« Les guerres sont des phénomènes barbares » (Rosa Luxemburg)

En février 1914, Rosa Luxemburg fut traduite devant le tribunal de Francfort sous l’inculpation « d’excitation de militaires à la désobéissance »1. Elle y prononça le discours que l’on va lire. Le tribunal la condamna à un an de prison2.

« Dans le réquisitoire prononcé aujourd’hui par M. le procureur comme dans l’acte d’accusation, ce qui joue le rôle principal, ce n’est pas tant les déclarations qui me sont reprochées que la façon dont on les interprète et le sens qu’on leur attribue. A plusieurs reprises et avec la plus grande insistance, M. le procureur a souligné quelles étaient selon lui mes intentions véritables au moment où je faisais les déclarations en question. Eh bien, pour ce qui est de ce côté psychologique de mon discours, pour ce qui est de ma conscience même, personne n’est mieux à même que moi d’apporter tous les renseignements utiles.

Et je veux vous le dire tout de suite : je suis tout à fait disposée à donner à M. le procureur tous les renseignements qu’il désire, ainsi qu’à vous, Messieurs les jurés. Pour en venir tout de suite à la chose principale, je tiens à déclarer que ce que M. le procureur, s’appuyant sur les dépositions de ses témoins à charge, a présenté comme étant mes idées, mes intentions et mes sentiments, n’est qu’une caricature tout à fait plate, tant de mes discours que des idées de la social-démocratie3. En écoutant tout à l’heure le procureur, je ne pouvais m’empêcher de rire intérieurement et de penser : voici de nouveau un exemple classique qui montre à quel point la culture purement formelle est insuffisante pour comprendre les idées social-démocrates dans toute leur complexité, leur finesse scientifique et leur profondeur historique, lorsque les intérêts de la classe à laquelle on appartient s’y opposent. Si vous aviez interrogé, Messieurs les juges, l’ouvrier le plus simple, le plus inculte, parmi les milliers de ceux qui ont assisté à mes réunions, il vous aurait donné une tout autre idée de mes déclarations. Oui, les hommes et les femmes les plus simples du peuple travailleur sont capables de s’assimiler nos idées, lesquelles, dans le cerveau d’un procureur prussien, prennent un aspect tout à fait caricatural, comme reflétées par un miroir déformateur. C’est ce que je vais prouver maintenant à l’aide de quelques exemples.

M. le procureur a répété à différentes reprises qu’avant de faire la déclaration incriminée, qui constituait, paraît-il, le point culminant de mon discours, je me suis livrée à des « excitations inouïes ». A cela, je réponds : M. le procureur, nous, social-démocrates, nous ne nous livrons à aucune espèce d’excitation ! Que signifie, en effet, se livrer à des excitations ? Ai-je dis à ceux qui m’écoutaient : si vous allez faire la guerre à l’étranger, en Chine par exemple, frappez de telle sorte qu’aucun Chinois n’osera plus, un siècle après, regarder un Allemand de travers4 ? Si j’avais dit cela, alors certainement c’eût été une excitation de ma part. Où me suis-je efforcée d’inculquer aux masses les préjugés nationaux, de leur insuffler le chauvinisme, le mépris et la haine des autres races et des autres peuples ? Cela, assurément, c’eût été une excitation de ma part.

Mais ce n’est pas ainsi que j’ai parlé et que parle un social-démocrate conscient. Ce que j’ai fait dans ces réunions à Francfort, et que nous autres social-démocrates faisons toujours par la parole et par l’écrit, ç’a été uniquement de développer l’éducation des masses, de leur faire comprendre leurs intérêts de classe et leurs tâches historiques, de leur montrer les grandes lignes du développement, les tendances des transformations économiques, politiques et sociales, qui se poursuivent au sein de la société actuelle, et qui mènent avec une nécessité de fer à ce résultat qu’à un certain niveau du développement l’ordre social existant doit être renversé et remplacé par une société socialiste supérieure. C’est ainsi que nous menons notre agitation, que, grâce à l’effet anoblissant des perspectives historiques sur le terrain desquelles nous nous plaçons, nous élevons peu à peu le niveau moral des masses. C’est de ces mêmes grands points de vue – parce que chez nous, social-démocrates, tout se subordonne à une conception du monde harmonique, systématique, appuyée sur une base scientifique solide – nous menons également notre agitation contre la guerre et le militarisme. Et si M. le procureur, avec ses malheureux témoins à charge, considère tout cela comme un simple travail d’excitation, le caractère simpliste de cette conception est dû uniquement à son incapacité totale de s’assimiler les idées social-démocrates.

Ensuite, M. le procureur a fait allusion, à différentes reprises, à mes soi-disant excitations au « meurtre des supérieurs ». Les allusions masquées, mais compréhensibles pour chacun, à mes appels au meurtre des officiers doivent révéler tout particulièrement la noirceur de mon âme et le caractère extrêmement dangereux de mes intentions. Eh bien, je vous demande de croire, pour un instant à l’exactitude des propos qui me sont attribués. A la réflexion cependant, vous serez obligés de vous dire qu’ici – dans l’effort louable de me peindre sous les couleurs les plus noires – le procureur a fait complètement fausse route, car quand et contre quels « supérieurs » ai-je appelé au meurtre ? L’acte d’accusation même prétend que j’ai préconisé l’introduction du système des milices en Allemagne, que j’ai déclaré que la chose essentielle dans ce système était l’obligation de laisser aux hommes – comme cela se fait en Suisse – leur fusil à la maison.

Et c’est à cela – remarquez-le bien : à cela – que j’aurai lié l’indication que le fusil pourrait très bien partir dans une direction tout autre que ne le souhaitent les dirigeants. C’est donc clair : M. le procureur m’accuse d’avoir excité au meurtre, non contre les supérieurs du système militaire allemand actuel, mais… contre ceux des futures armées de milices allemandes ! On nous reproche violemment notre propagande en faveur du système des milices et l’acte d’accusation me l’impute même à crime.

Et en même temps le procureur se sent tenu de protéger la vie, menacée par moi, des officiers de ce système de milices qu’il combat. Un pas de plus, et M. le procureur, dans l’ardeur de la lutte, m’accusera d’avoir excité à des attentats contre le président de la future république allemande.

Mais qu’ai-je dit en réalité à propos du « meurtre des supérieurs » ? Quelque chose de tout à fait autre ! J’avais montré dans mon discours que les protagonistes officiels défendent le militarisme actuel en s’appuyant sur la soi-disant nécessité de la défense nationale. Si ce souci de la défense nationale, disais-je, était vraiment sincère, les classes dirigeantes ne devraient rien avoir de plus pressé que de réaliser la vieille revendication du programme social-démocrate, concernant l’introduction du système des milices. Car, seul ce système permet d’assurer vraiment la défense du pays, étant donné que seul le peuple libre, qui marche, de sa propre initiative, à la bataille contre l’ennemi, constitue un rempart sûr et suffisant pour la liberté et l’indépendance de la patrie. Ce n’est qu’alors qu’on pourrait dire : Chère patrie, tu peux être tranquille ! Pourquoi donc, demandais-je, nos patriotes officiels ne veulent-ils pas entendre parler de ce seul système vraiment efficace ? Pour cette raison bien simple qu’en réalité, il ne s’agit pas pour eux de défendre la patrie, mais de faire des guerres de conquêtes impérialistes, pour lesquelles, en effet, les armées de milice ne valent rien. Et ensuite, si les classes dirigeantes ont peur de laisser les armes entre les mains des travailleurs, c’est qu’elles craignent qu’elles ne partent dans une direction tout autre qu’elles ne le désirent.

Ainsi, ce que j’avais déclaré comme étant l’effet de la peur qu’éprouvent les classes dominantes, est interprété par le procureur, se basant sur les dépositions de ses témoins, comme un appel au meurtre auquel je me serai livré. Vous avez de nouveau ici une preuve qui montre quelle confusion crée dans son cerveau son incapacité absolue de suivre les idées de la social-démocratie.

Tout aussi fausse est l’affirmation, selon laquelle j’aurais recommandé l’exemple de l’armée coloniale hollandaise, où chaque soldat a le droit d’abattre le supérieur qui le maltraite. En réalité, j’ai parlé, à propos du militarisme et des mauvais traitements qu’on fait subir aux soldats, de notre chef inoubliable, Bebel5, et montré que l’un des principaux chapitres de son activité a été sa lutte au Reichstag contre les brimades infligées aux soldats, à propos de quoi je citais comme exemple, d’après le compte-rendu sténographique des séances du Reichstag – et ce dernier n’est pas, que je sache, interdit par la loi – plusieurs discours de Bebel, entre autres, ses déclarations de 1893 au sujet de l’usage en question dans l’armée coloniale hollandaise. Vous voyez, Messieurs, qu’ici aussi M. le procureur s’est trompé, dans son zèle. Ce n’est pas contre moi, mais contre un autre, qu’il aurait dû dresser son accusation.

Mais j’en arrive au point principal de l’accusation. M. le procureur tire son affirmation selon laquelle j’aurais dans la déclaration incriminée, conseillé aux soldats, en cas de guerre, contrairement aux ordres, de ne pas tirer sur l’ennemi, d’une déduction qui lui paraît d’une force démonstrative absolument convaincante et d’une logique irréfutable. Il raisonne de la manière suivante : étant donné que j’ai fait de l’agitation contre le militarisme, étant donné que je voulais empêcher la guerre, je ne pouvais manifestement avoir en vue d’autre moyen plus efficace que de dire aux soldats : si l’on vous ordonne de tirer, ne tirez pas ! N’est-ce pas, Messieurs les juges, quelle conclusion convaincante, quelle logique irréfutable ! Et pourtant je me permets de vous dire : cette logique et cette conclusion découlent de la conception de M. le procureur, non pas de la mienne, non pas de celle de la social-démocratie. Ici, je vous demande de bien vouloir me prêter une attention particulière. La conclusion selon laquelle le seul moyen efficace d’empêcher la guerre est de s’adresser directement aux soldats et de leur demander de ne pas tirer, cette conclusion n’est que l’autre aspect de cette conception d’après laquelle, aussi longtemps que le soldat obéit aux ordres de ses supérieurs, tout ira à merveille dans l’Etat, d’après laquelle, pour m’exprimer brièvement, la base du pouvoir d’Etat et du militarisme est l’obéissance passive du soldat. Cette conception de M. le procureur trouve également son complément harmonique, notamment, dans cette déclaration officielle du chef suprême des armées, à l’occasion de la réception du roi de Grèce, à Potsdam, le 6 novembre de l’année dernière, selon laquelle le succès des armées grecques prouve « que les principes défendus par notre état-major et nos troupes, appliqués d’une façon juste, garantissent toujours la victoire« . L’état-major, avec ses « principes », et le soldat, avec son obéissance passive, telles sont les bases de la conduite de la guerre et la garantie de la victoire. Eh bien, nous, social-démocrates, nous pensons autrement. Nous pensons que ce n’est pas l’armée, les « ordres » d’en haut et « l’obéissance » aveugle d’en bas qui décident de l’issue heureuse des guerres, mais bien la grande masse du peuple travailleur. Nous pensons que les guerres ne peuvent être menées qu’autant que la masse des travailleurs, ou bien y participe avec enthousiasme, parce qu’elle la considère comme juste et nécessaire, ou tout au moins la supporte avec patience. Si par contre la grande majorité du peuple travailleur arrive à la conviction – et éveiller cette conviction, cette conscience, est précisément la tâche que nous autres social-démocrates nous nous posons – si, dis-je, la majorité du peuple arrive à la conviction que les guerres sont des phénomènes barbares, d’une immoralité profonde, réactionnaires et contraires aux intérêts du peuple, alors elles deviendront impossibles, même si le soldat obéit encore aux ordres de ses supérieurs. D’après la conception du procureur, c’est l’armée qui fait la guerre, d’après la nôtre, c’est le peuple tout entier. C’est lui qui décide si les guerres ont lieu ou non. C’est la masse des travailleurs, hommes et femmes, vieux et jeunes, qui décide de l’existence du militarisme actuel, et non pas la petite partie de ce peuple, qui porte l’uniforme du roi.

Et j’ai, en même temps, en disant cela, une preuve classique que c’est en effet ma conception, la conception de mon parti.

Je suis par hasard en mesure de répondre à la question posée par le procureur de Francfort, à savoir à qui j’ai fait allusion lorsque j’ai déclaré : « nous ne ferons pas cela », par un discours prononcé par moi à Francfort. Le 17 avril 1910, j’ai parlé ici, au cirque Schumann, devant environ 6.000 personnes, sur la lutte électorale en Prusse – à cette époque, comme vous le savez, notre lutte avait atteint son point culminant – et je trouve dans le rapport sténographique de ce discours, page 10, le passage suivant :

« Chers auditeurs. Dans la lutte électorale actuelle, comme dans toutes les questions politiques importantes du progrès en Allemagne, nous ne devons compter que sur nous. Qui « nous » ? « Nous », ce sont les millions de prolétaires de Prusse et d’Allemagne. Oui, nous sommes plus qu’un simple chiffre, nous sommes les millions de ceux grâce au travail desquels vit la société. Et il suffit que ce simple fait s’enracine dans la conscience des larges masses du prolétariat allemand pour que le moment vienne où on montrera en Prusse à la réaction dominante que le monde peut vivre sans junkers poméraniens et sans comtes catholiques, sans conseillers secrets et même sans procureurs, mais qu’il ne pourrait pas vivre vingt-quatre heures si les ouvriers se croisaient les bras. »

Vous voyez, j’explique ici nettement où nous voyons le pivot de la vie politique et du sort de la nation : dans la conscience, la volonté clairement formulée, dans la résolution de la grande masse travailleuse. Et c’est exactement de la même façon que nous considérons la question du militarisme. Si la classe ouvrière en arrive à cette décision de ne pas tolérer des guerres, alors les guerres deviendront impossibles.

Dans aucune décision de nos congrès, vous ne trouverez aucun appel aux soldats leur demandant de ne pas tirer. Et pourquoi ? Parce que nous avons peur des conséquences d’une telle agitation, des paragraphes du code pénal ? Nous serions en vérité de bien tristes figures si nous négligions, par peur des conséquences, quoi que ce soit de ce que nous considérons comme utile et nécessaire. Non ! Si nous ne le faisons pas, c’est parce que nous nous disons : ceux qui portent « l’uniforme du roi » ne sont qu’une partie du peuple travailleur, et si dernier arrive à la compréhension nécessaire concernant le caractère néfaste et criminel des guerres, alors les soldats aussi comprendront d’eux-mêmes, sans aucun appel spécial de notre part, ce qu’ils auront à faire dans le cas donné.

Vous voyez, Messieurs, que notre agitation contre le militarisme n’est pas si pauvre et si simpliste que se l’imagine M. le procureur. Nous avons tant de moyens d’action et si variés : éducation de la jeunesse – et nous la poursuivons avec zèle et un succès constant, malgré toutes les difficultés qu’on nous oppose – propagande en faveur du système des milices, meetings de masse, démonstrations de rues… Regardez du côté de l’Italie. Comment les ouvriers conscients y ont-ils répondu à l’aventure guerrière en Tripolitaine6 ? Au moyen d’une grève en masse de démonstration qui a été réalisée d’une façon remarquable. Et comment a réagi la social-démocratie allemande ? Le 12 novembre, la classe ouvrière de Berlin a adopté dans 12 réunions une résolution félicitant les camarades italiens pour leur grève de masse.

Oui, la grève de masse ! dit le procureur. C’est précisément ici qu’il croit m’avoir attrapée de nouveau à mon idée la plus dangereuse, la plus subversive. Le procureur a appuyé aujourd’hui tout particulièrement son accusation sur le fait de mon agitation en faveur de la grève de masse, à laquelle il liait les perspectives les plus effroyables d’une révolution violente, telles qu’elles ne peuvent exister que dans l’imagination d’un procureur prussien. M. le procureur, si je pouvais supposer chez vous la moindre capacité de comprendre les idées de la social-démocratie, une noble conception historique, je vous expliquerai ce que j’explique à mes auditeurs dans chaque meeting populaire, à savoir que les grèves de masse, en tant que représentant une certaine période du développement des conditions actuelles, ne sont pas plus « faites » qu’on ne « fait » les révolutions. Les grèves de masse sont une étape de la lutte de classes, à laquelle mène, avec la force d’une nécessité naturelle, notre développement actuel. Tout notre rôle, celui de la social-démocratie, en face d’elles, consiste à faire entrer dans la conscience de la classe ouvrière, la compréhension de cette tendance du développement, afin que les ouvriers soient à la hauteur de leurs tâches, en tant que masse populaire éduquée, disciplinée, mûre, résolue et vigoureuse.

Ici aussi, vous voyez, lorsque le procureur introduit dans l’accusation le spectre de la grève de masse, telle qu’il la comprend, c’est pour ses idées, et non pas pour les miennes, qu’il veut me frapper.

J’en terminerai ici. Je voudrais encore faire une remarque. M. le procureur a, dans son réquisitoire, accordé une grande attention à ma modeste personne. Il m’a présentée comme un grand danger pour la sécurité de l’ordre public, il n’a pas même craint de s’abaisser au niveau des feuilles boulevardières en m’appelant la « Rosa rouge ». Il a même été jusqu’à attaquer mon honneur personnel en exprimant le soupçon que je prendrai la fuite au cas où la peine proposée par lui serait acceptée par le tribunal. M. le procureur, je dédaigne pour ma part de répondre à vos attaques. Mais je veux vous dire une seule chose : vous ne connaissez pas la social-démocratie.

(Le Président, interrompant : « Nous ne pouvons pas écouter ici de discours politiques ! »)

Rien que pendant l’année 1913, un grand nombre de vos collègues ont travaillé à la sueur de leur front à faire prononcer contre les rédacteurs de notre presse 60 mois de prison en tout. Avez-vous entendu dire qu’aucun des coupables ait pris la fuite par peur de la punition ? Croyez-vous que ces condamnations aient amené un seul social-démocrate à osciller ou l’ont ébranlé dans l’accomplissement de son devoir ? Non, notre œuvre se moque de toutes les subtilités de vos paragraphes, elle croît et prospère en dépit de tous les procureurs !

Encore un mot pour terminer au sujet de cette attaque inqualifiable, qui retombe tout entière sur son auteur. Le procureur a dit textuellement – je l’ai noté – qu’il demandait mon arrestation immédiate, car « il serait incompréhensible que l’accusée ne prenne pas la fuite ». Cela signifie, en d’autres termes : si moi, procureur, j’avais à faire un an de prison, je prendrais la fuite. M. le procureur, je vous crois, vous prendriez la fuite. Mais un social-démocrate ne prend pas la fuite. Il accepte la responsabilité de ses actes et se rit de vos punitions.

Et maintenant, condamnez-moi ! »

1 Le 26 septembre 1913, lors d’un meeting socialiste près de Francfort, Rosa Luxemburg s’était exclamée : « Si on attend de nous que nous brandissions les armes contre nos frères de France et d’ailleurs, alors nous nous écrions : « Nous ne le ferons pas !«  ». Ce discours fut prononcé le 20 février 1914.

2 Première publication par la revue Spartacus (« pour la culture révolutionnaire et l’action de masse »), n° 5-6, 18 janvier 1935, p. 4-5. Traduit de l’allemand par Marcel Ollivier. Nous avons également republié ce texte en brochure : Les Guerres sont des phénomènes barbares, discours devant le tribunal de Francfort, février 1914, Critique Sociale, 2013.

3 Le mot désignait à l’époque le mouvement socialiste qui disait baser son action sur la lutte de classe, pour abolir le mode de production capitaliste.

4 Rosa Luxemburg cite ici des propos tenus en juillet 1900 par le Kaiser Guillaume II à des troupes allemandes qui partaient combattre en Chine.

5 August Bebel (1840-1913) avait été militant de l’Association Internationale des Travailleurs, puis fut pendant de nombreuses années le principal leader socialiste en Allemagne. Il était mort quelques mois avant ce discours.

6 Région constituant le nord de la Libye.

Lettre de Karl Liebknecht à la rédaction du Labour Leader, décembre 1914

« Chers camarades,

Je me réjouis, à une époque où les classes dirigeantes d’Allemagne et d’Angleterre attisent par tous les moyens une haine sanglante entre nos deux peuples, de pouvoir, en tant que socialiste allemand, adresser à des socialistes anglais quelques mots de fraternité. J’ai la douleur de devoir les écrire en un temps où l’Internationale socialiste, notre certitude rayonnante d’autrefois, gît à terre avec tous nos espoirs, où de trop nombreux « socialistes » dans la plupart des pays en guerre – y compris l’Allemagne – se sont laissé, juste au moment où le caractère néfaste du régime capitaliste devenait plus manifeste que jamais, docilement atteler aux chars de guerre de l’impérialisme dans la plus pirate des guerres de piraterie. Mais je suis heureux et fier de vous adresser mon salut, précisément à vous, à l’ILP1, qui, dans le délire de la tuerie générale, avez sauvé, avec nos frères russes et serbes, l’honneur du socialisme.

La confusion règne dans les rangs du socialisme, et certains en rejettent la responsabilité sur les principes socialistes eux-mêmes. Mais ce ne sont pas ces principes qui ont failli, ce sont ceux qui les représentaient. Il n’y a rien à changer à notre enseignement, mais seulement à le rendre vivant, à le transformer en actes.

Paillettes trompeuses sont les phrases sur la défense de la patrie et la libération des peuples, dont l’impérialisme orne ses instruments de meurtre. Chaque parti socialiste a son ennemi : l’ennemi du prolétariat international, dans son propre pays ; c’est là qu’il doit le combattre. La libération de chaque peuple doit être son œuvre propre.

Seul l’aveuglement peut exiger la continuation du massacre jusqu’à la défaite des « ennemis ». La prospérité des peuples est indissolublement liée : la lutte de classe du prolétariat ne peut être menée que sur une base internationale.

Des prétendus sages, dont l’âme opportuniste ne se laisse que trop volontiers entraîner par les tourbillons des vents diplomatiques, les déchaînements du chauvinisme, déclarent que l’avenir du mouvement ouvrier ne peut plus désormais être international. Mais la guerre mondiale, qui a détruit l’ancienne Internationale, est le meilleur plaidoyer en faveur de la nouvelle Internationale, une Internationale, certes animée d’un autre esprit, d’une autre résolution que celle dont les puissances capitalistes se sont joué si facilement le 4 août 1914.

Ce n’est que dans la collaboration des masses laborieuses de tous les pays en faveur de la paix que réside dès maintenant, durant la guerre, le salut de l’humanité. Nulle part ces masses n’ont voulu la guerre, nulle part elles ne la veulent. Doivent-elles, ayant au cœur la haine de la guerre, continuer à s’entredéchirer ? Aucun peuple ne doit commencer à parler de paix, eh bien, qu’ils en parlent tous en même temps. Et celui qui le premier en parlera montrera de la force, non de la faiblesse, et récoltera gloire et gratitude. Chaque socialiste doit agir aujourd’hui dans son pays en tant que combattant de classe et annonciateur de la fraternité internationale, dans la pleine confiance que chaque mot qu’il dira en faveur du socialisme, en faveur de la paix, chaque acte qu’il accomplira dans ce sens, suscitera les mêmes paroles et les mêmes actes dans les autres pays, jusqu’à ce que la flamme de la volonté de paix brille, claire, sur l’Europe.

L’exemple, que vous et nos frères russes et serbes, avez donné au monde, sera imité là où la social-démocratie est encore prise dans le filet des classes dirigeantes. Et je suis certain que la masse des ouvriers anglais se ralliera aux vaillantes troupes de l’ILP. Dès aujourd’hui, les sentiments de la classe ouvrière allemande aussi sont beaucoup plus proches qu’on ne le croit généralement d’une telle attitude. Elle manifestera sa volonté avec de plus en plus de fougue à mesure qu’elle percevra l’écho de son cri de paix dans les autres pays. Ainsi fera son chemin, dans le prolétariat de tous les pays en guerre, la résolution d’imposer, au moyen d’une action internationale, une paix dans le sens du socialisme, une paix qui ne soit pas fondée sur la haine, mais sur la fraternité, non sur la violence, mais sur la liberté, et qui porte en soi la certitude de durer.

Ainsi l’Internationale, en luttant et en réparant d’anciennes fautes, ressuscitera-t-elle pendant la guerre mondiale. Ainsi devra-t-elle ressusciter, mais en tant qu’Internationale nouvelle, accrue non seulement en force extérieure, mais en force révolutionnaire intérieure, en clarté, en disposition à surmonter tous les dangers de l’absolutisme, de la diplomatie secrète et des complots capitalistes contre la paix.

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Guerre à la guerre !

Salutations socialistes.

Karl Liebknecht, Berlin, décembre 1914. »2

1 L’Independent Labour Party (Parti travailliste indépendant), était un des partis britanniques membres de l’Internationale socialiste. Opposé à la guerre, l’ILP publiait le journal socialiste Labour Leader où fut publié ce texte.

2 Karl Liebknecht, Militarisme, guerre, révolution, p. 134-135.

Victor Griffuelhes et l’action syndicaliste

Victor Griffuelhes (1874-1922) est une figure majeure du syndicalisme du début du XXe siècle. Ouvrier cordonnier, d’abord militant socialiste, il se consacra ensuite à l’action syndicale. Elu secrétaire de la CGT naissante, il contribua à la développer sur une orientation syndicaliste-révolutionnaire. Il fut l’un des rédacteurs de la Charte d’Amiens, adoptée par la CGT en 1906 – et encore considérée aujourd’hui comme une référence par beaucoup de militants. Nous publions ci-dessous des extraits de sa brochure L’Action syndicaliste, publiée en 1908 :

« Action directe veut dire action des ouvriers eux-mêmes, c’est-à-dire action directement exercée par les intéressés. C’est le travailleur qui accomplit lui-même son effort ; il l’exerce personnellement sur les puissances qui le dominent, pour obtenir d’elles les avantages réclamés. Par l’action directe, l’ouvrier crée lui-même sa lutte ; c’est lui qui la conduit, décidé à ne pas s’en rapporter à d’autres qu’à lui-même du soin de le libérer.

Et comme les définitions théoriques ne suffisent pas pour montrer ce que nous entendons par action directe, il faut citer en exemple l’agitation faite en France pour la libération du capitaine Dreyfus. Si on eût attendu du seul effet de la légalité cette libération, il est certain qu’elle ne serait pas un fait accompli. C’est grâce à une agitation, par une campagne de presse, par meetings, réunions, manifestations, démonstrations dans la rue qui furent, en quelques circonstances, des massacres, que l’opinion publique fut saisie et que fut préparée une disposition d’esprit favorable à la cause du forçat. C’est la foule soulevée qui fit pression sur les pouvoirs constitués, et la lourde machine judiciaire, mise en mouvement, rendit à la liberté le capitaine. […]

L’action ouvrière pour nous n’est donc qu’une manifestation continue de nos efforts. Nous disons que la lutte doit être de tous les jours et que son exercice appartient aux intéressés. Il y a, par conséquent, à nos yeux, une pratique journalière, qui va chaque jour grandissant, jusqu’au moment où, parvenue à un degré de puissance supérieur, elle se transformera en une conflagration que nous dénommons grève générale, et qui sera la révolution sociale. […]

Si la vie ouvrière s’exerce et s’alimente à l’atelier et à l’usine, le mouvement syndical en est l’expression. Les préoccupations intimes du travailleur, provoquées par les conditions de travail qui lui sont faites chez le patron et dont il constate les durs effets dans son foyer, trouvent leur tribune et leur écho dans le syndicat.

Et malgré les défauts de ces groupements – défauts qu’en grande partie l’on pourrait attribuer à la fausse éducation sociale donnée à l’ouvrier – ils sont bien l’émanation, je dirai la physionomie de la vie ouvrière, dont l’organisation politique peut s’inspirer, sans la pouvoir représenter.

Aujourd’hui, nul ne songe et nul n’oserait contester la nécessité du mouvement syndical, mais on voudrait limiter son effort en le subordonnant à des forces extérieures, alors qu’on devrait reconnaître qu’à un mouvement qui va croissant, il faut des moyens d’action tirés des formes mêmes du groupement qui le produit.

Il est aisé de se rendre compte que la grève générale surgit des formes du groupement syndical et de l’orientation qui s’en dégage. Le développement des organes ouvriers l’indique, leur évolution le montre. Certes, le nombre des syndicats, en ces dernières années, n’a pas augmenté outre mesure. En revanche, et c’est ce qui est symptomatique, le besoin éprouvé par ces syndicats de se grouper dans leur Bourse du Travail et dans leur Fédération nationale corporative prouve bien que le côté égoïste, qui, pour d’aucuns, constituait le caractère fondamental du syndicat, disparaît, ou pour parler plus exactement, que la conscience ouvrière dont la première notion s’affirmait dans le syndicat, se précise en se développant.

Ces organismes, en annihilant le caractère strictement professionnel de chacun de leurs éléments, les appellent à une vie sociale plus élevée ; cette vie doit se faire jour pour se développer, et c’est dans des manifestations de lutte qu’elle prend corps et se matérialise.

Et comme il ne suffit pas à ces organismes de créer une vie sociale qui nivelle les consciences et engendre l’action, ils se rapprochent et se mêlent à leur tour. Ce contact et ce mélange constituent un mouvement ouvrier en France dont on ne saurait nier l’importance.

Cette importance n’échappe pas à ses adversaires. Les dirigeants, effrayés d’un mouvement qui déborde, voudraient le tuer en lui attribuant la formation d’un complot contre la sûreté de l’État. En province, les ordres sont donnés pour chercher les traces d’une organisation qui, de Paris, à leurs yeux, commande et dirige. Si des éléments étaient recueillis, on instruirait contre les militants, et on espère que le mouvement, décapité, serait mort pour longtemps.

Les gouvernants, qui croient que le mouvement ouvrier s’exerce en vertu de formules et de résolutions, se trompent lourdement. La vie ouvrière est trop complexe dans ses manifestations de détail, – dont la conception et l’esprit sont cependant communs, – pour se prêter aux inepties des dirigeants. Et ce qui amène ces derniers à croire à un organisme rigoureux, automatique et directeur, c’est l’effroi que leur cause une cessation générale du travail. […]

Tout mouvement révolutionnaire n’a donné que ce que la classe opprimée du moment a conçu et a su prendre. La révolution, entrevue par tous, et que le monde ouvrier appelle grève générale, sera, elle aussi, ce que le travailleur l’aura conçue et saura la créer. L’action se déroulera selon le degré de conscience de l’ouvrier, et selon l’expérience et le sens de la lutte qu’il se sera donnés.

Comme cette action devra s’exercer contre des forces multiples et variées, comme elle devra réagir contre des courants divers, ce ne seront pas des décisions uniformes et étroites qui seront applicables. Il appartiendra au travailleur d’adapter au milieu d’alors et aux éléments contraires les armes que les circonstances mettront à sa portée. […]

Mais nous n’entendons pas fixer le jour ni l’époque qui mettra aux prises salariés et salariants. Il n’appartient à nulle force humaine de l’indiquer.

Le mouvement naîtra des circonstances, d’une mentalité ouvrière plus élevée, à la hauteur des événements qui porteront en eux-mêmes les éléments de généralisation.

Les éléments de généralisation se définissent par le rôle joué dans la production par telle ou telle industrie, entraînant la mise en action d’une autre industrie, dont les effets iront se répercutant sur d’autres branches de l’activité humaine.

On objectera que tout cela dénote un degré supérieur d’organisation, qu’il n’est pas possible de mettre en mouvement au même jour la classe ouvrière en totalité. Je répondrai d’abord que nous ne prétendons nullement qu’un point de départ peut ne pas être commun à tous les travailleurs ; nous ne disons pas que cela ne peut pas se produire. Nous nous inspirons des contingences sociales et nous disons que, de même, la conquête légalitaire du pouvoir ne saurait impliquer, pour ceux qui s’hypnotisent devant elle, l’entrée totale d’élus ouvriers au Parlement. Ceux-là disent que la majorité suffira pour transformer l’état social. La conquête révolutionnaire du pouvoir également ne saurait non plus être l’acte unanime du pays. De part et d’autre, il y aura des gens entraînés malgré eux et subissant le résultat de cette conquête. […]

Une plus forte éducation sociale, une grande expérience dans la lutte, une profonde connaissance du milieu social sont autant de conditions nécessaires. Pour les acquérir, l’action s’impose. Par l’étude des conditions du travail, l’ouvrier apprend à connaître le milieu qui l’asservit ; par l’effort en vue de les améliorer, il prend un contact direct avec les forces qui le dominent et il éprouve leur degré de résistance. Ainsi, son esprit d’observation et d’examen s’affine ; il se donne les éléments indispensables pour se diriger lui-même ; il contribue à donner à l’action du monde ouvrier une place et une autorité croissantes.

Chacun reconnaît l’urgence pour le prolétaire de travailler à accroître ses moyens d’existence, ce qui augmente d’autant sa force de combativité et son avidité pour plus de réformes. En se groupant l’ouvrier exerce un effort, et c’est dans la pratique de cet effort qu’il parvient à l’intensifier. Et c’est par cette intensité, suscitant une croissance de vie, que la classe ouvrière se libérera du monde capitaliste. »

Lire Rosa Luxemburg : entretien avec Peter Hudis

Peter Hudis est responsable, avec Kevin Anderson, d’une édition d’œuvres et de lettres inédites de Rosa Luxemburg en anglais et des premiers volumes de ses Œuvres Complètes dans cette langue. Cet entretien a été réalisé pour la revue britannique Red Pepper (www.redpepper.org.uk), et traduit en français par le site marxiste belge Avanti (www.avanti4.be)1.

Croyez-vous que les idées de Rosa Luxemburg sont d’actualité dans la situation politique actuelle ? Comment la nouvelle génération d’activistes radicaux peut-elle tirer profit de son œuvre ?

Les révoltes spontanées massives en Afrique du Nord et au Proche-Orient, surtout en Tunisie, en Egypte et en Libye, soulignent l’importance de la contribution de Rosa Luxemburg. Elle a compris mieux qu’aucun autre marxiste de son époque (et bien mieux que de nombreux autres qui suivirent) que la révolution n’est « faite » par aucun parti ou individu marquant : elle émerge de manière spontanée comme une réponse des masses face à des conditions sociales déterminées. Elle cherchait toujours l’inattendu chez les masses et son œuvre nous éduque dans ce sens.

Sa compréhension de ce qui se passe après la révolution est également importante. Elle soutenait qu’il ne peut y avoir de socialisme sans démocratie et qu’il n’y a pas de démocratie sans socialisme. Elle protestait contre tous ceux, ami ou ennemi, qui ne concevait pas le changement social comme une libération des talents et des capacités innées et acquises de l’humanité. Dans ce sens, elle faisait partie d’un courant « idéaliste » au sein du marxisme que l’on a ignoré pendant trop longtemps. N’oublions pas qu’en 1844 Marx avait défini sa philosophie comme un humanisme, qui consiste dans l’unité de l’idéalisme et du matérialisme. Nous avons plus que jamais besoin aujourd’hui de cette unité.

Comment situer les lettres de Rosa Luxemburg au sein du reste de son œuvre ? Que nous apprennent les lettres qu’elle écrivit à la militante pour les droits des femmes que fut Clara Zetkin sur la politique du genre, et particulièrement en relation avec sa propre expérience ?

Pendant de nombreuses années, on supposait que Rosa Luxemburg n’était pas féministe et qu’elle ne s’intéressait pas à l’émancipation des femmes. Mais tel n’était pas le cas. Rosa Luxemburg repoussait les demandes répétées des dirigeants du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) de jouer un rôle plus direct dans la section des femmes du parti. Mais elle refusait car elle considérait que les hommes voulaient la détourner de son implication directe dans les débats politiques et théoriques du socialisme allemand parce qu’ils voulaient se les réserver pour eux-mêmes.

Elle s’est heurtée à beaucoup de sexisme parmi les dirigeants du SPD (y compris de la part de August Bebel, auteur de La Femme et le Socialisme, qui parla d’elle un jour comme d’une « chienne vénéneuse »). Elle savait parfaitement que c’était du sexisme quand on frustrait ses efforts pour se faire entendre. Elle pensait, par contre, que la manière la plus efficace de combattre ces barrières était de mettre à nu la faiblesse politique et théorique de ses adversaires.

Nous savons maintenant qu’elle écrivit beaucoup sur l’émancipation des femmes ; dans une lettre à Zetkin, elle lui exprime combien elle se sent fière de se dire féministe. Ce fait nous avait motivés, Kevin Anderson et moi, à inclure une collection de ses écrits sur les femmes dans The Rosa Luxemburg Reader. Aujourd’hui, The Letters of Rosa Luxemburg2 démontre qu’une de ses plus grandes préoccupations quand elle sortit de prison en novembre 1918 fut d’impulser la création d’une section de femmes au sein de ce qui allait devenir à la fin de décembre le Parti communiste d’Allemagne.

Ce fait est assez surprenant quand on tient compte de la quantité de questions dont elle devait s’occuper dans les courts deux mois de convulsion révolutionnaire entre sa libération et sa mort. C’est comme si, dès qu’elle fut libérée des entraves du SPD, elle se sentait plus libre de se concentrer avec plus de détermination sur la question des femmes.

De nombreux militants découvrent la figure de Rosa Luxemburg à travers le filtre de leur engagement dans des organisations de tradition léniniste. Quels furent les points de désaccords entre Rosa Luxemburg et Lénine, et comment peut-on percevoir leurs méthodes et perspectives différentes aujourd’hui ?

Sur de nombreuses questions, Lénine et Rosa Luxemburg étaient opposés quant aux questions d’organisation, tandis que sur d’autres, ils partageaient les mêmes concepts. Tous deux acceptaient la nécessité d’un parti « d’avant-garde », bien que cette notion est absente de l’œuvre de Marx et qu’elle n’est entrée dans le mouvement socialiste allemand (et plus tard russe) qu’à partir de l’influence de l’adversaire de Marx, Ferdinand Lassalle (que Marx avait qualifié de « futur dictateur des travailleurs »).

La Deuxième Internationale, dans laquelle se retrouvaient Rosa Luxemburg et Lénine, ne s’est pas développée avec les concepts d’organisation de Marx : ce furent Lassalle et Kautsky qui en ont jeté les bases. Ce serait donc une erreur de lecture de l’histoire que de supposer que Rosa Luxemburg et Lénine n’avaient pas de prémisses communes sur l’organisation. Cependant, Rosa Luxemburg n’a jamais été aussi rigide et dogmatique que Lénine quant à la nécessité d’une direction centralisée de la part d’un « comité central qui concentre toute l’information » (selon les termes de Rosa Luxemburg).

Elle s’est souvent opposée à Lénine en reprochant à ce dernier « d’envelopper le parti dans des langes et d’exercer une dictature intellectuelle à partir du comité exécutif central » (ainsi qu’elle l’écrit dans un manuscrit de 1911 intitulé « Credo »). Rosa Luxemburg avait beaucoup plus confiance dans ce que les masses pouvaient créer de manière inattendue et elle ne partageait pas la fixation de Lénine pour leur contrôle centralisé.

Selon moi, la plus grande différence entre les deux se situe par rapport à ce qui se passe après la révolution. Rosa Luxemburg ne voyait pas la démocratie comme un simple instrument que l’on peut écarter en arrivant au pouvoir. Au contraire, elle soutenait que si l’arrivée au pouvoir ne s’accompagnait pas d’une extension démocratique, on ne créerait pas une nouvelle société. Les partis ne créent pas le socialisme : ce sont les travailleurs et les citoyens librement associés. De manière conséquente, elle a condamné la terreur rouge de Lénine, la création de la Tchéka et l’établissement d’une dictature du parti. Telle est sa plus grande contribution « sur ce qui se passe après la révolution ».

Quelle est la signification et l’implication de cette nouvelle publication en anglais par rapport aux acquis et aux limites de Rosa Luxemburg ?

Approximativement 80 % des écrits de Rosa Luxemburg n’ont jamais paru en langue anglaise. Même son œuvre théorique la plus importante, l’Introduction à l’économie politique, n’a pas été intégralement publiée. Cette œuvre, avec six manuscrits sur l’économie politique, les sociétés précapitalistes et le Capital de Marx – retrouvés dans les dernières décennies – seront publiées dans un premier volume d’Œuvres Complètes : Economic Writings, 1898-19073.

Ces textes démontrent la portée de sa compréhension de la théorie marxiste et sa profonde compassion pour tous ceux qui souffrent du joug de l’impérialisme et de l’intrusion capitaliste dans le monde en voie de développement. De nombreuses personnes ont pensé que Rosa Luxemburg s’était opposée au droit à l’autodétermination des peuples parce qu’elle prêtait peu d’intérêt aux nations non européennes. Mais les Œuvres Complètes démentent cela.

Cela nous permettra également d’évaluer jusqu’à quel point elle a réussi ou non à faire avancer ses principes de libre discussion et sa prévention vis-à-vis de structures centralisées d’organisation quant à son travail au sein du mouvement polonais. Ces écrits nous démontrent les difficultés également rencontrées par Rosa Luxemburg dans la recherche d’une relation totalement différente entre la spontanéité, la conscience et l’organisation que celle qui a caractérisé le marxisme après Marx.

1 Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret.

2 The Rosa Luxemburg Reader, Monthly Review Press, 2004, et The Letters of Rosa Luxemburg, Verso, 2011.

3 Rosa Luxemburg, Economic Writings I, Verso, 2013.

Victor Serge et les temps noirs, 1936-1947

Victor Serge, « Carnets (1936-1947) », Editions Agone, collection Mémoires sociales, Marseille, 2012, 836 pages.

 

Les carnets de Victor Serge viennent d’être réédités, dans une version largement augmentée puisque la plus grande partie du texte était inédit, ces éléments n’ayant été retrouvés qu’en 2010 dans un carton au Mexique.

Victor Serge (1890-1947), écrivain et militant francophone d’origine russe, a traversé les courants et les évènements révolutionnaires de son époque : anarchiste en France, puis rallié aux bolcheviks en Russie, il participe ensuite à l’opposition de gauche en URSS – ce qui lui vaut plusieurs emprisonnements. Libéré en 1936 suite à une campagne internationale de protestation, il continuera jusqu’à sa mort à défendre une orientation révolutionnaire anti-stalinienne1.

Dans ses carnets, Serge note ses rencontres, ses impressions, ses réflexions. En 1936, il voit ainsi André Gide qui vient d’écrire Retour de l’URSS. Gide, attiré sur le tard par l’idée communiste, s’étant rendu en URSS et y ayant trouvé l’inverse du communisme, est alors selon Serge « une homme extrêmement scrupuleux, troublé jusqu’au fond de l’âme, qui voulait servir une grande cause – et ne sait plus comment. »

En 1941, Victor Serge parvient à prendre un bateau pour échapper au nazisme, et franchit l’Atlantique. Pour Serge, le voyage sera sans retour : il s’installe ensuite au Mexique, jusqu’à la fin de sa vie. Cette traversée est, d’un point de vue littéraire, la partie la plus réussie du livre. Il décrit par la suite à de nombreuses reprises sa découverte du Mexique, et de son passé précolombien.

Mais l’essentiel reste pour lui de combattre les Etats totalitaires, en particulier de dénouer les nœuds des mensonges du stalinisme, ces derniers étant répétés par ceux qui – par ignorance ou par intérêt – se laissent abuser, et ils sont nombreux. Il note que « la supériorité des staliniens vient de ce qu’ils ont énormément d’argent », et observe par ailleurs, en 1943, que « des capitalistes américains et mexicains, conservateurs » sont « devenus de fervents admirateurs de Staline », ce qu’il explique par « la tendance des hommes simples, surtout des réactionnaires, à l’admiration des seigneurs de la guerre ».

Victor Serge ne cesse pas de s’interroger, de vouloir tirer des enseignements du passé, y compris des défaites. Ses réflexions aboutissent à un plaidoyer pour un socialisme humaniste, pour allier l’esprit critique et la tolérance, avec l’exigence de ne pas répéter de vieilles formules sans interroger leur validité (ainsi écrit-il que « les vieilles idées de parti avec leurs systèmes fermés, qui satisfirent autrefois les besoins de certains milieux sociaux, ne sont plus qu’inertie, par conséquent obstacle à l’expérience et à la pensée »).

Il fait alors partie du groupe Socialisme et Liberté, qui défend un socialisme démocratique et révolutionnaire2. Il rend compte des agressions staliniennes perpétrées au Mexique contre la gauche anti-stalinienne. Il relate surtout les discussions avec les camarades d’exil, dont Julián Gorkin, Otto Rühle, Fritz Fränkel, Marceau Pivert, Jean Malaquais, Natalia Sedova, etc. Les discussions entre exilés sur les perspectives d’avenir sont parfois tendues, parfois fumeuses, mais sont un moyen de tenir quand on est « au fond de la défaite », et que « le grand bateau Civilisation risque de couler à pic ». Victor Serge rend également hommage à ses camarades tués, que ce soit par les nazis (comme Henk Sneevliet) ou par les staliniens (dont David Riazanov). Il se rappelle comment ce dernier, avec « le style même de Marx », opposait « l’humanisme marxiste, textes à l’appui, à la dureté et à l’autoritarisme bolcheviks ».

A l’occasion, Victor Serge parle de ses souvenirs, surtout en Russie – que ce soient les rencontres avec des écrivains, les activités de l’opposition dont il était membre, ou encore son séjour dans les prisons staliniennes. Mais il ne va pas toujours au fond des choses quand il parle des débuts du bolchevisme au pouvoir, semblant rester en partie prisonnier de la vision qu’il avait à l’époque, de l’intérieur du régime. Cela alterne cependant avec d’autres passages, parfaitement lucides sur cette période.

Serge nous fournit même un exemple de rigueur intellectuelle, constatant par exemple que « la distorsion des faits vérifiables, le refus de les constater par admiration des puissances du jour, par inclination à suivre de grands courants d’opinion modelés par les puissances du jour constituent des faillites complètes ». C’est un élément d’une éthique socialiste appliquée : fin 1944 – l’issue de la guerre étant désormais assurée – il avertit que « si le socialisme ne maintient pas vigoureusement sa physionomie démocratique et libertaire (au sens étymologique et non anarchiste du mot), il sera déchiré et broyé ». Les « alliés naturels » du socialisme lui paraissent être « les masses démocratiques », l’ennemi étant le stalinisme.

Ses carnets sont ainsi traversés de réflexions fructueuses. Il écrit par exemple que « la « spontanéité des masses », c’est leur initiative délibérée, faite d’innombrables initiatives individuelles. Ce ne peut être que le résultat d’une longue éducation, non scolaire, certes, mais sociale, par la lutte, par les mœurs, par la démocratie ». On retrouve là l’idée d’une « auto-éducation » des masses par leur participation active à la lutte de classe, nécessaire à l’auto-émancipation généralisée.

Espérons en tout cas que cette publication entraîne un regain d’intérêt pour les écrits politiques du Victor Serge de cette période.

A plusieurs reprises, Victor Serge qualifie son époque de « temps noirs ». Mais il nous dit aussi ce qu’écrivit Alice Rühle-Gerstel, avant de mourir en 1943 : « J’espère que vous verrez les temps meilleurs auxquels nous avons pensé, les temps socialistes… »

1 Nous avons republié « Une réponse de Victor Serge à Trotsky » (datant de mars 1939) dans Critique Sociale n° 7, septembre 2009.

2 Voir Charles Jacquier, « Victor Serge (1890-1947) : de la jeunesse anarchiste à l’exil mexicain », et Claudio Albertani, « Le groupe Socialismo y Libertad », Agone n° 43, 2010.

Eric Hobsbawm, historien et léniniste

Nous traduisons ci-dessous un article du Socialist Standard, mensuel du Socialist Party of Great Britain (SPGB, Parti socialiste de Grande-Bretagne1), n° 1299 de novembre 2012 :

Le décès d’Eric Hobsbawm le 1er octobre a marqué la fin d’une génération d’historiens de gauche qui, tout en défendant le matérialisme historique, ont rejeté la politique marxienne en adoptant le léninisme.

Les figures principales de ce groupe furent E.P. Thompson, Christopher Hill et Rodney Hilton, mais la liste inclut aussi Maurice Dobb, A.L. Morton, Dorothy Thompson, John Saville, Victor Kiernan, Raphael Samuel et George Rudé. Ils entrèrent au Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB) et furent actifs au sein du Communist Party Historians Group. En dépit de leurs carences politiques, dans les décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale leurs travaux faisaient partie de ce qui défiait l’Histoire aride de la haute politique des « grands hommes », qui avait précédemment dominé les études historiques universitaires. Certains continuèrent leur activité en fondant la Society for the Study of Labour History (société pour l’étude de l’histoire du mouvement ouvrier), et prirent part à l’essor et à l’établissement de l’histoire sociale « par en bas » comme discipline académique. Ils produisirent des œuvres qui furent parfois chaudement accueillies par des militants du socialisme désireux d’acquérir des connaissances dans une perspective historique matérialiste. Une partie du travail de ce groupe continuera à être une ressource fertile pour les militants du socialisme. Si seulement ils avaient pu appliquer leur matérialisme historique aussi rigoureusement à leur propre époque qu’à celles qu’ils étudiaient respectivement, ils ne se seraient probablement pas affiliés au léninisme.

Hobsbawm, à l’instar de nombreux historiens membres du Parti communiste qui devinrent plus tard des figures éminentes, se radicalisa durant l’Entre-deux-guerres, plaçant ses espoirs dans l’Union soviétique. Cependant la plupart d’entre eux quittèrent le Parti communiste après la répression russe du soulèvement hongrois de 1956, déjà désillusionnés par une compréhension naissante des horreurs de la Russie de Staline et de la répression d’Etat permanente. Hobsbawm se singularisa en ne quittant pas le Parti communiste, dont il demeura membre jusqu’à son effondrement, et continua dans une certaine mesure de faire l’apologie du bolchévisme jusqu’à sa mort.

Hobsbawm ne fut pas un stalinien impénitent, se faisant l’avocat de l’eurocommunisme dans les années 1970 et soutenant la réforme du Labour Party de Neil Kinnock dans les années 1980, mais il garda l’idée que l’Union soviétique était une expérience valable qui avait mal tourné. Dans ses mémoires il écrivit : « le rêve de la révolution d’Octobre est toujours quelque part en moi […] Je l’ai abandonné, ou plutôt rejeté, mais il n’a pas été effacé. Jusqu’à ce jour, je me surprends à traiter la mémoire et la tradition de l’URSS avec indulgence et tendresse »2. Dans un article pour le Guardian du 14 septembre 2002, Hobsbawm écrivit : « Dans les premiers temps nous savions qu’un monde nouveau était en train de naître dans le sang, les larmes et l’horreur : révolution, guerre civile, famine… Du fait de l’effondrement de l’Ouest, nous avions l’illusion que même ce système brutal, expérimental marcherait mieux que l’Ouest. C’était ça ou rien. »

Mais ce n’était pas « ça ou rien ». En tant que membre du CPGB, Hobsbawm a soutenu l’Union soviétique parce qu’elle représentait l’espoir de ceux qui croyaient de façon erronée qu’une forme brutale de capitalisme d’Etat pouvait se transformer en une véritable société socialiste. En tant que tel il était un adversaire du Parti socialiste de Grande-Bretagne, qui, déjà à l’époque, entendait établir le socialisme sur la base de la propriété commune réelle et du contrôle démocratique des moyens de production, sans « période de transition » impliquant un capitalisme d’Etat. Dans un de ses articles, d’abord publié dans la New Left Review, Hobsbawm écrivit au sujet de H. M. Hyndman et de la Social Democratic Federation (SDF), et qualifia le Parti socialiste de Grande-Bretagne de « secte complètement hors sujet ». Historien pourtant connu pour son souci du détail, il data malencontreusement la fondation du parti en 1906 au lieu de 1904. Ceci est sans doute dû au fait que, comme la plupart des historiens qui rejetaient d’un revers de main ce parti, il n’avait jamais pris le temps d’examiner sérieusement son arrière-plan historique ou ses archives.

L’article continuait par un appel à une réévaluation de la SDF qui avait jusque-là été méprisée par les historiens de gauche. La SDF, avançait Hobsbawm, avait démontré sa longévité, avait un caractère prolétarien et de nombreux travailleurs de gauche en avaient été membres. Elle était caractérisée non par le sectarisme mais par une bien compréhensible intransigeance (même si, en bon bolchévik, Hobsbawm remarquait que la SDF était « largement incapable d’envisager […] les problèmes de la révolte ou de la prise du pouvoir »). La reconnaissance habilitée des réalisations de la SDF par Hobsbawm est également applicable à la place historique du Parti socialiste de Grande-Bretagne dans la vie politique de la classe ouvrière britannique. Mais une chose le met hors-jeu pour toute inclusion dans les archives du socialisme en Grande-Bretagne pour les historiens de gauche : il ne s’est pas joint à la formation du CPGB en 1920, mais s’y est opposé. Pour Hobsbawm, la SDF avait du crédit en tant qu’elle faisait partie des antécédents politiques britanniques à l’origine du CPGB. Le Parti socialiste de Grande-Bretagne a défendu le socialisme tel que l’entendait Marx – contre le marché et contre l’Etat – et était de ce fait anti-bolchévik. À cause de cela, ce parti fut ignoré ou sommairement rejeté par les historiens du communisme et du mouvement ouvrier, qui étaient généralement léninistes, trotskistes ou travaillistes.

La déception face aux réalités de l’Union soviétique a mené de nombreux contemporains d’Hobsbawm au sein du CPGB à une désillusion extrême, puis à des trajectoires du même ordre dans différentes variantes politiques de gauche. Alors que cette génération d’historiens appartient désormais elle-même au passé, le Parti socialiste de Grande-Bretagne continue la tâche qu’ils ont ignorée, celle d’essayer de faire la révolution socialiste que le Parti bolchévik de Russie n’est jamais parvenu à faire. Cette tâche implique nécessairement la compréhension et le rejet de la stratégie de la saisie insurrectionnelle du pouvoir d’Etat et de l’instauration d’un capitalisme d’Etat comme chemin vers le socialisme. Les militants du socialisme d’aujourd’hui ont toujours autant de travail à effectuer pour extirper les mots de socialisme et de communisme de leur association avec le capitalisme d’Etat et la brutalité de la stratégie politique soutenue par Hobsbawm.

1 Parti d’extrême-gauche britannique existant depuis 1904 (voir le site internet worldsocialism.org/spgb ). Traduction de Critique Sociale, publiée avec l’accord du SPGB.

2 Interesting Times, p. 56. Traduit en français sous le titre Franc-tireur, autobiographie (publié par Ramsay en 2005, réédité par Hachette en 2007).

Une nouvelle biographie de Rosa Luxemburg

– Tribune –

Les éditions Spartacus viennent de publier une nouvelle biographie de Rosa Luxemburg1 – nouvelle, bien qu’écrite il y a plus de quarante ans. Il s’agit en effet de la première version française de la biographie abrégée que John Peter Nettl tira en 1968 de sa biographie pionnière en deux volumes : parue en 1969 en anglais et en allemand, elle ne fut jamais traduite en français. Rappelons que la version complète en français ne fut publiée par François Maspero qu’en 1972. La publication de cette version abrégée, qui comprend tout de même plus de cinq cents pages, nécessite certainement quelques explications.

Ceux qui ont accès à une bonne, ou peut-être une très bonne, bibliothèque ne sont nullement dépourvus en ouvrages sur Rosa Luxemburg ni en éditions de ses œuvres et de ses lettres, même si la traduction de celles-ci en français reste parcellaire. Rappelons à ce sujet que le collectif Smolny et Agone ont entrepris de combler cette lacune en se lançant dans l’édition des œuvres complètes de Rosa Luxemburg : le deuxième volume (le premier ayant été son Introduction à l’économie politique), intitulé À l’école du socialisme, vient d’ailleurs de paraître2.

Mais il en va un peu différemment pour ceux qui ne bénéficient pas d’un tel accès ou qui souhaitent posséder une biographie de Rosa Luxemburg. Jusqu’à maintenant, ils devaient en premier lieu se reporter à celle de Paul Frölich, dont la première édition française, chez François Maspero, date de 1965, et qui est actuellement disponible chez l’Harmattan3. Même si Frölich affirme que Clara Zetkin aurait été plus qualifiée que lui pour écrire une telle biographie, il est certainement celui de sa génération qui connaissait le mieux les écrits – au moins les écrits allemands – de Rosa Luxemburg, ayant travaillé plusieurs années à l’édition de ses œuvres. Sa biographie est vivante et riche ; elle a indéniablement servi de fil conducteur à John Peter Nettl. Mais Frölich avait pour objectif de combattre la propagande stalinienne, qui, tout en tenant à conserver à la cause Rosa la martyre, dénonçait toutes ses conceptions comme autant d’erreurs. Staline avait écrit en 1931 que « Parvus et Rosa Luxemburg avaient inventé un schéma utopique et semi-menchevik de révolution permanente » (« semi-menchevik » voulant probablement dire « à mi-chemin entre le goulag et l’exécution ») ; en 1932, la ligne officielle du parti communiste allemand était devenue celle-ci : « Sur tous les points où Rosa Luxemburg divergeait de Lénine, elle avait tort. » Par choix ou par nécessité, Frölich dit peu de choses du rôle et des activités de Rosa Luxemburg dans le parti polonais qu’elle avait contribué à fonder et dont elle continua à s’occuper jusqu’en 1914. Il est vrai que cette double vie de Rosa – allemande et polonaise – ne rend pas la vie facile au biographe, ni d’ailleurs au lecteur. Mais c’est une composante essentielle de son existence. C’est probablement aussi la raison pour laquelle Frölich n’accorde pas de place à la conception de la « question nationale » de Rosa Luxemburg, une conception qui, si elle se charpenta, ne varia pas d’un pouce pendant toute son existence politique et qui constitue encore aujourd’hui un sujet de réflexion – voire de polémique – considérable. On peut d’ailleurs en juger chez Alain Guillerm. Dans son Luxembourgisme aujourd’hui4,il donna les raisons de s’opposer, « dans une certaine période de l’impérialisme », au « principe du « droit des peuples » ». Plus récemment, dans Rosa Luxemburg, la rose rouge5, il reprocha à celle-ci de « rester dans l’abstrait » quand, dans La révolution russe, elle dénonce l’affirmation par les bolcheviks du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais dans ce texte, qu’elle a écrit à l’intention de Paul Levi en remplacement d’un article que les animateurs du groupe Spartacus avaient refusé de publier, elle dépasse les cas particuliers de la révolution russe et du traité de Brest-Litovsk, sur lesquels elle s’est déjà exprimée, pour donner sa vision de la révolution socialiste ; il va donc de soi qu’en dehors de toutes considérations tactiques elle y réaffirme ses convictions les plus profondes. Le livre d’Alain Guillerm est riche d’intéressantes notations, mais on gagne certainement à le lire à la suite – plutôt qu’à la place – d’une biographie moins personnalisée de Rosa Luxemburg.

Mais pas n’importe quelle biographie : probablement la plus accessible, celle de Max Gallo6, n’apporte que peu de lumière sur le sujet. « On sait combien Rosa était fermée à l’idée de « nation » », nous dit-il. Cette même Rosa qui fut inculpée pour sédition à la suite de la parution en 1900 de sa brochure Pour la défense de la nationalité (en polonais) dans laquelle elle s’élevait contre les oppressions dont était victime la population polonaise de l’empire allemand. La distinction entre droits des nationalités et revendication d’un État national, essentielle dans la pensée de Rosa Luxemburg, n’intéresse pas Max Gallo. Sans souci exagéré de l’exactitude, puisant largement chez Nettl mais le complétant à partir de 1914 par des sources auquel celui-ci n’avait pas eu accès, il tient surtout à donner à ressentir la psychologie, les ressorts et difficultés émotionnels de Rosa Luxemburg7. Le lecteur qu’intéresserait la pensée politique de Rosa Luxemburg devra chercher ailleurs, mais là encore avec prudence, car un exposé de celle-ci coupé de la biographie, c’est-à-dire des conditions dans lesquelles elle a été formulée, comporte aussi des dangers : c’est le cas du Réconcilier marxisme et démocratie8 de David Muhlmann. Celui-ci annonce la couleur : il considère que « Rosa Luxemburg peut servir à la gauche aujourd’hui pour dessiner les contours d’un nouveau « réformisme radical » », une notion qui aurait probablement paru bien étrange à celle-ci. S’il consacre la moitié du livre à l’exposé des conceptions politiques de Rosa Luxemburg à peu près dans l’ordre où elle les a formulées, le résumé qu’il est obligé d’en faire sans les rattacher les unes aux autres peut en donner une vision déformée. Quant aux entretiens qui forment la deuxième partie du livre, ils en disent plus sur le self-service qu’offrent une existence et une œuvre aussi riches que celles de Rosa Luxemburg que sur la pertinence qu’aurait sa pensée dans le monde d’aujourd’hui.

Nécessité, donc, d’une biographie systématique et structurée. Mais pourquoi aller la chercher il y a presque 45 ans ? Depuis cette époque, l’accès aux sources s’est encore amélioré, et les contraintes qui pesaient sur les historiens de l’ex-république démocratique allemande (une très grande partie de ces sources était détenue par les instituts d’histoire rattachés aux partis communistes d’Allemagne de l’Est, de Pologne et d’Union soviétique) ont disparu. Qui lit l’allemand et veut tout savoir – ou presque – de l’existence de Rosa Luxemburg ne trouvera pas mieux que la dernière version de sa biographie par Annelies Laschitza, le résultat de 30 ans de recherches et d’une connaissance intime de ses textes9. Là, pas d’approximations, pas d’erreurs factuelles grossières, un recours très systématique aux citations et une foule de détails. Mais pas d’exposé structuré et critique des conceptions de Rosa Luxemburg, qui n’intéresse peut-être pas le lecteur seulement soucieux de replacer Rosa Luxemburg dans son époque. En dehors du pur aspect d’opportunité – les éditions La Découverte ayant très généreusement autorisé Spartacus à s’appuyer sur la traduction de la version complète pour celle de la version abrégée – c’est l’intérêt que présente l’ouvrage de Nettl : lui-même, s’il a fait là œuvre d’historien, était un analyste de la politique, et écrivant à une époque où les régimes se réclamant du marxisme semblaient véritablement en marche pour conquérir le monde, il se devait de rendre compte des apports d’une marxiste reconnue en son temps comme l’une des plus marquantes.

Comment Nettl a-t-il pu se livrer au travail de réduction de son ouvrage initial (960 pages dans l’édition de François Maspero) ? Disons d’abord que la taille de celui-ci était nécessairement arbitraire. Avec les matériaux dont il disposait, il aurait pu aussi bien y ajouter un ou deux volumes, et on verra que même par rapport à la version complète, quelques aspects méritent d’être encore approfondis. Pour la version abrégée, il a éliminé quelques 100 pages de bibliographie et d’index, ainsi que les 50 pages consacrées au « luxemburgisme » (Le luxemburgisme, arme et mythe), c’est-à-dire aux luttes internes à l’Internationale communiste et en premier lieu au parti communiste d’Allemagne qui ont fait du positionnement par rapport à l’action et aux idées de Rosa Luxemburg un test de l’orthodoxie. Il a regroupé en un seul chapitre (Les apports à la théorie) les exposés des apports originaux de Rosa Luxemburg à la critique du révisionnisme, de sa conception de la grève de masse et de son analyse de l’impérialisme. Pour le reste, il a repris tous les chapitres de la version d’origine, et si le récit de chaque période est par endroit moins détaillé, il reste néanmoins très substantiel.

J. P. Nettl avait pour ambition de « reconstruire l’histoire d’une personne, d’un mouvement et d’une époque ». En ce qui concerne la vie et l’action de Rosa Luxemburg, à quelques détails près, sa contribution reste supérieure à tout ce qui est actuellement disponible en français. Faire toute l’histoire du demi-siècle qu’a traversé Rosa Luxemburg, c’était peut-être beaucoup, et inutile ; c’est davantage de l’histoire du socialisme dans les empires russe et allemand qu’il s’agit, et il s’attache à décrire le contexte dans lequel agit Rosa Luxemburg, et en premier lieu ce monde particulier de la social-démocratie allemande et de sa fameuse « bureaucratisation ». Pourtant – mais c’est autant un tribut à l’intérêt qu’il suscite qu’une critique –, on aimerait en savoir plus sur différents aspects de celui-ci, et on se rend alors compte combien le lecteur francophone est démuni – le lecteur allemand devant quant à lui courir les bibliothèques sans être sûr de trouver ce qu’il cherche. Rosa s’est fait admettre par les cercles dirigeants du SPD par son action propagandiste dans les provinces polonaises et elle a obtenu que le SPD retire son soutien au PPS qui menait une politique clairement autonomiste. Mais ce qu’on ne sait pas, c’est quelle audience ont acquise Rosa Luxemburg et le SPD auprès des ouvriers polonais d’Allemagne : ils ne représentaient qu’une petite partie de la population ouvrière, mais concentrée notamment dans la Ruhr (mines et sidérurgie) et dans l’industrie textile dans la région de Chemnitz. Sur les « masses » auxquelles s’adressait en priorité Rosa – adhérents du SPD et des syndicats « libres » –, l’information disponible n’est pas non plus très abondante : Robert Michels, dans son livre à la fois fondateur et pittoresque10, donne quelques indications, mais il renvoie à une étude approfondie qu’il aurait faite par ailleurs. Joseph Rovan nous en dit un peu plus dans les trois chapitres qu’il consacre à la période qui nous intéresse dans son ouvrage de synthèse11, qu’il a complétés dans son introduction à La social-démocratie dans l’Allemagne impériale12. Et si on mentionne souvent le Vorwärts ou la Leipziger Volkzeitung, la seule thèse réalisée en France sur Der Wahre Jacob, l’hebdomadaire satirique du SPD, qui se vendait en 1914 à plus de 300 000 exemplaires, n’a semble-t-il donné lieu à aucun livre. Enfin, et c’est tout l’objet de ces interrogations, on regrette que J.P. Nettl n’ait pas attaché davantage d’importance à 1913 et à juillet 1914 : en 1913, le SPD était de nouveau empêtré dans un compromis entre l’accroissement de la fiscalité directe et l’augmentation des dépenses d’armement ; et en juillet 1914, quand s’est jouée la fin du monde – la fin du monde tel que le concevait Rosa Luxemburg – des sections du SPD se sont mobilisées contre la guerre, tandis que d’autres secteurs de la population allemande, et il est important de connaître lesquels, se mobilisaient pour elle. Compte tenu de la suite qu’on connaît, il semble en effet capital de savoir si ce jugement de Lénine était absolument pertinent : « Ils mentent ceux qui disent…que les masses prolétariennes ont versé dans le chauvinisme …les masses ont été abasourdies, abruties, divisées, écrasées par l’état de siège. » Aussi puissante qu’elle ait été, la social-démocratie allemande, qui était loin d’être immunisée contre le patriotisme, n’influençait qu’une partie des couches ouvrières allemandes et peu, semble-t-il, l’important prolétariat agricole.

Si cette biographie suscite chez le lecteur l’envie d’en savoir plus, il se tournera naturellement vers les textes et les lettres de Rosa Luxemburg. Il en trouvera chez Spartacus et ailleurs. Il convient cependant de signaler trois textes particulièrement intéressants qui sont peu ou pas disponibles en français : La question nationale et l’autonomie13, traduction de la brochure publiée en Pologne en 1908 et dans laquelle Rosa Luxemburg donne son exposé le plus complet de ses conceptions. John Peter Nettl, dans l’annexe qu’il consacre à la question nationale, n’analyse que sa première partie (la brochure en compte six), où l’on trouve il est vrai exposées ses attitudes fondamentales, et que Lénine critiquera quelques années plus tard. En 1991, Feliks Tych, à Varsovie, a publié un texte de 37 pages rédigé par Rosa en 1911 et destiné à Léo Jogichès et où elle expose ses conceptions de l’organisation du parti dans le cadre des batailles à ce sujet dans le POSDR auquel appartenait le parti polonais ; ce texte ne semble pas avoir été traduit en français. Enfin, sur la vie de Rosa Luxemburg pendant les périodes de la guerre et de la révolution allemande, on se tournera si possible vers une édition du récit qu’en a fait Mathilde Jacob14. Mais ce qu’aucun éditeur ne pourra restituer, c’est la voix de l’oratrice.

Jean Michel Kay.

1 John Peter Nettl, Rosa Luxemburg, version abrégée par l’auteur, 568 pages, 28 euros : http://atheles.org/spartacus/livres/rosaluxemburg/

2 272 pages, 22 euros : http://atheles.org/agone/rosaluxemburg/alecoledusocialisme/ [voir la note de lecture dans le même numéro de Critique Sociale]

3 384 pages, 29 euros.

4 Spartacus, 1970, 60 pages, 5 euros ; nouvelle édition, La Digitale, 1995, 75 pages, 7,32 euros.

5 Jean Picollec, 2002, 262 pages, 23 euros.

6 Une femme rebelle. Vie et mort de Rosa Luxemburg, Tallandier, 2011, 526 pages, 11,16 euros.

7 [Ou plutôt ce qu’il croit en comprendre, à partir d’une vision très superficielle… (note de Critique Sociale)]

8 Le Seuil, 2010, 330 pages, 19,80 euros. [voir notre note de lecture dans Critique Sociale n° 11, août 2010, pp. 9-10]

9 Im Lebensrauch, trotz alledem. Rosa Luxemburg. Eine biographie. Édition de poche Aufbau 2009, 688 pages, 12,95 euros.

10 Les partis politiques, éditions de l’Université de Bruxelles, 2009, 271 pages, 9 euros.

11 La social-démocratie allemande, Le Seuil, 1978, 524 pages. Uniquement dans les meilleures bibliothèques…

12 Institut d’allemand d’Asnières, 1985, 308 pages. Disponible en ligne en pdf pour 8 euros.

13 Traduction et présentation de Claudie Weill, Le temps des cerises, 2001.

14 En allemand : Von Rosa Luxemburg und ihre Freunden in Krieg und Revolution 1914-1919, in Internationale wissenschaftliche Korrespondenz zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung, 1988 ; en anglais, Rosa Luxemburg, an intimate portrait, Lawrence and Wishart, 2000.

Les Mémoires politiques de Paul Frölich

Il y a un an, dans un article consacré au marxiste allemand Paul Frölich, nous regrettions que ses Mémoires écrits à la fin des années 1930 soient toujours inédits1. Ce manque est désormais comblé : après une édition en italien, cette autobiographie paraît maintenant en français2.

Paul Frölich, militant socialiste et communiste, auteur d’une biographie de référence sur Rosa Luxemburg, raconte successivement son enfance dans une famille socialiste, ses débuts comme journaliste pour la presse du SPD, sa mobilisation comme soldat pendant la première guerre mondiale – contre laquelle il militait –, sa participation à la révolution allemande de 1918-1919, et la clandestinité en tant que dirigeant communiste.

Ces Mémoires politiques sont très intéressants par la description de l’activité militante quotidienne, mais plus anecdotiques quand Frölich s’attarde sur de petits conflits de personnes. Parfois un peu trop dépendant de ses impressions de l’époque des faits, Frölich est par exemple injuste et réducteur envers Paul Levi, autre militant communiste de cette période (dont malheureusement aucun texte important n’a été jusqu’ici traduit en français).

Frölich rappelle que Rosa Luxemburg rejetait les méthodes bolcheviques, confirmant un article de Paul Levi (inédit en français) où ce dernier cite Luxemburg disant par exemple fin 1918 que « les bolcheviks peuvent rester chez eux avec leur tactique »3.

Sur le débat concernant la participation aux élections de janvier 1919, Frölich nous apprend qu’il était en fait personnellement favorable à la participation, et n’a défendu le boycott au sein du Parti communiste (KPD) que parce qu’il était minoritaire dans sa section. A l’inverse, il affirme que Levi était personnellement pour le boycott mais qu’il défendit la participation par discipline4. On voit que les débats internes n’avaient pas toujours la plus grande clarté…

Frölich ne fait qu’esquisser le processus de transformation du KPD en bureaucratie. Mais en une phrase remarquable, il souligne « la transformation des « révolutionnaires professionnels » en fonctionnaires de parti et finalement en une quantité de petits dictateurs autoritaires et inutiles qui étouffent toute démocratie dans le parti. »5

Le récit s’arrête curieusement en 1921, de façon abrupte et sans conclusion de l’auteur. On peut se demander si le texte devait bien s’arrêter là : la rédaction aurait-elle été interrompue, ou bien la fin du manuscrit aurait-elle disparu6 ? Ou alors Frölich considérait-il que cette date marquait la fin de la période révolutionnaire, et qu’il n’était pas nécessaire de raconter les quinze années suivantes ? La narration de la suite de sa vie politique aurait pourtant été d’un grand intérêt : la lutte contre le stalinisme, contre le nazisme, l’exil, etc.

On regrettera par ailleurs que par le quatrième de couverture et la préface, l’éditeur tente de « tordre » le livre de Frölich dans le but de le faire rentrer dans le moule du dogme léniniste7. C’est là un mauvais service rendu à un texte qui, plutôt qu’artificiellement orienté de façon simplificatrice, gagne à être lu et réfléchi avec un esprit critique attentif et sans préjugé.

Il s’agit donc d’un document intéressant quoique inégal, mais qui ne comble évidemment pas l’absence d’une bonne synthèse en français sur l’histoire de la révolution allemande.

1 « Paul Frölich (1884-1953) », Critique Sociale n° 14 (février 2011), pages 5 à 11. Egalement publié en brochure : Paul Frölich, parcours militant du biographe de Rosa Luxemburg, Critique Sociale, 2011.

2Paul Frölich, Autobiographie 1890-1921, Editions Science marxiste, 2012, 257 pages, 15 €. Traduction de Jacqueline Bois.

3Paul Frölich, Autobiographie 1890-1921, p. 139.

4 Paul Frölich, Autobiographie 1890-1921, p. 134 à 137.

5 Autobiographie 1890-1921, p. 217. Le concept même de « révolutionnaires professionnels » est en cause dans la bureaucratisation et l’abolition de la démocratie interne dans les PC, mais Frölich ne rentre pas ici dans ces problématiques.

6 Page 217, Frölich écrit qu’il reparlera dans la suite du texte du financement du KPD par le Komintern ; mais ça n’est en fait pas le cas, ce qui tend à renforcer l’idée que le texte ne serait pas complet.

7 Il y a également quelques erreurs dans les notes de bas de page, par exemple l’amendement sur l’attitude face à la guerre proposé en août 1907 par Luxemburg, Martov et Lénine ne fut pas rejeté (p. 83), mais au contraire adopté par le congrès de l’Internationale socialiste réuni à Stuttgart.

Les rapports de force électoraux dans la République de Weimar

« Une démocratie amnésique est forcément fragile » (Enzo Traverso)

Avec cet article, nous revenons sur cet aspect spécifique de l’histoire politique de l’Allemagne de 1919 à 1933. La république allemande avait été établie par la révolution de novembre 1918, qui avait renversé la monarchie. Elle fut renversée de fait début 1933, par la mise en place de la dictature nazie.

Nous donnons pour chaque élection nationale les résultats par parti1, puis les regroupons en trois blocs : 1) gauches ; 2) centre ; 3) droite et extrême droite. Ces blocs se composent de la façon suivante :

– Gauches : SPD (sociaux-démocrates), USPD (socialistes de gauche), KPD (communistes, puis staliniens).

– Centre : Zentrum (parti pivot de cette république parlementaire), DDP et BVP.

– Droites : DVP (nationalistes-libéraux), DNVP (conservateurs) et NSDAP (nazis).

Deux évènements mondiaux sont subis de plein fouet par la société allemande à 10 ans de distance : le Traité de Versailles en 1919, puis la crise mondiale à partir de 1929. La période s’achève par la tragédie que fut l’arrivée au pouvoir du parti nazi, mouvement d’extrême droite qui mit rapidement en place une violente tyrannie qui aboutit à la guerre et à la barbarie antisémite.

Janvier 1919, élection de l’Assemblée constituante :

SPD (gauche sociale-démocrate) : 37,9 %

Zentrum (centre catholique) : 19,7 %

DDP (centre démocrate) : 18,6 %

DNVP (droite conservatrice) : 10,3 %

USPD (gauche socialiste) : 7,6 %

DVP (droite libérale) : 4,4 %

Divers : 1,5 %

Blocs : gauches 45,5 %, droites 14,7 %, centre 38,3 %2.

Au sortir de la révolution, les droites sont logiquement au plus bas. C’est un vote pour la république et pour les avancées sociales obtenues en novembre 1918 : d’où le vote massif pour le SPD. Aucun parti ne retrouvera un tel résultat dans un vote démocratique pendant toute la durée de la République de Weimar.

Friedrich Ebert du SPD, qui était depuis novembre 1918 chef du gouvernement, est logiquement élu par l’Assemblée premier président de la République, en février 1919. L’USPD refuse de s’associer au SPD, et c’est une coalition de centre-gauche qui gouverne : SPD, Zentrum et DDP. Le SPD s’allie donc sur sa droite, y compris dans l’élaboration de la constitution – qui est adoptée à l’été 1919 par l’Assemblée constituante siégeant à Weimar.

Les soulèvements de janvier et mars 1919 à Berlin sont violemment réprimés. La République des conseils de Bavière est également écrasée dans le sang. 1919 marque la fin de l’importance en Allemagne des conseils ouvriers, organes de revendication et de démocratie des travailleurs. Par contre, de nombreuses structures issues de l’Empire persistent.

En participant à cette alliance contre-révolutionnaire avec l’armée et les Corps francs (milices d’extrême droite), le SPD met un coup d’arrêt à la révolution dans la société allemande. Ses « corps intermédiaires » restent donc souvent conservateurs, voire anti-républicains, ce qui s’exprimera au cours des années suivantes. La République naissante « connaît donc la lourde hypothèque que constitue la puissance inentamée des forces conservatrices maintenues par la social-démocratie. »3

En mars 1920, certaines de ces forces réactionnaires tentent un coup d’Etat : c’est le « putsch de Kapp », qui est mis en échec par une grève générale unitaire.

Juin 1920, élections législatives :

SPD : 21,7 %

USPD : 17,9 %

DNVP : 15,1 %

DVP : 13,9 %

Zentrum : 13,6 %

DDP : 8,3 %

BVP (centre catholique bavarois) : 4,2 %

KPD (gauche communiste) : 2,1 %

Divers : 3,2 %

 Blocs : gauches 41,7 %, droites 29 %, centre 26,1 %.

En janvier 1919, le SPD avait bénéficié des acquis obtenus par les travailleurs suite à la révolution de novembre 1918. Mais un an plus tard, la déception vis-à-vis du SPD au pouvoir est très nette avec une perte massive de voix – qui vont vers l’USPD, qui devient le deuxième parti du pays. Les deux principaux partis de gauche sont donc aussi les deux principaux partis du pays ; néanmoins les gauches reculent légèrement au profit de la droite, qui prend des voix au centre tout en restant cependant minoritaire.

En janvier 1919, une majorité du KPD s’était prononcée pour le boycott des élections, à l’encontre de la position de Luxemburg et Liebknecht, et suite à une surestimation de la situation (ils pensaient la révolution prolétarienne imminente). Ceux qui sont restés abstentionnistes sont exclus quelques mois plus tard, ce qui constitue un nouvel affaiblissement du KPD après l’exécution de nombre de ses militants. Fin 1920, la majorité de l’USPD décide d’adhérer à l’Internationale communiste et fusionne avec le KPD, ce qui lui apporte des effectifs militants qu’il n’avait jamais eu auparavant. La minorité de l’USPD reste d’abord indépendante puis rejoint le SPD en 1922.

La reprise en main du KPD par Moscou se traduit par une conception automatiste de la révolution. Cette nouvelle tactique et les divisions internes contribuent à ses échecs. Fin 1923, le KPD est interdit durant quelques mois.

Les raisons de se mobiliser ne manquent pourtant pas, puisque le gouvernement centriste annule fin 1923 certaines conquêtes de la révolution de novembre 1918, ce qui se traduit par le rallongement de la durée du travail et d’autres reculs sociaux.

Mai 1924, élections législatives :

SPD : 20,5 %

DNVP : 19,5 %

Zentrum : 13,4 %

KPD : 12,6 %

DVP : 9,2 %

NSFP (nazis) : 6,5 %

DDP : 5,7 %

BVP : 3,2 %

Divers : 9,4 %

Blocs : gauches 33,1 %, droites 35,2 %, centre 22,3 %.

Le KPD, bénéficiant des éléments issus de l’USPD, réalise sa première percée électorale. Mais il y a une forte poussée à l’extrême droite, après la lamentable occupation de la Ruhr par l’armée française, ainsi qu’en raison des indemnités de guerre réclamées à l’Allemagne par les vainqueurs de 14-18. Dans ce contexte qui pousse par réaction au nationalisme, la gauche subit son plus lourd recul de toute la période de la république de Weimar. Les mesures impopulaires du gouvernement, qui font payer aux classes populaires la lutte contre l’inflation, conduisent logiquement au recul électoral des partis de la coalition de Weimar.

Les nazis se présentent sous l’appellation d’une coalition d’extrême droite, qui effectue un score assez médiocre. Mais ils font alors partie d’un courant plus vaste d’une droite nationaliste hostile à la République de Weimar, et en particulier haineuse envers les « criminels de novembre » (c’est-à-dire les participants de la révolution de novembre 1918).

Une coalition de centre-droit (Zentrum, DDP et DVP) est au pouvoir, mais sans majorité. Il faut donc procéder à de nouvelles élections.

Décembre 1924, élections législatives :

SPD : 26 %

DNVP : 20,5 %

Zentrum : 13,6 %

DVP : 10,1 %

KPD : 9 %

DDP : 6,3 %

BVP : 3,8 %

NSFP : 3 %

Divers : 7,7 %

Blocs : gauches 35 %, droites 30,9 %, centre 23,7 %.

Le SPD effectue la plus forte progression de ce scrutin, mais faute d’allié stable n’en profite pas. De façon plus générale, l’instabilité gouvernementale devient une constante.

 Mars 1925, élection présidentielle :

Cette élection a lieu pour remplacer le social-démocrate Friedrich Ebert, décédé. La droite arrive en tête du premier tour avec 38,8 % des voix, le SPD fait 29 %, le centre 14,5 %, et le KPD 7 %. Le candidat nazi, Ludendorff (qui avait participé au « putsch de Kapp » de 1920), ne réunit que 1,1 % des suffrages.

Fait curieux, le SPD n’est plus présent au second tour, se désistant au profit du candidat du centre afin de faire barrage à la droite anti-républicaine. Mais c’est cette droite qui l’emporte, le militaire conservateur Hindenburg étant élu avec le soutien de toutes les droites : DVP, DNVP et nazis. Il obtient 48,3 %, le candidat centriste 45,3 %, et le candidat du KPD qui s’était maintenu obtient 6,4 %. Il sera reproché à ce dernier ce maintien, qui aurait permis l’élection d’Hindenburg.

Mai 1928, élections législatives :

SPD : 29,8 %

DNVP : 14,2 %

Zentrum : 12,1 %

KPD : 10,6 %

DVP : 8,7 %

DDP : 4,9 %

BVP : 3,1 %

NSDAP (nazis) : 2,6 %

Divers : 14 %

Blocs : gauches 40,4 %, droites 25,5 %, centre 20,1 %.

On observe la remontée des deux partis de gauche, la baisse des droites, et l’éparpillement électoral (notamment l’importance des petits partis), ainsi qu’une abstention en hausse.

Le SPD remporte nettement les élections, et dirige le nouveau gouvernement – qui rassemble une large coalition centriste.

Mais ce gouvernement est remplacé deux ans plus tard sur l’initiative du président Hindenburg. La coalition de Weimar a pris fin, un gouvernement de droite est mis en place en mars 1930. De plus, les centristes se « droitisent ».

La période est marquée par la crise économique mondiale, déclenchée aux Etats-Unis en octobre 1929. L’économie de l’Allemagne était dépendante des Etats-Unis, d’où des répercussions très importantes de la crise dans le pays. Le chômage de masse, qui en Allemagne préexistait à la crise, s’aggrave de façon tragique.

La situation sociale déjà très difficile est encore aggravée par le gouvernement, qui décide des baisses de salaires et autres mesures anti-sociales pour tenter de combler son déficit.

Septembre 1930, élections législatives :

SPD : 24,5 %

NSDAP : 18,3 %

KPD : 13,1 %

Zentrum : 11,8 %

DNVP : 7 %

DVP : 4,7 %

DDP : 3,8 %

BVP : 3 %

Divers : 13,8 %

Blocs : gauches 37,6 %, droites 30 %, centre 18,6 %.

Les nazis font une spectaculaire percée (au détriment des partis de droite), et deviennent la deuxième force électorale. C’est en particulier dans les campagnes que leurs résultats sont le plus important.

Mais le rapport de force entre les blocs reste à peu près stable. Les nazis ont siphonné les voix des autres partis de droite : DNVP et DVP perdent la moitié de leurs électeurs. C’était déjà le cas un an plus tôt lors d’élections locales, en novembre 1929, qui marquaient un succès des nazis « au détriment de la droite traditionnelle. »4 En janvier 1930, pour la première fois un nazi (Wilhelm Frick) devient ministre dans un gouvernement régional, au sein d’une coalition de droite.

Le KPD devient la troisième force électorale. Mais, politiquement détruit de l’intérieur par le léninisme puis le stalinisme, le parti est complètement en dessous de la situation. Appliquant le sectarisme stalinien (dit de « la troisième période »), le « Front unique » n’est plus pour le KPD qu’un lointain souvenir. Etant donné le contexte, sa progression électorale reste limitée, et stérile.

Mars 1932, élection présidentielle :

Bien que premier parti du pays, le SPD ne présente pas de candidat, afin de faire barrage à Hitler. Mais pour cela, il soutient Hindenburg dès le premier tour !

Le KPD fait 13,2 %, Hitler fait 30,1 % : score sans précédent pour les nazis au niveau national. Mais Hindenburg, avec 49,5 % des voix dès le premier tour, est assuré de l’emporter.

Cette défaite sans combat de la social-démocratie ne va pas renforcer son prestige auprès des 6 millions de chômeurs que compte alors le pays. Même si la volonté de faire barrage au nazisme était incontestable, le fait de n’avoir pas pu trouver mieux que de faire bloc derrière Hindenburg montrait déjà l’état désastreux de la vie politique allemande.

Le conservateur Hindenburg est donc confortablement réélu5. Mais cette élection marque un véritable tournant en terme de rapport de force, au profit des droites. Le gouvernement conservateur durcit d’ailleurs sa politique.

Juillet 1932, élections législatives :

NSDAP : 37,4 %

SPD : 21,6 %

KPD : 14,5 %

Zentrum : 12,5 %

DNVP : 6,2 %

BVP : 3,7 %

DVP : 1,2 %

DDP : 1 %

Divers : 1,9 %

Blocs : gauches 36,1 %, droites 44,8 %, centre 17,2 %.

Pour la première fois depuis le début de la République (et même avant la guerre de 14-18), le SPD n’est plus la première force dans les urnes. L’évènement majeur du scrutin est la forte poussée des nazis, qui consolident la percée effectuée par Hitler lors de la présidentielle. Les nazis ont récupéré presque toutes les voix des autres partis de droite (qui sont laminés), ainsi que des petits partis. Ce sont les élections législatives les plus marquées à droite de toute l’histoire de la République de Weimar.

Le KPD est en légère hausse, mais ne récupère pas toutes les voix perdues par le SPD. Les gauches restent cependant au dessus de leur niveau de 1924.

Le KPD est en progression constante de 1928 à 1932. Mais son sectarisme stalinien, renforcé par certaines attitudes du SPD, entérine la division du mouvement ouvrier. Les essais de voie indépendante, le marxisme anti-stalinien du KPD-O et du SAP, n’auront jamais d’impact électoral (de façon d’autant plus évidente pour le KAPD – Parti communiste ouvrier, créé en 1920 – qui refusait de se présenter aux élections et prônait l’abstention).

La campagne est marquée par de nombreuses violences des nazis contre les partis de gauche. Ces violences meurtrières anti-marxistes s’inscrivent en parallèle d’un anti-socialisme gouvernemental, puisque le pouvoir de droite destitue le 20 juillet la direction SPD du Land de Prusse.

En août 1932, c’est cette assemblée qui élit le nazi Hermann Göring comme président du Reichstag, suite à une alliance du NSDAP avec le centre-droit.

Le gouvernement de droite propose également aux nazis des ministères, dont un poste de numéro deux du gouvernement pour Hitler. Mais ce dernier refuse : il veut diriger l’Etat, donc le poste de chancelier, ou rien. Les nazis restent donc provisoirement dans l’opposition. Le gouvernement étant en conséquence minoritaire au Reichstag, on procède à de nouvelles élections.

Novembre 1932, élections législatives :

NSDAP : 33,1 %

SPD : 20,4 %

KPD : 16,9 %

Zentrum : 11,9 %

DNVP : 8,9 %

BVP : 3,4 %

DVP : 1,9 %

DDP : 1 %

Divers : 2,5 %

Blocs : gauches 37,3 %, droites 43,9 %, centre 16,3 %.

Les nazis reculent, l’abstention est en hausse. A Berlin, le KPD arrive pour la première fois en première position avec 31 % des voix (contre 26 % aux nazis, et 23,3 % au SPD6) ; il réalise surtout au niveau national le meilleur résultat de son histoire. Mais en réalité, les rapports de force ont très peu changé depuis juillet.

Léon Blum écrit que « le flot raciste retombe et reflue pour la première fois. » Mais, se laissant emporter par son optimisme, il ajoute que « entre Hitler et le pouvoir une barrière infranchissable est dressée. »7

Or, c’est sans nouvelle élection qu’il va accéder au pouvoir, en étant appelé par Hindenburg le 30 janvier 1933 à former un gouvernement de coalition de droite. Hitler est donc finalement « arrivé au pouvoir par la volonté de la classe dirigeante »8.

Le quotidien du SAP (parti socialiste révolutionnaire9) le 31 janvier 1933 : « Hitler chancelier du Reich ! Alarme pour l’ensemble de la classe ouvrière ». Ce journal fut interdit peu après.

Le 5 mars 1933, de nouvelles élections se déroulent dans un contexte non-démocratique (elles sortent ainsi du cadre de notre article). La terreur et les arrestations ont déjà commencé, même si des listes de gauche peuvent encore être présentes (sans réellement pouvoir faire campagne). Même dans ces conditions largement faussées, les nazis ne vont pas obtenir la majorité absolue, mais 43,9 % des voix – et ce bien que tous les autres partis soient en recul.

Mais le 23 mars 1933, le Reichstag vote les pleins pouvoirs à Hitler. Les députés communistes sont déjà arrêtés ou en exil. Les seuls députés de gauche sont donc les socialistes, qui votent tous contre. L’ensemble des autres partis rallient Hitler en votant pour. Le nazisme bénéficie ainsi d’une majorité artificielle qu’il n’a jamais obtenu dans aucune élection démocratique au suffrage universel. La tyrannie se met en place en achevant une république déjà à l’agonie10.

La violence politique a été le mal qui n’a cessé de ronger la République de Weimar. Ce n’est pas la Révolution qui en est à l’origine, mais au contraire la répression contre-révolutionnaire exercée par les Corps francs, avec l’appui du SPD soucieux de se maintenir au pouvoir. Les assassinats de janvier et mars 1919, tant de milliers d’anonymes que de figures révolutionnaires comme Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Leo Jogiches, Gustav Landauer et Eugen Leviné, ont été le crime originel dont le régime était coupable, et dont il est mort. Le soulèvement de janvier 1919 s’était achevé « par l’écrasement des insurgés dans un bain de sang scellant irrémédiablement la division de la gauche et sans doute le destin de la République en gestation »11.

Avant même cela, les quatre années de violence et de meurtres quotidiens que fut la Première Guerre mondiale avaient ruiné le pays. La violence sociale générée par la crise économique a ensuite renforcé cette violence politique, jusqu’au drame. Toutes les grandes forces politiques du pays ont une part de responsabilité. Le comportement de certains gouvernements étrangers, en particulier la politique agressive de la France, a également contribué à la déstabilisation de la République de Weimar. La crise mondiale de 1929 a achevé de compromettre un régime déjà fragilisé.

Il y a eu une porosité entre la droite et l’extrême droite, d’abord des thématiques puis de l’électorat. Le recours à des boucs émissaires (en particulier par l’antisémitisme), l’anticommunisme, le chauvinisme, rassemblaient bien avant 1933 la droite conservatrice et les nazis.

Cela nous rappelle qu’on ne doit pas céder d’un pouce face aux discours de haine et aux raccourcis simplificateurs. Il ne faut pas prendre non plus ses désirs pour des réalités : un recul en voix d’un courant politique ennemi ne signifie pas forcément le début de sa disparition historique.

1 D’après : Jürgen Falter, Thomas Lindenberger, Siegfried Schumann, Wahlen und Abstimmungen in der Weimarer Republik, Verlag C.H. Beck, 1986, et : Richard Hamilton, Who voted for Hitler ?, Princeton university, 1982.

2 Nous ne comptons les « divers » dans aucun de ces trois blocs, le total ne fait donc pas 100 %.

3 Jacques Droz, Histoire de l’Allemagne, Presses universitaires de France, 2003, p. 69. De même, selon Rita Thalmann : « En définitive, il ne pouvait y avoir de démocratie en Allemagne sans une réforme profonde des structures de la société. » (La République de Weimar, Presses universitaires de France, 1995, p. 122)

4 Rita Thalmann, La République de Weimar, p. 107.

5 Avec 53 % des voix, largement devant Hitler (36,8 %). Le candidat du KPD, qui s’est de nouveau maintenu, n’obtient que 10,2 % des suffrages.

6 Il faut remarquer que lors de ces dernières élections démocratiques, les nazis ne sont en tête dans aucune des trois plus grandes villes allemandes de l’époque : c’est le KPD qui l’emporte à Berlin, le SPD à Hambourg, et le Zentrum à Cologne (le KPD arrivant deuxième).

7 Léon Blum, « Résultats et sens des élections allemandes » (Le Populaire, 8 novembre 1932). L’Humanité va encore plus loin dans le triomphalisme déconnecté de la réalité, semblant oublier que les nazis ont remporté deux fois plus de suffrages que le KPD. Le quotidien de « référence » de l’époque, Le Temps, écrit de même que « pour le parti de Hitler, le déclin a commencé » (8 novembre 1932). Selon Le Figaro, cette « défaite grave » des nazis « est le premier pas sur une pente qui risque d’être rapidement descendante » (7 novembre 1932). L’aveuglement est donc largement répandu.

8 Jacques Droz, Histoire de l’Allemagne, p. 82.

9 Sur le SAP (Sozialistischen ArbeiterPartei), voir notre article sur un de ses militants : « Paul Frölich (1884-1953) », Critique Sociale n° 14 (février 2011).

10 Sur la période de novembre 1932 à mars 1933, voir le témoignage de Juan Rustico, 1933 : la tragédie du prolétariat allemand, Editions Spartacus, 2003.

11 Rita Thalmann, La République de Weimar, p. 14.

Une page oubliée d’Alexandre Blanc

Nous republions ci-dessous un article d’Alexandre Blanc, originellement paru dans l’Humanité du 16 février 1920. A. Blanc (1874-1924), instituteur, syndicaliste et militant socialiste, fut secrétaire de la Fédération du Vaucluse du Parti socialiste SFIO avant 1914. Elu député à plusieurs reprises, il devient en 1915 membre de la minorité socialiste opposée à la guerre. Il participe en avril 1916 à la Conférence internationale de Kienthal, en Suisse, qui regroupe des socialistes internationalistes de divers pays européens. En juin 1916, il est l’un des trois députés socialistes français qui votent contre les crédits de guerre à l’Assemblée nationale. En décembre 1920 il participe à la création du Parti communiste SFIC, lors du Congrès de Tours. Il mourut avant la destruction politique du PC par le stalinisme.

Ex-camarades

« Ah ! Si l’on récompense un traître qui nous sert,

On lui voue un mépris suprême ;

Et puis, mon ennemi, tu le vendis hier ;

Demain, tu me vendrais moi-même… »

(Lachambeaudie1).

L’affirmation première du poète devrait être conforme à la vérité. Mais il n’en est pas ainsi, en politique. L’homme qui renie ses camarades et trahit son parti, l’homme qui se vend à ses adversaires d’hier est non seulement récompensé, mais encensé par ces mêmes adversaires. Faut-il mettre l’un et les autres sur le même niveau ?

De plus en plus, le métier de renégat devient lucratif. Il devient d’autant plus lucratif qu’il devient plus malpropre. A certains, rien ne répugne pour arriver… et rester.

Les renégats, on les trouve dans tous les partis. C’est dire que le Parti socialiste n’échappe pas au sort commun. Trop souvent il a servi de marchepied à des ambitieux qui avaient besoin de passer par lui pour monter. Une fois en haut, tout en haut, de quel air de mépris ils ont regardé les pauvres naïfs qui avaient eu confiance en eux ! Mais quel air engageant à l’égard de ceux des camarades qu’ils supposaient capables de les imiter ! Signe de tête et geste prometteur !

Surtout que dès qu’un socialiste répudie son organisation ou est répudié par elle – ce qui revient au même – radicaux et conservateurs plus ou moins républicains lui ouvrent les bras et le donnent comme un exemple du meilleur et du plus pratique des socialismes. Pratique, évidemment, si l’on envisage la situation faite à l’intéressé si peu intéressant. La question sociale est d’ores et déjà chose réglée pour lui. Il perd l’honneur, mais il gagne les honneurs et tout ce qui s’en suit. Il ne manquera de rien ; c’est l’essentiel.

Mais que les radicaux et tous les conservateurs plus ou moins républicains se disent bien – et là-dessus, Lachambeaudie ne se trompait plus – que le renégat du Parti socialiste sera un jour le renégat du parti radical ou du parti républicain tout court.

A l’époque où, sous l’égide de Waldeck-Rousseau, M. Millerand2 gouvernait de compagnie avec Galliffet3, les radicaux le félicitaient d’avoir rompu avec les traditions du Parti Socialiste.

Pourtant, Millerand n’avait peu à peu trahi les socialistes au bénéfice des radicaux qu’afin d’obtenir un portefeuille. Celui-ci perdu, il pouvait, afin d’en obtenir un autre, trahir les radicaux au bénéfice des réactionnaires. Ainsi fit-il, d’ailleurs. Ainsi fit et refit son jumeau Briand4. Ainsi font et feront tant de jumeaux à eux deux.

Quand les socialistes, confiants parce que sincères, furent trahis par ces hommes, ils ne le méritaient pas. La seconde trahison, opérée au préjudice des radicaux, les radicaux la méritaient. Car ils connaissaient alors ces hommes. Ils méritaient d’être trahis parce qu’ils avaient encouragé et payé les trahisons précédentes.

C’est toujours pénible, quand ce n’est pas douloureux, de voir l’un des nôtres pour qui, jusqu’alors, on avait de l’estime, sacrifier son parti à ses intérêts personnels. Il est scandaleux – et toutes les colères se justifient – de le voir s’armer de son intelligence, de son talent et de ses moyens gouvernementaux contre la famille où il vécut et qui l’éleva, comme un enfant qu’on gâte.

Douleurs et colères, surtout chez les milliers de militants modestes qui ne se montrent qu’aux heures où il faut du dévouement, ne marchandent jamais ce dévouement et ne demandent rien à personne, rien que la fidélité aux principes.

Le découragement, suivi de l’indifférence, s’ajoutera-t-il aux douleurs et aux colères ? Sans doute que les adversaires en ont l’espoir. Leurs complices – nos frères d’hier – feraient ainsi d’une pierre deux coups. Espérance vaine. Les militants qui se sont dévoués se dévouent pour les idées, et non pour des hommes. Si les hommes partent, les idées restent. Et les idées sont quelque chose de plus que les hommes.

Que le Parti aille de l’avant. Il laissera derrière lui des gens qui n’avaient plus aucun lien avec le Parti, et qui le lâcheront volontairement. Ne nous en plaignons pas. Mieux vaut une situation nette et le lâchage avoué. Ils se le dirent, les ex-camarades qui ont fui le socialisme. Ils se le disent, les camarades qui bouclent déjà leurs valises pour les rejoindre. Qu’ils les rejoignent, puisqu’ils tombent d’accord.

Alexandre Blanc.

1 Citation extraite de la fable « Le lion et le renard », de Pierre Lachambeaudie (1806-1872). [Note de Critique Sociale]

2 Alexandre Millerand (1859-1943) avait été le premier socialiste à intégrer un gouvernement, celui de Waldeck-Rousseau, en 1899. Il s’ensuivit une large controverse dans l’Internationale socialiste, à laquelle participa Rosa Luxemburg (qui s’opposait à cette participation à un gouvernement bourgeois). Millerand ne cessa d’évoluer vers la droite, et fut ministre de la Guerre en 1914-1915. Au moment de l’écriture de cet article, il dirigeait le gouvernement de droite du « Bloc national ». Il devint Président de la République quelques mois plus tard. [Note de Critique Sociale]

3 Le général Gaston de Galliffet (1830-1909) était l’un des militaires qui avaient réprimé la Commune de Paris de 1871, faisant exécuter de très nombreux communards. Il fut ministre de la Guerre dans le gouvernement Waldeck-Rousseau. [Note de Critique Sociale]

4 Aristide Briand (1862-1932) avait d’abord été socialiste et partisan de la grève générale. Après avoir rompu avec le mouvement ouvrier, il fut ministre à de nombreuses reprises puis dirigea plusieurs fois le gouvernement – en particulier pendant la Guerre en 1915-1917. [Note de Critique Sociale]

Maurice Dommanget sur la Commune

On célèbre actuellement les 140 ans de la Commune de Paris de 1871, dont on connaît l’importance dans l’histoire sociale et l’histoire révolutionnaire dans le monde.

Nous publions à cette occasion de brefs extraits d’une brochure publiée en 1947 par Maurice Dommanget : La Commune et les communards. Cette brochure faisait partie de la série « Les Egaux », publiée en supplément à la revue socialiste révolutionnaire Masses (dirigée par René Lefeuvre). Dommanget (1888-1976), instituteur de profession, a écrit plusieurs ouvrages sur l’histoire sociale en france.

Sens profond de la Commune

La Commune a écrit une page inoubliable de l’histoire. Tout un enseignement se dégage de son épopée. Ses fautes mêmes nous sont précieuses.

C’est que toutes les Révolutions ont quelque chose de prophétique. Elles constituent une sorte de creuset où, avec une rapidité étonnante, se forment et se heurtent les luttes de classe et les oppositions de tendance, les organismes, les méthodes de combat et les institutions qui ne se manifesteront pleinement que dans l’évolution postérieure.

Le vieil Engels avait déjà remarqué que le mouvement de Thomas Münzer dans la Réforme religieuse allemande représentait la Réforme sociale, que le mouvement des niveleurs dans la Révolution politique anglaise représentait la Révolution sociale, que le mouvement du grand Babeuf représentait la Révolution prolétarienne dans la Révolution bourgeoise.

En 1848, le mouvement ouvrier nous donne aussi une synthèse anticipée des étapes et des formes de lutte qui prévaudront dans les années suivantes et nous savons tous que la Révolution russe de 1905 fut la préface de la Révolution bolchévique de 1917.

La Commune n’échappe point à cette particularité, et Marx a su génialement mettre en lumière sa signification profonde, découvrir l’immense part d’avenir qu’elle recèle.

[…]

La conception communaliste

Par-dessus tout, en prenant le nom de Commune, en fixant par la bouche de Beslay (28 mars) comme par la Déclaration au peuple français de Pierre Denis (19 avril) ce qu’elle entendait par ce mot et en avalisant toutes les thèses sur l’autonomie communale, l’insurrection victorieuse proclamait ouvertement sa volonté de transformation sociale dans la liberté et en partant de la base. Il y a là un fait d’une extrême importance et sur lequel on n’a pas assez insisté.

On peut dire que l’idée de la Commune fut le lieu géométrique de plusieurs conceptions.

D’abord la conception pragmatique surgie dans les cerveaux parisiens à la suite des réalisations municipales dues à la force des choses pendant les cinq mois du siège.

Puis la conception de la protestation permanente contre le régime d’exception et la centralisation excessive qui étouffaient la capitale.

Puis la conception révolutionnaire se réclamant du mouvement communal du Moyen Âge, de la Commune du 10 août 1792 et de la Commune extrémiste de 1793.

Puis la conception décentralisatrice et fédéraliste mise à la mode par l’Internationale et qui s’en référait à Proudhon.

Puis la conception fouriériste, n’oublions pas que Victor Considérant s’est rallié à la Commune – d’après laquelle pendant le garantisme ou période transitoire entre le capitalisme et le socialisme, la Commune devenait le grand atelier des réformes sociales, l’élément alvéolaire de la société en formation.

Tous ces concepts, qui ne s’ajustent pas toujours, se rejoignent incontestablement par leur origine et par leur aspiration commune à un milieu social et à une forme de gouvernement en opposition au monde bourgeois. Ils visent à réduire le gouvernement des hommes et accroître, au contraire, l’administration des choses, tendance dans la norme générale du socialisme. […]

L’Avenir est à la Révolution sociale, au Prolétariat, à la Communauté internationale des Hommes sans exploiteurs et sans Dieu.

Non. La Commune n’est pas morte. Vive la Commune !

Maurice Dommanget.

Souvenirs sur Karl Liebknecht

Nous publions ci-dessous un témoignage sur Karl Liebknecht, paru dans L’Humanité du 3 février 1919, peu après que son assassinat ait été connu. Naturellement, certains détails du témoignage sont invérifiables et il faut se rappeler qu’il a été écrit plus de 4 ans après les faits. L’article fait référence à un meeting socialiste international pour « la paix internationale et le rapprochement franco- allemand », qui avait été organisé le dimanche 12 juillet 1914, en plein air à Condé-sur-l’Escaut (département du Nord), par le Parti socialiste SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière).

Liebknecht intervint pour défendre le pacifisme et l’internationalisme. Il souligna dans son discours « l’absolue identité des mœurs, des intérêts, des idées des prolétaires de Westphalie, du Borinage et du bassin d’Anzin – les trois grandes régions industrielles qu’il a traversées en venant de Berlin. » Après le meeting, Karl Liebknecht assista à Paris au Conseil national puis au Congrès de la SFIO1.

« Quelques mots sur Liebknecht

Les souvenirs d’un militant sur la réunion de Condé-sur-Escaut

 Valenciennes, 28 janvier (D’un correspondant spécial).

Les socialistes de la région de Valenciennes ont appris avec une particulière émotion l’assassinat de Karl Liebknecht.

C’est, en effet, dans notre région, à Condé-sur-l’Escaut, qu’il prit la parole pour la dernière fois, sur le territoire français.

Nous avions, à la veille de la conflagration, alors que les nuées de l’orage s’amoncelaient, organisé une manifestation pour le rapprochement des peuples. Jean Longuet et Maxence Roldes devaient y prendre la parole au nom de la C.A.P.2 ; le regretté Vandersmissen, au nom de nos camarades de Belgique, en remplacement de Vandervelde, empêché.

Le représentant de la socialdémocratie allemande fut Liebknecht, auquel il fut particulièrement agréable, nous dit-il, de prendre contact avec les travailleurs métallurgistes et mineurs du bassin d’Anzin et du Borinage, dont il connaissait les luttes ardentes contre un patronat puissant. Nous étions trois : O. Deguise, député de l’Aisne ; E. Tabary, le dévoué secrétaire de notre section, tué au cours de la guerre, et moi, qui l’attendions à la descente du train, à Valenciennes.

Je le revois encore s’avançant vers nous, nous tendant cordialement les mains et nous disant tout de suite combien il était heureux de se trouver sur le sol français, au milieu des populations du Nord, que son père, le grand Wilhelm, avait visitées il y avait presque trente ans.

Je voudrais pouvoir redire ce que fut notre conversation, de quelles questions il nous pressait, soucieux de connaître la vie des travailleurs avec lesquels il devait se rencontrer le lendemain.

Aucun détail ne lui paraissait insignifiant.

Nous traversâmes, la nuit, les grandes cités ouvrières d’Anzin, d’Escautpont, de Fresnes. Il fit arrêter notre voiture pour mieux voir au travail métallurgistes et verriers, dont les lueurs des hauts-fournaux et des fours éclairaient les torses nus.

L’opinion de Liebknecht sur la grève générale

Le 12 juillet 1914, 10.000 citoyens acclamèrent le député de Potsdam qui, parlant en français, clama avec fougue sa haine de la guerre et sa volonté de l’empêcher par tous les moyens.

Dans une conversation qui suivit le meeting, nous parlâmes du Congrès qui devait se tenir deux jours plus tard à Paris et où devait être discutée la motion Keir Hardie-Vaillant.

– Pensez-vous, lui demandâmes-nous, qu’il vous serait possible d’entraîner toute la classe ouvrière allemande dans une grève générale qui paralyserait les industries de guerre et rendrait celle-ci impossible ?

Le visage de Liebknecht devint grave, quelque peu triste.

Liebknecht reconnaissait avec nous que la grève était un moyen d’avertir et d’émouvoir les gouvernants – pour employer l’expression de Jaurès.

Il pensait qu’à l’heure du conflit une grande œuvre serait dévolue au prolétariat international, que les classes ouvrières, résolues à sauvegarder leur indépendance nationale, devraient rechercher les moyens de dénoncer et de frapper les auteurs du conflit.

Mais il ne croyait pas qu’une grève, susceptible d’empêcher la guerre, fût possible.

– Le mouvement ne serait pas général. L’éducation de notre classe ouvrière est encore insuffisante et puis il y a l’esprit militariste que l’on peut entretenir chez vous par la menace du pangermanisme, et que l’on entretient chez nous par la menace du panslavisme.

Puis ses yeux devenus vifs, il s’empressa d’ajouter :

– Soyez assurés, néanmoins, que mes amis et moi nous nous dresserons implacables contre la guerre !

Il a tenu parole : ses magnifiques protestations contre les plans de conquête de l’impérialisme allemand, contre la violation de la neutralité belge et luxembourgeoise, ainsi que son refus de voter les crédits de guerre, en ont fait foi, magnifiquement.

Nous nous inclinons devant la tombe de Karl Liebknecht, et, au nom de mes camarades de la section de Condé et des sections de l’arrondissement de Valenciennes, j’envoie, par la voix de l’Humanité, à sa femme, à ses enfants, à ses frères, l’hommage de nos condoléances attristées. – D. »

1 Citations d’après le compte-rendu de l’époque : « La Manifestation franco-allemande de Condé-sur-Escaut. 10,000 citoyens acclament la paix », dans L’Humanité du 14 juillet 1914, pp. 1-2.

2 Commission Administrative Permanente, la direction du Parti socialiste SFIO. [Note de Critique Sociale]

Un livre sur le procès de Karl Liebknecht en 1916

Le 1er mai 1916, le groupe spartakiste organisait une manifestation contre la guerre à Berlin. Malgré les risques, des milliers de travailleurs avaient répondu à cet appel répandu par les tracts clandestins diffusés par les militants spartakistes.

Dès le début de la manifestation, Karl Liebknecht avait lancé le mot d’ordre : « A bas la guerre ! A bas le gouvernement ! » Il n’en fallu pas plus pour qu’il soit immédiatement arrêté et emprisonné. Rosa Luxemburg, présente à ses côtés durant une courte période de liberté entre deux longues périodes d’emprisonnement, ne se ménagea pas pour tenter d’empêcher l’arrestation de son camarade : « J’avais cherché […] à le « libérer » de toute la force de mes poings et je m’agrippai à lui et aux policiers jusqu’au commissariat où l’on me mit dehors sans ménagement. »1

La manifestation se poursuivit néanmoins, et comme l’écrivit Paul Frölich : « Pour la première fois dans la capitale la résistance à la guerre s’était manifestée dans la rue. La glace était rompue. »2

Un procès fut intenté à Karl Liebknecht, il fut condamné et resta en prison jusqu’en octobre 1918.

Un livre consacré à ce procès vient de paraître sous le titre A bas la guerre ! A bas le gouvernement !3 L’ouvrage regroupe dans l’ordre chronologique différents textes relatifs à ce procès – ou plutôt à ces procès, puisque suite à sa première condamnation Liebknecht fit appel ; le second procès se tint très vite et aggrava la peine.

Tout au long de la procédure, Liebknecht, bien qu’avocat de profession, ne cherche nullement à obtenir une peine plus légère. La situation de guerre est à ce point tragique que toute occasion de la dénoncer doit être utilisée. Privé de la tribune du Reichstag, il se saisit politiquement de la tribune de son procès, où il déclare : « Je suis ici pour accuser et non pour me défendre ! »4

De la part de Liebknecht comme de Luxemburg, la logique est la même : profiter de ce procès pour mettre en accusation le gouvernement et le régime lui-même. Ainsi, Liebknecht écrit que « de par sa nature sociale et historique, le gouvernement allemand est un instrument visant à opprimer et à exploiter les masses laborieuses »5. Le système de ce gouvernement « se révèle être un système de véritable violence, de véritable hostilité à l’égard du peuple et de mauvaises intentions vis-à-vis des masses. »6

Ayant été arrêté pour sa participation à une manifestation du 1er mai, Liebknecht rappelle le sens de cette journée mondiale de lutte : « le 1er mai est l’occasion solennelle de manifester et de diffuser les idées phares du socialisme ; il est consacré à la dénonciation de toute exploitation, de toute oppression et de toute violation des droits de l’homme, à la propagande pour la solidarité des travailleurs de tous les pays, que la guerre n’a pas fait disparaître mais qui, au contraire, se voit renforcée, et à la propagande contre ce déchirement fratricide. Cette manifestation est pour la paix et contre la guerre. »7

Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg dénoncent à plusieurs reprises « la dictature militaire », qui n’était pas spécifique à l’Allemagne puisqu’elle fut également dénoncée en france à la même période par les pacifistes révolutionnaires du Comité pour la Reprise des Relations Internationales (composé de socialistes internationalistes et de syndicalistes-révolutionnaires). D’ailleurs, Liebknecht souligne que « dans les pays qui étaient autrefois des démocraties, la France, l’Angleterre, l’Italie, la guerre a conduit, dans tous les domaines, à une réaction dont on ne se serait jamais douté jusqu’à présent. »8

Résumant le but de son engagement, Karl Liebknecht appelle à « la lutte des classes internationale contre les gouvernements capitalistes et les classes dominantes de tous les pays afin de supprimer toute oppression et toute exploitation, afin de mettre un terme à la guerre et aboutir à une paix faite dans un esprit socialiste. »9 Rosa Luxemburg souligne justement que Liebknecht a été condamné très lourdement « parce qu’il est resté fidèle, dans ses actes et dans ses paroles, aux enseignements du socialisme et aux intérêts de la classe ouvrière. »10

Les textes de Karl Liebknecht disponibles en français ne sont malheureusement pas très nombreux. Outre des lettres de prison et quelques articles épars, les éditions Maspero avaient publié en 1970 un recueil très utile11, que les éditions La Découverte – qui en détiennent les droits – seraient bien inspirées de rééditer.

Les textes de Karl Liebknecht ici présentés étaient pour certains inédits en français. L’un d’eux avait été traduit par Marcel Ollivier dans le recueil de 1970, qui contient également un extrait des débats du procès en appel (présentés cette fois de façon complète dans cette édition de 2011), ainsi que trois autres textes liés à ce procès qui ne sont pas repris dans A bas la guerre ! A bas le gouvernement !12.

La revue Clarté avait traduit en janvier 1921 cinq de ces textes13, en se basant sur la même source que cette édition de 2011 – à savoir le recueil publié en 1919 en allemand par la revue révolutionnaire Die Aktion. De plus, Clarté avait également traduit un texte de Liebknecht du 17 août 1916 qui n’est pas repris dans ce recueil de 2011 : nous reproduisons ce texte ci-dessous.

Les textes de Rosa Luxemburg ici publiés étaient déjà disponibles en français, dans le recueil Contre la guerre par la révolution14. Ils bénéficient d’une nouvelle traduction.

La parution de ce livre a le mérite de nous rappeler les conditions extrêmement difficiles dans lesquelles fut menée la lutte contre la guerre de 1914-1918, par des minoritaires internationalistes de tous les pays belligérants.

* * *

Avec le texte que nous reproduisons ci-dessous, Karl Liebknecht s’adresse au tribunal après avoir appris l’arrestation de Franz Mehring (1846-1919), journaliste et historien socialiste qui avait participé début 1915 à la publication de la revue Die Internationale, première action d’ampleur du groupe spartakiste. Se plaçant toujours en position d’accusateur, Liebknecht ironise pour flétrir les actions du régime.

Nous reprenons la traduction publiée dans Clarté en janvier 1921. Les notes sont celles que nous avons ajoutées, à l’exception d’une note du traducteur qui était déjà présente.

« Au Tribunal gouvernemental allemand, Berlin

Berlin, 17 août 1916.

A propos de l’action menée contre moi :

Le militariste allemand livre ses batailles les plus glorieuses en Allemagne même, batailles dont aucun journal ne se fait le héraut.

Il livre ses batailles les plus glorieuses en Allemagne, contre des Allemands, contre les gens que la faim tenaille et qui sont assoiffés de liberté et de paix. Il remporte quotidiennement des victoires contre des gens sans défense, contre des femmes, des enfants, des vieillards ; des victoires que ne célèbre aucun carillon. Et il fait, au cours de ces opérations-là, des prisonniers, des milliers de prisonniers, que n’annonce aucun communiqué de G.Q.G.15

Le 10 juillet, sa brillante attaque a abattu Rosa Luxemburg16. Il vient maintenant de remporter un nouveau triomphe que chantera la postérité.

Par un assaut hardi il a réussi à maîtriser le septuagénaire Franz Mehring et à emmener prisonnier celui dont les coups faisaient trembler un Bismarck.

Enfin ! L’Allemagne officielle et officieuse respire !

Enfin ! Car il y a longtemps que Franz Mehring a mérité cela ! C’est bien fait pour lui !

Que n’encensait-il l’idole de l’impérialisme ? Pourquoi restait-il fidèle à ses autels, aux autels du Socialisme ? Pourquoi, malgré son grand âge, est-il entré en lice pour la cause sacrée de l’Internationale ?

C’est bien fait pour lui !

Car il est bien un éducateur du peuple allemand – mais il ne sort pas de l’écurie de Herr von Trott zu Solz17. Car il est bien un flambeau de la science allemande, un maître publiciste allemand, un gardien et un champion de civilisation allemande, mais il ne fait pas partie des gardes du corps des Hohenzollern18. Car il est un démolisseur de légendes dorées, mais non point un raccommodeur historiographe de cour. Car il rompt des lances pour la défense des opprimés, mais il n’est point à la solde des puissants. C’est un homme, mais non un laquais.

A une époque où les représentants accrédités de la science allemande se font panégyristes de la barbarie et font de la Muse une courtisane ; où, pour jouir à loisir de la liberté extérieure, il est indispensable de se soumettre à la servitude intérieure et de se prosterner humblement devant la dictature militaire ; à une époque où les Jean-qui-rie « social-démocrates » sont au comble de la félicité, escortent en trottinant le carrosse d’Etat allemand et ont la permission de ramasser les miettes de la table ministérielle, où les camarades social-démocrates Schluck et Jau19 ont le privilège de se carrer, pour quelques trimestres de grâce, dans les coussins de l’admission à la cour ; à une époque où les apostats « social-démocrates » peuvent prendre, au grand soleil glorieux, de joyeux ébats ; à une telle époque, la place d’un Mehring n’était pas la liberté, mais la prison.

La prison, le seul endroit où l’on ait maintenant droit d’être homme d’honneur en Allemagne ; la prison devenue maintenant la suprême place d’honneur pour le septuagénaire Franz Mehring lui aussi.

Mais la besogne n’est pas encore achevée. Il reste encore des hommes et des femmes, en Allemagne, qui, par milliers et par milliers, s’écrient : « A bas la guerre ! A bas le gouvernement !« 

En avant vers de nouveaux exploits, Excellence von Kessel20 ! De nouvelles victoires glorieuses vous attendent – à remporter sur des gens que la faim tenaille et qui ont soif de liberté et de paix ! Contre des femmes, des vieillards, des enfants ! Afin que l’Europe retentisse davantage encore de la gloire immortelle de l’Allemagne !

Soldat Karl Liebknecht, aux bataillons de travailleurs. »

 

 

1 Lettre de Rosa Luxemburg à Clara Zetkin le 12 mai 1916, dans : Rosa Luxemburg, J’étais, je suis, je serai !, correspondance 1914-1919, Editions Maspero, 1977, p. 129.

2 Paul Frölich, Rosa Luxemburg, sa vie et son œuvre, Editions Maspero, 1965, p. 278.

3 Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, A bas la guerre ! A bas le gouvernement !, Le procès Liebknecht, Editions de l’Epervier, 2011, 94 pages, 9,5 €. Traduction de Cécile Denis.

4 A bas la guerre ! A bas le gouvernement !, op. cit., p. 49.

5 A bas la guerre ! A bas le gouvernement !, op. cit., p. 19.

6 A bas la guerre ! A bas le gouvernement !, op. cit., p. 21.

7 A bas la guerre ! A bas le gouvernement !, op. cit., p. 23.

8 A bas la guerre ! A bas le gouvernement !, op. cit., p. 84.

9 A bas la guerre ! A bas le gouvernement !, op. cit., p. 22.

10 A bas la guerre ! A bas le gouvernement !, op. cit., p. 58.

11 Karl Liebknecht, Militarisme, guerre, révolution, Editions Maspero, 1970, 267 pages.

12 Dans l’édition Maspero, 1970 : lettre de Liebknecht au tribunal du 8 mai 1916 (pp. 160-162), idem 3 juin 1916 (pp. 162-164 ; dans l’édition l’Epervier, 2011 : pp. 31-35), idem 10 juin 1916 (pp. 165-171), déclaration remise à l’audience du 26 juin 1916 (pp. 172-174), et extrait de la défense devant le tribunal (pp. 174-175 ; débats du 23 août 1916, dans l’édition l’Epervier, 2011 : pp. 43-50).

13 « Karl Liebknecht, l’accusé », Clarté n° 50, 51 et 52, des 15, 22 et 29 janvier 1921.

14 Rosa Luxemburg, Contre la guerre par la révolution, lettres de Spartacus et tracts (Spartacus-briefe), Editions Spartacus, 1973, 201 pages.

15 Grand Quartier Général, instance militaire suprême qui menait les opérations de guerre.

16 Après avoir passé une année en prison de février 1915 à février 1916, Rosa Luxemburg venait d’être arrêtée de nouveau le 10 juillet 1916. Elle ne fut libérée, par la Révolution, que début novembre 1918.

17 August von Trott zu Solz, ministre de l’Enseignement dans le gouvernement de l’empereur Guillaume II.

18 Famille qui régnait sur l’Allemagne, dont faisait partie Guillaume II.

19 Intraduisible : noms plébéiens, désignant la basse roture (N. d. T.).

20 Le général Gustav von Kessel, à l’époque gouverneur de Berlin.

Anniversaire et actualité

Cet article de Boris Souvarine a été publié en avril 1933 dans le numéro 8 de sa revue La Critique sociale, à l’occasion des 50 ans de la mort de Karl Marx. Numérisation effectuée avec le Collectif Smolny.

Un spectre hante l’Europe, le spectre du marxisme. De la multitude innombrable des philistins s’élève une rumeur confuse où ne retentit clairement que le nom de Karl Marx, un mélange indistinct d’outrages qui sont autant d’hommages et d’hommages qui sont autant d’outrages. Après la conspiration du silence dont parle l’auteur du Capital dans sa deuxième préface, la machination du tumulte.

Sous le vocable de « marxisme », c’est à qui – du premier ministre au dernier sportulaire – honore ou vitupère n’importe quoi, excepté l’œuvre de Marx. On peut compter ceux qui, dans un sens ou dans l’autre, s’expriment en connaissance de cause. Pour ne prendre d’exemples qu’en France, et les plus marquants, un André Tardieu – plusieurs fois ministre ou Président du Conseil – imputait naguère à Marx la loi d’airain des salaires… de Lassalle, depuis longtemps réfutée par la théorie marxiste de la valeur ; plus récemment, un Joseph Caillaux – non moins de fois membre du gouvernement – avait le front d’avancer que Marx n’a pas vu ni prévu… les effets de la science sur l’économie. A en juger au calibre de ces bourdes solennelles, on est dispensé d’évaluer les divagations de personnages de moindre importance. Il ne se passe guère de jour où quelque pontife de la culture bourgeoise n’inscrive au passif d’un marxisme imaginaire les idées les plus contraires, les faits les plus étrangers au marxisme réel. Une anthologie de cette littérature aurait déjà les dimensions de la Grande Encyclopédie, – véritable monument d’inconscience et d’inculture dédié aux mérites du savant méconnu.

Même les marxistes repentis éprouvent le besoin d’oublier Marx pour mieux le contredire et le chargent arbitrairement d’erreurs de leur crû afin de pouvoir plus aisément le « dépasser ». Du côté de certaine sorte de disciples frénétiques, désavoués d’avance par Marx une fois pour toutes mais qui s’acharnent à le citer hors de propos comme les charlatans du Moyen Age invoquaient Aristote, c’est encore pis : la répulsion qu’ils inspirent est leur seule protection. En Russie (terme géographique insuffisant, mais beaucoup plus juste que l’expression politique d’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, composée d’autant de mensonges que de mots), le simili-marxisme formel et caricatural de cette école à la fois ridicule et malfaisante est érigé en religion d’Etat, dogmatique, inquisitoriale et féroce, antinomie achevée du marxisme authentique. Zélateurs obtus ici et détracteurs impuissants là rivalisent d’incompréhension tapageuse et de fanatisme agressif. Hors de leurs troupeaux ou de leurs bandes, les civilisés qui auraient vraiment quelque chose à dire pour avoir étudié avec scrupule et sérieusement réfléchi ont peine à se faire entendre, fût-ce d’un public très restreint. Signe des temps, à n’en plus douter, pour l’époque du déclin de la civilisation capitaliste.

L’anti-marxisme doctrinal, autrefois confiné au cercle étroit de spécialistes préposés à la défense des idéologies traditionnelles mais développé en permanence depuis la guerre mondiale, semble atteindre au paroxysme à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Marx. La bourgeoisie décadente attribue au marxisme, par l’organe de ses politiciens à court d’arguments et sa presse vénale, tous les maux de la société présente, toutes ses propres faillites. Il n’est que de lire l’éditorial du Temps, oraison funèbre intermittente, pour apprendre chaque semaine la fin périodique de ce marxisme mille et mille fois mort et enterré, mais de plus en plus pernicieux et envahissant. Par une de ces coïncidences que Marx appelle l’ironie de l’histoire, le parti de la guerre au marxisme triomphe en Allemagne sans risques ni périls à la veille du jour où de séniles épigones et leurs descendants abâtardis de droite et de gauche allaient célébrer comme un rite la mémoire disputée du maître de la pensée révolutionnaire contemporaine.

Avec la dernière guerre en date, les jours sont venus, annoncés par Kautsky dans son Ethique : « Nous allons vers une époque d’une durée imprévisible où nul socialiste ne pourra s’adonner en paix à ses travaux, où notre activité sera un combat sans trêve… » L’anniversaire de Marx est tombé en pleine débâcle du mouvement socialiste universel. Sous des aspects multiples se prépare ou se réalise la liquidation des formes diverses de marxisme dégénéré. Socialistes officiels et communistes plus officiels encore, identifiés dans une impuissance commune en matière de théorie comme de pratique révolutionnaires, répondent au delà de toute attente aux prévisions les plus pessimistes, qui s’avèrent les plus lucides.

L’heure est particulièrement défavorable pour honorer Marx de la seule manière honorable en l’occurrence, – à savoir en apportant une contribution critique à l’étude, à la révision et au développement de ses idées. (Car il ne sied pas d’élever des statues à un grand briseur d’idoles). Les sciences sociales dont le marxisme représente une synthèse supérieure exigent, autant que toute science, des moyens matériels d’investigation et certaines conditions spirituelles de travail. En règle générale, c’est précisément ce qui manque le plus aux marxistes de notre temps, chercheurs dépourvus des ressources indispensables à la recherche, lutteurs absorbés dans la lutte quotidienne de classe, travailleurs en outre exploités comme les autres et usés par les difficultés élémentaires de l’existence. A quoi s’ajoutent les complications spécifiques du moment, la multiplicité des nouveaux problèmes à résoudre, l’abondance pléthorique des informations contradictoires et trompeuses, une extrême dispersion des forces, l’insolidarité des militants de la même cause enclins à se contrecarrer plutôt qu’à mettre en commun leurs efforts. La riche expérience accumulée d’un demi-siècle n’a pas livré son bilan, faute d’hommes assez qualifiés et outillés pour le dégager. On pourrait s’en consoler, à la rigueur et en quelque mesure, en supposant avec Rosa Luxembourg que l’œuvre théorique de Marx dépasse pour longtemps les besoins immédiats du prolétariat dans l’action pratique. Ce n’est pourtant pas une raison de renoncer à la tâche en perspective.

Il est superflu de démontrer une fois de plus l’impossibilité de continuer Marx en le répétant à tout propos, en récitant par cœur ses aphorismes, en traitant ses ouvrages comme des formulaires de chimie, voire des recettes de cuisine politique ou sociale. Tout a été dit à satiété, d’ailleurs en pure perte, sur l’incompatibilité insoluble du psittacisme et du marxisme. Il est vain aussi de revendiquer en paroles l’exclusivité de la fidélité aux enseignements de Marx, comme le font avec une insistance abusive les divers partis ouvriers concurrents et les fractions rivales, ou plutôt leurs leaders, depuis la scission de l’Internationale. A cet égard, le pseudo « communisme » aliboronesque de nos jours est particulièrement mal avisé de faire valoir à grands cris ses droits de propriété, tout en déconsidérant de son mieux la cause qu’il prétend accaparer. Chacun a sa propre façon de comprendre Marx ou de l’interpréter et les affirmations platoniques d’orthodoxie n’importent guère. Ce sont les faits qui départagent les variétés de sous-épigones en compétition et qui, en vérité, les renvoient dos à dos. En vingt ans, le socialisme des uns et le communisme des autres n’ont réalisé que reniements et faillites, – soit dit sans parler de défaites qui ne prouvent rien contre les vaincus. De sorte que l’histoire établit, à l’heure où Marx est le plus furieusement discuté, l’inexistence du marxisme en tant qu’élément actuel de l’histoire.

En dépit des apparences, il n’y a pas là trace de paradoxe circonstantiel. Déjà du vivant de Marx, celui-ci fut le plus souvent seul avec Engels à penser en marxiste, selon l’expression convenue dans la suite faute de terme exact dans le vieux vocabulaire. Le mouvement ouvrier n’était pas marxiste et ne pouvait l’être, même quand il a subi l’influence de Marx et d’Engels, puis de leurs principaux disciples, même quand il s’est réclamé de leurs noms. Rien n’a changé aujourd’hui sous ce rapport. Car le marxisme, somme synthétique et résultante analytique de sciences, n’est pas assimilable à la masse dégradée par l’exploitation capitaliste, pervertie par les aspects vulgaires d’une civilisation qui réserve ses avantages essentiels à des catégories restreintes de privilégiés. Tout ce que le marxisme a jamais pu gagner en surface a été perdu en profondeur. Et la question se pose, entre bien d’autres, de savoir si l’évolution de l’humanité permettra jamais au marxisme intégral, du moins dans les limites prévisibles, d’imprégner l’esprit des classes directement intéressées à une transformation radicale des relations économiques et sociales. En attendant de la résoudre, il faut bien constater que le marxisme vit – plus ou moins – dans quelques têtes, peut-être dans quelques cercles, sans trouver actuellement à se traduire dans l’effort réformateur ou subversif du prolétariat. Si la séparation de la conscience marxiste et du mouvement ouvrier, division entre la pensée et l’action, longtemps tenue pour temporaire, devient permanente et sans espoir d’aucune jonction future, bien des notions communément admises dans les diverses tendances du socialisme contemporain seront à rectifier. Il est cependant prématuré de conclure dans un sens contraire aux fortes hypothèses de Marx, sur la seule base d’un champ d’observations réduit aux limites historiques d’un demi-siècle, tant que les phénomènes inhérents à cette période ne sont pas étudiés plus à fond.

On ne saurait apprécier le marxisme d’après les succès ou les revers de partis qui s’en réclament indûment ou que la perfidie des adversaires englobe sous une commune étiquette pour les besoins de la polémique. Marx ni Engels n’ont obtenu de « résultats» dans l’acception vulgaire ou pragmatique du mot mais leur œuvre survit au dénigrement intense dont le national-socialisme allemand est la plus sauvage manifestation et défie les contradicteurs d’une aussi misérable espèce après avoir eu raison de l’élite de la société bourgeoise. La grandiose imposture du bolchévisme après la mort de Lénine et la piteuse dérobade de la social-démocratie à l’avènement de Hitler ne peuvent témoigner contre le marxisme, hors de cause dans les deux cas. Pas plus que Marx n’est rétrospectivement vulnérable aux coups des barbares qui ont décrété en Allemagne l’inégalité des races, la suppression des dernières libertés relatives de la démocratie bourgeoise, l’expurgation des bibliothèques, l’incinération de la littérature marxiste, l’érection de la potence et autres mesures caractéristiques de ce qu’Engels a défini, par une remarquable prescience, comme le « socialisme des imbéciles ». La véritable épreuve pour le marxisme sera toujours dans sa faculté de vérifier ses découvertes antérieures au moyen de sa méthode propre, à la lumière des faits nouveaux, et de subir la confrontation des dernières acquisitions scientifiques dans tous les domaines.

Que Marx n’ait nul besoin d’être protégé des sinistres divagations du « national-socialisme » allemand, cela va presque sans dire. Mais le danger sera grand, dans la période immédiate à venir, d’une identification du marxisme à la scandaleuse entreprise dirigée de Moscou au cours de quelque dix années contre la libre élaboration de la pensée et de l’action révolutionnaires, en Russie et ailleurs. Le mal déjà fait sous ce rapport ne laisse pas douter des futurs effets désastreux de la parodie de soi-disant « marxisme » bureaucratico-policier qui sévit sur un malheureux peuple désarmé, monstrueuse dénaturation des principes socialistes ou communistes mis en avant. Rien ne pouvait autant compromettre et à tel point déconsidérer, devant la masse ignorante de tous les pays, la personnalité de Marx et ses travaux. La déception à prévoir et ses suites inéluctables se feront longtemps sentir au détriment de la propagation et de la pénétration ultérieures d’une doctrine néanmoins enrichie, renouvelée, fécondée par l’expérience exceptionnelle des lendemains de la grande conflagration impérialiste et de plusieurs révolutions.

Les deux décades écoulées depuis le début de la guerre mondiale ont précipité la maturation de phénomènes sociaux insuffisamment accusés auparavant et dont Marx n’a pu observer que les premiers signes. Il est permis de se demander à présent si la décadence du capitalisme n’entraîne pas nécessairement une déchéance du prolétariat qui le rende inapte à la « mission historique » que le marxisme lui assigne. Cette notion purement intuitive de la mission historique du prolétariat peut disparaître sans ébranler le déterminisme matérialiste de l’histoire, l’analyse du mécanisme de la production capitaliste et le concept de lutte des classes qui constituent les pièces essentielles du système de Marx. Mais sa disparition n’irait pas sans entamer l’ensemble d’idées associées sous le nom de marxisme. A noter que Lénine n’a pas hésité à la mettre en question d’une manière indirecte, en attribuant après Blanqui à des intellectuels déclassés, aux « révolutionnaires professionnels » cette mission que Marx impartit aux prolétaires en général. Si Lénine n’a pas eu tort de juger le prolétariat incapable de se hausser à la conscience de son destin, Marx n’a pas eu raison de quitter le terrain de l’investigation scientifique pour avancer sa prévision trop optimiste. Poser le problème, ce n’est point le trancher. Il y a dix ans, nous avons cru pouvoir expliquer la carence révolutionnaire du prolétariat des pays industriels après la guerre par les conséquences de l’extermination de sa jeunesse, de la démoralisation irrémédiable des survivants, – explication provisoire qui reporte sur de nouvelles générations la « mission historique » en question sans réviser Marx. Mais les années passent, bien des choses se précisent et donnent à réfléchir. Il y aura beaucoup à dire sur ce chapitre.

Le doute qui se répand parmi les marxistes à propos de la « mission » du prolétariat n’épargne pas le grand schéma historique de Marx sur la succession des « modes de production asiatiques, antiques, féodaux et bourgeois moderne ». La question n’est pas neuve. Mais l’actualité lui confère un regain d’intérêt car la mise au point de cette esquisse du passé faciliterait l’intelligence de faits sociaux transitoires dans le présent ou l’avenir immédiat. Il faut également tirer au clair une antinomie de plus en plus flagrante entre l’idée de la révolution permanente, c’est-à-dire ininterrompue et progressant de proche en proche, et la conception de l’effondrement catastrophique, – l’une et l’autre contenues dans le marxisme. A ces thèmes étroitement connexes se rattache la question complexe des classes et du rôle historique des classes moyennes dont nous avons eu déjà l’occasion de montrer les difficultés, que Marx n’a nullement résolues. Et ce ne sont là, parmi bien des sujets d’étude, que les questions primordiales.

Pour reprendre les termes d’Engels sur le matérialisme historique dans son article sur Carlyle, le marxisme peut se définir comme « un mouvement de la pensée qui ne se lie à aucun résultat fixe mais dépasse incessamment les résultats acquis, une pratique qui ne s’attache à aucune position acquise mais dépasse incessamment ces positions antérieures ». Tout pas en avant, dans ce sens, vaudra mieux qu’une douzaine de cérémonies commémoratives en souvenir de Marx. Il s’agit, dans les années terribles que traverse le monde, de maintenir vivant l’esprit critique et constructif du marxisme pour l’opposer aux dogmes immobiles, même à terminologie socialiste ou communiste, figés dans leur stérilité définitive. Avec le Lénine du début de ce siècle, « nous ne considérons nullement la théorie de Marx comme quelque chose de parfait et d’inattaquable, convaincus au contraire qu’elle a donné seulement les fondements de la science que les socialistes doivent nécessairement parfaire dans tous les sens s’ils ne veulent pas rester en retard sur la vie ». Ce point de vue dicte notre devoir et trace notre ligne de conduite. La valeur de l’effort intellectuel n’est pas mesurable au tirage d’une publication, ni comparable à des chiffres de statistiques électorales. Mais sur le plan où l’on entend ici délibérément se placer, notre part sera peut-être enviable si le sort nous permet tôt ou tard de travailler à notre gré. Quoi qu’il en soit, il ne nous déplaît pas d’avoir, dans une crise sans précédent de la pensée révolutionnaire, observé d’instinct la devise que Marx a empruntée au Dante : Suis ton chemin et laisse dire les gens !

Paul Frölich (1884-1953)

Paul Frölich est aujourd’hui principalement connu comme l’auteur d’une biographie de Rosa Luxemburg. Mais il était d’abord un militant révolutionnaire, et c’est dans ce cadre qu’il avait connu Rosa Luxemburg et qu’il avait partagé son engagement. Fuyant le nazisme, il a milité en exil à Paris de 1934 à 1939. Nous revenons brièvement sur son parcours militant, qui couvre toute la première moitié du XXe siècle.

Paul Frölich naît le 7 août 1884 à Leipzig, dans une famille d’ouvriers socialistes. Il adhère au SPD à l’âge de 19 ans, et devient employé à 20 ans, tout en suivant des cours du soir à l’université. Il devient ensuite journaliste dans la presse socialiste, en particulier pour la Leipziger Volkszeitung. Cela l’amène à suivre les cours de Rosa Luxemburg à l’école de Berlin du SPD. Il est également élu conseiller municipal SPD de la ville d’Altona, dans la banlieue de Hambourg.

Lorsque la guerre éclate en 1914, il est de ceux qui condamnent l’alignement sur le pouvoir qu’adopte la direction du SPD. Mobilisé, il est blessé, et pour cette raison se trouve démobilisé. Pouvant retrouver l’action militante, il se situe dans la minorité radicale d’opposition à la guerre. A ce titre il participe en avril 1916 à la Conférence socialiste internationale de Kienthal (en Suisse) qui se situe dans la lignée de la Conférence de Zimmerwald tenue début septembre 1915. Divers socialistes d’Europe s’y rassemblent pour maintenir l’internationalisme et le pacifisme contre la trahison des principaux partis de la Deuxième Internationale.

Membre de la Gauche radicale de Brême (Bremer Linksradikalen), Frölich participe avec Johann Knief à la création du journal Arbeiterpolitik. S’étant fait remarquer des autorités pour son action pacifiste, il est par mesure de répression mobilisé à nouveau. Interné à l’été 1918 pour antimilitarisme, il est libéré par la révolution allemande de novembre 1918, qui renverse la monarchie et instaure la République.

Paul Frölich participe avec les radicaux de Brême à la formation des Internationale Kommunisten Deutschlands (IKD, Communistes internationaux d’Allemagne), petit groupe qui rejoint fin décembre 1918 la Ligue spartakiste (Spartakusbund), dirigée par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, pour créer le Parti communiste d’Allemagne (Kommunistische Partei Deutschlands, KPD). Paul Frölich prend part fin décembre 1918 au congrès de fondation du KPD. Il y est délégué de Hambourg, et se situe dans le courant « gauchiste » du congrès qui refuse la participation aux élections, courant qui obtient la majorité contre la direction spartakiste constituée de Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Leo Jogiches, Paul Levi, Hugo Eberlein, etc. Frölich intervient dans le débat sur les syndicats pour préconiser de les quitter et de créer des « organisations unitaires », dont les militants dans les entreprises « forment la base »1.

Rosi Wolfstein, née en 1888, elle aussi ex-élève de Rosa Luxemburg à Berlin, est déléguée spartakiste de Düsseldorf au congrès. Paul Frölich devient par la suite son compagnon, et dès lors leur engagement politique sera toujours commun.

A la fin du congrès, Paul Frölich est élu à la centrale du KPD, de 12 membres. Il en fait partie jusqu’en 1920, puis de nouveau de 1921 à 1923. Très actif pendant toute la période révolutionnaire allemande, il prend part à la République des conseils de Bavière en 1919. Il échappe à la répression contre-révolutionnaire, mais doit vivre clandestinement. Il publie en 1919, sous le pseudonyme de Paul Werner, un livre sur la République des conseils de Bavière, plusieurs fois réédité depuis (mais toujours inédit en français) : Die Bayrische Räte-Republik, tatsachen und kritik2.

En mars 1921, il est élu député au Reichstag, jusqu’en 1924, puis à nouveau de 1928 à 1930. A l’été 1921 il est délégué au IIIe congrès de l’Internationale communiste, et intègre son Comité exécutif.

En 1922 une brochure de Paul Frölich est publiée en français : La Terreur blanche en Allemagne. Sa parution est annoncée dans L’Humanité du 20 septembre 19223. Frölich y dénonce la pratique régulière du meurtre politique par la droite nationaliste, « les bandes monarchistes et leurs organisations d’assassins »4, et la passivité du gouvernement face à ces agissements5, et même dans certains cas le fait que ce dernier en est à l’origine. Le gouvernement allemand suspend par contre des journaux communistes et interdit certains des rassemblements du KPD.

Frölich mentionne « une démonstration des trois partis ouvriers »6 le 26 juin 1922 à Hambourg, sans préciser quels sont ces trois partis : les deux premiers ne peuvent être que le KPD et l’USPD, mais le troisième pourrait être soit le KAPD soit le SPD7. Quoi qu’il en soit cela montre un minimum de front unique face aux réactionnaires, et l’absence de simplification sectaire de la part de Frölich – ce qui ne l’empêche évidemment pas de critiquer comme elle le mérite la politique de la direction du SPD, rappelant par exemple la responsabilité écrasante de Noske dans l’instauration de la violence politique, par la création des Corps francs et l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht le 15 janvier 1919.

Frölich dénonce l’armement et le financement des groupes contre-révolutionnaires, parmi lesquels le parti nazi. Il souligne en particulier la gravité de la situation en Bavière, où les contre-révolutionnaires « ont poursuivi méthodiquement l’oppression du prolétariat munichois », et où ils mènent « une propagande intense, nationaliste, antisémite et surtout antiouvrière. »8 Après un exposé concernant les groupements de droite et d’extrême droite et leurs sources de financement, il conclue que « la contre-révolution n’est pas uniquement l’œuvre de militaristes impénitents et de dilettantes de la politique ! Elle est l’œuvre entreprise par les banques, le capitalisme industriel et agraire et les grandes organisations de la Droite. »9

A partir de 1924, l’oligarchie régnante de l’URSS impose un changement d’orientation du KPD. Cette reprise en main par la bureaucratie fait que les opinions de Frölich deviennent minoritaires. Il se consacre alors à la formation, et à des études historiques. Surtout, il participe activement à l’édition des textes de Rosa Luxemburg : il écrit les présentations pour les tomes Gegen den Reformismus (1925) et Gewerkschaftskampf und Massenstreik (1928).

La stalinisation s’accentue au cours de la deuxième moitié des années 1920. Elle se traduit dans le KPD comme partout ailleurs par de nombreuses vagues d’exclusions, dont celle de Frölich en décembre 1928. Il participe alors avec d’autres exclus à la formation du KPD-Opposition, ou KPO (Kommunistische Partei Opposition). Le congrès de fondation se tient fin décembre 1928 à Berlin : exactement dix ans après le congrès de création du KPD, dans la même ville. Le nouveau parti est notamment dirigé par Heinrich Brandler et August Thalheimer, qui étaient comme Frölich membres de la première centrale du KPD.

Ces exclusions marquent également l’arrêt de l’édition des œuvres de Rosa Luxemburg. Le KPD, désormais politiquement et moralement détruit de l’intérieur par le stalinisme, se désintéresse des écrits de sa fondatrice.

A sa création, le KPO compte environ 5 000 adhérents. Conscient de l’importance du danger nazi, le parti propose l’unité d’action contre le fascisme et appelle à défendre les libertés fondamentales.

En 1930, le KPO impulse la création d’une Internationale de l’opposition communiste avec le Parti communiste de Suède (Sveriges Kommunistiska Parti, SKP), qui avait rompu avec le Komintern stalinisé en novembre 1929. D’autres groupes communistes d’Europe rejoignent la nouvelle structure.

Frölich participe à un ouvrage collectif consacré à la révolution allemande de 1918-1919, mais qui couvre en fait plus largement la période 1914-1920 : Illustrierte Geschichte der deutschen Revolution, qui est publié en 1929 (ce livre n’a toujours pas été traduit en français).

En 1931 est créé le Parti socialiste ouvrier d’Allemagne (Sozialistischen Arbeiter-Partei Deutschlands, SAPD, ou plus couramment SAP). Ce nouveau parti se constitue autour d’exclus du SPD et de Der Klassenkampf, revue du courant révolutionnaire au sein du SPD (à laquelle participèrent notamment Paul Levi et Max Adler). Le SAP, organisation socialiste révolutionnaire, rassemble 25 000 adhérents en 1932. Une partie importante mais néanmoins minoritaire des militants du KPO, dont Frölich, sont pour la fusion avec le SAP. Les minoritaires critiquent également la direction du KPO qui était insuffisamment critique du stalinisme. Exclus du KPO en janvier 1932, un millier de militants dont Frölich, Rosi Wolfstein et Boris Goldenberg, rejoignent le SAP en février 1932.

En phase avec les priorités de l’heure, le SAP milite pour le front unique contre les nazis, mais se heurte au refus des appareils stalinien (KPD) et social-démocrate (SPD).

Début janvier 1933, le danger nazi ne cesse de s’accroître. Le 29 janvier au cours d’une manifestation socialiste à Berlin, un témoin remarque « un spectacle nouveau. Le SAP, formé en une colonne indépendante, arborant le portrait de Rosa Luxemburg, appelle, dans un choeur parlé inlassablement répété, au front unique : « SPD, KPD, SAP doivent marcher ensemble ». La gauche nous donne un espoir… »10Mais le SAP est créé depuis à peine plus d’un an, donc encore peu connu, et compte beaucoup moins de militants que les SPD et KPD. L’orientation du SAP a beau être globalement juste, son audience auprès des masses reste faible11. L’unité du mouvement ouvrier ne se réalise pas, Hitler est nommé chancelier le 30 janvier, et en quelques semaines la défaite est totale. Les nazis contrôlent désormais l’Etat et répriment par la terreur les syndicalistes, les communistes et les socialistes.

S’étant préparé à l’illégalité, le SAP parvient, malgré tout, à réunir un congrès clandestin début mars 1933 près de Dresde. Les délégués décident de continuer l’action politique de résistance dans la clandestinité. D’autre part, les dirigeants les plus connus doivent s’exiler pour échapper à l’arrestation et pour maintenir une liaison depuis l’étranger avec les groupes intérieurs. Frölich tente de passer au Danemark avec l’aide d’un jeune militant du SAP, qui se trouve être Willy Brandt (futur chancelier de la RFA). Mais l’opération échoue, Frölich étant reconnu12. Arrêté, il est interné fin mars 1933 au camp de concentration de Lichtenburg.

Libéré en décembre 1933 (selon Jacqueline Bois : « Paul Frölich est libéré par hasard et réussit à s’enfuir d’Allemagne »13), il passe en Tchécoslovaquie, puis en Suisse, et arrive en France le 18 mai 1934.

Des militants révolutionnaires parisiens apportent leur aide aux exilés du SAP14, dont René Lefeuvre, Daniel Guérin, ou encore Simone Weil. Cette dernière, qui évoluait à l’époque dans les milieux syndicalistes révolutionnaires et communistes anti-staliniens, avait connu Frölich et Wolfstein à Berlin avant la dictature nazie. Frölich fut un temps hébergé chez les parents de Simone Weil à Paris, en 1934. Il rejoignit ensuite Rosi Wolfstein qui était réfugiée en Belgique, avant de revenir en France en octobre 1934.

Simone Weil essaya d’aider Frölich à trouver des traducteurs pour publier un livre en français15 ; le projet n’aboutit pas, mais on peut se demander s’il ne s’agissait pas déjà du projet de biographie de Rosa Luxemburg.

Depuis Paris, Paul Frölich tient un rôle important dans la résistance allemande contre le nazisme. Un rapport des Renseignements généraux du 1er mars 1937 indique que « Frolich reçoit à son domicile de nombreuses visites d’Allemands, et un volumineux courrier, provenant généralement de l’étranger. »16 Il participe aux revues du SAP Neue front, « Organ für proletarisch-revolutionäre sammlung », et Marxistische tribune.

Selon un rapport de la police française, Frölich aurait également été membre du groupe Neu Beginnen, mais les informations provenant de cette source sont souvent douteuses (ainsi Rosi Wolfstein est décrite en 1939 comme « militante du parti communiste allemand », dont elle était pourtant exclue depuis 10 ans…).

Frölich et Wolfstein vivent en France dans une situation semi-officielle. Ils font régulièrement des demandes pour être autorisés à résider en France de façon durable, mais on leur accorde à la place des autorisations de séjour de durée limitée, de 3 mois renouvelable17.

La situation de Rosi Wolfstein est sans doute compliquée par les autorités françaises, en raison de sa participation en janvier 1923 à un meeting communiste à Paris contre le traité de Versailles et contre l’occupation de la Ruhr par l’armée française18. La police avait à l’époque essayé de l’arrêter, avec des moyens importants puisque des filatures de communistes français furent organisées, mais les militants furent plus astucieux et Wolfstein fut exfiltrée avec succès au nez et à la barbe des autorités françaises.

Ainsi, Wolfstein se trouve obligée de passer clandestinement de la Belgique à la France en 1935, puis de nouveau en juin 1936. Frölich et Wolfstein habitent au 84 rue Jullien, à Vanves (en banlieue parisienne) ; plus tard ils habitent toujours à Vanves, au 16 avenue Victor Hugo.

Frölich continue de consacrer l’essentiel de son activité à la lutte contre le nazisme. La police française note qu’il est « de nationalité indéterminée », autrement dit apatride, ce qui signifie sans nul doute qu’il a été déchu de sa nationalité allemande par le régime nazi.

Il est surtout actif au sein du SAP, qui est à l’époque membre d’une petite Internationale socialiste révolutionnaire, dont le secrétariat était assuré par le Parti travailliste indépendant britannique (ILP), d’où son appellation courante de « Bureau de Londres ». La direction en exil du SAP maintient donc un contact avec les autres organisations du Bureau de Londres.

A en croire un rapport de police, Frölich est aussi « correspondant à Paris des journaux à tendance socialiste Folkets Dagblag et Arbeiter Zeitung, organes suédois et suisses, ainsi que du quotidien radical américain New York Post. » Toujours selon un rapport de police, Wolfstein participe elle aussi « à divers journaux anti-hitlériens paraissant en France, en Suède, en Suisse. »

A l’initiative de Boris Souvarine, Frölich participe à un projet de l’Institut International d’Histoire Sociale (IIHS) d’Amsterdam, qui vise à récolter les mémoires politiques de figures du mouvement ouvrier. Son manuscrit de plus de 300 pages est achevé en 1938 ; toujours inédit à l’heure actuelle, le texte reste conservé par l’IIHS19.

Après des années de travail, c’est en 1939 que Paul Frölich publie sa biographie de Rosa Luxemburg : Rosa Luxemburg, Gedanke und Tat. Elle est éditée en allemand à Paris, par une maison d’édition créée par des exilés allemands : les Editions nouvelles internationales20. C’est la première biographie fiable de Luxemburg, importante tant comme recherche historique que politiquement, et elle est rapidement traduite en plusieurs langues (mais seulement 26 ans plus tard en français). Pour notre part, nous la considérons encore comme la biographie de Luxemburg à lire en priorité.

Mais à peine le livre a-t-il paru, que la déclaration de guerre survient. Le gouvernement français décide alors d’interner les militants allemands anti-nazis exilés en France. Il faut souligner l’ignominie et la stupidité du gouvernement français, qui enferma des réfugiés politiques – qui plus est militants aguerris de la lutte contre le nazisme ! – sous le prétexte que la France était en guerre contre l’Allemagne nazie…

Paul Frölich et Rosi Wolfstein sont arrêtés le 2 septembre 1939 et emprisonnés, le premier à la prison de la Santé, la seconde à la prison pour femmes de la Petite Roquette. Frölich est interné le 11 octobre 1939 au camp du Vernet (dans l’Ariège), et Wolfstein le 17 octobre 1939 au camp de Rieucros (en Lozère). Frölich aurait été libéré le 7 février 1940, mais un courrier du préfet de police du 12 février le mentionne toujours comme « interné au Camp du Vernet ». Quoi qu’il en soit, il est par la suite envoyé en mai 1940 au camp de Bassens (en Gironde).

On lit dans un rapport de la police française de septembre 1940 que « Frölich peut être considéré comme suspect au point de vue politique et dangereux pour l’ordre public et la sécurité nationale », et dans un rapport de police de janvier 1941 que Wolfstein est une « journaliste et propagandiste communiste dangereuse pour l’ordre public ».

Grâce à l’action de l’Emergency Rescue Committee de Varian Fry21, Frölich et Wolfstein purent finalement se réfugier en 1941 à New-York.

Fin 1948, toujours aux Etats-Unis, Frölich rédige une préface pour la deuxième édition allemande de son Rosa Luxemburg22, où il écrit que pour elle comme pour lui, « le but du socialisme, c’est l’homme, c’est une société sans différences de classes où les hommes forgent en commun et librement leur destin. […] Le socialisme, c’est la démocratie achevée, le libre développement de la personnalité individuelle dans l’action commune avec tous pour le bien de tous. »23

Il rentre en Allemagne en 1950, à Francfort (Allemagne de l’Ouest), où il milite à l’aile gauche du SPD. Il continue de travailler à un ouvrage sur l’histoire de la Révolution française de 1789, qu’il n’eut pas le temps d’achever : il meurt le 16 mars 1953. Ses manuscrits sur ce sujet ont cependant été publiés en 1957.

Notice sur Frölich parue dans la revue La Révolution prolétarienne en mai 1953 (ce texte comprend quelques erreurs ; mais nous le reproduisons tel quel, à titre documentaire) :

« Paul Frölich vient de mourir à Francfort-sur-le-Mein. Il avait 69 ans.

Né a Leipzig le 7 août 1883, il avait de nombreux frères et sœurs. Famille ouvrière et de tradition socialiste : son père appartenait au mouvement et avait lutté contre « la loi anti-socialiste de Bismarck ». Dès sa prime jeunesse Paul fut mêlé au mouvement. Pendant la première guerre mondiale il collabora au « Leipziger Volkszeitung », organe principal de la social-démocratie, au « Hamburger Echo » et au « Bremer Bürgerzeitung » ; il fut des socialistes qui luttèrent, avec ce que cela comportait de risques, contre l’impérialisme wilhelmien, dans les groupements de gauche rassemblés autour de l’« Arbeiterpolitik ».

Dans les luttes révolutionnaires de 18-19, Paul Frölich appartint à l’avant-garde qui se battit courageusement pour une Allemagne socialiste. Il fut un des fondateurs du mouvement communiste allemand : il était l’un de ses meilleurs orateurs, l’un de ses meilleurs écrivains.

Il connut aussi, à cette époque, les persécutions politiques, la vie dans l’illégalité, la prison.

De 1921 à 1924 il fut député au Reichstag.

Son esprit critique devait le faire entrer en conflit aigu avec le groupe dirigeant du parti communiste. Cela dura des années. Puis en 1928 il dut, avec un groupe de militants influents, se séparer définitivement du parti.

Il tenta à plusieurs reprises dans divers groupes oppositionnels d’agir sur le parti en dégénérescence. Finalement, avec son groupe, il rejoignit le parti social-démocrate.

En mars 33, après la prise du pouvoir par les nazis il fut arrêté et connut, jusqu’à décembre, les prisons et les camps de concentration. Il émigra en France où il fut arrêté de nouveau en 1939 et interné au tristement célèbre camp du Vernet. A la défaite de la France, en 1940, il put gagner les U.S.A. avec un visa d’urgence. Il rentra en Allemagne en 1950.

Vivant à Francfort depuis 1951, il y avait repris son activité de journaliste. Il s’intéressait particulièrement à la jeunesse, soit dans les écoles syndicales, soit au sein du S.P.D. Sa culture, son expérience et son dévouement trouvaient à s’employer au bénéfice de la classe ouvrière.

Par ses nombreuses brochures, par ses travaux historiques et théoriques, P. Frölich a contribué au monument de la littérature prolétarienne. Il est le véritable héritier de Franz Mehring.

Parmi ses œuvres, citons : « Dix ans de guerre et de guerre civile » (1918-1928), une « Histoire illustrée de la Révolution allemande de 1848 », ses « Portraits littéraires et politiques, de Danton à Eugen Levine ». Paul Frölich était l’éditeur des œuvres de sa grande camarade de lutte Rosa Luxembourg, dont il écrivit une biographie traduite dans plusieurs langues et réimprimée en Allemagne en 1948. »24

Textes de Paul Frölich traduits en français :

* Paul Frölich, La Terreur blanche en Allemagne, Petite bibliothèque communiste, Paris, 1922, 63 pages.

* Paul Froelich, « Rosa Luxembourg et la grève générale », introduction de 6 pages dans : Rosa Luxembourg, Grève générale, parti et syndicats, Spartacus, Paris, 1947. Traduction de la présentation de Frölich par Berthe Fouchère.

* Paul Frölich, Rosa Luxemburg, sa vie et son œuvre, Maspero, Paris, 1965, 390 pages. Traduction par Jacqueline Bois. Réédition L’Harmattan, Paris, 1991 (il s’agit d’une réimpression de l’édition de 1965 ; cette traduction était logiquement basée sur la deuxième édition allemande, de 1949 – mais depuis Rosi Wolfstein a publié une troisième édition allemande, en 1967).

1 « Constitution du Parti Communiste d’Allemagne, 30 décembre 1918 – 1er janvier 1919 » (procès-verbal des débats du congrès), dans : André et Dori Prudhommeaux, Spartacus et la Commune de Berlin, 1918-1919, Editions Spartacus, Paris, 1977, pp. 53-54.

2 Le texte est daté d’août 1919. La préface à la deuxième édition est datée de janvier 1920. La brochure s’achève par les derniers mots du dernier article de Rosa Luxemburg : « Ich war, ich bin, ich werde sein ! » (« J’étais, je suis, je serai ! »).

3 Frölich indique dans le texte que « quelques semaines se sont écoulées depuis l’assassinat de Rathenau sans qu’une lutte sérieuse contre la réaction ait été entreprise » ; Walther Rathenau ayant été assassiné le 24 juin 1922, cela implique que la brochure a probablement été achevée fin juillet, puis traduite en français en août.

4 Paul Frölich, La Terreur blanche en Allemagne, Petite bibliothèque communiste, Paris, 1922, p. 20.

5 « un gouvernement totalement impuissant devant les menées réactionnaires. » (Idem, p. 57)

6 Idem, p. 22.

7 Frölich reproduit un appel commun SPD-USPD-KPD-syndicats du 27 juin 1922 contre les menées nationalistes et monarchistes (déclaration qui a pour but selon Frölich de « constituer le front unique du prolétariat »), ce qui tend à privilégier l’hypothèse que ce troisième parti est le SPD.

8 Idem, p. 29.

9 Idem, p. 54.

10 Juan Rustico, 1933 : la tragédie du prolétariat allemand, Spartacus, Paris, 2003, pp. 33-34. Ce témoignage de Juan Rustico, pseudonyme du communiste anti-stalinien Hippolyte Etchebehere, a été originellement publié dans la revue Masses en juin et juillet 1933.

11 Lors des élections législatives de juillet 1932, le SAP ne recueille que 72 630 suffrages, soit 0,2 % des voix (mais sans doute ne présente-t-il pas des candidats dans toutes les circonscriptions). Le SPD a 21,6 % des voix, le KPD 14,3 %.

12 Willy Brandt, Mémoires, Albin Michel, Paris, 1990, p. 83.

13 « Préface de la traductrice », dans Rosa Luxemburg, sa vie et son œuvre, Maspero, Paris, 1965, p. 9.

14 Les exilés du SAP sont alors appelés les « sapistes ».

15 Voir : Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, Fayard, Paris, 1997.

16 Archives de la Préfecture de police, rue de la Montagne-Geneviève à Paris, dossier Ba2002 consacré à Rose Wolfstein et Paul Frölich. L’ensemble des rapports de police cités dans notre article sont extraits de ce dossier.

17 Décision du Préfet de police, 18 septembre 1936.

18 Voir L’Humanité du 4 janvier 1923 : « Une communiste allemande vient affirmer la solidarité des deux prolétariats » en page 1, et le résumé de l’intervention de Wolfstein en page 2. Dans L’Humanité du 5 janvier est publiée une photo du meeting, et dans le numéro du 6 janvier une photo de Rosi Wolfstein.

19 Cf : www.iisg.nl/archives/nl/files/f/11016215.php ainsi que les précisions qui nous ont été communiquées par l’IIHS, e-mail du 21 janvier 2011. Le texte a depuis été publié, voir : Les Mémoires politiques de Paul Frölich.

20 L’ouvrage sortit des presses de l’imprimerie Berstein, 3 impasse Crozatier (dans le 12e arrondissement).

21 Sur l’action de Fry, voir : Varian Fry, Livrer sur demande, Agone, Marseille, 2008, préface de Charles Jacquier.

22 Qui est donc la première édition publiée en Allemagne, en l’occurrence à Hambourg.

23 Paul Frölich, Rosa Luxemburg, sa vie et son œuvre, op.cit., pp. 19-20.

24 La Révolution prolétarienne n° 373, n° 72 de la nouvelle série, mai 1953, p. 21. Le texte n’est pas signé.