Karl Marx, dernières réflexions pour le communisme

Karl Marx, Michael Löwy, Pier Paolo Poggio et Maximilien Rubel, Le Dernier Marx, communisme en devenir, Eterotopia / Rhizome, 2018, 76 pages.

Ce petit livre met en lumière l’intérêt de textes écrits par Marx à la fin de sa vie, les lettres à Mikhaïlovski (de 1877) puis à Vera Zassoulitch (1881) – rédigées par Marx en français. Il s’agit pour lui de répondre à des questions concernant la propriété commune des terres agricoles, en particulier à propos de l’exemple de la Russie de l’époque, notamment dans la perspective de la mise en place d’un mode de production communiste – qui, contrairement au mode de production capitaliste, exclurait le travail salarié.

Comme il est rappelé dans ce livre, Maximilien Rubel1 avait publié et commenté ces écrits à partir de 1947, puis de nouveau au cours des décennies suivantes. On les trouve ainsi dans les appendices au tome II des Œuvres de Marx dans la Bibliothèque de la Pléiade, édité par Rubel. Remarquons qu’à la même époque où Rubel publiait et traduisait des textes inédits de Marx, et utilisait la méthode critique de ce dernier pour analyser les formes d’exploitation capitaliste que subissaient les travailleurs en URSS2, les staliniens des éditions du PCF étaient au contraire occupés à diffuser des déformations de Marx (comme Lénine), voire des falsifications pures et simples sous le nom mensonger de « marxisme-léninisme » (en premier lieu utilisé par le dictateur criminel Staline). Michael Löwy note d’ailleurs dans ce livre que « à l’exception de Rubel, le document n’a pas suscité un grand intérêt chez les marxistes français » (p. 16).

Les écrits rassemblés dans ce livre constituent une preuve parmi bien d’autres que Marx n’a pas toujours été le déterministe « mécaniste » souvent retenu par les dogmes et les clichés. Il ne possédait pas dans son cerveau toute une science complète, qu’il n’aurait simplement pas eu le temps de finir d’écrire pour la postérité : au contraire, il cherchait, analysait, confrontait les sources. Sa pensée était vivante, en mouvement, attentive aux nouveautés et évolutions. Sur la fin de sa vie, il était très intéressé par les avancées historiques concernant les sociétés dites primitives, mais aussi et surtout par les sociétés hors de l’Europe occidentale.

On est ici loin des simplifications, hélas très courantes, que l’on fait subir à la pensée de Marx. On remarque d’ailleurs que Kevin Anderson, dans un livre récent sur une thématique proche, rejoint aussi sur certains points ce que montrait Rubel il y a des décennies, par exemple quand il écrit que « Engels n’est pas Marx et, malheureusement, dans plusieurs domaines, il pose de sérieux obstacles à la compréhension de l’exhaustivité et de l’originalité de la contribution de Marx. » A propos du Capital de Marx, Anderson ajoute que « l’édition française de 1872-1875 contient plusieurs passages ajoutés par Marx lui-même et qui, malheureusement, ne se trouvent pas, à ce jour, ni dans les éditions allemandes autres que celle des MEGA ni dans les traductions basées sur la version allemande de Engels de 1890 (version devant soi-disant faire autorité), y compris la traduction française de 1983 »3. Cette remarque, qui plus est venant d’un non-francophone, confirme la pertinence du choix fait par Rubel pour l’édition du Capital dans la Bibliothèque de la Pléiade, c’est-à-dire partir de l’édition française revue par Marx, et signaler en plus les variantes apportées par la version d’Engels.

Evidemment, ces points ne sont pas tous abordés dans ce petit recueil de 76 pages. On se permettra pour finir un conseil aux lecteurs : lire d’abord les textes de Marx, puis les commentaires – soit l’inverse de l’ordre adopté par l’éditeur. Saluons en tout cas cette contribution à la connaissance de textes peu connus de Marx, à lire – comme les autres – toujours avec esprit critique.

1 De Rubel, nous avons publié : «  Flora Tristan et Karl Marx » (Critique Sociale n° 28, novembre 2013) ; « Le concept de démocratie chez Marx » (n° 13, décembre 2010) ; « Entretien avec Maximilien Rubel (1979) » (n° 14, février 2011) ; voir aussi notre recension de « Marx et les nouveaux phagocytes, de Maximilien Rubel » (n° 20, mars 2012).

2 Voir notamment son article « Signification historique de la barbarie stalinienne » : bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1945-11-signification-historique-de-la-barbarie-stalinienne-rubel

3 Kevin B. Anderson, Marx aux antipodes, Syllepse, 2015, pages 15 et 28.

Michael Löwy à propos de Rosa Luxemburg

Michael Löwy, Rosa Luxemburg, l’étincelle incendiaire, Le Temps des cerises, novembre 2018, 219 pages.

D’emblée, une déception : Rosa Luxemburg, l’étincelle incendiaire n’est pas réellement un nouveau livre de Michael Löwy, où il nous parlerait de la pensée de Rosa Luxemburg, mais une simple compilation d’articles écrits au fil des années – d’où de nombreuses répétitions, etc. Qui plus est, rien n’est indiqué sur les dates de rédaction de ces textes, ni sur les ouvrages ou revues de leur publication originale (d’ailleurs le livre est dans l’ensemble mal édité, avec notamment d’innombrables coquilles). Certes, l’auteur renvoie à la bonne biographie de Rosa Luxemburg par Paul Frölich (p. 7), mais il y avait tout de même un autre livre à écrire, plus intéressant qu’un recueil, où Löwy aurait pu retracer ses jeunes années luxemburgistes au Brésil, puis les raisons de son éloignement de ce courant et son ralliement au léninisme, puis ses questionnements et son rapport actuel à la pensée de Rosa Luxemburg.

Une fois signalés ces défauts, voyons donc ce que l’auteur nous dit dans ce recueil à propos de la pensée de Rosa Luxemburg.

Michael Löwy revient plusieurs fois sur l’alternative énoncée par Rosa Luxemburg en 1915 dans La Crise de la social-démocratie (ou « Brochure de Junius ») : « Socialisme ou barbarie ». Il affirme avec justesse que ce mot d’ordre « signale que, dans l’histoire, les jeux ne sont pas faits ; la « victoire finale » ou la défaite du prolétariat ne sont pas décidées d’avance, par des « lois d’airain » du déterminisme économique, mais dépendent aussi de l’action consciente, de la volonté révolutionnaire de ce prolétariat » (p. 23). Il écrit ensuite que pour Luxemburg, l’objectif du socialisme est l’idéal « d’une morale de classe, d’un humanisme prolétarien, d’une éthique qui se situe du point de vue du prolétariat révolutionnaire » (p. 24). Löwy a également parfaitement raison de souligner que Luxemburg représente « un socialisme à la fois authentiquement révolutionnaire et radicalement démocratique » (p. 40).

Dans cette logique, Rosa Luxemburg s’opposa à plusieurs reprises à Lénine, entre autres sur la question essentielle de la conscience de classe. Löwy rappelle à ce sujet que pour Lénine « l’étincelle révolutionnaire est apportée par l’avant-garde politique organisée, du dehors vers l’intérieur des luttes spontanées du prolétariat ». Au contraire, pour Luxemburg « l’étincelle de la conscience et de la volonté révolutionnaire s’allume dans le combat, dans l’action de masses » (p. 62). En cela, Rosa Luxemburg rejoint Karl Marx, pour qui « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

A propos du texte de Rosa Luxemburg sur La Révolution russe (1918), Michael Löwy écrit que « le chapitre de ce document de Luxemburg sur la démocratie est un des textes les plus importants du marxisme, du communisme, de la théorie critique et de la pensée révolutionnaire au 20e siècle » (p. 77-78). En effet : ces pages restent d’une grande actualité, à la fois par la lucidité que Luxemburg y exprime concernant les dérives autoritaires des bolcheviks, mais aussi par sa défense d’une nécessaire démocratie révolutionnaire, s’opposant à toute bureaucratisation1.

En revanche, on ne peut qu’être surpris de lire que Rosa Luxemburg aurait fait « erreur » en refusant « la théorie léniniste de l’organisation » (p. 129). L’histoire nous montrant, de façon terrible, à quoi mènent la théorie et la pratique léniniste de l’organisation, on se doit de saluer Luxemburg d’en avoir perçu les impasses2. Le plus curieux est qu’il nous semble bien que Michael Löwy ne défend plus aujourd’hui une position aussi caricaturale et dogmatique ; du coup, on ne voit pas bien l’intérêt de republier tel quel un texte qui n’a plus, en 2018, d’intérêt que pour les historiens du léninisme et du fétichisme de parti. Sur ce sujet, on se reportera plutôt au récent essai de Louis Janover, Le Testament de Lénine et l’héritage de Rosa Luxemburg, qui tire les enseignements historiques des révolutions et contre-révolutions du 20e siècle.

Enfin, on trouve en annexe du livre un article de Rosa Luxemburg qui était jusqu’ici inédit en français, paru anonymement en mars 1903 à l’occasion des 20 ans de la mort de Karl Marx. Elle y écrit notamment : « Vue dans ses contours les plus généraux, la doctrine marxienne – si nous faisons abstraction de sa partie impérissable, à savoir sa méthode d’investigation historique – vise à reconnaître la voie historique qui mène de la dernière forme de société « antagoniste », reposant sur les contradictions de classe, à la société communiste édifiée sur la solidarité des intérêts de tous ses membres » (p. 217-218).

Un bilan donc contrasté pour cet ouvrage, dont le mérite est que ceux qui s’intéressent au débat marxiste y trouveront matière à réflexions et à critiques. On constate toujours que la pensée critique révolutionnaire de Rosa Luxemburg continue de bousculer les préjugés et les dogmes, et de vivifier l’esprit critique. Comme elle l’écrivait depuis la prison en 1915, « nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons si nous n’avons pas désappris d’apprendre. »3

1 Ce texte a été récemment réédité dans Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, éditions Spartacus, 2016, le chapitre en question se trouvant pages 211 à 220.

2 Dès 1904, elle critiquait le « centralisme bureaucratique » de Lénine, qui risquerait selon elle d’« asservir un mouvement ouvrier ». Elle prônait à l’inverse « l’activité révolutionnaire autonome du prolétariat » (« Questions d’organisation de la social-démocratie russe », dans Le But final, textes politiques, p. 156-157).

3 Rosa Luxemburg, La Brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907-1916), Œuvres complètes tome IV, Smolny et Agone, 2014, p. 87.

Avec Rosa Luxemburg pour le communisme, contre le léninisme

Louis Janover, Le Testament de Lénine et l’héritage de Rosa Luxemburg, Smolny, 2018, 142 pages.

Louis Janover vient de publier un livre qui revient, un an après le centenaire de la Révolution russe, sur des questions essentielles pour l’histoire et l’avenir du communisme. Comme il le rappelle sources à l’appui, des conceptions du communisme extrêmement différentes et même opposées ont existé depuis plus d’un siècle. Même parmi les communistes se revendiquant de Karl Marx, les points de vue étaient – et sont toujours – souvent divergents. Certains ont soutenu l’URSS, ses mensonges et ses crimes ; d’autres ont dès le début dénoncé ce qui n’était qu’un régime d’exploitation, une économie capitaliste d’État, et une dictature contre le prolétariat.

L’auteur met donc en comparaison la vision léniniste (inspirée de Lénine), et la vision auto-émancipatrice, notamment « conseilliste », qui s’inspire entre autres de Rosa Luxemburg. Janover se situe clairement dans cette seconde catégorie, et ce depuis des décennies. Il souligne dans son livre « l’incompatibilité de deux conceptions de l’émancipation humaine et du socialisme » ainsi que « la nature des ravages que la victoire de l’un des deux courants a fait subir au mouvement ouvrier. Le testament de Lénine comporte la négation d’une éthique qui chez Rosa Luxemburg traverse toute son œuvre et nous sert aujourd’hui encore de principe de jugement. »

Le livre est complété de documents, notamment de Lénine et de Léon Trotski d’un côté, et de Rosa Luxemburg de l’autre : son article « Un devoir d’honneur », ainsi que des extraits de son discours au congrès de fondation du Parti communiste d’Allemagne, sont utilement reproduits.

Pour aller de l’avant, ceux qui veulent une autre société – qu’on l’appelle communiste, collectiviste, socialiste ou autrement – doivent connaître l’histoire et savoir s’y situer. Il nous faut faire appel à l’esprit critique et à l’analyse rationnelle. On ne peut pas lutter pour l’émancipation des travailleurs en faisant l’apologie de dictatures criminelles du passé ou du présent. On ne peut pas lutter pour l’émancipation des travailleurs avec des méthodes malhonnêtes et autoritaires. Des militants communistes du passé ont développé des analyses justes et courageuses, contre le léninisme et contre le stalinisme : il nous faut nous en inspirer.

Il n’est pas besoin d’être d’accord avec chaque ligne de cet essai pour le lire avec profit. Nous publions donc ci-dessous quelques extraits du livre, avec l’autorisation de l’éditeur :

« Rien d‘étonnant que Rosa Luxemburg occupe une place centrale dans cette mémoire pour briser le cercle de l’idéologie dominante. Son analyse de l’accumulation du capital reste au plus près des principes de la conception matérialiste de l’histoire, et son idée du rapport des moyens à la fin entre en résonance avec les principes éthiques destinés à guider le mouvement révolutionnaire dans son développement. Si bien que sa pensée départage encore notre lecture de l’histoire et apporte des arguments à ceux qui conservent en vie l’idée de révolution telle qu’elle fut défendue par les milieux libertaires et les courants du socialisme de conseils, en dépit de la pression exercée sous toutes ses formes par l’appareil idéologique du Parti. Les théoriciens de l’École de Francfort seront eux aussi impliqués dans les polémiques et prises de position sur la réalité politique de l’époque, et leur théorie s’en trouvera profondément marquée.

L’héritage de Rosa Luxemburg réside dans l’existence même de son œuvre. Et plus particulièrement, dans le fait que toute sa critique de la révolution russe s’articule sur ce qui est déjà en germe chez Lénine et qu’elle avait mis au jour. Si bien que l’on arrivera à la conclusion que Karl Korsch avait tirée de cette histoire, quand, dans « L’idéologie marxiste en Russie », il faisait la critique de Lénine, voué à rendre le marxisme compatible avec le capitalisme. Dans « le principal ouvrage économique de Lénine« , écrivait-il, « Le Développement du capitalisme en Russie (1899), on peut, à la lumière de cette étude, affirmer sans exagérer que le contenu réel de la théorie marxiste originelle, en tant qu’expression théorique d’un mouvement prolétarien autonome et strictement socialiste, avait disparu du mouvement1. » »

« La reprise par les bolcheviks de l’idée de « dictature du prolétariat », liée à la conception du Parti comme organisation dirigeante de la classe, signifie tout naturellement « l’omnipotence de l’organisation jacobino-bolchevique ». Les soviets, considérés comme des organes d’insurrection et non plus comme des organes de gouvernement autonomes de la classe ouvrière, sont réduits à n’être plus qu’un instrument qui permettrait de s’emparer du pouvoir et de consolider ses assises. C’est au Parti d’utiliser la force du prolétariat pour réaliser ses propres plans et ses desseins particuliers. Ainsi, toute discussion se résume par la conclusion : « Sans la direction du Parti, point de socialisme2 ! » »

« Octobre [1917] fut le mouvement autonome d’une infime minorité, le mouvement bolchevik, qui se réclamait de ce que ses dirigeants croyaient être, ou voulaient croire être, l’intérêt de l’immense majorité. La césure ne tardera pas à devenir visible et à s’agrandir entre le Parti et les soviets, au départ unis sur la base d’une même opposition à l’ennemi de classe. Et l’idée d’une révolution sociale portée par le prolétariat dans son ensemble se heurtera vite aux intérêts d’une bureaucratie installée sur la base du pouvoir bolchevik, prête à tout pour le consolider et en élargir la base.

Le temps est donc venu d’ouvrir le testament de Lénine et de scruter l’héritage de Rosa Luxemburg pour en déchiffrer les termes et en interpréter la leçon. Non pas revenir en arrière pour intervenir dans des polémiques qui ont perdu leur objet, mais souligner que seule la vue actuelle de l’histoire rend à chacun ce qui lui est dû, à Lénine ce que tous les aspirants ont cherché en lui, une voie vers le pouvoir, désigné comme prolétarien pour les besoins de la cause, à Rosa Luxemburg une interrogation éthique et matérialiste sur ce pouvoir lui-même, en référence à l’histoire du mouvement ouvrier. »

« Dès l’origine, l’opposition entre une conception de la révolution destinée à établir le communisme et une conception qui ne pouvait avoir d’autre perspective que la révolution bourgeoise a trouvé son expression logique chez Rosa Luxemburg, car elle défend une idée radicale de la démocratie, incompatible avec le bolchevisme. Les valeurs du bolchevisme le ramenaient toutes aux impératifs de la révolution bourgeoise, ce qui facilitera, le moment venu, l’inversion du sens des appellations pour répondre à la réalité du pouvoir. L’histoire est ainsi arasée, aplatie, pour qu’en disparaisse tout ce qui faisait la différence radicale avec une critique révolutionnaire de la révolution russe, fondée sur la distinction entre le parti et les soviets. La pensée et la pratique de Lénine se retrouvent alors à l’origine de tout ce qui s’est produit, car son œuvre, jusque dans ses derniers écrits, est le fruit d’une recherche de la raison historique pour justifier l’obéissance et la soumission au Parti.

L’inconcevable, c’est qu’il ait fallu des témoignages comme ceux d’Anton Ciliga ou de Panaït Istrati pour qu’on accepte de discuter l’indiscutable, et qu’il soit encore nécessaire de s’y référer comme si l’évidence restait à prouver. Lénine, dit Ciliga, « a su faire battre le cœur de l’humanité » au moment où les masses l’emportent « derrière elles ». Mais « dès l’instant où l’édifice ancien se fut écroulé et où Lénine prit le pouvoir, le divorce tragique commença entre lui et les masses. Imperceptible au début, il grandit, se développa et finalement devint fondamental3. »

Les piliers du capitalisme d’État apparaissent et s’élèvent au-dessus des soviets réduits au rôle de faire valoir idéologique. Lénine et la Révolution, s’interroge Ciliga ! Qu’eût été Lénine sans la révolution ? Question incongrue si on la rapporte à Rosa Luxemburg, dont chaque mot, chaque principe nous éloigne de ce que fut la révolution selon le bolchevisme. »

« On trouve chez Rosa Luxemburg une analyse des contradictions de notre société, de ses rapports de classes, et elle éclaire les apories de la critique telle qu’elle s’est développée en faisant de la révolution d’Octobre le pôle qui aiguillait toutes les analyses, et ramenait les luttes et l’avenir à la relation avec un marxisme revu et contrôlé par les instituts aux ordres de Moscou. C’est ce rapport à la conception de la révolution et des moyens de parvenir au communisme qui détruisit l’idée même d’émancipation humaine dans le mouvement ouvrier. »

« L’œuvre de Rosa Luxemburg comporte le sens éthique qui permet d’établir le lexique de la contre-révolution actuelle en montrant que la critique marxienne de la valeur-travail et sa conception de la lutte des classes restent les deux éléments fondamentaux d’une remise en question du capitalisme et de la possibilité d’ouvrir une brèche dans le système d’exploitation. Car contrairement aux assertions convenues, il se développe selon le même mode d’accumulation que Marx avait analysé non pas pour son temps, mais pour le temps du capital, qui repose sur la base intangible de la division de la société en classes antagonistes. Et c’est en cela que l’héritage de Rosa Luxemburg reste ouvert sur l’avenir. »

1 Karl Korsch, « L’idéologie marxiste en Russie » (1938), in Korsch, Mattick, Pannekoek, Rühle, Wagner, La Contre-Révolution bureaucratique, Paris, UGE (10/18), 1973, p. 255.

2 « Les conseils ouvriers et l’organisation communiste de l’économie », in Korsch, Mattick, Pannekoek, Rühle, Wagner, La Contre-Révolution bureaucratique, op. cit., p. 67.

3 Anton Ciliga, Lénine et la Révolution. Les « maîtres » du pays. Qui commande en URSS ?, Paris, Spartacus, 1947 ; rééd., 1978, p. 13.

Sur l’involution du marxisme (Boris Souvarine, 1929)

Le texte qui suit est extrait d’une lettre ouverte de Boris Souvarine à Léon Trotski, datée du 8 juin 1929. Ce long document est principalement consacré à la discussion d’éléments qui faisaient alors débat au sein des militants communistes anti-staliniens de par le monde, parmi lesquels Souvarine et Trotski. Si certains passages de la lettre ne parlent plus aujourd’hui qu’à des spécialistes, Souvarine évoque aussi l’involution du marxisme, avec une pertinence et une actualité qui méritent que l’on relise ces lignes.

Cette analyse est un témoignage et une contribution à l’explication de certaines faiblesses du « marxisme » courant, dont nombre des « experts » auto-proclamés contredisent la méthode et l’esprit de Karl Marx. Parmi d’autres facteurs, Souvarine souligne notamment le rôle simplificateur du « marxisme » de la Deuxième Internationale, puis du bolchevisme qui en est issu, et enfin le rôle falsificateur du stalinisme. De façon générale, ce sont le dogmatisme, l’ignorance, le refus de la discussion argumentée qui empêchent une meilleure connaissance théorique et la possibilité de débats fructueux.

On ne peut qu’espérer que la republication de cet écrit d’un militant marxiste, qui savait exercer son esprit critique, puisse contribuer à éclaircir les discussions théoriques parmi ceux qui se revendiquent de l’objectif de l’émancipation mondiale des exploités :

« Le marxisme connaît le sort sempiternel des grands systèmes philosophiques, historiques ou sociaux qui ont fait époque ; comme il s’agit de sciences non expérimentales, les disciples et les commentateurs disposent d’une marge d’interprétation aux limites indécises dont souvent ils abusent. La conception matérialiste de l’histoire, en particulier, s’offre d’autant plus facilement aux déformations qu’en englobant tous les phénomènes de la vie sociale, elle implique des actes humains difficiles à rattacher aux ressorts historiques par des liens de causalité. Elle a donc besoin de retrouver périodiquement son vrai sens par des restitutions faites dans l’esprit des créateurs de la méthode. Ceux-ci n’ont pas cru devoir rédiger des traités de leur science, recourant à la démonstration par l’usage, ce qui répartit l’universalité de leurs concepts dans l’ensemble de leur œuvre, écrite ou vécue. Notamment, ils n’ont pas éprouvé le besoin d’affirmer ou de confirmer des notions allant pour eux de soi sans pour cela autoriser personne à considérer ces lacunes comme des négations.

Depuis déjà plus d’un quart de siècle, des controverses se sont instituées sur divers éléments du marxisme et, si les premières n’ont pas été inutiles, force est de constater le caractère oiseux des plus récentes : on se répète, on remâche les arguments et les répliques connus. Encore un signe d’affaissement de la pensée communiste : toujours des redites, dans un monde en évolution et devant des sciences physiques et naturelles en progrès. Et il faut encore se donner la peine de rappeler, de temps à autre, qu’à part la cause économique et l’effet politique, il faut aussi tenir compte de l’action en retour de l’effet sur la cause et de tout ce qui en résulte. Ou bien expliquer l’inutilité de s’épuiser en recherches sur la répercussion des découvertes techniques en matière de béton armé dans la vénalité d’un général chinois. Sans parler de l’influence du pétrole synthétique sur la psychologie d’un secrétaire de rayon. L’instrument de travail marxiste bien manié eût permis de dépasser depuis longtemps ce stade de culture théorique. […]

Le bolchevisme était une simplification du marxisme à l’usage d’un pays aux classes bien tranchées où la révolution s’inscrivait en permanence à l’ordre du jour contre un régime qui se survivait à lui-même. Sur le plan de la science sociale, il eût représenté un marxisme appauvri, mais dans l’action pratique, il répondait aux nécessités de temps et de lieu. C’est son mérite imprescriptible. Octobre l’a sanctionné. Mais la conquête du pouvoir est une chose, l’organisation économique socialiste en est une autre. Le bolchevisme post-révolutionnaire n’est déjà plus en mesure de résoudre les problèmes du pouvoir. Tant que dure la guerre civile, ses qualités primordiales trouvent leur exercice, le génie stratégique de Lénine fait merveille, les ralliés des diverses écoles socialistes russes se fondent dans le grand parti de la révolution et en émergent comme les meilleures têtes. Avec l’ère du travail pacifique créateur, le bolchevisme se montre au-dessous de la tâche. La renaissance de la production russe s’accomplit dans le sens d’un capitalisme d’État où une catégorie sociale nouvelle s’approprie et consomme une grande part de la plus-value produite par les salariés. Lénine meurt sans avoir pu montrer s’il eût été capable de transformer le bolchevisme guerrier en bolchevisme constructeur. Il meurt, laissant un héritage trop lourd à des disciples habitués à ne penser que par leur maître.

Tout en jouant son rôle grandiose sur la scène russe à laquelle il était adapté, le bolchevisme est intervenu sur l’arène internationale. Après les premiers pas de Zimmerwald et de Kienthal, où la gauche n’était qu’une minorité faible, c’est l’action de grande envergure avec les délégations d’émissaires, le stimulant donné aux groupes révolutionnaires des autres pays, puis la formation de la IIIe Internationale. L’intelligence politique de Lénine, sa conscience de l’originalité des conditions de chaque pays et des solutions de chaque parti sont débordées par l’élan du mouvement où il trempe. Et les résultats sont là, le contraste avec les victoires de Russie est saisissant. En Europe, ce ne sont que faillites, ce ne sont que défaites. Et de toute une époque de guerres civiles, de luttes des classes acharnées, il ne reste même pas, pour l’avenir du prolétariat, de partis communistes dignes de ce nom, ni le souvenir d’épisodes méritant d’enrichir la tradition révolutionnaire. […]

Le bolchevisme hors de Russie a échoué. Et pas seulement pour s’être mépris sur des rapports de forces. Il n’a pas compris le caractère de l’époque, pas su analyser l’état du capitalisme, a mal supputé les facultés de résistance des classes dominantes, surestimé la conscience et la combativité des classes exploitées et a commis l’erreur fatale de vouloir fabriquer des partis communistes à son image. Il n’a rien prévu sans jamais cesser de prophétiser. Rien n’est arrivé de ses prédictions apocalyptiques, ni les crises, ni les révolutions, ni les guerres annoncées sans trêve avec assurance. En revanche, nous avons compris trop tard le rétablissement de l’équilibre capitaliste, l’hégémonie américaine, le fascisme, les conséquences de l’occupation de la Ruhr, le plan Dawes, la nouvelle étape de Révolution chinoise, et quand il se produit une insurrection à Vienne, une grève générale en Angleterre, tout se passe sans nous. Là où les communistes s’en mêlent, le Parti est non seulement battu sans utilité, mais discrédité : après la Finlande, la Hongrie, la Bavière, c’est la Bulgarie, l’Estonie, la Chine. […]

Le bolchevisme post-révolutionnaire aurait eu besoin d’un retour à Marx. Il s’est au contraire éloigné de plus en plus du marxisme. Son schématisme simplificateur a poussé la parodie de la doctrine initiale jusqu’à la caricature. Le déterminisme économique de ses adaptateurs est devenu peu à peu moliéresque. […] Déjà Marx et Engels ayant dû, comme théoriciens militants, mettre l’accent sur certaines démonstrations, souligner certains traits de leur conception pour les besoins de la polémique, avaient prêté aux exagérations et déformations économico-matérialistes de disciples trop étroits. Engels en a convenu en termes explicites. Un marxisme assez élémentaire a eu cours, de ce fait, dans la IIe Internationale. Le bolchevisme s’était bien trouvé d’une simplification spécifique, nécessaire aux conditions catastrophiques de la chute imminente d’un immense Empire anachronique. Mais après le bouleversement, il s’est avéré, comme dit Lénine, « en retard sur la vie » et, absorbé par le nouvel État en création, il a laissé le retard s’allonger. Un bolchevisme d’État s’est insensiblement formé qui, après la mort de Lénine, a pris le nom de léninisme.

Ce léninisme représente à son tour une simplification outrancière du bolchevisme d’après la prise du pouvoir et une nouvelle étape d’éloignement du marxisme. Non seulement il est « en retard sur la vie » encore plus que la doctrine précédente, mais il s’interdit de jamais le rattraper. C’est une théorie qui élimine du marxisme la méthode dialectique, la richesse scientifique, l’universalité, pour n’en retenir que certains schèmes dépourvus de valeur sans le contenu originel et une pratique de caractère religieux soumettant la masse à une obédience, à des formules, à des rites dont l’ensemble constitue à la fois l’activité du Parti et la vie de l’État. Le léninisme est une mystique armée d’une phraséologie déterministe et qui vit des cendres de Lénine après en avoir étouffé la flamme comme le menchevisme s’attachait dévotieusement à la lettre de Marx sans s’en approprier l’esprit. […] »1

1 Extraits de Lettre de Boris Souvarine à Léon Trotski, 8 juin 1929, dans Boris Souvarine, A contre-courant, écrits 1925-1939, Denoël, 1985, p. 211-215. Voir aussi notre brochure : Les Vies de Boris Souvarine, Critique Sociale, 2008.

Un livre sur l’auto-organisation dans l’histoire des luttes

Charles Reeve, Le Socialisme sauvage, essai sur l’auto-organisation et la démocratie directe dans les luttes de 1789 à nos jours, L’échappée, 2018, 317 pages.

C’est un livre rafraîchissant que nous propose Charles Reeve1. En suivant le « fil historique » des courants d’auto-émancipation dans les luttes sociales, de la révolution française à nos jours, on croise notamment la Commune de 1871, la révolution allemande et les conseils ouvriers, la révolution espagnole, mai 68, ou encore la révolution portugaise de 1974-1975 – l’auteur ayant lui-même pris part à ces deux derniers mouvements.

L’originalité de ce vaste parcours historique synthétisé en 300 pages, c’est qu’il est résolument pensé à contre-courant des différents mythes, en rappelant les contradictions au sein même des mouvements.

Il s’agit d’abord de repérer l’apparition de « la démocratie directe des exploités », dans des pratiques de lutte et surtout au sein d’épisodes révolutionnaires. L’un des temps forts du livre est évidemment l’émergence des conseils ouvriers au début du XXe siècle, notamment en Russie (soviets) puis en Allemagne. Par cette forme spontanée d’auto-organisation, les travailleurs peuvent développer et affirmer leurs propres capacités à agir, à débattre et à décider collectivement. Bien que les conseils n’aient pas réussi à s’imposer face à des partis autoritaires et bureaucratiques, il n’en reste pas moins que « le mouvement des conseils était une dynamique sociale de rupture » (p. 108). Selon Reeve, les conseils ne doivent pas être « fétichisés », on ne peut pas savoir à l’avance s’ils seraient la forme adéquate pour les luttes de l’avenir, mais ils restent un exemple à connaître et dont on peut s’inspirer.

En effet, les formes des structures de luttes se doivent d’être liées aux objectifs sociaux du mouvement : ainsi, l’auteur écrit que « la démocratie directe n’a de véritable contenu que si elle est accompagnée d’une lutte pour l’égalité économique » (p. 121). En l’absence de buts concrets, des assemblées de libre parole ne peuvent que rester des coquilles vides, voire des lieux ouverts aux dérives confusionnistes. L’objectif de lutte sociale de tous les exploités dans le monde contre la société divisée en classes, contre le mode de production capitaliste, ne peut donc pas être mis de côté.

Inversement, ceux qui se revendiquent de l’anticapitalisme ne peuvent sans contradiction rester prisonniers de conceptions autoritaires. Charles Reeve rappelle d’ailleurs les ressemblances entre les pratiques des bolcheviks et celles des réformistes sociaux-démocrates : « Chez les uns comme chez les autres, on suivait les chefs, on obéissait à la ligne des partis, on s’alignait sur des visions étatiques du socialisme » (p. 127). Ces conceptions ont montré leur faillite. A propos de la révolution en Espagne, Reeve cite le marxiste anti-stalinien Henry Pachter2 écrivant : « le moyen force la main de celui qui l’utilise » (p. 163). C’est en effet la clé qui permet de comprendre tant de dévoiements de mouvements révolutionnaires, quand – au nom de l’efficacité – des dirigeants et des militants emploient des moyens autoritaires et violents, partant dès lors dans une autre direction que celle de l’auto-émancipation.

Tant qu’il y aura des classes sociales, elles seront en lutte. Mais ce livre rappelle qu’il ne s’agit pas seulement de voir contre quelle société on se bat, mais aussi de réfléchir et de débattre de quelle société on veut. Comment construire une autre organisation de la société, sans division en classes sociales ? Comment assurer l’existence de tous sans retomber dans l’aliénation, dans l’oppression, dans la dépossession des décisions au profit d’une minorité ? On ne part évidemment pas de zéro, et il est indispensable de connaître réellement les expériences passées, dans ce qu’elles avaient de positif comme de négatif, les débats qui ont eu lieu et comment ils ont été tranchés, etc. Pour être fructueuse, cette réflexion doit être menée tout en participant aux luttes d’aujourd’hui.

De ce point de vue, Charles Reeve revient sur des courants actuels, notamment la tendance insurrectionnaliste (« Comité invisible », « Lundi matin », etc.) « qui s’enferme dans l’impasse des affrontements avec des forces répressives de plus en plus sophistiquées » (p. 255). A l’inverse, il rappelle que mai 68 fut avant tout « une puissante grève générale associée à un profond désir social de changement de l’ordre du monde » (p. 193). En perdant de vue cette indispensable dimension massive, avec des millions de personnes qui prennent part à un mouvement, à des Assemblées Générales, ces courants s’éloignent malgré eux de toute perspective d’auto-émancipation.

Rosa Luxemburg, à propos des grèves de masse, montrait bien que pour l’emporter la lutte doit « devenir un véritable mouvement populaire, c’est-à-dire entraîner dans la bataille les couches les plus larges du prolétariat »3. De même, Reeve écrit que « l’idée d’une société sans exploitation apparaît comme vidée de sens hors de l’action émancipatrice des exploités eux-mêmes » (p. 270). Cela implique donc de se débarrasser des mythes sur les petites minorités qui aspirent à diriger les luttes à la place des classes travailleuses. Comme le montre Charles Reeve en conclusion, « la lucidité est un élément de radicalité alors que tactiques et stratégies activistes ne sont que des machines à produire de l’optimisme momentané qui brouille l’horizon et engendre la désillusion de demain » (p. 272-273).

Le Socialisme sauvage est donc un livre qui invite à l’exercice de l’esprit critique, à la réflexion, au débat, à la remise en cause des dogmes. C’est particulièrement utile alors qu’on observe une tendance au « déclinisme », qui existe même chez une partie de ceux qui se disent révolutionnaires, et qui se base notamment sur une glorification d’événements ou de courants passés qui ne sont connus que dans leurs légendes falsificatrices. Comme l’écrivait Karl Marx, la révolution sociale de l’avenir doit, pour pouvoir commencer, « s’être dépouillée de toute superstition à l’égard du passé. »

1 Nous avons publié un « Entretien avec Charles Reeve » (Critique Sociale n° 22, septembre 2012). L’auteur a également coécrit la postface de « La Révolution fut une belle aventure », de Paul Mattick (voir Critique Sociale n° 29, janvier 2014).

2 Son nom est orthographié Henri Paechter dans la traduction en français du livre en question : Espagne 1936-1937, la guerre dévore la révolution, éditions Spartacus, 1986.

3 Cité dans « Rosa Luxemburg et la grève de masse », brochure de Critique Sociale, 2014.

Rosa Luxemburg et la révolution socialiste

Nous republions ci-dessous quelques brefs extraits de Réforme sociale ou révolution ?, texte de Rosa Luxemburg publié en 18991. Il s’agit d’une argumentation s’opposant au courant d’Eduard Bernstein, dit « révisionniste » ou réformiste. Luxemburg y défend la nécessité d’une révolution sociale menée par les travailleurs eux-mêmes. Elle explique également, en cohérence avec sa conception révolutionnaire, que « le sort de la démocratie est lié au sort du mouvement ouvrier ».

« Il est tout à fait faux et contraire à l’Histoire de se représenter le travail pour les réformes uniquement comme la révolution étirée en longueur, et la révolution comme une réforme condensée. Une transformation sociale et une réforme légale ne sont pas des éléments distincts par leur durée, mais par leur contenu. Tout le secret des transformations historiques, par l’utilisation du pouvoir politique, réside précisément dans la transformation de simples modifications quantitatives en une qualité nouvelle, ou, pour parler en termes concrets, dans le passage d’une période historique, d’une forme de société donnée, à une autre.

C’est pourquoi quiconque se prononce en faveur de la voie des réformes légales, au lieu et à l’encontre de la conquête du pouvoir politique et de la révolution sociale, ne choisit pas, en réalité, une voie plus tranquille, plus sûre et plus lente, conduisant au même but, mais un but différent, à savoir, au lieu de l’instauration d’une société nouvelle, des modifications purement superficielles de l’ancienne société. C’est ainsi qu’on aboutit, en partant des considérations politiques du révisionnisme, à la même conclusion qu’en partant de ses théories économiques, c’est-à-dire qu’elles ne visent pas, au fond, à la réalisation de l’ordre socialiste, mais uniquement à la réforme de l’ordre capitaliste, non pas à la suppression du salariat, mais au dosage en plus ou en moins de l’exploitation, en un mot à la suppression des abus du capitalisme, mais pas du capitalisme lui-même. […]

Si la démocratie est devenue, pour la bourgeoisie, tantôt superflue, tantôt gênante, elle est, en revanche, nécessaire et indispensable à la classe ouvrière. Elle est, premièrement, nécessaire, parce qu’elle crée des formes politiques (autonomie administrative, droit électoral, etc.) qui serviront au prolétariat d’amorces et de points d’appui dans son travail de transformation de la société bourgeoise. Mais elle est, secondement, indispensable, parce que ce n’est qu’en elle, dans la lutte pour la démocratie, dans l’exercice de ses droits, que le prolétariat peut arriver à la conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques. En un mot, la démocratie est indispensable, non pas parce qu’elle rend superflue la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, mais, au contraire, parce qu’elle rend cette prise du pouvoir aussi nécessaire que seule possible. […]

La prise du pouvoir politique par le prolétariat, c’est-à-dire par une classe populaire massive, ne se fait pas artificiellement. Elle suppose, par elle-même, à l’exception des cas tels que la Commune de Paris, où le pouvoir ne fut pas obtenu par le prolétariat à la suite d’une lutte consciente de son but, mais tomba dans ses mains d’une façon tout à fait exceptionnelle, comme un bien abandonné de tous, un certain degré de maturité des rapports économiques et politiques.

C’est là que réside la différence essentielle entre les coups d’État à la Blanqui accomplis par une « minorité agissante » et qui éclatent comme des coups de pistolet, d’une façon toujours inopportune, et la conquête du pouvoir politique par la grande masse populaire consciente, conquête du pouvoir qui ne peut être elle-même que le produit de la décomposition de la société bourgeoise, et pour cette raison porte en elle la légitimation économique et politique de son apparition opportune. »

Il est intéressant de recouper ce texte théorique avec son dernier discours, prononcé en décembre 1918 pendant la révolution allemande, au cours du congrès de fondation du Parti communiste d’Allemagne. On y voit que sa conception de la révolution socialiste est restée fondamentalement la même, dans une perspective d’auto-émancipation2 :

« L’Histoire ne nous rend pas la besogne aussi facile qu’elle l’était dans les révolutions bourgeoises, quand il suffisait de renverser au centre le pouvoir officiel et de le remplacer par telle ou telle douzaine d’hommes nouveaux.

C’est d’en bas qu’il nous faut travailler, et cela correspond bien au caractère de masse de notre révolution étant donnés les buts qui visent le fond, le sol même de la constitution de la société ; cela correspond à ce qu’est le caractère de la révolution prolétarienne d’aujourd’hui, à notre devoir de faire la conquête du pouvoir politique, non d’en haut, mais d’en bas. Le 9 novembre [1918] a été la tentative d’ébranler le pouvoir public, la domination de classe – tentative faible, incomplète, inconsciente, chaotique. Ce qui est à faire maintenant, c’est de pointer en pleine conscience la totalité des forces du prolétariat sur les fondements de la société capitaliste. À la base où le patron individuel est en face de ses esclaves salariés ! À la base où l’ensemble des organes exécutifs de la domination politique de classe est en face des objets de cette domination, en face des masses ! C’est là que nous devons, pied à pied, arracher aux maîtres les instruments de leur pouvoir pour les prendre, nous, en main.

Tel que je vous le dépeins, le processus peut paraître de plus longue durée que l’on ne serait porté à se le représenter au début. Je crois qu’il est sain que nous fassions défiler sous nos yeux en pleine clarté toutes les difficultés, toutes les complications de cette révolution. Car j’espère bien que, de même que sur moi, sur aucun de vous, le tableau des grandes difficultés, des besognes ainsi dressées devant nous, n’a pour effet de paralyser ni votre ardeur, ni votre énergie ; tout au contraire, plus grande est la tâche, plus nous rassemblerons toutes nos forces. »

1 D’après l’édition contenue dans : Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, éditions Spartacus, 2016, pages 103-110.

2 D’après : Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, Spartacus, 2016, pages 259-260.

Un article d’un communard contre la patrie

Nous republions ci-dessous un texte de Jules Nostag (pseudonyme de Gaston Buffier), militant de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) et communard, article paru comme éditorial dans La Révolution politique et sociale du 16 avril 1871 (n° 3, également daté 27 germinal 79). Ce journal était l’hebdomadaire des sections de la gare d’Ivry et de Bercy de l’AIT pendant la Commune, Nostag en étant le rédacteur en chef.

« Patrie – Humanité

La Patrie, un mot, une erreur ! L’Humanité, un fait, une vérité !

Inventée par les prêtres et les rois, comme le mythe dieu, la patrie n’a jamais servi qu’à parquer la bestialité humaine dans des limites étroites, distinctes, où, directement sous la main des maîtres, on la tondait et la saignait pour le plus grand profit de ceux-ci, et au nom de l’immonde fétiche.

Quand le bois vermoulu du trône craquait et menaçait ruine, le berger ou, pour mieux dire, le boucher, s’entendait avec son cher frère ou cousin du voisinage, et les deux misérables couronnés lançaient l’un contre l’autre les multitudes stupides qui, pendant que les maîtres riaient à sa barbe, allaient – meutes affolées – s’entr’égorger, en criant : Vive la gloire ! Vive la patrie !

La saignée faite ! César qui marquait les points, arrêtait l’égorgement, embrassait son très-cher frère l’ennemi, et faisait rentrer au bercail son troupeau décimé, incapable alors pendant de longs mois de lui porter ombrage.

Le tour était joué.

Aujourd’hui c’en est assez ! Les peuples sont frères ; les rois et leurs valets sont les seuls ennemis.

Assez de sang, assez d’imbécilité ; peuples, les patries ne sont plus que des mots ; la France est morte ! L’humanité est là.

Soyons hommes et prouvons-le ! L’utopie d’Anarcharsis Clootz devient vérité. La nationalité – erreur – résultat de la naissance, est un mal, détruisons-le.

Naître ici ou là, seul fait du hasard, des circonstances, change notre nationalité, nous fait amis ou ennemis ; répudions cette loterie stupide, farce dont nous avons toujours été jusqu’ici les dindons.

Que la patrie ne soit plus qu’un vain mot, – une classification administrative sans valeur ; – notre pays est partout, où l’on vit libre, où l’on travaille.

Peuples, travailleurs, la lumière se fait ; que notre aveuglement cesse, sus aux despotes, plus de tyrans.

La France est morte, vive l’humanité ! »

La nécessaire cohérence des luttes pour l’émancipation

Dans le mode de production capitaliste, les travailleurs sont aliénés et opprimés sous la forme du travail contraint et exploité, c’est-à-dire le travail salarié. Cette réalité concrète fait que l’ensemble des travailleurs (ou prolétaires) dans le monde forment une classe sociale, quel que soit d’ailleurs leur statut – contrat fixe, précaire, chômeur, en formation, etc. Par ailleurs, différentes oppressions supplémentaires existent dans la société, qui sont surtout subies au sein de la classe travailleuse. Cela mène à des différences qui ne remettent pas en cause la notion de classe, mais qui n’en sont pas moins des réalités incontournables pour tout partisan de l’émancipation. Par exemple, c’est l’existence du système patriarcal, sexiste, qui permet aux capitalistes de moins payer les femmes que les hommes, à travail égal. Cette surexploitation subie par les travailleuses a par contre un net intérêt pour la classe capitaliste, puisqu’elle lui fait réaliser un surcroît de plus-value – on voit donc qu’il s’agit à la fois de sexisme et de lutte des classes.

Ces discriminations doivent être combattues par l’ensemble du mouvement ouvrier, en application du mot d’ordre révolutionnaire : « Une attaque contre un seul est une attaque contre tous » (« An injury to one is an injury to all », slogan des Industrial Workers of the World). Surtout, pour réellement en finir avec cet écart de salaire subi par les travailleuses, les déclarations et les bonnes intentions ne suffisent pas : c’est le système d’ensemble – dont ce n’est qu’une des manifestations – qu’il faut renverser. La même logique doit s’appliquer dans la lutte pour en finir avec les autres systèmes d’oppression.

Ces différentes oppressions mènent à l’apparition de luttes spécifiques, féministe ou antiraciste par exemple, qui sont bien évidemment utiles en soi. Mais il est nécessaire d’aller plus loin. Nous considérons que d’une part nous ne devons pas opposer ces luttes entre elles, et que d’autre part dans le cadre d’un projet de société cohérent – qui peut être appelé socialisme, communisme ou autrement – nous voyons ces luttes comme différentes parties d’un mouvement réel vers une autre société, égalitaire et solidaire. Seules des dérives et d’étroites considérations de basse « tactique » peuvent mener à renoncer à une lutte, même prétendument de façon « provisoire », en pensant en renforcer une autre. En finir avec les différentes formes de domination subies passe par le changement des structures sociales et des rapports sociaux. N’avoir qu’une vision incomplète des différentes structures d’oppression ce n’est pas choisir telle ou telle « priorité », c’est au fond négliger une partie de la réalité, donc amoindrir son engagement pour l’émancipation.

Parlons tout d’abord de la nécessité d’une puissante mobilisation unitaire menant une lutte antiraciste ici et maintenant, avec l’objectif politique d’éradiquer toutes les manifestations de racisme et ses causes. Le racisme subi au quotidien par une partie de la population, en France et dans le monde, est en soi une forme d’oppression qui doit être combattue en tant que telle. Il perpétue de plus une division au sein de la classe travailleuse, avec des conséquences négatives très concrètes quant aux conditions de vie de celles et ceux qui sont victimes de racisme. Cette lutte est une question transversale, par exemple concernant le logement, où il s’agit à la fois de construire de nouveaux logements, ainsi que de rénover les anciens entre autres dans le sens des économies d’énergie, mais aussi de réduire l’arbitraire des propriétaires (comme mesure immédiate) et de mettre fin à toutes les discriminations dans l’accès au logement. Dans le travail, outre la lutte contre le chômage de masse qui exacerbe la concurrence entre travailleurs, le principe « à travail égal salaire égal » doit être défendu puisqu’il n’est toujours pas une réalité. Il s’agit là d’une lutte politique indispensable, qui fait partie intégrante de notre objectif d’auto-émancipation généralisée.

Les luttes féministes et antisexistes font évidemment partie des mobilisations incontournables pour l’émancipation universelle. Concernant l’écart de salaire subi par les femmes, il est parfaitement logique de militer à la fois pour l’abolition de l’exploitation en tant que telle, donc contre le système du salariat, et en même temps de lutter dans l’immédiat contre cette surexploitation de genre. Ce n’est par ailleurs qu’une des manifestations du sexisme au sein du monde du travail (harcèlement, etc.). Il suffit d’observer la situation pour se rendre compte du caractère massif et systémique de la violence de genre, et donc de prendre conscience de la nécessité d’abolir cette violence et ses causes.

Les mobilisations progressistes pour l’environnement sont des luttes sociales, qui affrontent des intérêts capitalistes bien réels. De fait, les véritables mobilisations pour l’écologie sociale ont à notre sens forcément un contenu anticapitaliste. Ce sont donc en pratique des luttes de classes, qui voient l’affrontement entre des intérêts contradictoires : d’un côté les conditions de vie de nombreux êtres humains et l’avenir de notre planète, de l’autre les profits de la classe capitaliste (ou du moins d’une partie d’entre elle). Par exemple, il y a tant d’un point de vue écologique que social la nécessité de transports en commun publics propres et gratuits. Les luttes anticapitalistes pour l’environnement ont d’autre part un évident contenu internationaliste, du fait qu’aucune perspective écologiste réelle ne peut exister sans internationalisme : ni la pollution, ni les nuages radioactifs, ni le changement climatique ne s’arrêtent aux frontières étatiques.

Enfin, l’opposition entre classes reste un fait essentiel qui structure les relations sociales dans le monde d’aujourd’hui. Tout objectif d’émancipation humaine généralisée passe nécessairement par la défense d’un internationalisme de la classe exploitée, pour arriver à un monde libéré du mode de production capitaliste et de la division en classes sociales.

Au niveau individuel, nombreux sont ceux qui mèneront telle ou telle lutte, en fonction de leur situation, de leurs priorités, de leurs affinités. Quand ces luttes précises sont menées dans une perspective d’auto-émancipation collective, elles ne sont ni des éléments de repli ni de division : elles contribuent précisément à combattre les divisions créées par les systèmes d’oppression dont nous voulons nous débarrasser. Il n’en reste pas moins qu’au niveau collectif, les révolutionnaires doivent à notre sens avoir conscience du fait que ces luttes forment différentes facettes de l’émergence d’une possible société de l’avenir, qui selon les mots de Karl Marx serait « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ».

Davantage que de « convergence » des luttes, il nous semble que la critique matérialiste de la société actuelle et la perspective d’une autre organisation sociale mènent au constat du caractère indispensable de chacune de ces luttes, ainsi que de leur cohérence. Il s’agit donc pour nous d’une lutte d’ensemble à mener de façon unitaire pour en finir avec tous les systèmes d’oppression, pour l’auto-émancipation mondiale.

Russie 1917, naissance d’un capitalisme d’Etat

Nous voilà arrivés au centenaire de la révolution russe de 1917 : c’est l’occasion de constater que rarement un événement historique aura été perçu au travers de tant de mythes déformateurs. Un siècle après, alors que l’URSS a – heureusement – disparu, mais pour laisser – malheureusement – place à une autre dictature, peut-être qu’une appréhension rationnelle de ce qu’elle fut va pouvoir rencontrer une plus forte audience.

En effet, dès le début il a existé des analyses parfaitement lucides sur la réalité de la Russie gouvernée par le parti bolchevik. Même Lénine, mis sous pression par un courant minoritaire de son parti, avait reconnu dès mai 1918 qu’il travaillait à mettre en place un capitalisme d’Etat en Russie : « notre devoir est de nous mettre à l’école du capitalisme d’Etat des Allemands, de nous appliquer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l’implanter en Russie »1. L’URSS n’a connu ni socialisme, ni communisme, ni pouvoir des travailleurs. Ces derniers ont subi à la fois la domination politique d’un parti unique, et l’exploitation par la classe bureaucratique notamment constituée des dirigeants de ce même parti. C’est ce que confirme une analyse historique matérialiste du mode de production et des rapports de production ayant existé en URSS.

Nous republions ci-dessous deux textes publiés dans les années 1930 au sein du courant du communisme des conseils (marxistes partisans du pouvoir des conseils ouvriers et non d’un parti).

Le premier s’intitule « Thèses sur le bolchevisme », il a été écrit par Helmut Wagner puis adopté par le Groupe des communistes internationaux de Hollande et publié dans la revue Rätekorrespondenz. Il a également été traduit en anglais dans la revue International Council Correspondence (dirigée par Paul Mattick), en décembre 1934 :

« Le bolchevisme a appelé la révolution de février la révolution bourgeoise, et celle d’octobre, la révolution prolétarienne, faisant ainsi passer son propre régime pour le règne de la classe prolétarienne, et sa politique économique pour du socialisme. Cette vision de la révolution de 1917 est une absurdité de par le simple fait qu’elle suppose qu’un développement de sept mois aurait suffi à créer les bases économiques et sociales d’une révolution prolétarienne, dans un pays qui venait à peine d’entrer dans la phase de sa révolution bourgeoise – en d’autres termes, sauter d’un bond par-dessus tout un processus de développement social et économique qui nécessiterait au moins plusieurs décennies. En réalité, la révolution de 1917 est un processus de transformation unitaire, qui a débuté avec la chute du tsarisme et a atteint son apogée avec la victoire de l’insurrection armée des bolcheviks, le 7 novembre. Et ce violent processus de transformation ne peut être que celui de la révolution bourgeoise russe, dans les conditions historiques et particulières de la Russie.

Au cours de ce processus, le parti de l’intelligentsia jacobine révolutionnaire a pris le pouvoir en s’appuyant sur les deux mouvements sociaux qui avaient déclenché l’insurrection de masse, celui des prolétaires et celui des paysans. Pour remplacer le gouvernement triangulaire ébranlé (tsarisme, noblesse et bourgeoisie), il a créé le triangle bolchevisme, paysannerie, classe ouvrière. Et de même que l’appareil étatique du tsarisme régnait de façon autonome sur les deux classes possédantes, de même le nouvel appareil étatique bolchevique commença par se rendre indépendant des deux classes qui l’avaient porté au pouvoir. La Russie est sortie des conditions de l’absolutisme tsariste pour tomber dans celles de l’absolutisme bolchevique. […]

La conception de base de la socialisation de la production n’allait pas pour Lénine au-delà d’une économie étatique dirigée par l’appareil bureaucratique. Pour lui, l’économie de guerre allemande et les services postaux étaient des exemples type de l’organisation socialiste : une organisation économique de caractère ouvertement bureaucratique, dirigée par une centralisation venant d’en haut. Du problème de la socialisation, il ne vit que les aspects techniques et non les aspects prolétariens et sociaux. De même, Lénine se fonda, et avec lui le bolchevisme en général, sur les concepts de socialisation proposés par le centriste Hilferding qui, dans son Capital financier, a tracé un tableau idéalisé d’un capitalisme totalement organisé. Le véritable problème, en ce qui concerne la socialisation de la production – la prise en charge des entreprises et des organisations du système économique par la classe ouvrière et par ses organisations de classe, les conseils ouvriers –, a été complètement ignoré du bolchevisme. Et il devait être ignoré parce que l’idée marxiste d’une association de producteurs libres et égaux est totalement opposée à la conception jacobine de l’organisation, et parce que la Russie ne possédait pas les conditions sociales et économiques nécessaires à l’instauration du socialisme. Le concept de socialisation des bolcheviks n’est par conséquent rien d’autre qu’une économie capitaliste prise en charge par l’Etat et dirigée de l’extérieur et d’en haut par sa bureaucratie. […]

L’expérience d’une économie nationale planifiée bureaucratiquement est loin de pouvoir être considérée comme un succès. Les grands cataclysmes internationaux qui menacent la Russie ne pourront qu’accroître les contradictions de son système économique jusqu’à ce qu’elles deviennent intolérables, hâtant ainsi probablement la chute de cette expérience économique gigantesque.

L’économie russe est essentiellement déterminée par les caractéristiques suivantes : elle s’appuie sur les bases d’une production de marchandises ; elle est centrée sur la rentabilité ; elle révèle un système ouvertement capitaliste avec salaires et cadences accélérées ; enfin, elle a porté les raffinements de la rationalisation capitaliste jusqu’à ses limites extrêmes. L’économie bolchevique est une production étatique qui emploie des méthodes capitalistes.

Cette forme de production étatique s’accompagne également de plus-value, donc d’une exploitation maximale des travailleurs. Bien entendu, cette plus-value ne profite directement et ouvertement à aucune classe particulière de la société russe, mais elle enrichit l’appareil parasitaire de la bureaucratie dans son ensemble.

[…]

Le Komintern lui-même a été utilisé pour manipuler abusivement la classe ouvrière internationale, afin de servir les buts opportunistes de glorification nationale et de la politique de sécurité internationale de l’Union soviétique. Il s’est constitué, en dehors de Russie, à partir de la combinaison des cadres révolutionnaires du prolétariat européen. En usant de l’autorité de la révolution bolchevique, le principe organisationnel et tactique du bolchevisme s’est imposé dans le Komintern de façon extrêmement brutale et sans aucune considération pour les scissions immédiates. Le Comité exécutif du Komintern – autre instrument de la bureaucratie russe au pouvoir – s’est vu confier le commandement absolu de tous les partis communistes, et la politique des partis a complètement perdu de vue les véritables intérêts révolutionnaires de la classe ouvrière internationale. Les slogans et les résolutions révolutionnaires ont servi de couverture à la politique contre-révolutionnaire du Komintern et de ses partis qui, avec leurs façons bolchevistes, sont devenus aussi experts dans la trahison de la classe ouvrière et dans la démagogie effrénée, que l’étaient les partis social-démocrates. En même temps que le réformisme, fusionnant avec le capitalisme, déclinait dans le sens historique, le Komintern faisait naufrage en s’unissant à la politique capitaliste de l’Union soviétique. »2

Le deuxième texte est intitulé « La Russie soviétique aujourd’hui ». Egalement paru dans la revue Rätekorrespondenz, il a été traduit en anglais par la revue International Council Correspondence en février 1937 :

« L’ouvrier russe ne peut manquer de s’apercevoir qu’il n’a aucun contrôle sur les moyens de production ni sur les produits de son travail. Il ne peut pas se sentir concerné par les problèmes de la socialisation tels qu’ils se posent en Russie, étant donné qu’il est un esclave du salariat tout comme ses frères au-delà des frontières de l’URSS. Il importe même peu de savoir si les ouvriers russes prennent clairement conscience de leur position dans la société. Le fait est qu’ils agissent de la seule manière possible pour une classe exploitée. Et, parallèlement, que Staline soit conscient ou non de son rôle en tant que dirigeant d’une société d’exploitation, ses actes passés et à venir reflètent forcément les nécessités d’une telle société. Ce n’est pas d’hier que la Russie est capitaliste ; elle l’est devenue avec l’abolition des derniers conseils ouvriers librement élus. […]

Un accroissement de l’exploitation présuppose un renforcement de l’appareil exploiteur. La classe ouvrière ne peut s’exploiter elle-même. Un appareil est nécessaire, dont les membres n’appartiennent pas à la classe ouvrière. Des bureaucrates, des professionnels, des « commandeurs d’industrie » comme les appelle Staline, s’appuyant sur une large couche de l’aristocratie ouvrière, sont indispensables. Ces bureaucrates aident la clique dirigeante, dont ils reçoivent en retour des privilèges qui les élèvent au-dessus du niveau de l’ouvrier moyen. En dépit de la phraséologie officielle sur « la transition vers une société sans classe », il s’est bel et bien développé une nouvelle classe dirigeante en Russie. Les travailleurs vendent leur force de travail à cette nouvelle classe de fonctionnaires, de chefs de coopératives et d’entreprises, et à la bureaucratie qui dirige la production et la distribution. Cet appareil colossal est l’acheteur de la force de travail. Il dirige collectivement et autocratiquement à la fois. Il ne produit aucune valeur, il vit de la plus-value, du travail de millions d’esclaves salariés. L’idéologie de cette couche privilégiée n’a rien à voir avec la conscience de classe des ouvriers. L’exploitation étant son intérêt, elle constitue son idéologie. En ennemi implacable, la bureaucratie combat toutes les tendances de la société qui s’orientent vers l’abolition de l’exploitation.

[…]

Afin d’obtenir la masse gigantesque de plus-value indispensable à la construction et à la transformation du système économique russe dans son entier, il était nécessaire de développer une vaste classe de meneurs d’esclaves, de parasites et d’exploiteurs. Cette nouvelle classe se développe en contradiction avec le communisme. Le vide dans la structure de la société d’exploitation, que reflétait l’absence d’une classe exploiteuse spécifique, a été comblé. C’est ceci qui constitue l’étape essentielle dans l’évolution de la Russie au cours des dernières années. Elle en a fait un Etat intégralement capitaliste. Les travailleurs, trop faibles pour organiser la production au nom de leur classe, ont abdiqué devant le Parti. Ce dernier, n’obéissant qu’à des intérêts spécifiques, a joué en Russie exactement le même rôle que les capitalistes privés dans les autres pays. Le parti bolchévique, en assumant le rôle historique de la bourgeoisie est devenu lui-même la bourgeoisie et a développé les forces productives à un niveau atteint longtemps auparavant par la bourgeoisie des autres pays.

[…]

Il faut considérer la Russie comme un pays capitaliste et un ennemi mortel du communisme. Cela deviendra plus évident avec le temps. Les communistes seront pourchassés et tués en Russie comme partout ailleurs. Si certains nourrissent encore l’illusion de voir le socialisme « s’édifier » tôt ou tard en Russie, ils découvriront que les classes privilégiées ne renoncent jamais délibérément à leurs privilèges. Ceux qui espèrent voir la classe possédante abandonner sa propriété sans lutter, font de la religion. Le socialisme ne s’édifie pas. Ou bien il est le produit direct de la révolution prolétarienne, ou bien il n’est pas. La révolution de 1917 est restée une révolution bourgeoise. Ses éléments prolétariens ont été battus. Elle n’a pas supprimé le fondement de toute domination, elle a seulement renversé la domination tsariste. Elle n’a pas supprimé tous les rapports de propriété, elle a seulement aboli les rapports de propriété privée du capitalisme. Ce n’est que lorsque les travailleurs prennent le pouvoir en main et organisent la société pour eux-mêmes que les bases du communisme se trouvent jetées. Ce qui existe en Russie est un capitalisme d’Etat. Ceux qui se réclament du communisme doivent aussi attaquer le capitalisme d’Etat. Et dans la révolution à venir, les ouvriers russes devront renverser ce capitalisme d’Etat. La société d’exploitation russe, comme toutes les autres sociétés d’exploitation, engendre chaque jour ses propres fossoyeurs. »3

Enfin, nous reprenons quelques extraits d’un texte de Maurice Brinton publié en 1970 par le groupe d’extrême gauche britannique Solidarity, Les Bolchéviques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution :

« En tant qu’institution, le Parti [bolchevik] échappait totalement au contrôle de la classe ouvrière russe. Les problèmes qu’eut à affronter la Révolution russe après 1917 ne résolurent pas cette contradiction, ils ne firent que l’exacerber. […] A un niveau plus profond, la conception même de ce type d’organisation et ce type de rapport avec le mouvement des masses reflète l’influence non reconnue de l’idéologie bourgeoise, chez ceux-là mêmes qui cherchaient opiniâtrement à détruire la société bourgeoise. La conception qui assure que la société doit obligatoirement être divisée en « dirigeants » et « exécutants », l’idée selon laquelle certains sont nés pour dominer et que d’autres ne peuvent réellement se développer au-delà d’une certaine limite a été, depuis des temps immémoriaux, le postulat tacite de toute classe dominante. Que les bolcheviks eux-mêmes l’aient en fin de compte acceptée montre encore une fois à quel point Marx avait raison en déclarant que « les idées dominantes de chaque époque sont les idées de la classe dominante ». Face à une organisation aussi « efficace », aussi solide, construite sur des idées de ce genre, il n’est pas étonnant que les comités d’usine nés en 1917 n’aient pas été en mesure de conduire la Révolution jusqu’à son terme.

[…]

En 1917, les travailleurs russes créèrent des organes (comités d’usine et soviets) qui devaient assurer la gestion de la société par les travailleurs eux-mêmes. Mais les soviets passèrent entre les mains des fonctionnaires bolcheviks. Un appareil d’Etat, séparé des masses, fut rapidement reconstitué. Les travailleurs russes ne parvinrent pas à créer de nouvelles institutions qui leur auraient permis d’organiser et la production, et la vie sociale. Cette tâche fut par conséquent assumée par d’autres, par un groupe dont cette gestion devint la fonction spécifique. La bureaucratie organisait le processus du travail dans un pays où elle était également maîtresse des institutions politiques.

Tout ceci exige une sérieuse réévaluation de plusieurs notions fondamentales. Le « pouvoir des travailleurs » ne peut pas être identifié ou assimilé au pouvoir du Parti, ce que firent continuellement les bolcheviks. Comme le disait Rosa Luxemburg, le pouvoir ouvrier sera l’œuvre de la classe et non d’une minorité agissant au nom de la classe. Il doit être l’émanation de l’engagement actif des travailleurs, rester sous leur influence directe, être soumis au contrôle de l’ensemble de la population, être la conséquence de la conscience politique croissante du peuple. De même, la notion de « prise du pouvoir » ne peut pas désigner – comme c’est bien évidemment le cas chez tous ceux qui croient vivre encore dans le Pétrograd de 1917 – un putsch semi-militaire, fomenté par une minorité. Il ne peut non plus représenter uniquement la défense – même si celle-ci est bien entendu nécessaire – des positions gagnées par la classe ouvrière contre les tentatives de la bourgeoisie pour les reconquérir. Ce que la « prise du pouvoir » implique réellement, c’est que la grande majorité de la classe ouvrière comprend enfin clairement sa capacité de gestion de la production et de la société – et s’organise à cette fin. »4

1 Lénine, Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites-bourgeoises, article dans la Pravda n° 88-89-90, 9-11 mai 1918, traduction en français dans les Œuvres, tome 27, éditions sociales, 1961, pages 355-356. Voir aussi notre texte : « Le léninisme et la révolution russe », Critique Sociale n° 1, octobre 2008.

2 Traduction en français dans le recueil Korsch / Mattick / Pannekoek / Ruhle / Wagner, La Contre-révolution bureaucratique, 10-18, 1973, pages 41-44, 49 et 53. Numérisé sur le site La Bataille socialiste : bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1934-12-theses-sur-le-bolchevisme-gic/

3 Traduction en français dans le recueil Korsch / Mattick / Pannekoek / Ruhle / Wagner, La Contre-révolution bureaucratique, 10-18, 1973, pages 189-191 et 199-200. Numérisé sur le site La Bataille socialiste : bataillesocialiste.wordpress.com/2009/01/10/la-russie-sovietique-aujourdhui-1937/

4 Maurice Brinton, Les Bolchéviques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution, Les Nuits rouges, 2016, pages 23-25 (traduction par la revue Autogestion et socialisme, 1973).

La démocratie révolutionnaire d’après Rosa Luxemburg

Nous publions ci-dessous des extraits du dernier chapitre du célèbre texte de Rosa Luxemburg La Révolution russe, écrit en 1918. Sa critique lucide et précoce des bolcheviks est connue. Nous avons choisi ici de retenir les passages qui esquissent, en positif, les contours d’une démocratie révolutionnaire, une démocratie des travailleurs construisant une autre société, socialiste et communiste :

« C’est un fait absolument incontestable que, sans une liberté illimitée de la presse, sans une liberté de réunion et d’association sans entraves, la domination des larges masses populaires est inconcevable. […]

La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d’un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. Non pas par fanatisme de la « justice », mais parce que tout ce qu’il y a d’instructif, de salutaire et de purifiant dans la liberté politique tient à cela et perd de son efficacité quand la « liberté » devient un privilège. […]

Bien loin d’être une somme de prescriptions toutes faites qu’on n’aurait plus qu’à appliquer, la réalisation pratique du socialisme en tant que système économique, juridique et social, est une chose qui reste complètement enveloppée dans les brouillards de l’avenir. Ce que nous possédons dans notre programme, ce ne sont que quelques grands poteaux indicateurs qui montrent la direction générale dans laquelle il faut s’engager, indications d’ailleurs d’un caractère surtout négatif. Nous savons à peu près ce que nous aurons à supprimer tout d’abord pour rendre la voie libre à l’économie socialiste. Par contre, de quelle sorte seront les mille et une grandes et petites mesures concrètes en vue d’introduire les principes socialistes dans l’économie, dans le droit, dans tous les rapports sociaux, là, aucun programme de parti, aucun manuel de socialisme ne peut fournir de renseignement. Ce n’est pas une infériorité, mais précisément une supériorité du socialisme scientifique sur le socialisme utopique, que le socialisme ne doit et ne peut être qu’un produit historique, né de l’école même de l’expérience, à l’heure des réalisations. […]

Il est clair que le socialisme, d’après son essence même, ne peut être octroyé, introduit par des oukases. […] Terres vierges. Problèmes par milliers. Seule l’expérience est capable d’apporter les correctifs nécessaires et d’ouvrir des voies nouvelles. Seule une vie bouillonnante, absolument libre, s’engageant dans mille formes et improvisations nouvelles, conservant une force créatrice, corrigeant elle-même ses propres fautes. Si la vie publique des États à liberté limitée est si pauvre, si schématique, si inféconde, c’est précisément parce qu’en excluant la démocratie elle ferme les sources vives de toute richesse et de tout progrès intellectuels. […]

Ce qui vaut pour le domaine politique vaut également pour le domaine économique et social. Le peuple tout entier doit y prendre part. Autrement le socialisme serait décrété, octroyé, par une douzaine d’intellectuels réunis autour d’un tapis vert. Un contrôle public est absolument nécessaire. Sinon l’échange des expériences n’est possible que dans le cercle fermé des fonctionnaires du nouveau gouvernement. […]

Sans élections générales, sans liberté illimitée de la presse et de réunion, sans confrontation libre entre les opinions, la vie se meurt dans toutes les institutions publiques, elle devient une vie apparente, où la bureaucratie reste le seul élément actif. La vie publique entre peu à peu en sommeil. Quelques douzaines de chefs du parti d’une énergie inlassable et d’un idéalisme sans borne dirigent, et, parmi eux, ceux qui dirigent et gouvernent en réalité, ce sont une douzaine de têtes éminentes, tandis qu’une élite de la classe ouvrière est convoquée de temps à autre à des réunions, pour applaudir aux discours des chefs, voter à l’unanimité les résolutions qu’on lui présente, au fond par conséquent un gouvernement de coterie – une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois, au sens de la domination jacobine. […]

Bien plus, tout régime d’état de siège prolongé mène inéluctablement à l’arbitraire, et tout arbitraire exerce sur la société une action dépravante. L’unique moyen efficace qu’a en main la révolution prolétarienne, c’est, ici aussi, des mesures radicales de nature sociale et politique, une transformation aussi rapide que possible des garanties sociales d’existence de la masse et le déploiement de l’idéalisme révolutionnaire, qui ne saurait se maintenir durablement que par une vie intensément active des masses dans une liberté politique illimitée. De même que contre les infections et germes morbides l’action libre des rayons du soleil est le plus efficace des moyens de purification et de guérison, de même c’est la révolution elle-même et son principe rénovateur, la vie intellectuelle, l’activité, l’auto-responsabilité qu’elle suscite dans les masses, par conséquent sa forme de liberté politique la plus large, qui est le seul soleil salvateur et purificateur. […]

Nous avons toujours distingué le noyau social de la forme politique de la démocratie bourgeoise, nous avons toujours démasqué le dur noyau d’inégalité et de servitude sociales qui se cache sous l’enveloppe sucrée de l’égalité et de la liberté formelles, non pour la rejeter, mais pour inciter la classe ouvrière à ne pas se contenter de l’enveloppe, tout au contraire à conquérir le pouvoir politique pour la remplir d’un contenu social nouveau. La tâche historique qui incombe au prolétariat, une fois arrivé au pouvoir, c’est de créer, à la place de la démocratie bourgeoise, la démocratie socialiste. […] Nous vivons tous sous la loi de l’Histoire, et l’ordre socialiste ne peut précisément s’établir qu’internationalement. »

Rosa Luxemburg, démocratie et révolution

Révolution et démocratie, actualité de Rosa Luxemburg, revue Agone, n° 59, 2016, 225 pages.

La revue Agone vient de publier un numéro consacré à Rosa Luxemburg, avec des textes issus d’un colloque international tenu à Paris en 2013. Parmi les contributeurs de différents pays et de plusieurs continents, on apprécie notamment la pertinente mise au point d’Isabel Loureiro face au simplisme de Georg Lukács et aux déformations qu’il fait subir à la pensée de Rosa Luxemburg. D’autre part, qu’un militant de la gauche anti-poutinienne comme Alexeï Gusev ait participé au numéro est plutôt encourageant quant à l’intérêt porté à Luxemburg dans les ruines mêmes du capitalisme d’Etat policier en Russie. Sur le fond, Ottokar Luban rappelle que « pour Rosa Luxemburg, l’activité et la créativité des masses ne sauraient être restreintes car l’avènement d’une société socialiste est un processus si long et difficile que toutes les capacités créatives disponibles doivent être mobilisées. » (p. 24). Michael Löwy reformule Luxemburg en écrivant que « la démocratie a besoin du mouvement socialiste et, vice versa, la lutte du prolétariat a besoin de la démocratie pour se développer » (p. 36). Sobhanlal Datta Gupta écrit avec raison que « pour elle, la démocratie révolutionnaire et l’internationalisme de la classe ouvrière sont inséparables ». Il précise par ailleurs que « Luxemburg, en vraie internationaliste, ne cède jamais à quelque eurocentrisme que ce soit. Tout au contraire, elle admire profondément la contribution de l’Orient à la culture universelle. » (p. 60 et 62). Enfin, David Muhlmann synthétise avec justesse en disant qu’il s’agit d’« une pensée qui ne sépare pas les moyens et les fins de l’émancipation, et qui n’oppose pas mécaniquement l’intervention politique directe des masses à des formes d’organisation populaires. » (p. 90).

Mais les auteurs, souvent universitaires, parfois réformistes et/ou léninistes, n’ont pas forcément compris ou intégré tous les aspects de la pensée politique de Luxemburg, voire s’y opposent. Par exemple, Ben Lewis nous affirme de façon péremptoire que le mot d’ordre de Rosa Luxemburg pendant la révolution allemande de 1918-1919, « En finir avec le salariat ! », n’était pas le bon mot d’ordre (p. 84). En décembre 1918, elle avait en effet écrit dans le programme de la Ligue spartakiste, ensuite adopté par le Parti communiste d’Allemagne (KPD) : « A bas le salariat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. » Elle traçait ainsi une perspective révolutionnaire, par le changement de mode de production. Pendant cette période de révolution, Rosa Luxemburg mettait aussi en avant la nécessité de la réélection des conseils ouvriers, donc le retour à la voix démocratique des travailleurs à la base. Sa position était donc cohérente. Il s’agissait d’aller vers la révolution sociale, les travailleurs regroupés s’organisant et débattant de façon libre et égalitaire avec l’objectif d’abolir le fondement même du capitalisme : le système d’exploitation et d’aliénation qu’est le travail salarié.

Rosa Luxemburg nous rappelle que les marxistes ne doivent pas mettre leurs opinions dans leur poche, ni d’ailleurs chercher à les imposer de façon autoritaire : ils doivent participer aux discussions, à l’action anticapitaliste et à la construction de nouveaux rapports sociaux, qui ne peut se produire que si la créativité des masses se développe pleinement, grâce à des structures de démocratie directe à tous les niveaux. Evidemment, on peut comprendre ici la gêne voire l’incompréhension des léninistes, puisque Lénine fit exactement l’inverse en Russie : il mit en place un capitalisme d’Etat, conservant donc le système du salariat, tout en exerçant le pouvoir avec la direction de son parti, vidant de toute substance les conseils ouvriers et supprimant progressivement les libertés de presse et de réunion pour les autres courants du mouvement ouvrier1. Cette pratique léniniste est tout à fait contraire à toute possibilité d’émancipation, qui ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. En revanche, les positions de Rosa Luxemburg, qui n’ont certes pas débouché sur un succès puisque les conditions n’étaient pas réunies dans l’Allemagne de 1918-1919, rendent possible la perspective d’auto-émancipation, par l’abolition du salariat et la démocratie des conseils.

De deux choses l’une : soit il ne s’agit que d’une révolution politique avec transfert du pouvoir mais pas de changement fondamental des structures sociales ; soit il s’agit aussi d’une révolution sociale, et alors le mot d’ordre de l’heure est bel et bien l’abolition du salariat. Ce point est fondamental pour comprendre la portée de la pensée de Rosa Luxemburg, hier comme aujourd’hui.

Il est toujours bon de rappeler que révolution sociale et démocratie sont liées, même si rien ne peut remplacer la lecture directe des textes de Rosa Luxemburg2. Ainsi, dans Réforme sociale ou révolution ?, elle écrit que la démocratie est « nécessaire et indispensable à la classe ouvrière », en particulier parce que c’est « dans la lutte pour la démocratie, dans l’exercice de ses droits, que le prolétariat peut arriver à la conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques. »3 La notion de conscience de classe est en effet fondamentale dans sa conception de la révolution. C’est grâce à leur conscience de classe que les travailleurs peuvent mener à bien la lutte révolutionnaire : « L’émancipation de la classe travailleuse ne peut être que l’œuvre de la classe travailleuse elle-même […] ; et par classe travailleuse, il ne faut pas entendre une direction de parti de sept ou douze membres, mais la masse prolétarienne consciente elle-même. »4 C’est en effet par l’auto-organisation dans la lutte de la classe exploitée qu’il est possible de mettre en application la démocratie révolutionnaire et l’internationalisme, indispensables à l’auto-émancipation mondiale.

1 « Le léninisme et la révolution russe », Critique Sociale n° 1, octobre 2008.

2 A propos des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg actuellement en cours d’édition par Smolny et Agone, voir : « Rosa à l’école du socialisme », Critique Sociale n° 23, novembre 2012, « Le tome 3 des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg », Critique Sociale n° 28, novembre 2013, et « Réédition de la brochure de Junius de Rosa Luxemburg », Critique Sociale n° 33, novembre-décembre 2014. Voir aussi : « Rosa Luxemburg et le but final socialiste », Critique Sociale n° 38, février-mars 2016.

3 Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, éditions Spartacus, 2016, pp. 107-108.

4 Rosa Luxemburg, article du 29 août 1911 cité dans notre brochure Rosa Luxemburg et la grève de masse, Critique Sociale, 2014.

Rosa Luxemburg et le but final socialiste

Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, éditions Spartacus, Paris, 2016, 260 pages.

Disons-le tout net : même si le nom de Rosa Luxemburg est connu, ses textes politiques sont trop peu lus. Cette nouvelle parution est donc une bonne occasion de connaître la pensée de cette théoricienne marxiste, que nous considérons comme d’un très grand intérêt pour notre présent.

Il s’agit d’un recueil qui est une version revue et augmentée d’un précédent livre publié par les éditions Spartacus en 1997 : Réforme sociale ou révolution ?, et autres textes politiques. Comme ce titre l’indiquait, Le But final contient d’abord ce texte essentiel de Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ?, écrit en 1898 et 1899 en réponse à l’apparition de la théorie réformiste au sein du socialisme. L’auteure y montre, en examinant le fonctionnement et les évolutions du mode de production capitaliste, la nécessité de la révolution sociale pour sortir du capitalisme et abolir le travail salarié. Outre cette réfutation des arguments réformistes, on trouvera notamment dans ce texte une analyse du rôle du crédit dans les crises – qui a été pleinement vérifiée par la crise capitaliste en cours depuis 2007-2008.

On lira également La Révolution russe, célèbre texte d’analyse écrit en 1918 et dont l’avenir a montré toute la pertinence. Puis, avec le programme de la Ligue spartakiste et son discours au congrès de fondation du Parti communiste d’Allemagne en décembre 1918 (deux semaines avant son assassinat), Rosa Luxemburg définit en positif son orientation politique. Elle explique comment un mouvement révolutionnaire mené consciemment par les masses elles-mêmes est le moyen permettant d’arriver au but final socialiste : l’auto-émancipation mondiale des travailleurs, l’abolition de « toutes les conditions d’existence inhumaines de la société actuelle » (comme l’écrivit Karl Marx1).

Ce livre réunit aussi d’autres articles importants – dont l’un est publié pour la première fois en français – de cette auteure marxiste de premier plan qu’était Rosa Luxemburg. Nous n’allons pas les résumer, rien ne pouvant remplacer la lecture directe des textes, où l’on voit se développer une méthode d’analyse rigoureuse et féconde. Nous citons seulement ci-dessous quelques extraits de l’article « Questions d’organisation de la social-démocratie russe », publié en 1904, traduit pour la première fois en français en 1934 sous le titre « Centralisme et démocratie », qui figure dans Le But final sous son titre d’origine (pages 139 à 161) :

« Aucune formule rigide ne peut suffire lorsqu’il s’agit d’interpréter du point de vue marxiste un problème du socialisme, ne fût-ce qu’un problème concernant l’organisation du parti. […]

Le mouvement socialiste est, dans l’histoire des sociétés fondées sur l’antagonisme des classes sociales, le premier qui compte, dans toutes ses phases et dans toute sa marche, sur l’organisation et sur l’action directe et autonome de la masse. Sous ce rapport, la social-démocratie [Rosa Luxemburg désigne à l’époque par ce mot le mouvement révolutionnaire pour le socialisme et la démocratie, dans lequel elle s’inscrit] crée un type d’organisation totalement différent de celui des mouvements socialistes antérieurs, comme par exemple les mouvements du type jacobin-blanquiste.

Lénine paraît le sous-estimer lorsque, dans son livre, il exprime l’opinion que le social-démocrate révolutionnaire ne serait pas autre chose qu’« un jacobin indissolublement lié à l’organisation du prolétariat qui a pris conscience de ses intérêts de classe ». Pour Lénine, la différence entre la social-démocratie et le blanquisme se réduit au fait qu’il y a un prolétariat organisé et pénétré d’une conscience de classe à la place d’une poignée de conjurés. Il oublie que cela implique une révision complète des idées sur l’organisation et par conséquent un contenu tout à fait nouveau de la notion de centralisme, ainsi que des rapports réciproques entre l’organisation et la lutte.

Le blanquisme n’avait pas en vue l’action immédiate de la classe ouvrière et n’avait donc pas besoin d’une organisation de masse. Au contraire : comme les masses populaires ne devaient entrer en scène qu’au moment de la révolution, tandis que l’action préliminaire consistait dans la préparation d’un coup de main révolutionnaire par une minorité, le succès même du complot exigeait que les initiés se tinssent à distance de la masse populaire. Mais cela était également possible et réalisable parce qu’aucun contact intime n’existait entre l’activité conspiratrice d’une organisation blanquiste et la vie quotidienne des masses populaires.

En même temps, la tactique, aussi bien que les tâches concrètes de l’action, puisque librement improvisées par l’inspiration et sans contact avec le terrain de la lutte de classes élémentaire, pouvaient être fixées dans leurs détails les plus minutieux et prenaient la forme d’un plan déterminé à l’avance. Il s’ensuivait, naturellement, que les membres actifs de l’organisation se transformaient en simples organes d’exécution des ordres d’une volonté déterminée, extérieure à leur propre champ d’activité, en instruments d’un comité central. D’où cette seconde particularité du centralisme conspirateur : la soumission absolue et aveugle des sections du parti à l’instance centrale et l’extension de l’autorité de cette dernière jusqu’à l’extrême périphérie de l’organisation.

Radicalement différentes sont les conditions de l’activité de la social-démocratie. Elle surgit historiquement de la lutte de classe élémentaire. Et elle se meut dans cette contradiction dialectique que ce n’est qu’au cours de la lutte que l’armée prolétarienne se recrute et qu’elle prend conscience des buts de cette lutte. L’organisation, les progrès de la conscience et la lutte ne sont pas des phases particulières, séparées dans le temps et mécaniquement, comme dans un mouvement blanquiste, mais au contraire des aspects divers d’un seul et même processus.

D’une part, en dehors des principes généraux de la lutte, il n’existe pas de tactique déjà élaborée dans tous ses détails à laquelle les membres de la social-démocratie pourraient être formés par un comité central. D’autre part, les péripéties de la lutte, au cours de laquelle se crée l’organisation, déterminent des fluctuations incessantes de la sphère d’influence du parti social-démocrate. Il en résulte déjà que la centralisation social-démocrate ne saurait se fonder ni sur l’obéissance aveugle ni sur une subordination mécanique des militants vis-à-vis du centre du parti.

D’autre part, il ne peut y avoir de cloisons étanches entre le noyau prolétarien conscient, solidement organisé dans le cadre du parti, et cette partie proche du prolétariat déjà entraînée dans la lutte de classe et dont la conscience de classe est en pleine progression.

L’instauration dans la social-démocratie du centralisme sur ces deux principes, la subordination aveugle de toutes les organisations jusque dans le moindre détail vis-à-vis du centre, qui seul pense, travaille et décide pour tous, et la séparation rigoureuse du noyau organisé du parti par rapport à l’ambiance révolutionnaire – comme l’entend Lénine – nous paraît donc une transposition mécanique des principes d’organisation blanquistes de cercles de conjurés dans le mouvement social-démocrate des masses ouvrières. Et il nous semble que Lénine a exprimé son point de vue d’une manière peut-être plus frappante que n’aurait osé le faire aucun de ses opposants, lorsqu’il définit son « social-démocrate révolutionnaire » comme un « jacobin lié à l’organisation du prolétariat qui a pris conscience de ses intérêts de classe ». En vérité, la social-démocratie n’est pas liée à l’organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière. […]

La « discipline » à laquelle Lénine pense est inculquée au prolétariat non seulement par l’usine, mais encore par la caserne et par le bureaucratisme actuel, bref par tout le mécanisme de l’État bourgeois centralisé.

C’est inapproprié de désigner par le même terme de « discipline » deux notions aussi différentes que, d’une part, l’absence de pensée et de volonté dans un corps aux mille mains et aux mille jambes, exécutant à la baguette des mouvements mécaniques, et, d’autre part, la coordination volontaire de l’activité politique consciente d’une collectivité. Que peut avoir de commun l’obéissance de cadavre d’une classe dominée et la rébellion organisée d’une classe luttant pour son émancipation ?

Ce n’est pas en partant de la discipline imposée par l’État capitaliste au prolétariat, en remettant à celles d’un comité central social-démocrate la baguette enlevée des mains de la bourgeoisie, mais en rompant, en extirpant jusqu’à la dernière racine cet esprit d’obéissance servile, que le prolétaire pourra acquérir le sens d’une discipline nouvelle, de l’autodiscipline librement consentie de la social-démocratie. […]

Ce qui importe toujours pour la social-démocratie, c’est évidemment non point la préparation d’une ordonnance toute prête pour la tactique future, mais c’est de maintenir l’appréciation historique correcte des formes de lutte qui s’imposent à chaque moment, la compréhension vivante de la relativité de la phase donnée de la lutte et de l’inéluctabilité de l’aggravation des tensions révolutionnaires sous l’angle du but final de la lutte des classes.

Mais en accordant à la direction du parti des pouvoirs si absolus d’un caractère négatif, comme le veut Lénine, on ne fait que renforcer jusqu’à un degré très dangereux le conservatisme qui en émane nécessairement.

Si la tactique est le fait non pas du comité central, mais de l’ensemble du parti ou – encore mieux – de l’ensemble du mouvement ouvrier, il est évident qu’il faut à ses différents échelons cette liberté d’action qui seule permettra d’utiliser toutes les ressources d’une situation et de développer leur initiative révolutionnaire. L’ultra-centralisme défendu par Lénine nous apparaît comme imprégné non point d’un esprit positif et créateur, mais de l’esprit stérile du veilleur de nuit. Tout son souci tend à contrôler l’activité du parti et non à la féconder ; à rétrécir le mouvement plutôt qu’à le développer ; à le juguler, non à l’unifier. […]

Même du point de vue de Lénine, qui redoute par-dessus tout l’influence néfaste des intellectuels dans le mouvement prolétarien, nous ne saurions concevoir de plus grand danger pour le parti socialiste russe que les plans d’organisation proposés par Lénine. Rien ne pourrait plus facilement et plus sûrement asservir un mouvement ouvrier, encore si jeune, à la soif de pouvoir des intellectuels, que l’immobilisation du mouvement dans la cuirasse d’un centralisme bureaucratique qui ferait des ouvriers en lutte l’instrument docile d’un « comité ». Et, au contraire, il n’y a pas de garantie plus efficace contre les abus opportunistes d’une intelligentsia ambitieuse que l’activité révolutionnaire autonome du prolétariat, grâce à laquelle il acquiert le sens des responsabilités politiques. […]

Moins l’activité autonome, la libre initiative, le sens politique de l’avant-garde ouvrière auront pu se libérer dans la période de lutte actuelle, plus ils auront été politiquement mis sous tutelle, enrégimentés par un comité central social-démocrate, plus la tâche des démagogues bourgeois dans la Russie rénovée sera facile et plus la récolte des efforts actuels de la social-démocratie risquera d’être engrangée par la bourgeoisie. […]

En arrêtant les pulsations d’une saine vie organique, on débilite le corps et on diminue sa résistance aussi bien que son esprit combatif non seulement contre les courants opportunistes, mais encore – ce qui devrait avoir aussi une certaine importance – contre l’ordre social existant. Le moyen proposé se retourne contre le but.

Dans ce désir craintif d’une partie de la social-démocratie russe d’établir la tutelle d’un comité central omniscient et omnipotent, pour préserver un mouvement ouvrier, si prometteur et si plein de sève, de quelques faux-pas, nous croyons discerner les symptômes de ce même subjectivisme qui a déjà joué plus d’un tour à la pensée socialiste en Russie. […] Et, enfin, disons-le sans détours : les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l’infaillibilité du meilleur « comité central ». »

1La Sainte famille, Karl Marx, Œuvres tome III : Philosophie, Bibliothèque de La Pléiade, 1982, p. 460.

Pour le communisme démocratique

La raison d’être du militantisme communiste, c’est de combattre la société de classes qui repose sur la hiérarchie, il ne doit donc surtout pas reproduire dans son fonctionnement la hiérarchie de la société dominante, mais au contraire la combattre. Comme le dit le chant L’Internationale : « Il n’y a pas de sauveur suprême ». Une structure communiste doit donc être dirigée par tous ses militants, et ne pas s’en remettre à des « chefs ».

Lutter pour l’abolition de tous les rapports de domination commence par empêcher les rapports de domination dans les organisations et les structures de lutte. Les communistes démocratiques sont fondamentalement et par nature du côté du développement libre de la pensée, du côté de la démocratie la plus large. On ne peut pas combattre l’aliénation sous une forme aliénée.

Les communistes démocratiques participent aux mobilisations et militent pour qu’elles se déroulent toujours de façon démocratique. Notre mot d’ordre fondamental est que « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes »1. Cela signifie que les travailleurs doivent être collectivement leur propre direction : les communistes authentiques soutiennent donc toujours l’auto-organisation des luttes. Assemblées Générales, comités de grève, coordinations nationales : les exemples de structures de démocratie directe créées et dirigées par les travailleurs et les jeunes sont très fréquents, mais pour le moment limités dans le temps.

Le passage de la mobilisation revendicative à la prise de pouvoir se fera par le développement, la pérennisation et la convergence de ces structures de lutte, qui doivent devenir les instruments d’auto-gouvernement, remplaçant les organes de gouvernement de la bourgeoisie. L’intégralité du pouvoir doit alors être exercé par ces structures de démocratie directe créées par les exploités en lutte, à tous les niveaux : Assemblées Générales souveraines, comités de grève, conseils ouvriers, coordination internationale des Assemblées Générales et des conseils. Ce processus est celui d’une révolution démocratique et socialiste. La révolution doit abolir le salariat, le capitalisme et les frontières, et mettre en place la démocratie directe à tous les niveaux.

Les termes « socialisme » et « communisme » ont été opposés en raison de nombreuses trahisons historiques. Le terme « socialisme-communisme » nous semble permettre de les dépasser, et d’affirmer l’unité de ces deux termes.

La révolution socialiste-communiste, c’est la conquête de la démocratie véritable. « A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous »2. La liberté réelle de l’individu ne peut passer que par la conquête de la liberté pour tous. Dans la société capitaliste, l’immense majorité n’est pas libre. De plus, un être humain, une classe, un peuple qui en opprime un autre n’est pas véritablement libre : l’émancipation des travailleurs permettra donc l’émancipation de l’humanité toute entière.

Ce mouvement de libération de l’humanité ne pourra être que le fait de la majorité. « Le socialisme ne se fait pas et ne peut pas se faire par décrets, même s’ils émanaient d’un gouvernement socialiste, aussi parfait soit-il. Le socialisme doit être fait par les masses, par chaque prolétaire »3. Il s’agit donc d’abolir les rapports de domination, comme moyen et comme but de la révolution.

Les préalables au socialisme-communisme sont l’expropriation du capital et la fin du salariat, aboutissant à la disparition des classes sociales et de l’exploitation. « La classe ouvrière doit inscrire sur son drapeau le mot d’ordre révolutionnaire « abolition du salariat », qui est son mot d’ordre final » (Karl Marx). L’objectif est de mettre en place la propriété commune des moyens de production, par l’appropriation collective, et la production uniquement en vue des besoins (contrairement à la production en vue des profits en régime capitaliste). Ces préalables comprennent également la collectivisation des moyens de transports, et la direction de la production par les travailleurs, ainsi que la fin de la division du travail.

Notre objectif, c’est la fin de toutes les oppressions et toutes les aliénations. Pour que l’être humain soit vraiment libre, il faut qu’il se débarrasse de toutes les institutions créées pour le maintien et la justification de l’oppression : les Etats, les armées, etc… A la place, le socialisme-communisme est une société sans frontières ni oppression.

La violence est clairement notre ennemie. « La société capitaliste n’est rien d’autre que la domination plus ou moins voilée de la violence »4. La seule réponse véritable et durable à la violence de classe, c’est l’action collective et solidaire pour la fin de la division de la société en classes. Il s’agit de combattre toutes les formes de discrimination (racisme, sexisme, etc…). Evidemment, nous les combattons dans le cadre de la société actuelle, en tentant d’obtenir des avancées parfois très importantes, mais tout en sachant que seule l’abolition du capitalisme, du travail salarié et du patriarcat, permettra de supprimer toutes les discriminations, permettant l’avènement d’une société libre et égalitaire, d’une humanité rassemblée.

« Luxemburgisme » (comme d’ailleurs « marxisme ») est un terme très imparfait, d’abord puisqu’il fait référence à une seule personne. Mais les faits sont là, et malheureusement aucun terme ne définit clairement ce qu’est le « marxisme démocratique », le « luxemburgisme » : la participation au mouvement réel – « le mouvement autonome de l’immense majorité »5– qui lutte pour abolir l’ordre établi et pour créer une société sans Etat, sans classes sociales, sans argent.

Démocratie Communiste (Luxemburgiste) – http://democom.alice.red/

La brochure en PDF : Pour le communisme démocratique, pour l’abolition du salariat !

1 Karl Marx, Statuts de l’Association Internationale des Travailleurs, 1864.

2 Karl Marx, Manifeste communiste, 1848.

3 Rosa Luxemburg, Discours sur le programme, décembre 1918.

5 Karl Marx, Manifeste communiste, 1848.

Rosa Luxemburg contre tous les nationalismes

Nous publions ci-dessous des extraits des deux premiers chapitres du livre de Rosa Luxemburg La Question nationale et l’autonomie, écrit en polonais en 1908-1909. Ces quelques paragraphes nous semblent extrêmement intéressants pour agir dans la situation actuelle, marquée à la fois par un retour des nationalismes et par le soutien à ces mouvements nationalistes et souverainistes de la part même de secteurs de l’extrême-gauche. Rosa Luxemburg expose ici de façon très claire en quoi le fameux « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » cher aux léninistes et à leurs alliés, est, dans le cadre du capitalisme et de l’impérialisme, absolument en contradiction avec une politique de classe des travailleurs. Nous avons utilisé ici la traduction de Claudie Weill publiée en 2001 aux éditions du Temps des cerises (désormais indisponible), que nous avons légèrement revue1. Nous ajoutons quelques précisions entre crochets.

 

« Tel est le schéma historique esquissé par Kautsky [Rosa Luxemburg évoque ici un texte de Karl Kautsky, « Nationalité et internationalisme » (1907)]. Certes, il considère la chose sous un autre angle que Marx, il souligne surtout l’aspect culturel, pacifique du développement alors que Marx met l’accent sur l’aspect politique qui, à l’extérieur, a pour arme la conquête. Aucun d’entre eux ne décrit le destin des nationalités dans le cours de l’histoire selon qu’elles aient voulu se séparer et devenir indépendantes, mais inversement. Kautsky montre – pour la première fois à notre connaissance dans les écrits socialistes d’aujourd’hui – directement la tendance historique qui va dans le sens d’une élimination complète des différences nationales dans le système socialiste et d’une fusion de l’humanité civilisée en une nation.

Certes, remarque ce théoricien, le développement capitaliste contemporain suscite en même temps des phénomènes qui sont en contradiction apparente avec ce processus : le réveil et le renforcement de la culture nationale ainsi que l’aspiration à un État national en tant que « forme d’État qui correspond le mieux aux conditions modernes, celle où il peut le plus aisément accomplir ses tâches ».

Or, cet État national « le plus adéquat » n’est qu’une abstraction qu’il est aisé de développer et de défendre sur le plan théorique, mais qui ne correspond pas à la réalité. Le développement historique qui mène à la communauté civilisée englobant tous les êtres humains s’opère essentiellement, comme l’ensemble du développement social, au milieu de contradictions. Or la contradiction qui concerne l’expansion unificatrice de la civilisation internationale ne réside pas là où la cherche Kautsky, dans la tendance à l’idéal de « l’État national », mais plutôt là où la voit Marx : dans la lutte meurtrière entre les nations, dans la tendance à édifier de grands États capitalistes à l’extérieur des grands domaines de la civilisation et contre eux.

Le développement des grandes puissances, qui constitue la caractéristique saillante de l’époque moderne et qui s’impose par les progrès du capitalisme, condamne d’emblée toute la masse des mini- et micro-nationalités à la faiblesse politique. À côté de quelques nations très puissantes qui sont les gérants du développement capitaliste car elles disposent des moyens matériels et intellectuels indispensables pour préserver leur indépendance économique et politique, l’« autodétermination », l’existence indépendante des mini- et micro-nations est illusoire et le sera de plus en plus. Ce retour à l’existence indépendante de toutes ou du moins de la grande majorité des nations aujourd’hui opprimées ne serait possible que si l’existence de petits États avait des chances et des perspectives d’avenir à l’époque capitaliste. Pour le moment, les conditions économiques et politiques à l’échelle des grandes puissances sont à ce point nécessaires dans la lutte pour l’existence des nations capitalistes que les petits États politiquement indépendants, formellement égaux en droit, ne jouent en Europe qu’un rôle de figurant, et le plus souvent celui du bouc émissaire. Peut-on parler sérieusement d’« autodétermination » pour les Monténégrins, les Bulgares, les Roumains, les Serbes, les Grecs, formellement indépendants, et même, dans un certain sens, pour les Suisses dont l’indépendance est le produit des luttes politiques et du jeu diplomatique dans le « concert européen » ? Vue sous cet angle, l’idée d’assurer à toutes les « nations » la possibilité de s’autodéterminer ressemble pour le moins à la perspective d’abandonner le développement du capitalisme avancé pour retourner aux petits États du Moyen âge, loin en arrière, avant les XVème et XVIème siècles.

Le deuxième trait fondamental de l’évolution récente qui condamne cette idée à n’être qu’une utopie est l’impérialisme capitaliste. L’exemple de l’Angleterre et de la Hollande montre que, dans certaines circonstances, un pays capitaliste peut même sauter complètement l’étape transitoire de l’« État national » et édifier dès l’époque de la manufacture un État colonial. Tous les grands États capitalistes ont suivi aux XVIIIème et XIXème siècles l’exemple de l’Angleterre et de la Hollande qui ont commencé à conquérir des colonies dès le début du XVIIème siècle. Le fruit de cette tendance est la ruine incessante de l’indépendance d’un nombre toujours croissant de pays et de peuples, de continents entiers.

C’est justement le développement du commerce mondial à l’époque du capitalisme qui entraîne la décadence inévitable, quoique parfois lente, de toutes les sociétés plus primitives, qui détruit leur manière historiquement constituée de s’« autodéterminer », les rend dépendantes de la meule du développement capitaliste et de la politique universelle qui broie tout. Il faut être victime d’un aveuglement formaliste pour prétendre qu’à l’heure actuelle, par exemple, la nation chinoise – que l’on considère la population de cet État comme une nation ou comme plusieurs nations – « décide de son propre sort ». L’effet destructeur du commerce mondial est suivi de l’annexion directe ou de la dépendance politique des pays coloniaux à des degrés et sous des formes divers.

Et si la social-démocratie [le mot désigne, à l’époque, le mouvement socialiste révolutionnaire dans lequel s’inscrivait Rosa Luxemburg] combat de toutes ses forces la politique coloniale dans son principe et dans tous ses symptômes et s’efforce inlassablement d’empêcher qu’elle continue de progresser, elle se rend bien compte que cette évolution, de même que l’émergence de la politique coloniale plongent ses racines profondes dans les fondements de la production capitaliste, qu’elles accompagneront immanquablement les progrès ultérieurs du capitalisme et que seuls d’innocents « apôtres bourgeois de la paix » peuvent croire que les États actuels se détourneront de cette voie. Compte tenu de cette évolution et de la nécessité, pour les grands États capitalistes, de lutter pour l’existence sur le marché international, de participer à la politique mondiale et d’acquérir des possessions coloniales, « ce qui remplit le mieux sa fonction dans les conditions actuelles », c’est-à-dire ce qui correspond le mieux aux besoins de l’exploitation capitaliste, ce n’est pas « l’État national » – comme le suppose Kautsky – mais l’État conquérant. Et si l’on compare les différents degrés de rapprochement à ce prétendu idéal, ce qui correspond le mieux à cette fonction, ce n’est pas, par exemple, l’État français qui, au moins dans sa partie européenne est à peu près nationalement homogène, encore moins l’État espagnol qui, d’impérialiste qu’il était, s’est presque intégralement transformé en « État national » après s’être débarrassé de ses colonies, mais ces États qui s’appuient sur l’oppression nationale aussi bien en Europe que dans le monde entier : les États anglais et allemand, les États-Unis d’Amérique du Nord qui recèlent en leur sein la plaie béante de l’oppression des Noirs et conquièrent les peuples asiatiques. […]

Certes, on peut poser le problème beaucoup plus simplement si l’on sépare la question des annexions coloniales de celle des nationalités en général. C’est d’ailleurs l’attitude qu’adoptent souvent, consciemment ou inconsciemment, les défenseurs des « droits des peuples » ; attitude qui correspond à la conception de la politique coloniale d’un Éduard David dans la social-démocratie allemande ou d’un Van Kol dans la social-démocratie hollandaise [Éduard David et Henri van Kol étaient deux figures de l’aile droite réformiste du socialisme, adversaires donc de Rosa Luxemburg], par exemple, qui considèrent les annexions coloniales en général comme l’expression de la mission civilisatrice des peuples européens, mission qui serait indispensable même dans un système socialiste. On peut résumer cette conception comme application « européenne » du principe philosophique de Fichte dans la célèbre paraphrase de Ludwig Börne : « je suis moi – tout ce qui est en dehors de moi est ressource alimentaire ».

Si seuls les peuples européens sont reconnus comme nations véritables alors que les peuples coloniaux ne seraient que des « ressources alimentaires », on peut parler d’« États nationaux » en Europe et y inclure par exemple la France, le Danemark ou l’Italie et on peut aussi réduire le problème des nationalités aux complications internes à l’Europe. Mais dans ce cas, le « droit des nations à l’autodétermination » devient théorie des races dominantes et trahit nettement son origine : l’idéologie du libéralisme bourgeois et son crétinisme « européen ». Dans l’acception des socialistes, ce droit doit avoir, par sa nature même, un caractère universel ; l’élucider suffit pour montrer que l’espoir de réaliser ce « droit » au sein du système existant est une utopie en contradiction directe avec la tendance du développement capitaliste sur lequel la social-démocratie a fondé son existence ; car l’objectif qui consiste à partager tous les États existants en unités nationales, délimitées sur le modèle des États et petits États nationaux, est une entreprise parfaitement désespérée et, d’un point de vue historique, réactionnaire.

La formule du « droit des nations » ne suffit pas à justifier l’attitude des socialistes sur les questions des nationalités, non seulement parce qu’elle ne tient compte ni des conditions historiques dissemblables (dans l’espace et dans le temps), ni de la direction générale du développement de la situation universelle, mais aussi parce qu’elle ignore totalement la théorie fondamentale du socialisme moderne – la théorie de la société de classes.

Lorsque nous parlons de « droit des nations à l’autodétermination », nous entendons le concept de « nation » comme un tout, comme une entité sociale et politique homogène. Cependant, ce concept de « nation » est en fait l’une de ces catégories de l’idéologie bourgeoise que la théorie marxiste a soumises à une révision radicale en montrant que derrière le voile brumeux des concepts de « liberté bourgeoise », « égalité devant la loi », etc., se cache toujours un contenu historique précis.

Dans la société de classes, il n’y a pas de nation en tant qu’entité socio-politique homogène, en revanche, dans chaque nation, il y a des classes aux intérêts et aux « droits » antagonistes. Il n’y a littéralement aucun domaine social, des conditions matérielles les plus frustes aux plus subtiles des conditions morales, où les classes possédantes et le prolétariat conscient adoptent la même attitude, où ils se présentent comme un « peuple » indifférencié. Dans le domaine des rapports économiques, les classes bourgeoises défendent pied à pied les intérêts de l’exploitation, le prolétariat ceux du travail. Dans le domaine des rapports juridiques, la propriété est la pierre angulaire de la société bourgeoise ; l’intérêt du prolétariat, en revanche, exige que ceux qui n’ont rien soient émancipés de la domination de la propriété. Dans le domaine de la juridiction, la société bourgeoise représente la « justice » de classe, la justice des repus et des dominants ; le prolétariat défend l’humanité et le principe qui consiste à tenir compte des influences sociales sur l’individu. Dans les relations internationales, la bourgeoisie représente une politique de guerre et d’annexions, dans la phase actuelle du système, la politique douanière et la guerre commerciale ; le prolétariat, en revanche, représente une politique de paix générale et de libre échange. Dans le domaine de la sociologie et de la philosophie, les écoles bourgeoises et celle qui défend le point de vue du prolétariat sont en nette contradiction. Idéalisme, métaphysique, mysticisme, éclectisme sont représentatifs des classes possédantes et de leur vision du monde ; le prolétariat moderne a sa propre école, celle du matérialisme dialectique. Même dans le domaine des relations humaines prétendument universelles, de l’éthique, des opinions sur l’art, l’éducation : les intérêts, la vision du monde et les idéaux de la bourgeoisie d’une part, ceux du prolétariat conscient de l’autre constituent deux camps séparés l’un de l’autre par un abîme profond. Même là où les aspirations formelles et les intérêts du prolétariat et de la bourgeoisie dans son ensemble ou, du moins, dans sa partie progressiste semblent identiques, comme dans les aspirations démocratiques, un gouffre sépare le contenu et la politique réelle, caché sous l’identité des formes et des mots d’ordre.

Dans une société ainsi constituée, il ne saurait être question d’une volonté collective et unitaire, de l’autodétermination de la « nation ». Les mouvements « nationaux » et les luttes pour des « intérêts nationaux » qu’on rencontre dans l’histoire des sociétés modernes sont en règle générale des mouvements de classe de la couche bourgeoise dirigeante qui, le cas échéant et jusqu’à un certain point, peut aussi représenter les intérêts d’autres couches populaires et ce, dans la mesure où elle protège en tant qu’« intérêts nationaux » des formes progressistes du développement historique et où la classe laborieuse ne s’est pas encore détachée de la masse du « peuple » conduite par la bourgeoisie, pour devenir une classe politique consciente et indépendante. En ce sens, la bourgeoisie française avait le droit, pendant la Grande Révolution, de parler au nom du « peuple » français en tant que Tiers-État, et même la bourgeoisie allemande pouvait se considérer jusqu’à un certain point en 1848 comme représentante du « peuple » allemand, même si le Manifeste communiste et, en partie, la Neue Rheinische Zeitung [journal dirigé par Karl Marx pendant la révolution de 1848-1849, se proclamant « organe de la démocratie »] étaient déjà des signes avant-coureurs d’une politique de classe propre au prolétariat en Allemagne. Dans ces deux cas, cela voulait dire que la cause révolutionnaire de la classe bourgeoise, à ce stade du développement social, coïncidait avec celle du peuple tout entier car ce dernier constituait encore avec la bourgeoisie une masse indifférenciée opposée au féodalisme dominant.

Ce fait suffit à démontrer que le « droit des nations » ne peut pas déterminer la position d’un parti socialiste sur la question nationale. L’existence d’un tel parti est déjà la preuve que la bourgeoisie a cessé d’être le représentant de toute la masse du peuple, que la classe du prolétariat ne s’abrite plus sous l’aile protectrice de la bourgeoisie, qu’elle s’est détachée d’elle pour devenir une classe indépendante avec ses propres objectifs sociaux et politiques. Mais comme la conception du « peuple », des « droits » et de la « volonté populaire » en tant qu’ensemble homogène est un reliquat de l’époque où l’antagonisme entre prolétariat et bourgeoisie n’était que latent et inconscient, ainsi que nous l’avons démontré, voir le prolétariat conscient et organisé indépendamment l’utiliser serait un paradoxe, non pas du point de vue de la logique scolaire, mais un paradoxe historique.

Sur la question nationale, un parti socialiste doit dans la société actuelle tenir compte avant tout de l’antagonisme des classes. La question nationale tchèque a un aspect différent pour la petite bourgeoisie jeune-Tchèque et pour le prolétariat tchèque. Nous ne pouvons pas davantage donner à la question nationale polonaise une solution satisfaisante à la fois pour monsieur Koscielski [nationaliste polonais de l’époque] et pour son valet de ferme à Miloslaw ; à la fois pour la bourgeoisie à Varsovie et Lodz, et pour les travailleurs polonais conscients. La question juive se reflète, elle aussi, de manière tout à fait différente dans les esprits de la bourgeoisie juive et dans la conscience du prolétariat révolutionnaire juif. Pour la social-démocratie, la question des nationalités est avant tout, comme toutes les autres questions sociales et politiques, une question d’intérêts de classe. […]

Et tel est en fait le contenu, la signification essentielle du principe énoncé par le Congrès international de Londres dans la résolution citée [Rosa Luxemburg a mentionné au début de son livre une résolution du congrès socialiste international tenu à Londres en 1896]. « Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ne cessera d’être une phraséologie creuse que dans un système social où le « droit au travail » cessera d’être une formule vide de sens. Un système socialiste qui non seulement éradique la domination d’une classe sociale sur une autre mais qui supprime en même temps l’existence même des classes sociales et leur antagonisme, la séparation de la société en classes aux intérêts et aux aspirations différentes, seul un tel système réalise, par l’harmonie et la solidarité des intérêts, une société comme somme d’individus unis et, par conséquent, comme ensemble homogène à la volonté organisée en commun où l’accomplissement de cette volonté est possible. C’est alors seulement que le système socialiste réalisera aussi la « nation » comme volonté unitaire ainsi que les conditions matérielles de sa libre autodétermination, dans la mesure où les nations constitueraient dans ce système des organismes sociaux particuliers, ou, comme l’affirme Kautsky, fusionneraient en un organisme unique. Bref, la société n’acquiert la possibilité pratique de disposer librement de son existence nationale que lorsqu’elle peut disposer librement de son existence économique, des conditions de sa production. Les « nations » seront maîtresses de leur existence historique lorsque la société humaine sera maîtresse de son processus social.

C’est déjà une raison suffisante pour juger erronée l’analogie entre toutes les revendications démocratiques, telles que le droit à la liberté de parole, de presse, d’association et de réunion, et le « droit des nations à l’autodétermination », que ses partisans tentent parfois d’établir. […] Le point de vue cité ignore complètement que ces « droits » apparemment analogues se situent sur des plans historiques tout à fait différents. Le droit d’association et de réunion, la liberté d’expression et de la presse sont des formes juridiques établies, constituantes d’une société civile mature. En revanche, le « droit des nations à l’autodétermination » n’est que la formulation métaphysique d’une idée qui, inapplicable dans la société bourgeoise, ne peut être réalisée que sur la base d’un système socialiste. […]

La social-démocratie est le parti de classe du prolétariat. Sa tâche historique consiste à représenter les intérêts de classe du prolétariat en même temps que les intérêts du développement révolutionnaire de la société capitaliste qui tendent vers la réalisation du socialisme. La social-démocratie a donc vocation, non pas à réaliser le droit des nations à l’auto-détermination, mais seulement le droit à l’auto-détermination de la classe ouvrière, de la classe exploitée et opprimée – du prolétariat. C’est de ce point de vue que la social-démocratie examine toutes les questions sociales et politiques sans exception, et c’est de ce point de vue qu’elle formule ses exigences programmatiques. Ni en matière de formes politiques que nous demandons pour l’État, ni en matière de politique intérieure et étrangère de l’État, ni en matière de juridiction ou de système scolaire, d’impôts ou d’armée la social-démocratie ne laisse au « peuple » la possibilité de décider de son sort selon son bon vouloir et son « autodétermination ». […]

Cela devient tout à fait clair si l’on veut bien faire descendre la question des nuages de l’abstraction vers la terre ferme de la situation concrète.

Le « peuple » doit avoir le « droit » de s’autodéterminer. Mais qui est donc le « peuple », qui détient le pouvoir, qui a le « droit » d’être le représentant autorisé du « peuple » et de sa volonté ? Comment sait-on ce que le « peuple » veut vraiment ? Y a-t-il un parti politique qui ne prétendrait pas être, à l’inverse de tous les autres, le véritable représentant de la « volonté populaire » alors que tous les autres n’exprimeraient qu’une volonté populaire déformée et falsifiée ? Tous les partis bourgeois-libéraux se considèrent, par la nature des choses, comme la volonté incarnée du peuple, ils revendiquent le monopole exclusif de représentation du « peuple ». Mais les partis conservateurs et réactionnaires ne se réclament pas moins de la volonté et des intérêts du peuple et dans certaines limites, à bon droit. La Grande Révolution française était incontestablement l’expression de la volonté du peuple français, mais Napoléon qui balaya l’œuvre de la révolution par le coup d’État du 18 Brumaire fit littéralement du principe de « la volonté générale » le fondement de toute sa réforme de l’État. […] Il en va de l’« authentique » volonté du « peuple » comme de l’anneau authentique dans la parabole de Lessing, « Nathan le sage » : il a disparu et il semble presque impossible de le retrouver et de le distinguer des faux et des imitations. […]

Même si l’appétit de la bourgeoisie capitaliste pour des marchés qui lui appartiennent « en propre » est élastique et extensible au point d’avoir naturellement tendance à inclure le globe entier, la quintessence de l’« idée nationale » bourgeoise moderne réside en ce que, aux yeux de la bourgeoisie de chaque pays, sa propre nation, sa « patrie » est destinée par nature à servir de marché pour ses produits. […] Pour se développer, le capitalisme a besoin non seulement de marchés mais aussi de tout l’appareil d’un État capitaliste moderne. Pour exister normalement, la bourgeoisie n’a pas exclusivement besoin de conditions économiques de production mais elle a aussi besoin de conditions politiques pour asseoir son pouvoir de classe. Il en résulte que la forme spécifique des aspirations nationales, le véritable intérêt de classe de la bourgeoisie, c’est l’avènement de l’indépendance étatique. […]

Le fondement historique des mouvements nationaux modernes de la bourgeoisie n’est rien d’autre que l’aspiration au pouvoir de classe, ces aspirations trouvant leur expression dans une forme sociale spécifique : l’État capitaliste moderne, qui est « national » en ce qu’il permet à la bourgeoisie d’une nationalité donnée d’exercer sa domination sur toute la population mélangée de l’État. […]

Du point de vue des intérêts du prolétariat, les choses sont bien différentes. […] La mission historique de la bourgeoisie est la création d’un État « national » moderne ; mais la tâche historique du prolétariat est d’abolir cet État, en ce qu’il est une forme politique du capitalisme dans laquelle lui-même émerge en tant que classe consciente, afin d’établir le système socialiste. »

1 Les extraits se trouvent pages 40 à 72 de cette traduction française, et partiellement dans Rosa Luxemburg, Internationalismus und Klassenkampf, Luchterhand Verlag, 1971, pages 249 à 265.

Pour l’indépendance de classe

Que ce soit dans l’action politique, au sein des mobilisations au quotidien, dans le cadre du syndicalisme1, ou plus globalement dans celui de la lutte pour l’abolition du mode de production capitaliste, nous devons affirmer la nécessité de l’indépendance de classe. Cela signifie que la classe sociale majoritaire, la classe travailleuse (salariés, chômeurs, précaires, autrement dit le prolétariat) ne peut efficacement lutter contre l’exploitation et l’aliénation qu’en ayant sa propre politique, sa propre orientation, de façon indépendante des intérêts des autres classes sociales.

Comme l’écrivit Karl Marx, les travailleurs forment « une classe qui constitue la majorité de tous les membres de la société et d’où émane la conscience de la nécessité d’une révolution en profondeur, la conscience communiste ». Il ajoute que cette conscience peut « naturellement, se former aussi parmi les autres classes grâce à l’appréhension du rôle de cette classe »2. L’indépendance de classe n’est donc nullement du « sectarisme », ni le refus de se préoccuper des questions dites « sociétales ».

La lutte des classes ne naît pas d’abord d’une volonté, mais découle du mode de production tel qu’il fonctionne. Mener une lutte de classe est une nécessité pratique pour les travailleurs, car de l’autre côté le patronat n’a pas besoin de lui donner ce nom pour mener sa propre lutte de classe : il tend à accroître l’exploitation afin d’augmenter ses profits. Dans les luttes spontanées quotidiennes, les salariés n’emploient pas non plus ce terme, pourtant les mobilisations pour l’augmentation des salaires, pour l’amélioration des conditions de travail (ou contre leur dégradation), sont des formes de lutte de classe.

L’indépendance de classe, ce ne sont pas seulement ces affrontements sociaux localisés. C’est aussi voire surtout la nécessité de la lutte contre l’organisation sociale actuelle, donc pour l’abolition de toutes les classes sociales. Le but essentiel des luttes de la classe exploitée n’est pas seulement d’atténuer l’exploitation, ni uniquement de supprimer sa propre exploitation, mais bel et bien d’abolir toute exploitation.

Cet objectif est évidemment en rupture complète avec l’idéologie dominante. Réaliser l’indépendance de classe implique donc de se libérer de l’idéologie de la classe capitaliste. Comme l’a écrit Rosa Luxemburg, « il n’y a pas de socialisme en dehors de la solidarité internationale du prolétariat et il n’y a pas de socialisme sans lutte de classe. […] La prochaine tâche du socialisme est de libérer le prolétariat intellectuellement de la tutelle de la bourgeoisie, tutelle qui se manifeste par l’influence de l’idéologie nationaliste. »3

Adopter un point de vue de classe, c’est donc aussi s’inscrire dans une perspective internationaliste. Les travailleurs du monde entier ayant les mêmes intérêts, l’internationalisme doit être une réalité quotidienne, dans les mobilisations, dans les projets politiques, comme objectif et comme moyen, dans la lutte contre toutes les oppressions. Il est normal et logique que le capitalisme se mondialise : la solution n’est pas un retour à un nationalisme quel qu’il soit ; la solution c’est la solidarité internationale des travailleurs, permettant une mondialisation au service des êtres humains, débarrassée des inégalités, du capitalisme et des divisions artificielles. Comme Karl Marx l’a rappelé dans les statuts de la Première Internationale (Association internationale des travailleurs, AIT), « l’émancipation des classes travailleuses doit être conquise par les classes travailleuses elles-mêmes »4.

1 Voir « Crise de la CGT ou crise du syndicalisme ? », Critique Sociale n° 34, février-mars 2015.

2 Karl Marx, L’Idéologie allemande (dans Karl Marx, Œuvres tome III : Philosophie, édition de Maximilien Rubel, Bibliothèque de La Pléiade, 1982, p. 1122).

3 Rosa Luxemburg, Principes directeurs pour les tâches de la social-démocratie internationale (dans Rosa Luxemburg, Œuvres complètes tome IV : La Brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907–1916), collectif Smolny et éditions Agone, 2014, pp. 208-209).

4 « The emancipation of the working classses must be conquered by the working classes themselves ».