière encore immature en la matière. Et lorsque l’erreur tragique de cette tactique terroriste d’une partie du prolétariat, qui s’appelle faussement dictature du prolétariat, sera enfin balayée du débat socialiste, ce qui est dans la logique des choses, alors le souvenir des deux martyrs comme pionniers inébranlables contre le social-patriotisme et l’opportunisme, contre la castration de la révolution et l’affadissement du socialisme par les hommes de Scheidemann, en sortira grandement renforcé et ils seront de nouveau vivants dans la puissance du prolétariat alors pleinement déployée, mais désormais unifiée.

Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, vous avez quitté la classe ouvrière dans une terrible discorde – mais le prolétariat, par-delà cette division, vous reste fidèle comme la fidélité que vous avez constamment témoignée au socialisme. Que vous ayez été assassinés, que toute la lâche bassesse et l’esprit de vindicte d’un système mourant vous ait abattus, de la même manière qu’il voudrait abattre le socialisme, cela a suscité un regain de sentiment d’identification avec vous dans des millions de cœurs d’ouvriers. Le cours de votre vie a été cassé net […] mais les grandes et pures idées qui vous animaient apparaissent au grand jour. Ces idées s’ancreront de plus en plus dans l’âme du prolétariat. Elles éclaireront son regard, durciront son énergie, attiseront son sentiment de sacrifice : et cela sera votre plus belle expiation et la plus profonde des revanches.

Max Adler, 1919.

1 Comité directeur du SPD.

2 Diminutif de Friedrich Adler.

3 Nous publions ici la première traduction en français de larges extraits de cette brochure. Ecrit juste après l’assassinat de Liebknecht et Luxemburg, le texte d’Adler souffre sans doute d’un certain manque d’informations des derniers événements, et d’une adhésion au point de vue de la direction de l’USPD en Allemagne. Nous ne partageons pas la plupart de ses critiques adressées aux spartakistes [note de Critique Sociale, 2014].

4 Le SPD.

5 Adler désigne par cette expression le débat suscité au sein du socialisme par les thèses « révisionnistes » (réformistes) d’Eduard Bernstein.

Révolution et contre-révolution en Allemagne, 1918-1920

Paul Frölich, Rudolf Lindau, Albert Schreiner et Jakob Walcher, Révolution et contre-révolution en Allemagne, 1918-1920, de la fondation du Parti communiste au putsch de Kapp, éditions Science marxiste, 2013, 528 pages, 22 euros.

Ce nouveau livre propose, pour la première fois en français, la seconde partie de l’ouvrage Illustrierte Geschichte der deutschen Revolution (« Histoire illustrée de la Révolution allemande »), paru en Allemagne en 1929. On pourra regretter que la partie consacrée à la lutte pendant la Première Guerre mondiale soit absente, mais il faut dire qu’en l’état le volume dépasse déjà les 500 pages…

Ce texte, à la fois militant et historique, où de nombreux documents sont cités, avait été rédigé par des membres du Parti communiste d’Allemagne (KPD) ayant eux-mêmes pris part à la révolution allemande. Ironie de l’histoire, l’ouvrage parut à l’origine sans la mention de ses auteurs, puisque la plupart étaient oppositionnels au sein du KPD et venaient d’en être exclus : c’est le cas de Paul Frölich1, Albert Schreiner et Jakob Walcher, qui tous trois participèrent au Parti communiste d’opposition (KPD-O).

Dans le premier chapitre, Paul Frölich ne passe pas sous silence les faiblesses du mouvement révolutionnaire : il souligne le caractère très équivoque des conseils de soldats, bien qu’ils se trouvent à l’origine de la révolution – suite, d’ailleurs, à l’annonce de la défaite militaire imminente – laquelle aboutit le 9 novembre 1918 par la proclamation de la République et donc la fin de la monarchie. Frölich écrit également que « la conquête des campagnes était vitale pour la révolution : il fallait créer des conseils de paysans pauvres et d’ouvriers agricoles, mais cette tâche était au-delà des forces des révolutionnaires des villes » (p. 10). C’est à cela qu’appelait Rosa Luxemburg en décembre 1918 lors du congrès de fondation du KPD2 : elle insistait sur le fait qu’il fallait étendre le système des conseils ouvriers en y intégrant « les ouvriers des campagnes et les petits paysans »3. Il n’y avait pas que des ouvriers dans les « conseils ouvriers », mais aussi des employés, des fonctionnaires, etc. On devrait donc en fait parler de conseils de travailleurs.

Frölich note avec lucidité que la « propagande contre-révolutionnaire eut du succès » (p. 12). Mais il faudrait aller plus loin et comprendre pourquoi, et voir dans quelle mesure cela est révélateur d’une révolution qui majoritairement ne se fit qu’en surface. La révolution allemande apparaît alors comme une révolution politique partiellement réussie, mais une révolution sociale mort-née. Par exemple le mot d’ordre de socialisation (la « socialisation des mines » fut notamment promise), parfaitement justifié en théorie, fut employé de façon ambigüe : s’il signifiait pour certains la gestion par les travailleurs eux-mêmes, par contre pour le gouvernement il ne signifiait que l’économie mixte ou le contrôle direct de l’Etat (p. 227) – ce qui ne pouvait pas modifier les rapports de production et d’exploitation capitalistes.

Dès le 18 novembre 1918, les spartakistes appellaient à « l’extension et la réélection des conseils d’ouvriers et de soldats pour qu’à la première phase spontanée et chaotique de leur constitution succède un processus conscient de clarification des objectifs, des missions et des étapes de la révolution » (p. 15). Le 27 novembre, Rosa Luxemburg fixait clairement l’objectif : « l’abolition du travail salarié » (p. 60).

Mais les conseils ouvriers firent majoritairement confiance au gouvernement dirigé par le social-démocrate Friedrich Ebert. En décembre 1918, le congrès des conseils lui abandonna de fait son pouvoir.

Le quotidien spartakiste Die Rote Fahne du 20 décembre 1918 : « Suicide du congrès des conseils ».

Le SPD était dirigé par des couches bureaucratiques pour qui, à partir de la proclamation de la République, « le seul intérêt qu’ils avaient maintenant était de défendre, à n’importe quel prix, les positions conquises ». Pour des militants plus bas dans la hiérarchie du parti, « la destruction du vieil ordre leur faisait craindre l’anéantissement de tout ordre » (p. 34). Même les dirigeants du SPD semblent avoir été affolés : de se trouver dans l’inconnu, d’être à la tête de l’Etat dans une situation révolutionnaire, enfin par la perspective d’être chassés du pouvoir tel Kerenski un an plus tôt par le coup bolchevik (même si, en réalité, un putsch n’était pas l’objectif des spartakistes : Rosa Luxemburg écrivait par exemple le 20 novembre 1918 que « sans la volonté consciente et l’action consciente de la majorité de la classe ouvrière, le socialisme n’est pas possible » – mais être chassés du pouvoir était évidemment la crainte des leaders du SPD, peu leur importait que ce soit par un putsch ou par une révolution sociale). Le SPD choisit alors d’inscrire la toute jeune République dans une certaine continuité des institutions impériales. Etant appuyé par un « instinct de survie des classes dominantes » (p. 29), le SPD se livre en fait à un jeu de dupe : la direction de l’armée ne lui apporte qu’un appui tactique et provisoire, et se retournera ensuite contre lui (lors du putsch de Kapp de mars 1920). Le général Groener expliquera que, pour la hiérarchie militaire, il fallait alors s’allier avec le SPD « considérant qu’en cet instant il n’existait pas d’autre parti doté d’une influence suffisante sur la population, en particulier sur les masses ouvrières, qui fût en mesure de rétablir le pouvoir gouvernemental » (p. 37). Autrement dit, un ralliement tactique et provisoire.

Le SPD restait un parti de masse, malgré la scission de 1917 qui avait donné naissance à l’USPD. Il avait une forte implantation, et était loin de n’être soutenu que par les courants réactionnaires comme « moindre mal ». On ne peut pas comprendre le maintien de la confiance d’une base ouvrière envers le SPD si l’on sous-estime le « grain à moudre » apporté au début de la révolution, en particulier la satisfaction d’un certain nombre de revendications historiques du mouvement ouvrier (par exemple la baisse du temps de travail à 8 heures maximum par jour). On mesure également l’écart avec l’orientation donnée par Rosa Luxemburg à la Ligue Spartacus, de révolution sociale et donc d’abolition du travail salarié – ce qui rencontrait un écho non-négligeable, du moins dans les grandes villes, mais demeura minoritaire chez les travailleurs.

Cela amène Frölich à l’analyse suivante, qui est fondamentale dans son appréciation des événements : « Trahit aussi celui qui se laisse trahir. Le fait que des centaines de milliers d’ouvriers aient ingénument déplacé sur les leaders de l’appareil du parti la confiance qu’ils avaient accordée à la social-démocratie – le parti qui jusqu’à l’éclatement de la guerre s’était fait l’interprète des convictions, de la volonté, des forces et des faiblesses du prolétariat – a aussi contribué à la défaite du prolétariat. […] En résumé, les grandes masses n’avaient pas encore la conscience et la détermination nécessaires pour combattre le système capitaliste. » (p. 35).

Dans le troisième chapitre, Jakob Walcher écrit qu’en Russie « les bolcheviks avaient conquis la confiance des masses avec la paix pour mot d’ordre ». La situation était donc radicalement différente un an plus tard en Allemagne, l’armistice étant déjà signé. Walcher ajoute que « les masses sortaient épuisées de la guerre et n’aspiraient qu’à la tranquillité et à la paix. Et la paix et la tranquillité, elles pensaient pouvoir les obtenir, avec le travail et le pain, de la social-démocratie. » (p. 321).

L’ouvrage décrit ensuite les tentatives contre-révolutionnaires. Les réactionnaires étaient en effet actifs dès les premières semaines de la révolution, ainsi « des expéditions punitives furent organisées contre les ouvriers en grève, ce qui imprégna l’histoire allemande de violence pour plusieurs années » (p. 60). Le quotidien Die Rote Fahne fut interdit pendant plus de la moitié de l’année 1919.

Le texte tend à montrer que le soulèvement de janvier 1919, souvent appelé par erreur « révolte spartakiste », n’était pas réellement une initiative révolutionnaire, mais une réponse à une provocation du pouvoir. L’occupation du quotidien du SPD aurait par exemple été proposée par un agent provocateur (p. 112). La situation était donc confuse.

Le KPD tout juste formé appelait le 9 janvier dans son quotidien Die Rote Fahne à « réélire les conseils d’ouvriers et de soldats » afin qu’ils « correspondent aux idées, aux objectifs et aux efforts des masses. » (p. 116-117). La direction communiste « misait sur un processus de maturation politique […] Elle ne misait pas sur l’insurrection. » (p. 116)

Mais, on le sait, le mouvement fut écrasé par une répression menée par les Corps francs (groupes de paramilitaires), sous le contrôle du ministre SPD Gustav Noske. Le livre reproduit des témoignages des brutalités et des exactions de la répression contre-révolutionnaire (par exemple, un adolescent de 16 ans est tué d’une balle dans la tête pour avoir simplement crié « Vive Liebknecht »). Parmi ces victimes, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht furent brutalement assassinés par des Corps francs le 15 janvier 1919.

A partir du chapitre 2, le récit devient parfois plus confus. D’autre part, s’agissant par exemple de la fondation du KPD (fin décembre 1918), l’ouvrage souffre d’un biais « histoire officielle ». Ce travers est également visible dans la façon trop rapide dont il est question de l’existence du KAPD, scission du KPD.

Néanmoins, la situation en province est examinée de façon détaillée. La représentativité des conseils ouvriers y est très variable. Souvent, les conseils ouvriers avaient été constitués dans l’urgence en novembre 1918, parfois sans élection dans les lieux de travail. Les spartakistes demandaient donc des réélections afin que les conseils soient de véritables organes de lutte et de démocratie directe, correspondant à l’état de combativité réel des travailleurs. Mais parfois ces élections n’étaient que l’arène des rapports de force et des débats entre les trois partis ouvriers (SPD, USPD et KPD). On observe des différences très importantes dans la situation politique, puisque qu’en janvier et février 1919 par exemple, des actions communes KPD-USPD-SPD peuvent, ponctuellement, avoir lieu. C’est une conséquence notamment du caractère éclaté des institutions allemandes, conservées avec la République contrairement à l’orientation spartakiste de « République socialiste unifiée ». L’importance des particularismes locaux a joué contre le potentiel révolutionnaire, en fractionnant les initiatives de la base.

La répression anti-ouvrière ne s’exerce pas toujours au même moment, et pas toujours de la même façon. Par exemple, en février 1919 des piquets de grève sont attaqués dans la Ruhr. Dans certains endroits le SPD s’oppose à la répression, dans d’autres il s’y associe. L’offensive contre-révolutionnaire aboutit dans plusieurs cas à la dissolution forcée des conseils ouvriers.

Mais « le chômage et l’inflation, en augmentation constante, entretenaient le mécontentement ouvrier, provoquant des grèves continuelles. » (p. 203) Ce chômage était avant tout causé par la sortie brutale de l’économie de guerre – on retrouve aussi un chômage important en France au même moment. Il y avait en plus un contexte de pénurie alimentaire, conséquence du blocus économique exercé par les vainqueurs de la guerre contre l’Allemagne et l’Autriche.

Néanmoins, le prolétariat ne s’avouait pas vaincu : « la vague de grèves atteignit son point culminant en même temps que les affrontements de mars 1919 » (p. 61). A Berlin, une grève générale éclata début mars 1919. Pour la vaincre, les forces de répression firent appel à l’artillerie et aux blindés. Les exécutions sommaires se multiplièrent. « Pendant des semaines, le fleuve rejeta des cadavres sur ses rives. » (p. 216) Léo Jogichès, devenu le principal dirigeant du KPD après la mort de Luxemburg et Liebknecht, fut arrêté le 10 mars 1919 et tué en prison par des policiers.

La lutte ne s’arrête pas pour autant. Le 14 mars, le KPD appelle à « organiser de nouvelles élections des conseils ouvriers dans toutes les usines ; réunir les conseils en assemblée plénière pour assumer la direction de la lutte et décider des mesures immédiates à prendre ; convoquer un congrès national des conseils. » (p. 360). Ce renouvellement des conseils eut effectivement lieu dans nombre d’endroits. En février 1919, l’élection au conseil exécutif des conseils ouvriers de Berlin donne : USPD 40%, SPD 35%, KPD 13%, Parti démocrate 12%. En avril, il y a un déplacement vers la gauche, qui n’est cependant pas massif : USPD 48%, SPD 25%, KPD 16%, Parti démocrate 11%.

Début avril 1919, à Munich un projet agite les militants : la proclamation d’une République des conseils de Bavière. Des militants de l’USPD, du SPD et des anarchistes y sont favorables, mais le KPD s’y oppose : le 6 avril, Eugen Leviné écrit dans la presse communiste locale qu’une « république des conseils sans fondements, décrétée d’en haut par un groupe de gens quelconques, non, ce n’est pas une république des conseils ! Ce n’est pas le prolétariat qui veut le pouvoir, mais un groupe de gens, un nouveau directoire… »4 (p. 250). La proclamation a cependant lieu le 7 avril, la République des conseils étant dirigée à Munich par un conseil central. Le SPD local est coupé en deux concernant sa participation à cette République des conseils : un vote interne de ses adhérents donne 3507 contre et 3475 pour. Le 13 avril, le conseil central est remplacé par un comité d’action avec cette fois la participation du KPD.

Mais les faiblesses restent énormes, les conseils ouvriers n’ayant par exemple pas été renouvelés (p. 254). A partir du 1er mai, le ministre Noske envoie à l’attaque des troupes contre-révolutionnaires – parmi lesquelles figure l’officier Ernst Röhm, futur dirigeant nazi – contre la République des conseils. En trois jours la bataille est perdue pour les révolutionnaires, et une répression terrible s’abat : la loi martiale est décrétée, la terreur blanche se met en place. Le communiste Leviné et l’anarchiste Gustav Landauer figurent parmi les centaines de révolutionnaires assassinés5.

Début 1920, le SPD au pouvoir fait interdire la presse de ses partis dissidents – USPD et KPD – et arrête certains de ses militants. Mais les forces répressives victorieuses, une fois le « péril » révolutionnaire passé, n’allaient pas défendre le SPD. Elles rejoignirent les groupes de droite et d’extrême-droite, le nationalisme en Allemagne ayant par ailleurs été favorisé par les conditions du traité de Versailles. Cela se traduisit par des tentatives de coups d’Etat contre la République à partir de 1920.

L’ouvrage décrit avec précision le putsch de Kapp de mars 1920. Ce coup de force réactionnaire fut mis en déroute par une grève générale initiée par les syndicats, avec l’appui des partis ouvriers. La lutte contre le putsch s’accompagne suivant les régions d’affrontements violents, et d’une répression féroce contre les militants. Dans la Ruhr où la lutte s’était poursuivie, la terreur blanche se caractérisa par de véritables actes de barbarie.

Il y a des différences locales, mais on observe fréquemment un front unique KPD-USPD-SPD-syndicats qui forment des comités d’action contre cette tentative de coup d’Etat réactionnaire. Les comités organisent la grève générale, et assurent parfois de véritables fonctions de gouvernement – organisant la sécurité des personnes et de l’approvisionnement, parfois interdisant l’alcool, dans certains cas organisant le désarmement des troupes contre-révolutionnaires. Il s’agit alors de remplacer le pouvoir issu du putsch. Des militants – dont des dirigeants du KPD, parmi lesquels Paul Levi – pensent à ce moment que ce soulèvement démocratique peut déboucher sur la révolution prolétarienne. Mais après la mise en échec du coup d’Etat et l’obtention d’un certain nombre de garanties, la majorité estime avoir obtenu satisfaction.

Les auteurs du livre nous disent que le putsch de Kapp marqua la défaite finale de la révolution allemande – et ils ne mentionnent même pas les fiascos de mars 1921 et d’octobre 1923 (ce qui leur permet de passer sous silence les responsabilités des directions du KPD et du Komintern).

Une révolution sociale se déroulerait aujourd’hui dans des circonstances et de façon complètement différentes de cette révolution manquée d’il y a un siècle, à une époque où les conditions d’un passage au socialisme n’étaient manifestement pas mûres.

Il n’empêche que comprendre ces événements passés présente encore un grand intérêt. Malgré des raccourcis et parfois des interprétations simplistes, ainsi qu’une « présentation de l’éditeur » superflue et inexacte et quelques erreurs dans les notes d’éditeur, ce livre est un document utile pour la compréhension de la révolution allemande, qui doit évidemment être lu avec esprit critique et dont les conclusions ne sauraient être toutes acceptées, mais qui se révèle fructueux par les réflexions qu’il suscite.

1 Sur ce dernier, voir notre article « Paul Frölich (1884-1953) » (Critique Sociale n° 14, février 2011, texte également publié en brochure sous le titre Paul Frölich, parcours militant du biographe de Rosa Luxemburg), et « Les Mémoires politiques de Paul Frölich » (Critique Sociale n° 19, janvier 2012).

2 Le KPD fut créé fin décembre 1918 autour des révolutionnaires spartakistes. Le SPD, parti social-démocrate réformiste, était alors au pouvoir. Entre ces deux partis se situait l’USPD, parti socialiste indépendant.

3 Discours sur le programme, dans Spartacus et la Commune de Berlin 1918-1919, Spartacus, 1977, p. 86.

4 Il est frappant d’observer que cette critique peut très bien s’appliquer à la prise du pouvoir par les bolcheviks en Russie en octobre 1917.

5 Pour un autre point de vue que celui donné dans ce livre, on peut consulter le bref témoignage d’Erich Mühsam (lui-même arrêté par des contre-révolutionnaires le 13 avril) : La République des conseils de Bavière, La Digitale et Spartacus, 1999. Mühsam écrit que les communistes affirmaient en avril que « la République des Conseils ne pouvait être édifiée que de bas en haut » (p. 16), donc pas d’en haut par un petit groupe comme cela fut tenté. Frölich écrira qu’il fallait refuser « la création artificielle d’une clique de politiciens. Une république des conseils ne pouvait naître que de l’action des masses ».

Karl Marx : notes critiques sur Friedrich List

Ce texte écrit en 1845 n’a pas paru du vivant de Karl Marx. Le manuscrit même en est incomplet, et les éléments qui subsistent n’ont été publiés pour la première fois qu’en 1971. Il s’agit d’une critique du livre de Friedrich List Système national d’économie politique, publié en 18411. Nous publions des extraits de ces notes de Marx2 :

« Les choses les plus utiles, tel le savoir, n’ont pas de valeur d’échange. M. List aurait donc dû comprendre que la transformation des biens matériels en valeurs d’échange est l’œuvre de l’ordre social existant, la société de la propriété privée développée. L’abolition de la valeur d’échange est l’abolition de la propriété privée et du gain privé. En revanche, M. List est assez naïf pour concéder qu’avec la théorie des valeurs d’échange on peut « établir les concepts de valeur et de capital, profit, salaire, rente foncière, les décomposer en leurs éléments et spéculer sur ce qui pourrait influer sur leur hausse et leur baisse, etc., sans pour autant tenir compte des conditions politiques des nations ».

On peut donc « établir » tout cela sans tenir compte de la « théorie des forces productives » et des « conditions politiques des nations ». Qu’établit-on ainsi ? La réalité. Qu’établit-on par exemple, par le salaire ? La vie du travailleur. De plus, on établit par ce moyen que le travailleur est l’esclave du capital, qu’il est une « marchandise », une valeur d’échange dont le niveau plus ou moins élevé, la hausse ou la baisse, dépendent de la concurrence, de l’offre et de la demande. On établit ainsi que son activité n’est pas la libre manifestation de sa vie humaine, mais plutôt un moyen de négocier ses forces, une aliénation (un trafic) d’aptitudes mécaniques de l’ouvrier livré au capital, en un mot : on établit que son activité, c’est du « travail ». Maintenant, oublions tout cela. Le « travail » est la base vivante de la propriété privée, la propriété privée étant sa propre source créatrice. La propriété privée n’est rien d’autre que le travail matérialisé. Si l’on veut lui porter un coup fatal, il faut attaquer la propriété privée non seulement comme état objectif ; il faut l’attaquer comme activité, comme travail. Parler de travail libre, humain, social, de travail sans propriété privée, est une des plus grandes méprises qui soient. Le « travail » est par nature l’activité asservie, inhumaine, antisociale, déterminée par la propriété privée et créatrice de la propriété privée.

Par conséquent, l’abolition de la propriété privée ne devient une réalité que si on la conçoit comme abolition du « travail », abolition qui, naturellement, n’est devenue possible que par le travail lui-même, c’est-à-dire par l’activité matérielle de la société, et nullement comme substitution d’une catégorie à une autre. Par conséquent, une « organisation du travail » est une contradiction. La meilleure organisation que le travail puisse trouver est l’organisation présente, la libre concurrence, la dissolution de toutes les organisations antérieures faussement « sociales ».

Si donc on peut « établir » le salaire selon la théorie des valeurs, s’il est ainsi « établi » que l’homme lui-même est une valeur d’échange, que l’immense majorité des nations est une marchandise que l’on peut déterminer sans se soucier des « conditions politiques des nations », cela prouve-t-il autre chose, sinon que cette immense majorité des nations n’a pas besoin de se soucier des « conditions politiques », que celles-ci sont pour elle illusion pure ; une théorie, qui s’abaisse réellement à ce sordide matérialisme au point de ravaler la majorité des nations au rang de « marchandise », de « valeur d’échange », de les soumettre aux conditions purement matérielles des valeurs d’échange, une telle théorie, qu’est-elle d’autre qu’une infâme hypocrisie et un enjolivement (un boniment) idéaliste quand, face aux autres nations, elle abaisse des regards méprisants sur le mauvais « matérialisme » des « valeurs d’échange » et prétend se soucier uniquement des « forces productives » ? Quand, en outre, on peut « établir » les rapports du capital, de la rente foncière, etc., sans tenir compte des « conditions politiques » des nations, qu’est-ce que cela prouve, sinon que le capitaliste industriel, le propriétaire foncier sont déterminés dans leur activité, dans leur vie réelle, par le profit, par les valeurs d’échange et non par le souci des « conditions politiques » et des « forces productives », et que leur bavardage à propos de civilisation et de forces productives n’est qu’enjolivement de tendances bornées et égoïstes ?

Le bourgeois dit : sur le plan intérieur, la théorie des valeurs d’échange conservera naturellement toute sa validité ; la majorité de la nation restera une simple « valeur d’échange », une « marchandise », une marchandise qui doit elle-même chercher preneur, qui n’est pas vendue mais se vend elle-même. Vis-à-vis de vous autres, prolétaires, et même entre nous, nous nous considérons mutuellement comme des valeurs d’échange, et la loi du trafic universel demeure valable. Mais à l’égard des autres nations, nous devons suspendre la loi. En tant que nation, nous ne pouvons pas nous vendre à d’autres. Du fait que la majorité des nations, « sans souci » des « conditions politiques des nations », est livrée aux lois du commerce, cette proposition n’a d’autre sens que celui-ci : nous autres, bourgeois allemands, nous ne voulons pas être exploités par le bourgeois anglais comme vous autres, prolétaires allemands, êtes exploités par nous, et comme nous nous exploitons à notre tour mutuellement. Nous ne voulons pas nous mettre à la merci de ces mêmes lois des valeurs d’échange auxquelles nous vous livrons. Nous ne voulons plus reconnaître à l’extérieur les lois économiques que nous reconnaissons à l’intérieur.

Que veut donc le philistin allemand ? À l’intérieur, il veut être un bourgeois, un exploiteur, mais il refuse d’être exploité par rapport à l’extérieur. Par rapport à l’extérieur, il se pose orgueilleusement en « nation » et affirme : je ne me soumets pas aux lois de la concurrence, cela est contraire à ma dignité nationale ; comme nation, je suis un être au-dessus du trafic sordide.

La nationalité du travailleur n’est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital. L’air qu’il respire chez lui n’est pas l’air français, anglais, allemand, c’est l’air des usines. Le sol qui lui appartient n’est pas le sol français, anglais, allemand, c’est quelques pieds sous la terre.

A l’intérieur, l’argent est la patrie de l’industriel. Et le philistin allemand veut que les lois de la concurrence, de la valeur d’échange, du commerce, perdent leur puissance aux barrières de son pays ? Il ne veut accepter la puissance de la société bourgeoise que dans la mesure où il y va de son intérêt, de l’intérêt de sa classe ? Il ne veut pas se sacrifier à une puissance à laquelle il veut en sacrifier d’autres, et se sacrifie lui-même dans son propre pays ? Il veut se montrer et être traité à l’extérieur comme un être différent de ce qu’il est et fait lui-même à l’intérieur ? Il veut maintenir la cause et supprimer une de ses conséquences ?

Nous lui prouverons que le trafic de soi-même à l’intérieur entraîne nécessairement le trafic à l’extérieur ; que l’on ne peut éviter que la concurrence, qui au-dedans est sa force, ne devienne au-dehors sa faiblesse ; que l’Etat qu’il soumet au-dedans à la société bourgeoise ne peut le préserver au-dehors de l’action de la société bourgeoise.

Pris individuellement, le bourgeois lutte contre les autres, mais en tant que classe, les bourgeois ont un intérêt commun, et cette solidarité, que l’on voit se tourner au-dedans contre le prolétariat, se tourne au-dehors contre les bourgeois des autres nations. C’est ce que le bourgeois appelle sa nationalité. […]

La tyrannie industrielle exercée par l’Angleterre sur le monde est le règne de l’industrie sur le monde. L’Angleterre nous domine parce que l’industrie nous domine. Nous ne pouvons nous libérer de l’Angleterre au-dehors qu’en nous libérant de l’industrie au-dedans. Nous ne pouvons anéantir sa domination et sa concurrence qu’en vainquant la concurrence à l’intérieur de nos frontières. L’Angleterre exerce sa puissance sur nous, parce que nous avons érigé l’industrie en puissance au-dessus de nous. […]

L’économie politique d’aujourd’hui part de l’état social de la concurrence. Le travail libre, c’est-à-dire l’esclavage indirect, celui qui se met en vente soi-même, en est le principe. Ses premiers axiomes sont la division du travail et la machine. Celles-ci ne peuvent cependant atteindre leur plus haut déploiement que dans les fabriques, ainsi que l’économie politique le reconnaît elle-même. L’économie politique actuelle part donc des fabriques, son principe créateur. Elle présuppose les conditions sociales présentes. Elle n’a donc pas besoin de s’étendre longuement sur la force manufacturière.

Si l’Ecole n’a pas donné un « développement scientifique » à la théorie des forces productives à côté de la théorie des valeurs d’échange et distincte d’elle, c’est parce qu’une telle séparation est une abstraction arbitraire, parce qu’elle est impossible et qu’elle doit se borner à des généralités, à des phrases. […]

Pour détruire l’éclat mystique qui transfigure la « force productive », il suffit de consulter la première statistique venue. Il y est question de force hydraulique, de force de la vapeur, de force humaine, de force de chevaux. Ce sont toutes des « forces productives ». Quelle grande estime pour l’homme que de le faire figurer comme « force » à côté du cheval, de la vapeur, de l’eau ! Dans le système actuel, si un dos rond, une luxation des os, un développement et un renforcement exclusifs de certains muscles, etc., te rendent plus productif (plus apte au travail), ton dos rond, ta luxation des membres, ton mouvement musculaire uniforme sont une force productive. Quand ton inintelligence est plus productive que ta féconde activité intellectuelle, ton inintelligence est une force productive, etc. Quand la monotonie d’une occupation te rend plus apte à cette même occupation, la monotonie est une force productive.

En vérité, le bourgeois, l’industriel tient-il à ce que l’ouvrier développe toutes ses facultés, qu’il mette en action sa capacité productive, qu’il ait lui-même une activité humaine, et pratique ainsi en même temps l’humain tout court ? […]

Belle appréciation de l’homme, qui rabaisse ce dernier au point d’en faire une « force » qui produit la richesse. Le bourgeois voit dans le prolétaire non l’homme, mais la force qui produit la richesse, force qu’il peut ensuite comparer à d’autres forces productives, à l’animal, à la machine, et selon que la comparaison lui est défavorable, la force détenue par un homme devra céder sa place à la force détenue par un animal ou une machine, l’homme jouissant alors toujours de l’honneur de figurer comme « force productive ».

Si je qualifie l’homme de « valeur d’échange », j’ai déjà énoncé que les conditions sociales l’ont transformé en une « chose ». Si je le traite de « force productive », je mets à la place du sujet réel un autre sujet, je lui substitue une autre personne : il existe désormais comme cause de la richesse, sans plus.

Toute la société humaine n’est plus qu’une machine pour créer la richesse. La cause n’est en aucune façon plus noble que l’effet. L’effet n’est plus que la cause ouvertement proclamée.

List raisonne comme s’il ne se souciait que des forces productives pour elles-mêmes, abstraction faite des vilaines valeurs d’échange.

Nous sommes éclairés sur la nature des « forces productives » actuelles par le simple fait que, dans la situation présente, la force productive ne consiste pas seulement à rendre le travail de l’homme plus efficace et à rendre les forces de la nature ou les forces sociales plus productives ; elle consiste tout autant dans le fait de rendre le travail moins cher ou moins productif pour le travailleur. La force productive est donc d’emblée déterminée par la valeur d’échange. »

1 Cet ouvrage de F. List a été réédité en 1998 par Gallimard, avec une préface lamentable d’Emmanuel Todd. Ce dernier a reconnu en février 2012 n’avoir jamais lu Le Capital de Marx : arretsurimages.net/breves/2012-02-27/Todd-frequente-Wikipedia-mais-n-a-pas-lu-le-Capital-id13263

2 Première traduction en français dans les Etudes de marxologie n° 16, octobre 1973 : « Critique de Friedrich List. Un inédit de Karl Marx ». Nous reprenons des extraits de l’édition du tome III des Œuvres de Karl Marx dans la Bibliothèque de la Pléiade, « Philosophie », 1982, pages 1418 à 1451 (« A propos du Système national de l’économie politique de Friedrich List », traduction de Maximilien Rubel et Yvonne Broutin).

Discours de Karl Liebknecht à Berlin le 23 Décembre 1918

[Extraits]

« Ce qu’il nous faut avant tout en ce moment, c’est avoir une idée claire des objectifs de notre politique. Nous avons besoin d’une compréhension très nette de la marche de la révolution, de nous rendre compte de ce qui s’est passé jusqu’ici pour voir en quoi consistera notre tâche future.

Jusqu’ici la révolution allemande n’a été qu’une tentative en vue de mettre fin à la guerre et de surmonter ses conséquences. C’est pourquoi son premier acte a été de conclure un armistice avec les puissances ennemies et de renverser les leaders de l’ancien régime. La tâche de tous les révolutionnaires consiste maintenant à renforcer et à élargir ces conquêtes. […] Le but du prolétariat allemand, comme celui du prolétariat mondial, n’est pas une paix provisoire, fondée sur la violence, mais une paix durable, fondée sur le droit. Ce n’est pas celui du gouvernement actuel qui, conformément à sa nature, s’efforce uniquement de conclure avec les gouvernements impérialistes des pays de l’Entente une paix provisoire : il ne veut pas toucher aux fondements du capital.

Aussi longtemps que le capitalisme se maintiendra, les guerres – tous les socialistes le savent fort bien – seront inévitables. Quelles sont les causes de la guerre mondiale ? La domination du capitalisme signifie l’exploitation du prolétariat, elle signifie une extension croissante du capitalisme sur le marché mondial. Ici s’opposent violemment les forces capitalistes des différents groupes nationaux, et ce conflit économique mène inéluctablement à un affrontement des forces politiques et militaires, à la guerre. […]

La concurrence, qui est à la base du régime capitaliste, signifie pour nous socialistes, un fratricide ; nous voulons au contraire une communauté internationale des hommes. Seul le prolétariat aspire à une paix durable et digne ; jamais l’impérialisme de l’Entente ne pourra donner cette paix au prolétariat allemand ; ce dernier l’obtiendra de ses frères en France, en Amérique et en Italie. Mettre fin à la guerre mondiale par une paix durable et digne, cela n’est possible que grâce à l’action du prolétariat international. C’est ce que nous enseigne notre doctrine socialiste de base. […]

Ce n’est pas seulement de la guerre et des ravages que souffre le prolétariat, mais du régime capitaliste lui-même, qui est la vraie cause de la guerre. Supprimer le régime capitaliste, c’est la seule voie de salut pour le prolétariat, la seule qui lui permette d’échapper à son sombre destin.

Comment ce but peut-il être atteint ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de se rendre clairement compte que seul le prolétariat peut, par son action propre, se libérer de l’esclavage. […] La société capitaliste n’est rien d’autre que la domination plus ou moins voilée de la violence. Elle tend maintenant à revenir à la légalité de l’« ordre » précèdent, à discréditer et à annuler la révolution que le prolétariat a faite, considérée comme une action illégale, une sorte de malentendu historique. […]

En rendant aux généraux le haut commandement de l’armée en vue de procéder à la démobilisation, le gouvernement a rendu celle-ci plus difficile. Elle se serait certainement déroulée de façon plus ordonnée si l’on s’en était remis à la libre discipline des soldats. En revanche, les généraux, armés de l’autorité du gouvernement du peuple, ont essayé par tous les moyens de susciter chez les soldats la haine du gouvernement. Ils ont, de leur propre autorité, dissous les conseils de soldats, interdit dès les premiers jours de la révolution le drapeau rouge et fait enlever ce drapeau des bâtiments publics. Tout cela doit être mis au compte du gouvernement qui, pour maintenir l’« ordre » de la bourgeoisie, étouffe la révolution, au besoin dans le sang.

Et l’on ose prétendre que c’est nous qui voulons la terreur, la guerre civile, l’effusion de sang, on ose nous suggérer de renoncer à notre tâche révolutionnaire afin que l’ordre de nos adversaires soit rétabli ! Ce n’est pas nous qui voulons l’effusion de sang. Mais il est certain que la réaction, dès qu’elle en aura la possibilité, n’hésitera pas un instant à étouffer la révolution dans le sang. Rappelons-nous la cruauté et l’infamie dont elle s’est rendue coupable il n’y a pas si longtemps encore. En Ukraine, elle s’est livrée à un travail de bourreau ; en Finlande, elle a assassiné des milliers d’ouvriers. Telles sont les taches de sang sur les mains de l’impérialisme allemand, dont les porte-parole nous accusent aujourd’hui dans leur presse mensongère, nous socialistes, de vouloir la terreur et la guerre civile.

Non ! Nous voulons que la transformation de la société et de l’économie s’accomplisse dans l’ordre. Et s’il devait y avoir désordre et guerre civile, la faute en incomberait uniquement à ceux qui ont toujours renforcé et élargi leur domination et leur profit par les armes et qui veulent aujourd’hui encore mettre le prolétariat sous leur joug.

Ainsi ce n’est pas à la violence et à l’effusion de sang que nous appelons le prolétariat, mais à l’action révolutionnaire énergique pour prendre en main la reconstruction du monde. Nous appelons les masses des soldats et des prolétaires à travailler vigoureusement à la formation des conseils de soldats et d’ouvriers. […]

A la veille de la révolution, au cours de cette fameuse nuit de vendredi à samedi1, les leaders des partis sociaux-démocrates ne se doutaient pas que la révolution était imminente. Ils ne voulaient pas croire que la fermentation révolutionnaire dans les masses des soldats et des ouvriers avait progressé à ce point. Mais lorsqu’ils apprirent que la grande bataille avait déjà commencé, ils accoururent tous : sinon, ils auraient couru le risque d’être débordés par le mouvement. […]

Il ne faut pas oublier que la politique de trahison criminelle des sociaux-patriotes a eu pour résultat de briser pendant la guerre les liens internationaux du prolétariat.

En fait, quelle révolution attendons-nous des socialistes français, anglais, italiens et américains ? Quel but et quel caractère cette révolution doit-elle avoir ? Celle du 9 novembre s’est donné pour tâche, dans son premier stade, l’établissement d’une république démocratique, elle avait un programme bourgeois ; et nous savons très bien qu’en réalité elle n’est pas allée plus loin, au stade actuel de son développement. Mais ce n’est nullement une révolution de ce genre que nous attendons du prolétariat des pays de l’Entente, pour cette bonne raison que la France, l’Angleterre, l’Amérique et l’Italie jouissent, depuis longtemps déjà, depuis des décennies et même des siècles, de ces libertés démocratiques pour lesquelles nous nous sommes battus le 9 novembre. Ces pays ont une constitution républicaine, précisément ce que l’Assemblée nationale tant vantée doit d’abord nous accorder, car la royauté en Angleterre, en Italie, n’est plus qu’un décor sans importance, une simple façade. Ainsi nous ne pouvons attendre du prolétariat des pays de l’Entente aucune autre révolution que sociale ; mais, même si cette attente est justifiée, pouvons-nous demander au prolétariat des autres pays qu’il fasse la révolution sociale, aussi longtemps que nous ne l’aurons pas faite nous-mêmes ? C’est à nous de faire le premier pas dans ce sens. Plus vite et plus énergiquement le prolétariat allemand donnera le bon exemple, plus vite et plus énergiquement notre révolution évoluera vers le socialisme, et plus vite le prolétariat des pays de l’Entente nous suivra.

Mais pour que ce grand projet du socialisme aboutisse, il est indispensable que le prolétariat conserve le pouvoir politique. Maintenant il n’y a plus à hésiter, c’est l’un ou l’autre : ou le capitalisme bourgeois se maintient et continue de faire le bonheur de l’humanité avec son exploitation et son esclavage salarial et le danger de guerre qu’il fait régner en permanence ; ou le prolétariat prend conscience de sa tâche historique et de son intérêt de classe qui le pousse à abolir définitivement toute domination de classe. »2

1 C’est-à-dire du 8 au 9 novembre 1918.

2 Karl Liebknecht, Militarisme, guerre, révolution, p. 239-248.

« La Révolution fut une belle aventure », de Paul Mattick

Paul Mattick, La Révolution fut une belle aventure. Des rues de Berlin en révolte aux mouvements radicaux américains (1918-1934), L’échappée, 2013, 191 pages, 17 euros. Préface de Gary Roth, postface de Laure Batier et Charles Reeve.

Le militant et théoricien marxiste Paul Mattick (1904-19811) n’a pas écrit d’autobiographie, mais cet ouvrage qui vient de paraître, à partir d’un entretien qu’il avait accordé en 1976, comble en quelque sorte cette lacune. C’est un récit très vivant, d’une grande franchise, que Mattick fait de sa jeunesse dans l’Allemagne de la guerre, puis de la révolution, et de ses expériences militantes dans ce pays puis aux Etats-Unis. La forme orale, bien restituée, en rend la lecture très fluide. L’ouvrage bénéficie également de nombreux documents photographiques au fil du texte.

Fils d’un ouvrier syndicaliste et socialiste, Paul Mattick est très jeune en contact avec le mouvement ouvrier. A propos de son enfance, il raconte les châtiments corporels à l’école, et leur conséquence : « la peur nous empêchait de penser et d’apprendre » (phrase qui mérite d’être méditée, et qui pourrait être appliquée à la situation sociale actuelle). Il parle aussi des ravages de l’alcool, en l’occurrence sur son père. S’agissant de la Première Guerre mondiale, Mattick décrit les effets du blocus militaire subi par l’Allemagne : des enfants – dont lui – sont contraints de voler de la nourriture pour manger, et nombreux sont ceux qui vont mourir en raison de la dégradation des conditions de vie : « après 1917 et 1918, il y a eu de grandes épidémies de tuberculose. Dans notre propre immeuble, plus de la moitié des enfants qui y vivaient en sont morts ».

Adolescent, Paul Mattick entre comme apprenti à l’usine Siemens, et milite à la Jeunesse socialiste libre (Freie Sozialistische Jugend) à Charlottenburg, ville limitrophe de Berlin (qui y a depuis été intégrée). A partir de novembre 1918, il participe à la Révolution allemande, et se trouve élu dans un conseil ouvrier comme représentant des apprentis.

Il enchaîne ensuite différents petits boulots tout en continuant de militer sans répit, échappant de peu à la mort lors du putsch de Kapp en 1920. Activiste au sein des grèves tout au long des années suivantes, il est brièvement arrêté. Au niveau organisationnel, Mattick est à partir de 1920 militant du KAPD (Parti communiste ouvrier d’Allemagne), scission « ultra-gauche » du Parti communiste. Mais le récit détaille peu ce qui concerne cette organisation, qui va en quelques années tomber de plusieurs dizaines de milliers d’adhérents à seulement quelques centaines. La description de cette période montre aussi, entre autres, que le reflux révolutionnaire et la répression peuvent entraîner certains militants vers la criminalité.

En 1926, Paul Mattick part aux Etats-Unis travailler comme mécanicien, puis comme outilleur. D’abord dans le Michigan, il vit ensuite à Chicago. Mattick milite alors aux Industrial Workers of the World (IWW, organisation qui existe toujours), tout en étant proche du Proletarian Party. Il participe ensuite à une scission de ce parti, qui prend le nom United Workers Party puis Groups of Council Communists. Avec le reflux des luttes sociales au cours de la seconde moitié des années 1930, ce groupe disparaîtra.

Mais pour Mattick, l’essentiel est dans la lutte sociale directe : suite à la crise de 1929, « des assemblées de chômeurs ont commencé à se constituer, la plupart spontanément ». Il participe à ces mouvements de chômeurs, qui prennent en main des locaux laissés vides du fait de la crise, et les utilisent comme lieux de réunion et de solidarité pratique. Les chômeurs organisés participent aussi au soutien actif en faveur des travailleurs grévistes, tenant ensemble des piquets de grève. Ils luttent également contre les expulsions de logements pour loyers impayés. Telles étaient les actions pratiquées par ces « conseils de chômeurs » : on comprend que Paul Mattick ait été enthousiaste. Il dit d’ailleurs, en 1976, que ce fut « une période merveilleuse, une période dont je rêve encore aujourd’hui ».

C’est en 1934 que Paul Mattick lance avec ses camarades la revue International Council Correspondence, qui est en lien avec d’autres communistes des conseils dans le monde. Cette revue sera suivie à partir de 1938 de Living Marxism, qui devient New Essays en 1942. En défendant un « marxisme vivant », il s’agit entre autres pour Mattick de s’« opposer à la théorie bolchevique, au capitalisme d’Etat ». Ces revues s’inscrivent en effet dans un courant marxiste qui est non seulement anti-stalinien, mais aussi anti-léniniste, et qui considère que l’URSS a été dès le début une dictature capitaliste d’Etat.

Le récit de Mattick s’interrompt alors, son existence devenant bien moins agitée – quoique toujours consacrée à la lutte contre l’oppression capitaliste2.

Au-delà d’un simple récit de vie, ce livre nous montre un mouvement ouvrier révolutionnaire qui milite pour l’auto-émancipation, et qui est aussi un moyen pour des militants de se forger une culture importante. Paul Mattick est un des théoriciens ouvriers autodidactes qui, à partir de leur conscience de classe et de leurs expériences dans les luttes, ont su développer des analyses approfondies et lucides de la société, en gardant toujours la perspective d’arriver à une société libérée de l’exploitation et de l’aliénation.

1 Nous avons antérieurement publié des recensions de deux de ses ouvrages : Marx et Keynes (Critique Sociale n° 8, novembre 2009) et Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? (Critique Sociale n° 20, mars 2012).

2 Il ne s’était pas assagi : un jour à Boston, déjà au soir de sa vie, il avait répondu à un journaliste de télévision qui lui demandait dans la rue pour qui il avait voté : « We don’t vote, we blow things up ! ».

Le tome 3 des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg

Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France (1898-1912), Œuvres complètes tome III, Collectif Smolny et Editions Agone, 2013, 297 pages, 22 euros. Préface de Jean-Numa Ducange.

Le rythme de parution des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg semble maintenant établi à un tome par an. En 2014 paraîtra, afin de coïncider avec le centenaire du début de la Première Guerre mondiale, un volume consacré à L’Internationale et la guerre – qui comportera notamment la célèbre brochure La Crise de la social-démocratie.

Le troisième volume des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg vient de paraître. Il est constitué d’articles consacrés au mouvement socialiste en France, et parfois plus généralement à l’évolution politique et sociale qui en constitue le contexte. Ce volume est en fait une version nettement augmentée du recueil que Daniel Guérin avait publié en 1971 sous le même titre1, et qui était depuis longtemps épuisé. Rosa Luxemburg avait un temps vécu en France2, et n’avait cessé de s’intéresser au mouvement ouvrier et aux luttes sociales qui s’y déroulaient. Elle envoya un télégramme de félicitation au congrès d’unification socialiste d’avril 1905 qui créait la SFIO3. Elle avait également quelques contacts personnels avec des militants en France.

Les premiers articles ici rassemblés visaient à informer le public germanophone de la situation politique en France : il s’agit d’un travail journalistique. Il y a ensuite des analyses plus étoffées et approfondies, qui concernent d’abord l’affaire Dreyfus. Luxemburg s’y montre nettement dreyfusarde, identifiant dans l’affaire « quatre facteurs sociaux qui lui donnent directement le cachet d’une question intéressant la lutte de classes, à savoir : militarisme, chauvinisme-nationalisme, antisémitisme et cléricalisme. Ces ennemis directs du prolétariat socialiste, nous les combattons toujours ». De façon plus générale, et à l’encontre de certains simplismes, elle affirme que « le prolétariat doit s’efforcer, dans sa marche en avant vers la victoire, d’influencer tous les événements sociaux dans le sens qui lui est favorable. […] Le principe de la lutte de classes non seulement ne peut l’interdire, mais au contraire il impose l’intervention active du prolétariat dans tous les conflits politiques et sociaux de quelque importance qui se produisent à l’intérieur de la bourgeoisie ». L’affaire ne lui apparaît pas comme une simple péripétie : « il s’agissait de sauver la République, la démocratie, le présent État d’une chute dans la barbarie afin de construire sur ses bases la communauté socialiste ». A ses yeux, le prolétariat est alors dans cette crise « le seul gardien de la République et de la démocratie »4.

Autre sujet d’importance, l’entrée d’un socialiste au sein du gouvernement français en 1899. La question fait débat au sein de l’Internationale, et Rosa Luxemburg se situe clairement en opposition au « ministérialisme ». Montrant qu’un « socialiste au sein du gouvernement bourgeois ne peut agir que s’il met ses capacités au service de la politique bourgeoise et renie la politique socialiste », elle conclut que « l’entrée des socialistes dans un gouvernement bourgeois n’est donc pas, comme on le croit, une conquête partielle de l’État bourgeois par les socialistes, mais une conquête partielle du parti socialiste par l’État bourgeois ». Parlant de « la trahison des socialistes ministériels envers le socialisme », constat qui nous paraît une fois de plus d’actualité, elle écrit que « celui qui renie les principes socialistes, même s’il s’imagine servir le socialisme, devient l’instrument de ses actes au lieu d’en être le maître et s’avère dupe lui-même »5.

Enfin, Luxemburg suit pas à pas le lent processus d’unification des socialistes en France. Au début des années 1900, elle est proche du courant formé par le Parti ouvrier, le Parti socialiste révolutionnaire et l’Alliance communiste, qui s’unissent ensuite pour créer le Parti socialiste de France – lequel se présente comme une « fraction du prolétariat international organisé ». A l’inverse, Rosa Luxemburg critique à plusieurs reprises le leader du courant socialiste opposé, Jean Jaurès, avec des arguments étayés et de nombreuses citations à l’appui.

Fondamentalement, on retrouve dans ces pages l’attachement de Rosa Luxemburg à « la clarté des principes », et son corollaire qui est la critique de « la politique au jour le jour, sans principes ». Surtout, dans ses analyses de l’actualité, elle ne perd jamais de vue l’objectif final : arriver à « une nouvelle société faite d’hommes libres et égaux »6.

1 Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France, 1898-1912, Belfond, 1971, 246 pages. Inversement, quelques éléments présents dans le Guérin ne le sont pas dans la publication de 2013. Signalons une erreur : à la page 244, « démonstration pacifique prolétarienne » est remplacé de façon erronée par « démonstration spécifique prolétarienne » (cette coquille provient manifestement de la numérisation de cet article que l’on trouve sur internet).

2 Voir notre brochure sur Rosa Luxemburg publiée en 2011 (disponible soit en format papier, soit téléchargeable en format PDF sur notre site internet : http://www.critique-sociale.info/836/brochure-rosa-luxemburg-mise-a-jour/ ).

3 Ce document semble perdu, mais son existence est brièvement mentionnée dans le compte-rendu officiel du congrès.

4 Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France (1898-1912), Smolny/Agone, 2013, p. 78, 81 et 85-86.

5 Id., p. 90, 154, 174 et 182.

6 Id., p. 50, 166 et 265.

Maximilien Rubel : « Flora Tristan et Karl Marx »

Maximilien Rubel (1905-1996) était un historien du socialisme, spécialiste de Karl Marx, et militant pour un socialisme des conseils ouvriers. L’Encyclopédie politique et historique des femmes parue en 1997, à laquelle il a participé, lui est dédiée1. Cet article est paru dans la revue La Nef n° 14, en janvier 1946, et n’avait jamais été réédité depuis.

(nous avons également publié ce texte en brochure : le PDF est mis en page pour être imprimé au format A5)

L’auto-émancipation du prolétariat moderne – thème essentiel de l’enseignement de Marx et d’Engels – fut proclamée pour la première fois, il y a cent ans, sous la forme d’un nouvel évangile, par une femme dont le nom est aujourd’hui ignoré par l’immense majorité de tous ceux qui prétendent militer pour la même cause. L’oubli qui enveloppe cette noble et tragique figure du mouvement ouvrier semble d’autant plus définitif, que le centenaire de sa mort n’a trouvé aucun écho dans aucune publication et dans aucun périodique français – à moins qu’une main pieuse d’ouvrier ou d’ouvrière n’ait déposé, le 14 novembre 1944, quelques fleurs sur sa tombe, à Bordeaux, sur laquelle on peut lire l’inscription suivante : « A la mémoire de Madame Flora Tristan, auteur de l’Union Ouvrière, les Travailleurs reconnaissants. Liberté, Egalité, Fraternité, Solidarité. »

Nous devons l’unique biographie complète et consciencieuse de Flora Tristan à la plume de Jules-L. Puech : La Vie et l’œuvre de Flora Tristan (chez Rivière, 1925). Retenons les faits et les dates principaux de cette existence courte et tragique : née le 7 avril 1803, à Paris, de l’union religieusement et non civilement consacrée d’un colonel péruvien, don Mariano de Tristan, et d’une mère française, Thérèse Lainé, Flora perdit son père à l’âge de six ans et vécut, avec sa mère, dans un dénuement quasi total jusqu’à l’âge de dix-sept ans, quand elle se maria au lithographe André Chazal chez qui elle était entrée comme ouvrière coloriste. Se sentant malheureuse et incomprise, et le divorce étant aboli depuis 1816, Flora quitta le foyer conjugal en 1825, emmenant ses deux enfants et enceinte d’un troisième. Confiant ses trois enfants à sa mère, Flora se plaça comme femme de chambre auprès d’une dame anglaise et fit plusieurs voyages en Angleterre. Exposée aux persécutions d’un mari offensé et jaloux, Flora prit la résolution de partir au Pérou, pour réclamer à son oncle paternel, don Pio de Tristan, homme immensément riche et influent, sa part de l’héritage de son père. C’est ce voyage extrêmement long et pénible qui a révélé à Flora Tristan sa vocation d’apôtre révolutionnaire. Don Pio, s’abritant derrière la loi, contesta à la fille naturelle de son frère tout droit à la fortune de ce dernier, mais lui accorda une modeste pension. De son retour à Paris datent ses débuts littéraires. Dès son premier écrit (Nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères, 1835), elle se révéla féministe et internationaliste. En 1838, elle fut victime d’un attentat par son mari qui la blessa d’un coup de feu et fut condamné à vingt ans de travaux forcés. Guérie de sa blessure, libre enfin, Flora portera désormais le nom de Tristan. C’est après avoir réussi à faire imprimer l’Union ouvrière que commença son véritable apostolat. Durant quelques mois elle fit son tour de France à travers les grands centres industriels. Ayant contracté la fièvre typhoïde, Flora dut s’aliter à Bordeaux, où elle s’éteignit le 14 novembre 1844. Sa fille Aline épousa le marin breton Clovis Gauguin, dont elle eut Paul Gauguin, le peintre de génie.

I

Dans les premiers mois de 1843, on vit apparaître dans certains milieux ouvriers parisiens une femme d’un charme et d’une beauté exotiques, à l’allure fière et indépendante, demandant à être entendue pour exposer ce qu’elle appelait son Idée et se prétendant chargée d’une mission providentielle. La simplicité géniale de son message contrastait étrangement avec sa prétentieuse attitude d’apôtre. Elle déclarait péremptoirement ne rien devoir aux doctrinaires glorieux ou obscurs de son temps, et notamment n’être ni saint-simonienne, ni fouriériste, ni owenienne. Par contre, elle témoignait une certaine sympathie aux écrivains ouvriers, à Agricol Perdiguier, à Gosset, à Moreau et à Adolphe Boyer, connus pour avoir, par leurs écrits et leur activité de propagande, tenté de réaliser une réforme radicale du compagnonnage en en extirpant l’esprit sectaire.

Flora Tristan n’était alors pas une inconnue dans le monde littéraire et artistique, qui avait accueilli assez sympathiquement son récit autobiographique, les Pérégrinations d’une Paria (1838), son roman à thèse sociale Méphis (1838), et surtout ses Promenades dans Londres (1840). Par ce dernier livre, elle s’était signalée à l’attention de la presse ouvrière, notamment à la Ruche populaire. L’édition populaire des Promenades dans Londres (1842) portait cette dédicace aux classes ouvrières : « Travailleurs, c’est à vous tous et toutes que je dédie mon livre ; c’est pour vous instruire sur votre position que je l’ai écrit : donc, il vous appartient. »

Avec une incroyable ténacité, mettant au service de sa mission une rare énergie de caractère, Flora accablait ses contradicteurs d’ardentes exhortations et ne leur ménageait pas critiques et reproches. Son Idée, elle l’avait exposée dans un manuscrit qu’elle refusa de communiquer à un comité d’ouvriers qui s’était proposé de l’examiner de près. C’est seulement devant les représentants de la classe ouvrière tout entière qu’elle accepterait de discuter non pas le fond de l’Idée, mais les moyens de sa réalisation.

Ne pouvant trouver d’éditeur, Flora se mit à quémander des souscriptions pour faire imprimer son manuscrit. Sur la liste de souscripteurs figurent, dans un voisinage surprenant, les noms de Béranger, Considerant, George Sand, Eugène Sue, Agricol Perdiguier, Vinçard, Paul de Kock, Marceline Desbordes-Valmore, Louis Blanc et d’autres. Cabet et Enfantin avaient refusé leur secours.

C’est le 1er juin 1843 que parut l’opuscule qui divulgua avec une clarté et une concision admirables l’Idée de Flora Tristan, à qui Jules-L. Puech confère avec juste raison le titre d’ancêtre du mouvement féministe et du socialisme ouvrier.

Le petit livre reçut un accueil enthousiaste dans tous les milieux de l’élite ouvrière. Il fut demandé, ainsi que son auteur, dans toutes les grandes villes de France. Bientôt deux nouvelles éditions en furent publiées, pourvues d’amples préfaces, grâce aux souscriptions spontanées des ouvriers eux-mêmes. La préface à la deuxième édition fait l’éloge de cet éveil de la conscience ouvrière oubliant l’esprit de coterie et répondant d’un seul élan à l’appel d’une prolétaire qui ne demandait rien pour elle-même, mais exigeait au contraire que sa personne fût oubliée au profit de son Idée.

Un prospectus distribué en des milliers d’exemplaires résume en neuf points le contenu de l’Union ouvrière :

« 1. Constituer la classe ouvrière au moyen d’une Union compacte, solide et indissoluble.

2. Faire représenter la classe ouvrière devant la nation par un défenseur choisi par l’Union ouvrière et salarié par elle, afin qu’il soit bien constaté que cette classe a son droit d’être, et que les autres classes l’acceptent.

3. Réclamer, au nom du droit, contre les empiètements et les privilèges.

4. Faire reconnaître la légitimité de la propriété des bras. (en France, 25 millions de prolétaires n’ont pour toute propriété que leurs bras.)

5. Faire reconnaître la légitimité du droit au travail pour tous et pour toutes.

6. Examiner la possibilité d’organiser le travail dans l’état social actuel.

7. Elever dans chaque département des Palais de l’Union ouvrière où l’on instruira les enfants de la classe ouvrière intellectuellement et professionnellement, et où seront admis les ouvriers et ouvrières blessés en travaillant et ceux qui sont infirmes et vieux.

8. Reconnaître l’urgente nécessité de donner aux femmes du peuple une éducation morale, intellectuelle et professionnelle, afin qu’elles deviennent les agents moralisateurs des hommes du peuple.

9. Reconnaître, en principe, l’égalité en droit de l’homme et de la femme comme étant l’unique moyen de constituer l’Unité humaine. »

Parmi les centaines de lettres que Flora recevait au cours de son bref apostolat, celle d’un avocat mérite d’être mentionnée, car l’appréciation qu’elle donne de l’opuscule de la Paria corrobore parfaitement le jugement que Marx va porter, quelques mois plus tard, sur le socialisme français :

« Votre livre a une valeur pratique immense. Ce n’est pas une pure expression de théories et de doctrines cent fois enseignées en vain, – c’est un acte… On a assez discuté, il faut agir aujourd’hui, sous peine de rester à la même place ou même de rétrograder. La spéculation pure n’a jamais accompli un progrès éclatant, une révolution en ce monde. L’action seule a cette puissance. »

Le cadre de cet essai volontairement limité et destiné surtout à réparer le tort d’un oubli que les circonstances actuelles expliquent peut-être sans le justifier, ne permet pas d’analyser plus longuement le mécanisme du plan d’affranchissement social conçu par Flora Tristan à l’intention du prolétariat universel. Signalons toutefois que l’importance et la portée de son message furent reconnues dès 1850 par l’allemand Lorenz von Stein, auteur d’une Histoire du Socialisme et du Communisme en France bien connue de Marx. Voici le jugement que von Stein porta sur Flora Tristan :

« C’est, peut-être, chez elle que se manifeste avec plus de force que chez les autres réformateurs, la conscience que la classe ouvrière est un tout, et qu’elle doit se faire connaître comme un tout, agir solidairement, et avec une volonté et des forces communes, selon un but commun, si elle veut sortir de sa condition. »

En un mot, le sens du message de Flora Tristan, c’est l’auto-émancipation du prolétariat.

II

Lorsque Marx, ayant pris le chemin de l’exil, vint s’installer fin octobre 1843 à Paris, il n’était pas encore acquis au communisme ou du moins à ce qu’on appelait alors ainsi. Voulant réfuter Hegel avec ses propres armes, il rêvait encore d’un Etat « parfait » et « vrai » qu’il opposait à la caricature spéculative de l’Etat bureaucratique du philosophe prussien. Les deux articles sur la Question juive parus dans les Annales franco-allemandes en février 1844, ont certainement été écrits encore en Allemagne, juste avant le départ de Marx pour la France, tandis que l’essai sur la Philosophie du Droit de Hegel, également paru dans les Annales, témoigne chez Marx d’un profond changement doctrinal : il venait de découvrir le prolétariat. Cette découverte sera désormais dans l’esprit de Marx inséparable d’une autre conviction qu’il n’abandonnera plus jamais et qui restera le thème essentiel, bien que pas toujours explicite, de son œuvre : l’émancipation du prolétariat ne peut se réaliser que sous la forme de l’auto-émancipation.

L’apparition et l’activité de Flora Tristan, quelques mois avant l’arrivée de Marx à Paris, et pendant le séjour de ce dernier dans la capitale française, furent-elles pour quelque chose dans cette découverte de Marx et dans la conviction qu’il en a tirée ?

Les quelques allusions à l’œuvre de Flora Tristan dans la Sainte Famille, où son nom est cité deux fois, ne permettraient pas, à elles seules, de donner une réponse satisfaisante à cette question. Pour y répondre d’une façon catégorique, il est nécessaire de donner du silence quasi-total que Marx et Engels ont observé à l’égard de la Paria, une interprétation qui découle implicitement de leur appréciation des doctrinaires et utopistes d’une part, et du mouvement réel de la classe ouvrière d’autre part.

Avant de tenter cette interprétation, essayons de répondre à une question beaucoup plus simple et qui ne manque pas d’intérêt : Marx a-t-il rencontré Flora Tristan ?

On est d’autant plus en droit de soulever cette question qu’on sait que trois hommes de l’entourage immédiat de Marx et qui étaient alors ses intimes, Arnold Ruge, coéditeur avec Marx des Annales franco-allemandes, Moses Hess et German Mäurer, collaborateurs à ces Annales, ont assisté à des réunions que Flora Tristan organisait chez elle, rue du Bac2. Ruge en a laissé plusieurs relations dans ses lettres et dans ses mémoires.

On peut juger de l’impression que la Paria a faite sur Ruge d’après une lettre que ce dernier, se trouvant fin 1843 en Allemagne, écrivit à Marx installé depuis peu à Paris : « Je pense que vous avez écrit à Proudhon », y est-il dit dans un post-scriptum. « Autrement nous devrons nous passer des Français, en fin de compte. Ou nous devrions alerter les femmes, la (George) Sand et la Tristan. Elles sont plus radicales que Louis Blanc et Lamartine. »

Pour ce qui est de Proudhon, il est certain que Marx a suivi le conseil de Ruge. Nous savons en effet, grâce au propre témoignage de Marx, que pendant son séjour à Paris il entra en relations personnelles avec Proudhon et que dans de longues discussions, qui duraient parfois toute la nuit, il lui « injectait » la philosophie de Hegel.

Il est presque aussi certain qu’en ce qui concerne Flora Tristan – et George Sand – Marx ne s’est pas conformé au désir de son collaborateur. Non pas que l’Idée de la Paria lui eût paru peu originale ni qu’il l’eût estimée utopique.

Bien au contraire : quelque paradoxal que cela pût paraître, c’est parce que l’originalité et le réalisme de l’Idée ne lui échappaient aucunement que Marx s’est bien gardé, soit de rechercher le contact personnel avec Flora Tristan, soit de lui consacrer, dans son œuvre, une place ou une attention particulière. Il s’est simplement borné, avec Engels, à défendre l’Union ouvrière contre les attaques malveillantes des idéologues post-hégéliens qui reprochaient à la Paria son « dogmatisme féminin » et lui faisaient un grief d’avoir pris ses formules « dans les catégories de ce qui existe ».

Or, quoique si brève et en apparence si insignifiante, cette unique allusion à l’Idée de Flora Tristan nous livre la clef pour comprendre le silence, par ailleurs si énigmatique, que Marx et Engels ont gardé au sujet de la Paria, s’abstenant même de la mentionner dans le chapitre du Manifeste communiste traitant de la littérature socialiste et communiste.

Nous avons vu que Flora, en s’adressant aux ouvriers, se croyait investie d’un pouvoir surnaturel. Ses lettres et surtout son journal intime, inédit3, en font foi. Il n’est pas douteux que sa conduite a été marquée par le mysticisme des saints-simoniens qui prêchaient la venue de la Femme-messie. Quoi qu’il en soit, le fait est là : tout en menant passionnément sa propagande en faveur de son Idée, Flora rattachait l’auto-émancipation du prolétariat à la volonté d’une force transcendante – qu’elle appelait « Dieux » –, volonté qu’elle se croyait appelée à mettre en exécution.

Or Marx, en s’exilant d’Allemagne, avait fui non seulement le despotisme prussien, mais aussi la terreur des idées pures que les jeunes-hégéliens y faisaient sévir. La Sainte Famille et l’Idéologie allemande sont l’expression de la haine que Marx et Engels avaient contractée contre les spéculations arbitraires et vaniteuses des épigones de Hegel. Ils y virent un genre de superstition théologique, dans laquelle l’Esprit absolu de Hegel avait pris la place du Dieu personnel de l’Eglise.

Il est vrai que l’Idée de Flora Tristan n’avait rien de commun avec l’idéalisme creux des pseudo-philosophes allemands qui rejetaient les « formules » de la Paria à cause de leur origine purement empirique. Ce dont les Bruno Bauer et consorts voulaient faire un grief à cette femme, à savoir d’avoir trouvé son Idée « dans les catégories de ce qui existe », Marx devait le considérer comme l’immense mérite de Flora Tristan : l’idée de l’auto-émancipation du prolétariat était, pour ainsi dire, dans l’air, puisque le « mouvement historique autonome » – comme dira bientôt le Manifeste communiste – de la classe ouvrière se dessinait nettement dans les événements en France et en Angleterre, depuis 1830. Marx n’avait aucune confiance dans les idées isolées de la réalité sociale, séparées des intérêts réels d’une classe de la société. Le volumineux ouvrage, la Sainte Famille, est un pamphlet véhément dirigé contre les idolâtres de l’esprit, et une apologie ardente de la masse populaire et de ses mouvements révolutionnaires. « Des idées, y est-il dit, ne peuvent jamais mener au-delà d’un ancien ordre du monde, elles peuvent seulement mener au-delà des idées de l’ancien ordre du monde. Des idées ne peuvent absolument rien réaliser. Pour réaliser les idées, il faut les hommes qui mettent en jeu une force pratique. » Et ailleurs : « La masse prescrit à l’histoire sa tâche et son occupation. »4

Flora Tristan ne l’entendait pas ainsi, quant à son Idée. Sans contester les leçons de ses voyages en Angleterre, elle n’aurait pourtant nullement admis que son message lui eût été suggéré par « ce qui existait » alors dans les pays où se développait un prolétariat industriel. Elle tenait passionnément à son inspiration divine.

De son côté, Marx reconnut le formidable dynamisme de la « formule » tristanienne. Mais il en comprit également l’origine purement profane. L’appel à l’union universelle du prolétariat allait ainsi devenir, grâce au génie de Marx, un postulat éthique dépouillé de tout artifice superstitieux et basé entièrement sur la compréhension rationnelle des intérêts de la classe ouvrière, intérêts qui, selon lui, coïncident avec le salut de l’humanité tout entière.

Abstraction faite de l’aspect mystique de l’attitude de Flora, ses ouvrages témoignent d’une intelligence pratique et d’un bon sens parfaits. Ses Promenades dans Londres, parues sept ans avant la Situation de la Classe ouvrière en Angleterre de F. Engels, contiennent une vision précise des luttes de classes dont les villes industrielles britanniques offraient alors le spectacle.

Cependant, Marx ne pouvait pas faire abstraction du mysticisme dont Flora Tristan enveloppait son message si purement humain, si pleinement réaliste. Celui-ci devait être, aux yeux du fondateur du socialisme scientifique, le résultat d’une connaissance objective de la réalité sociale, d’une compréhension raisonnée de la marche de l’histoire, d’une analyse théorique des conditions de production à travers les civilisations. En d’autres termes, l’idée d’auto-émancipation du prolétariat correspondait, selon Marx, à une nécessité intrinsèque de l’évolution historique et nullement au décret mystérieux d’une force surhumaine. Faire le silence autour de l’Idée, par ailleurs si incontestablement originale, de Flora Tristan, signifiait pour Marx : épargner au postulat essentiel de son propre enseignement le sort réservé aux doctrines utopiques et aux eschatologies religieuses.

Presque au même moment où Flora commença son tour de France pour prêcher devant les masses ouvrières l’évangile de l’auto-affranchissement, Marx exprima, dans les Annales franco-allemandes, le principe de son propre message révolutionnaire : « L’avantage de la nouvelle tendance, c’est justement que nous ne voulons pas anticiper le monde dogmatiquement, mais découvrir le monde nouveau en commençant par la critique du monde ancien. » Et plus loin : « Nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires armés d’un nouveau principe : voici la vérité, agenouille-toi ! Nous développons pour le monde des principes nouveaux que nous tirons des principes mêmes du monde. Nous ne lui disons pas : « renonce à tes luttes, ce sont des enfantillages ; c’est à nous de te faire entendre la vraie devise du combat« . Tout ce que nous faisons, c’est montrer au monde pourquoi il lutte en réalité, et la conscience est une chose qu’il doit faire sienne, même contre son gré. »5

Vers la même époque, Flora n’inscrivit-elle pas dans son journal les phrases suivantes : « Le peuple juif était mort dans l’abaissement, et Jésus l’a relevé ; le peuple chrétien est mort aujourd’hui dans l’abaissement et Flora Tristan, la première femme forte, le relèvera. Oh oui ! Je sens en moi un monde nouveau et je donnerai ce nouveau monde à l’ancien monde qui croule et périt. »

Faisant sien le message de la Paria, Marx le purgeait de tout résidu mystique en le faisant découler de ce qu’il appelait l’action historique propre du prolétariat, et en démontrant que « l’existence d’idées révolutionnaires à une époque déterminée suppose l’existence préalable d’une classe révolutionnaire » (Idéologie allemande)6.

Tout en reconnaissant que le phénomène des luttes de classes à travers l’histoire avait été constaté avant lui – par un R. Peel ou par un Guizot, par exemple –, Marx s’est efforcé de donner à cette constatation purement empirique une signification qui ne découle point automatiquement de l’observation de la réalité historique et sociale. Si, dans le passé, les luttes de classes se sont déroulées d’une manière spontanée et pour ainsi dire instinctive, la lutte de classes moderne entre le prolétariat et la bourgeoisie, pour aboutir, doit être menée avec une pleine conscience du caractère particulier des antagonismes sociaux et de l’objectif historique qui est la création d’une société sans classes. C’est pourquoi le Manifeste communiste parle de constitution des prolétaires en classe et en parti distinct, terminologie qui permet d’affirmer qu’il s’agit là d’un postulat éthique.

Or, c’est Flora Tristan qui, la première, a énoncé ce postulat, dans les termes mêmes employés ultérieurement par Marx. C’est elle qui, la première, a insisté sur la nécessité de « constituer la classe ouvrière » et de fonder une organisation de classe qui tient à la fois du syndicat et du parti politique, synthèse dont Marx n’a jamais cessé de souhaiter la réalisation, allant même jusqu’à subordonner l’activité du parti – activité qu’il voulait essentiellement éducative – à l’action autonome des syndicats – action qu’il voulait consciente du but historique. Et c’est, enfin, Flora Tristan qui, la première, a donné à son appel à l’union des travailleurs une portée universelle, en admettant dans l’Union ouvrière tous les prolétaires, sans distinction de nationalité ni de sexe.

Cette géniale anticipation de ce qui sera, pendant les cent ans à venir et avec des fortunes diverses, la technique révolutionnaire du mouvement ouvrier, Marx l’incorpora sans changement à sa propre vision téléologique – donc nullement fataliste – de l’évolution humaine et sociale. En proclamant que l’auto-émancipation de la classe ouvrière implique nécessairement l’avènement du règne de la liberté pour l’humanité tout entière, Marx assignait au prolétariat la mission éminemment éthique de remplacer « l’ancienne société bourgeoise avec ses classes et ses antagonismes de classes, par une association, où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ».

Maximilien Rubel, 1946.

1 Nous avons précédemment publié : Maximilien Rubel, « Le concept de démocratie chez Marx » (Critique Sociale n° 13, décembre 2010 – notre présentation de Rubel dans ce numéro a depuis été reprise par le site marxists.org) ; « Entretien avec Maximilien Rubel (1979) » (Critique Sociale n° 14, février 2011) ; et « Marx et les nouveaux phagocytes, de Maximilien Rubel » (Critique Sociale n° 20, mars 2012).

2 Cette rue est située dans le 7e arrondissement de Paris, de même que la rue Vaneau où Marx vivait pendant son exil parisien [nde].

3 Qui a depuis été publié, en 1973 puis en 1980 [nde].

4 Voir Karl Marx, Œuvres tome III, édité par M. Rubel, La Pléiade, 1982, p. 557-558 et 510 [nde].

5 Voir Karl Marx, Œuvres tome III, p. 343 et 345 [nde].

6 Karl Marx, Œuvres tome III, p. 1082 [nde].