La nécessaire cohérence des luttes pour l’émancipation

Dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, les tra­vailleurs sont alié­nés et oppri­més sous la forme du tra­vail contraint et exploité, c’est-à-dire le tra­vail sala­rié. Cette réa­lité concrète fait que l’ensemble des tra­vailleurs (ou pro­lé­taires) dans le monde forment une classe sociale, quel que soit d’ailleurs leur sta­tut – contrat fixe, pré­caire, chô­meur, en for­ma­tion, etc. Par ailleurs, dif­fé­rentes oppres­sions sup­plé­men­taires existent dans la société, qui sont sur­tout subies au sein de la classe tra­vailleuse. Cela mène à des dif­fé­rences qui ne remettent pas en cause la notion de classe, mais qui n’en sont pas moins des réa­li­tés incon­tour­nables pour tout par­ti­san de l’émancipation. Par exemple, c’est l’existence du sys­tème patriar­cal, sexiste, qui per­met aux capi­ta­listes de moins payer les femmes que les hommes, à tra­vail égal. Cette sur­ex­ploi­ta­tion subie par les tra­vailleuses a par contre un net inté­rêt pour la classe capi­ta­liste, puisqu’elle lui fait réa­li­ser un sur­croît de plus-value – on voit donc qu’il s’agit à la fois de sexisme et de lutte des classes.

Ces dis­cri­mi­na­tions doivent être com­bat­tues par l’ensemble du mou­ve­ment ouvrier, en appli­ca­tion du mot d’ordre révo­lu­tion­naire : « Une attaque contre un seul est une attaque contre tous » (« An injury to one is an injury to all », slo­gan des Indus­trial Wor­kers of the World). Sur­tout, pour réel­le­ment en finir avec cet écart de salaire subi par les tra­vailleuses, les décla­ra­tions et les bonnes inten­tions ne suf­fisent pas : c’est le sys­tème d’ensemble – dont ce n’est qu’une des mani­fes­ta­tions – qu’il faut ren­ver­ser. La même logique doit s’appliquer dans la lutte pour en finir avec les autres sys­tèmes d’oppression.

Ces dif­fé­rentes oppres­sions mènent à l’apparition de luttes spé­ci­fiques, fémi­niste ou anti­ra­ciste par exemple, qui sont bien évidem­ment utiles en soi. Mais il est néces­saire d’aller plus loin. Nous consi­dé­rons que d’une part nous ne devons pas oppo­ser ces luttes entre elles, et que d’autre part dans le cadre d’un pro­jet de société cohé­rent – qui peut être appelé socia­lisme, com­mu­nisme ou autre­ment – nous voyons ces luttes comme dif­fé­rentes par­ties d’un mou­ve­ment réel vers une autre société, égali­taire et soli­daire. Seules des dérives et d’étroites consi­dé­ra­tions de basse « tac­tique » peuvent mener à renon­cer à une lutte, même pré­ten­du­ment de façon « pro­vi­soire », en pen­sant en ren­for­cer une autre. En finir avec les dif­fé­rentes formes de domi­na­tion subies passe par le chan­ge­ment des struc­tures sociales et des rap­ports sociaux. N’avoir qu’une vision incom­plète des dif­fé­rentes struc­tures d’oppression ce n’est pas choi­sir telle ou telle « prio­rité », c’est au fond négli­ger une par­tie de la réa­lité, donc amoin­drir son enga­ge­ment pour l’émancipation.

Par­lons tout d’abord de la néces­sité d’une puis­sante mobi­li­sa­tion uni­taire menant une lutte anti­ra­ciste ici et main­te­nant, avec l’objectif poli­tique d’éradiquer toutes les mani­fes­ta­tions de racisme et ses causes. Le racisme subi au quo­ti­dien par une par­tie de la popu­la­tion, en France et dans le monde, est en soi une forme d’oppression qui doit être com­bat­tue en tant que telle. Il per­pé­tue de plus une divi­sion au sein de la classe tra­vailleuse, avec des consé­quences néga­tives très concrètes quant aux condi­tions de vie de celles et ceux qui sont vic­times de racisme. Cette lutte est une ques­tion trans­ver­sale, par exemple concer­nant le loge­ment, où il s’agit à la fois de construire de nou­veaux loge­ments, ainsi que de réno­ver les anciens entre autres dans le sens des écono­mies d’énergie, mais aussi de réduire l’arbitraire des pro­prié­taires (comme mesure immé­diate) et de mettre fin à toutes les dis­cri­mi­na­tions dans l’accès au loge­ment. Dans le tra­vail, outre la lutte contre le chô­mage de masse qui exa­cerbe la concur­rence entre tra­vailleurs, le prin­cipe « à tra­vail égal salaire égal » doit être défendu puisqu’il n’est tou­jours pas une réa­lité. Il s’agit là d’une lutte poli­tique indis­pen­sable, qui fait par­tie inté­grante de notre objec­tif d’auto-émancipation généralisée.

Les luttes fémi­nistes et anti­sexistes font évidem­ment par­tie des mobi­li­sa­tions incon­tour­nables pour l’émancipation uni­ver­selle. Concer­nant l’écart de salaire subi par les femmes, il est par­fai­te­ment logique de mili­ter à la fois pour l’abolition de l’exploitation en tant que telle, donc contre le sys­tème du sala­riat, et en même temps de lut­ter dans l’immédiat contre cette sur­ex­ploi­ta­tion de genre. Ce n’est par ailleurs qu’une des mani­fes­ta­tions du sexisme au sein du monde du tra­vail (har­cè­le­ment, etc.). Il suf­fit d’observer la situa­tion pour se rendre compte du carac­tère mas­sif et sys­té­mique de la vio­lence de genre, et donc de prendre conscience de la néces­sité d’abolir cette vio­lence et ses causes.

Les mobi­li­sa­tions pro­gres­sistes pour l’environnement sont des luttes sociales, qui affrontent des inté­rêts capi­ta­listes bien réels. De fait, les véri­tables mobi­li­sa­tions pour l’écolo­gie sociale ont à notre sens for­cé­ment un contenu anti­ca­pi­ta­liste. Ce sont donc en pra­tique des luttes de classes, qui voient l’affrontement entre des inté­rêts contra­dic­toires : d’un côté les condi­tions de vie de nom­breux êtres humains et l’avenir de notre pla­nète, de l’autre les pro­fits de la classe capi­ta­liste (ou du moins d’une par­tie d’entre elle). Par exemple, il y a tant d’un point de vue écolo­gique que social la néces­sité de trans­ports en com­mun publics propres et gra­tuits. Les luttes anti­ca­pi­ta­listes pour l’environnement ont d’autre part un évident contenu inter­na­tio­na­liste, du fait qu’aucune pers­pec­tive écolo­giste réelle ne peut exis­ter sans inter­na­tio­na­lisme : ni la pol­lu­tion, ni les nuages radio­ac­tifs, ni le chan­ge­ment cli­ma­tique ne s’arrêtent aux fron­tières étatiques.

Enfin, l’opposition entre classes reste un fait essen­tiel qui struc­ture les rela­tions sociales dans le monde d’aujourd’hui. Tout objec­tif d’éman­ci­pa­tion humaine géné­ra­li­sée passe néces­sai­re­ment par la défense d’un inter­na­tio­na­lisme de la classe exploi­tée, pour arri­ver à un monde libéré du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et de la divi­sion en classes sociales.

Au niveau indi­vi­duel, nom­breux sont ceux qui mène­ront telle ou telle lutte, en fonc­tion de leur situa­tion, de leurs prio­ri­tés, de leurs affi­ni­tés. Quand ces luttes pré­cises sont menées dans une pers­pec­tive d’auto-émancipation col­lec­tive, elles ne sont ni des éléments de repli ni de divi­sion : elles contri­buent pré­ci­sé­ment à com­battre les divi­sions créées par les sys­tèmes d’oppression dont nous vou­lons nous débar­ras­ser. Il n’en reste pas moins qu’au niveau col­lec­tif, les révo­lu­tion­naires doivent à notre sens avoir conscience du fait que ces luttes forment dif­fé­rentes facettes de l’émergence d’une pos­sible société de l’avenir, qui selon les mots de Karl Marx serait « une asso­cia­tion où le libre déve­lop­pe­ment de cha­cun est la condi­tion du libre déve­lop­pe­ment de tous ».

Davan­tage que de « conver­gence » des luttes, il nous semble que la cri­tique maté­ria­liste de la société actuelle et la pers­pec­tive d’une autre orga­ni­sa­tion sociale mènent au constat du carac­tère indis­pen­sable de cha­cune de ces luttes, ainsi que de leur cohé­rence. Il s’agit donc pour nous d’une lutte d’ensemble à mener de façon uni­taire pour en finir avec tous les sys­tèmes d’oppression, pour l’auto-émancipation mondiale.

Russie 1917, naissance d’un capitalisme d’Etat

Nous voilà arri­vés au cen­te­naire de la révo­lu­tion russe de 1917 : c’est l’occasion de consta­ter que rare­ment un événe­ment his­to­rique aura été perçu au tra­vers de tant de mythes défor­ma­teurs. Un siècle après, alors que l’URSS a – heu­reu­se­ment – dis­paru, mais pour lais­ser – mal­heu­reu­se­ment – place à une autre dic­ta­ture, peut-être qu’une appré­hen­sion ration­nelle de ce qu’elle fut va pou­voir ren­con­trer une plus forte audience.

En effet, dès le début il a existé des ana­lyses par­fai­te­ment lucides sur la réa­lité de la Rus­sie gou­ver­née par le parti bol­che­vik. Même Lénine, mis sous pres­sion par un cou­rant mino­ri­taire de son parti, avait reconnu dès mai 1918 qu’il tra­vaillait à mettre en place un capi­ta­lisme d’Etat en Rus­sie : « notre devoir est de nous mettre à l’école du capi­ta­lisme d’Etat des Alle­mands, de nous appli­quer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ména­ger les pro­cé­dés dic­ta­to­riaux pour l’implanter en Rus­sie »1. L’URSS n’a connu ni socia­lisme, ni com­mu­nisme, ni pou­voir des tra­vailleurs. Ces der­niers ont subi à la fois la domi­na­tion poli­tique d’un parti unique, et l’exploitation par la classe bureau­cra­tique notam­ment consti­tuée des diri­geants de ce même parti. C’est ce que confirme une ana­lyse his­to­rique maté­ria­liste du mode de pro­duc­tion et des rap­ports de pro­duc­tion ayant existé en URSS.

Nous repu­blions ci-dessous deux textes publiés dans les années 1930 au sein du cou­rant du com­mu­nisme des conseils (mar­xistes par­ti­sans du pou­voir des conseils ouvriers et non d’un parti).

Le pre­mier s’intitule « Thèses sur le bol­che­visme », il a été écrit par Hel­mut Wag­ner puis adopté par le Groupe des com­mu­nistes inter­na­tio­naux de Hol­lande et publié dans la revue Räte­kor­res­pon­denz. Il a égale­ment été tra­duit en anglais dans la revue Inter­na­tio­nal Coun­cil Cor­res­pon­dence (diri­gée par Paul Mat­tick), en décembre 1934 :

« Le bol­che­visme a appelé la révo­lu­tion de février la révo­lu­tion bour­geoise, et celle d’octobre, la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, fai­sant ainsi pas­ser son propre régime pour le règne de la classe pro­lé­ta­rienne, et sa poli­tique écono­mique pour du socia­lisme. Cette vision de la révo­lu­tion de 1917 est une absur­dité de par le simple fait qu’elle sup­pose qu’un déve­lop­pe­ment de sept mois aurait suffi à créer les bases écono­miques et sociales d’une révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, dans un pays qui venait à peine d’entrer dans la phase de sa révo­lu­tion bour­geoise – en d’autres termes, sau­ter d’un bond par-dessus tout un pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment social et écono­mique qui néces­si­te­rait au moins plu­sieurs décen­nies. En réa­lité, la révo­lu­tion de 1917 est un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion uni­taire, qui a débuté avec la chute du tsa­risme et a atteint son apo­gée avec la vic­toire de l’insurrection armée des bol­che­viks, le 7 novembre. Et ce violent pro­ces­sus de trans­for­ma­tion ne peut être que celui de la révo­lu­tion bour­geoise russe, dans les condi­tions his­to­riques et par­ti­cu­lières de la Russie.

Au cours de ce pro­ces­sus, le parti de l’intelligentsia jaco­bine révo­lu­tion­naire a pris le pou­voir en s’appuyant sur les deux mou­ve­ments sociaux qui avaient déclen­ché l’insurrection de masse, celui des pro­lé­taires et celui des pay­sans. Pour rem­pla­cer le gou­ver­ne­ment tri­an­gu­laire ébranlé (tsa­risme, noblesse et bour­geoi­sie), il a créé le tri­angle bol­che­visme, pay­san­ne­rie, classe ouvrière. Et de même que l’appareil étatique du tsa­risme régnait de façon auto­nome sur les deux classes pos­sé­dantes, de même le nou­vel appa­reil étatique bol­che­vique com­mença par se rendre indé­pen­dant des deux classes qui l’avaient porté au pou­voir. La Rus­sie est sor­tie des condi­tions de l’absolutisme tsa­riste pour tom­ber dans celles de l’absolutisme bolchevique. […]

La concep­tion de base de la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion n’allait pas pour Lénine au-delà d’une écono­mie étatique diri­gée par l’appareil bureau­cra­tique. Pour lui, l’économie de guerre alle­mande et les ser­vices pos­taux étaient des exemples type de l’organisation socia­liste : une orga­ni­sa­tion écono­mique de carac­tère ouver­te­ment bureau­cra­tique, diri­gée par une cen­tra­li­sa­tion venant d’en haut. Du pro­blème de la socia­li­sa­tion, il ne vit que les aspects tech­niques et non les aspects pro­lé­ta­riens et sociaux. De même, Lénine se fonda, et avec lui le bol­che­visme en géné­ral, sur les concepts de socia­li­sa­tion pro­po­sés par le cen­triste Hil­fer­ding qui, dans son Capi­tal finan­cier, a tracé un tableau idéa­lisé d’un capi­ta­lisme tota­le­ment orga­nisé. Le véri­table pro­blème, en ce qui concerne la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion – la prise en charge des entre­prises et des orga­ni­sa­tions du sys­tème écono­mique par la classe ouvrière et par ses orga­ni­sa­tions de classe, les conseils ouvriers –, a été com­plè­te­ment ignoré du bol­che­visme. Et il devait être ignoré parce que l’idée mar­xiste d’une asso­cia­tion de pro­duc­teurs libres et égaux est tota­le­ment oppo­sée à la concep­tion jaco­bine de l’organisation, et parce que la Rus­sie ne pos­sé­dait pas les condi­tions sociales et écono­miques néces­saires à l’instauration du socia­lisme. Le concept de socia­li­sa­tion des bol­che­viks n’est par consé­quent rien d’autre qu’une écono­mie capi­ta­liste prise en charge par l’Etat et diri­gée de l’extérieur et d’en haut par sa bureaucratie. […]

L’expérience d’une écono­mie natio­nale pla­ni­fiée bureau­cra­ti­que­ment est loin de pou­voir être consi­dé­rée comme un suc­cès. Les grands cata­clysmes inter­na­tio­naux qui menacent la Rus­sie ne pour­ront qu’accroître les contra­dic­tions de son sys­tème écono­mique jusqu’à ce qu’elles deviennent into­lé­rables, hâtant ainsi pro­ba­ble­ment la chute de cette expé­rience écono­mique gigantesque.

L’économie russe est essen­tiel­le­ment déter­mi­née par les carac­té­ris­tiques sui­vantes : elle s’appuie sur les bases d’une pro­duc­tion de mar­chan­dises ; elle est cen­trée sur la ren­ta­bi­lité ; elle révèle un sys­tème ouver­te­ment capi­ta­liste avec salaires et cadences accé­lé­rées ; enfin, elle a porté les raf­fi­ne­ments de la ratio­na­li­sa­tion capi­ta­liste jusqu’à ses limites extrêmes. L’économie bol­che­vique est une pro­duc­tion étatique qui emploie des méthodes capitalistes.

Cette forme de pro­duc­tion étatique s’accompagne égale­ment de plus-value, donc d’une exploi­ta­tion maxi­male des tra­vailleurs. Bien entendu, cette plus-value ne pro­fite direc­te­ment et ouver­te­ment à aucune classe par­ti­cu­lière de la société russe, mais elle enri­chit l’appareil para­si­taire de la bureau­cra­tie dans son ensemble.

[…]

Le Komin­tern lui-même a été uti­lisé pour mani­pu­ler abu­si­ve­ment la classe ouvrière inter­na­tio­nale, afin de ser­vir les buts oppor­tu­nistes de glo­ri­fi­ca­tion natio­nale et de la poli­tique de sécu­rité inter­na­tio­nale de l’Union sovié­tique. Il s’est consti­tué, en dehors de Rus­sie, à par­tir de la com­bi­nai­son des cadres révo­lu­tion­naires du pro­lé­ta­riat euro­péen. En usant de l’autorité de la révo­lu­tion bol­che­vique, le prin­cipe orga­ni­sa­tion­nel et tac­tique du bol­che­visme s’est imposé dans le Komin­tern de façon extrê­me­ment bru­tale et sans aucune consi­dé­ra­tion pour les scis­sions immé­diates. Le Comité exé­cu­tif du Komin­tern – autre ins­tru­ment de la bureau­cra­tie russe au pou­voir – s’est vu confier le com­man­de­ment absolu de tous les par­tis com­mu­nistes, et la poli­tique des par­tis a com­plè­te­ment perdu de vue les véri­tables inté­rêts révo­lu­tion­naires de la classe ouvrière inter­na­tio­nale. Les slo­gans et les réso­lu­tions révo­lu­tion­naires ont servi de cou­ver­ture à la poli­tique contre-révolutionnaire du Komin­tern et de ses par­tis qui, avec leurs façons bol­che­vistes, sont deve­nus aussi experts dans la tra­hi­son de la classe ouvrière et dans la déma­go­gie effré­née, que l’étaient les par­tis social-démocrates. En même temps que le réfor­misme, fusion­nant avec le capi­ta­lisme, décli­nait dans le sens his­to­rique, le Komin­tern fai­sait nau­frage en s’unissant à la poli­tique capi­ta­liste de l’Union sovié­tique. »2

Le deuxième texte est inti­tulé « La Rus­sie sovié­tique aujourd’hui ». Ega­le­ment paru dans la revue Räte­kor­res­pon­denz, il a été tra­duit en anglais par la revue Inter­na­tio­nal Coun­cil Cor­res­pon­dence en février 1937 :

« L’ouvrier russe ne peut man­quer de s’apercevoir qu’il n’a aucun contrôle sur les moyens de pro­duc­tion ni sur les pro­duits de son tra­vail. Il ne peut pas se sen­tir concerné par les pro­blèmes de la socia­li­sa­tion tels qu’ils se posent en Rus­sie, étant donné qu’il est un esclave du sala­riat tout comme ses frères au-delà des fron­tières de l’URSS. Il importe même peu de savoir si les ouvriers russes prennent clai­re­ment conscience de leur posi­tion dans la société. Le fait est qu’ils agissent de la seule manière pos­sible pour une classe exploi­tée. Et, paral­lè­le­ment, que Sta­line soit conscient ou non de son rôle en tant que diri­geant d’une société d’exploitation, ses actes pas­sés et à venir reflètent for­cé­ment les néces­si­tés d’une telle société. Ce n’est pas d’hier que la Rus­sie est capi­ta­liste ; elle l’est deve­nue avec l’abolition des der­niers conseils ouvriers libre­ment élus. […]

Un accrois­se­ment de l’exploitation pré­sup­pose un ren­for­ce­ment de l’appareil exploi­teur. La classe ouvrière ne peut s’exploiter elle-même. Un appa­reil est néces­saire, dont les membres n’appartiennent pas à la classe ouvrière. Des bureau­crates, des pro­fes­sion­nels, des « com­man­deurs d’industrie » comme les appelle Sta­line, s’appuyant sur une large couche de l’aristocratie ouvrière, sont indis­pen­sables. Ces bureau­crates aident la clique diri­geante, dont ils reçoivent en retour des pri­vi­lèges qui les élèvent au-dessus du niveau de l’ouvrier moyen. En dépit de la phra­séo­lo­gie offi­cielle sur « la tran­si­tion vers une société sans classe », il s’est bel et bien déve­loppé une nou­velle classe diri­geante en Rus­sie. Les tra­vailleurs vendent leur force de tra­vail à cette nou­velle classe de fonc­tion­naires, de chefs de coopé­ra­tives et d’entreprises, et à la bureau­cra­tie qui dirige la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion. Cet appa­reil colos­sal est l’acheteur de la force de tra­vail. Il dirige col­lec­ti­ve­ment et auto­cra­ti­que­ment à la fois. Il ne pro­duit aucune valeur, il vit de la plus-value, du tra­vail de mil­lions d’esclaves sala­riés. L’idéologie de cette couche pri­vi­lé­giée n’a rien à voir avec la conscience de classe des ouvriers. L’exploitation étant son inté­rêt, elle consti­tue son idéo­lo­gie. En ennemi impla­cable, la bureau­cra­tie com­bat toutes les ten­dances de la société qui s’orientent vers l’abolition de l’exploitation.

[…]

Afin d’obtenir la masse gigan­tesque de plus-value indis­pen­sable à la construc­tion et à la trans­for­ma­tion du sys­tème écono­mique russe dans son entier, il était néces­saire de déve­lop­per une vaste classe de meneurs d’esclaves, de para­sites et d’exploiteurs. Cette nou­velle classe se déve­loppe en contra­dic­tion avec le com­mu­nisme. Le vide dans la struc­ture de la société d’exploitation, que reflé­tait l’absence d’une classe exploi­teuse spé­ci­fique, a été com­blé. C’est ceci qui consti­tue l’étape essen­tielle dans l’évolution de la Rus­sie au cours des der­nières années. Elle en a fait un Etat inté­gra­le­ment capi­ta­liste. Les tra­vailleurs, trop faibles pour orga­ni­ser la pro­duc­tion au nom de leur classe, ont abdi­qué devant le Parti. Ce der­nier, n’obéissant qu’à des inté­rêts spé­ci­fiques, a joué en Rus­sie exac­te­ment le même rôle que les capi­ta­listes pri­vés dans les autres pays. Le parti bol­ché­vique, en assu­mant le rôle his­to­rique de la bour­geoi­sie est devenu lui-même la bour­geoi­sie et a déve­loppé les forces pro­duc­tives à un niveau atteint long­temps aupa­ra­vant par la bour­geoi­sie des autres pays.

[…]

Il faut consi­dé­rer la Rus­sie comme un pays capi­ta­liste et un ennemi mor­tel du com­mu­nisme. Cela devien­dra plus évident avec le temps. Les com­mu­nistes seront pour­chas­sés et tués en Rus­sie comme par­tout ailleurs. Si cer­tains nour­rissent encore l’illusion de voir le socia­lisme « s’édifier » tôt ou tard en Rus­sie, ils décou­vri­ront que les classes pri­vi­lé­giées ne renoncent jamais déli­bé­ré­ment à leurs pri­vi­lèges. Ceux qui espèrent voir la classe pos­sé­dante aban­don­ner sa pro­priété sans lut­ter, font de la reli­gion. Le socia­lisme ne s’édifie pas. Ou bien il est le pro­duit direct de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, ou bien il n’est pas. La révo­lu­tion de 1917 est res­tée une révo­lu­tion bour­geoise. Ses éléments pro­lé­ta­riens ont été bat­tus. Elle n’a pas sup­primé le fon­de­ment de toute domi­na­tion, elle a seule­ment ren­versé la domi­na­tion tsa­riste. Elle n’a pas sup­primé tous les rap­ports de pro­priété, elle a seule­ment aboli les rap­ports de pro­priété pri­vée du capi­ta­lisme. Ce n’est que lorsque les tra­vailleurs prennent le pou­voir en main et orga­nisent la société pour eux-mêmes que les bases du com­mu­nisme se trouvent jetées. Ce qui existe en Rus­sie est un capi­ta­lisme d’Etat. Ceux qui se réclament du com­mu­nisme doivent aussi atta­quer le capi­ta­lisme d’Etat. Et dans la révo­lu­tion à venir, les ouvriers russes devront ren­ver­ser ce capi­ta­lisme d’Etat. La société d’exploitation russe, comme toutes les autres socié­tés d’exploitation, engendre chaque jour ses propres fos­soyeurs. »3

Enfin, nous repre­nons quelques extraits d’un texte de Mau­rice Brin­ton publié en 1970 par le groupe d’extrême gauche bri­tan­nique Soli­da­rity, Les Bol­ché­viques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution :

« En tant qu’institution, le Parti [bol­che­vik] échap­pait tota­le­ment au contrôle de la classe ouvrière russe. Les pro­blèmes qu’eut à affron­ter la Révo­lu­tion russe après 1917 ne réso­lurent pas cette contra­dic­tion, ils ne firent que l’exacerber. […] A un niveau plus pro­fond, la concep­tion même de ce type d’organisation et ce type de rap­port avec le mou­ve­ment des masses reflète l’influence non recon­nue de l’idéologie bour­geoise, chez ceux-là mêmes qui cher­chaient opi­niâ­tre­ment à détruire la société bour­geoise. La concep­tion qui assure que la société doit obli­ga­toi­re­ment être divi­sée en « diri­geants » et « exé­cu­tants », l’idée selon laquelle cer­tains sont nés pour domi­ner et que d’autres ne peuvent réel­le­ment se déve­lop­per au-delà d’une cer­taine limite a été, depuis des temps immé­mo­riaux, le pos­tu­lat tacite de toute classe domi­nante. Que les bol­che­viks eux-mêmes l’aient en fin de compte accep­tée montre encore une fois à quel point Marx avait rai­son en décla­rant que « les idées domi­nantes de chaque époque sont les idées de la classe domi­nante ». Face à une orga­ni­sa­tion aussi « effi­cace », aussi solide, construite sur des idées de ce genre, il n’est pas éton­nant que les comi­tés d’usine nés en 1917 n’aient pas été en mesure de conduire la Révo­lu­tion jusqu’à son terme.

[…]

En 1917, les tra­vailleurs russes créèrent des organes (comi­tés d’usine et soviets) qui devaient assu­rer la ges­tion de la société par les tra­vailleurs eux-mêmes. Mais les soviets pas­sèrent entre les mains des fonc­tion­naires bol­che­viks. Un appa­reil d’Etat, séparé des masses, fut rapi­de­ment recons­ti­tué. Les tra­vailleurs russes ne par­vinrent pas à créer de nou­velles ins­ti­tu­tions qui leur auraient per­mis d’organiser et la pro­duc­tion, et la vie sociale. Cette tâche fut par consé­quent assu­mée par d’autres, par un groupe dont cette ges­tion devint la fonc­tion spé­ci­fique. La bureau­cra­tie orga­ni­sait le pro­ces­sus du tra­vail dans un pays où elle était égale­ment maî­tresse des ins­ti­tu­tions politiques.

Tout ceci exige une sérieuse rééva­lua­tion de plu­sieurs notions fon­da­men­tales. Le « pou­voir des tra­vailleurs » ne peut pas être iden­ti­fié ou assi­milé au pou­voir du Parti, ce que firent conti­nuel­le­ment les bol­che­viks. Comme le disait Rosa Luxem­burg, le pou­voir ouvrier sera l’œuvre de la classe et non d’une mino­rité agis­sant au nom de la classe. Il doit être l’émanation de l’engagement actif des tra­vailleurs, res­ter sous leur influence directe, être sou­mis au contrôle de l’ensemble de la popu­la­tion, être la consé­quence de la conscience poli­tique crois­sante du peuple. De même, la notion de « prise du pou­voir » ne peut pas dési­gner – comme c’est bien évidem­ment le cas chez tous ceux qui croient vivre encore dans le Pétro­grad de 1917 – un putsch semi-militaire, fomenté par une mino­rité. Il ne peut non plus repré­sen­ter uni­que­ment la défense – même si celle-ci est bien entendu néces­saire – des posi­tions gagnées par la classe ouvrière contre les ten­ta­tives de la bour­geoi­sie pour les recon­qué­rir. Ce que la « prise du pou­voir » implique réel­le­ment, c’est que la grande majo­rité de la classe ouvrière com­prend enfin clai­re­ment sa capa­cité de ges­tion de la pro­duc­tion et de la société – et s’organise à cette fin. »4

1 Lénine, Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites-bourgeoises, article dans la Pravda n° 88–89-90, 9–11 mai 1918, tra­duc­tion en fran­çais dans les Œuvres, tome 27, éditions sociales, 1961, pages 355–356. Voir aussi notre texte : « Le léni­nisme et la révo­lu­tion russe », Cri­tique Sociale n° 1, octobre 2008.

2 Tra­duc­tion en fran­çais dans le recueil Korsch / Mat­tick / Pan­ne­koek / Ruhle / Wag­ner, La Contre-révolution bureau­cra­tique, 10–18, 1973, pages 41–44, 49 et 53. Numé­risé sur le site La Bataille socia­liste : bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1934–12-theses-sur-le-bolchevisme-gic/

3 Tra­duc­tion en fran­çais dans le recueil Korsch / Mat­tick / Pan­ne­koek / Ruhle / Wag­ner, La Contre-révolution bureau­cra­tique, 10–18, 1973, pages 189–191 et 199–200. Numé­risé sur le site La Bataille socia­liste : bataillesocialiste.wordpress.com/2009/01/10/la-russie-sovietique-aujourdhui-1937/

4 Mau­rice Brin­ton, Les Bol­ché­viques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution, Les Nuits rouges, 2016, pages 23–25 (tra­duc­tion par la revue Auto­ges­tion et socia­lisme, 1973).

Rosa Luxemburg, démocratie et révolution

Révo­lu­tion et démo­cra­tie, actua­lité de Rosa Luxem­burg, revue Agone, n° 59, 2016, 225 pages.

La revue Agone vient de publier un numéro consa­cré à Rosa Luxem­burg, avec des textes issus d’un col­loque inter­na­tio­nal tenu à Paris en 2013. Parmi les contri­bu­teurs de dif­fé­rents pays et de plu­sieurs conti­nents, on appré­cie notam­ment la per­ti­nente mise au point d’Isabel Lou­reiro face au sim­plisme de Georg Lukács et aux défor­ma­tions qu’il fait subir à la pen­sée de Rosa Luxem­burg. D’autre part, qu’un mili­tant de la gauche anti-poutinienne comme Alexeï Gusev ait par­ti­cipé au numéro est plu­tôt encou­ra­geant quant à l’intérêt porté à Luxem­burg dans les ruines mêmes du capi­ta­lisme d’Etat poli­cier en Rus­sie. Sur le fond, Otto­kar Luban rap­pelle que « pour Rosa Luxem­burg, l’activité et la créa­ti­vité des masses ne sau­raient être res­treintes car l’avènement d’une société socia­liste est un pro­ces­sus si long et dif­fi­cile que toutes les capa­ci­tés créa­tives dis­po­nibles doivent être mobi­li­sées. » (p. 24). Michael Löwy refor­mule Luxem­burg en écri­vant que « la démo­cra­tie a besoin du mou­ve­ment socia­liste et, vice versa, la lutte du pro­lé­ta­riat a besoin de la démo­cra­tie pour se déve­lop­per » (p. 36). Sob­han­lal Datta Gupta écrit avec rai­son que « pour elle, la démo­cra­tie révo­lu­tion­naire et l’internationalisme de la classe ouvrière sont insé­pa­rables ». Il pré­cise par ailleurs que « Luxem­burg, en vraie inter­na­tio­na­liste, ne cède jamais à quelque euro­cen­trisme que ce soit. Tout au contraire, elle admire pro­fon­dé­ment la contri­bu­tion de l’Orient à la culture uni­ver­selle. » (p. 60 et 62). Enfin, David Muhl­mann syn­thé­tise avec jus­tesse en disant qu’il s’agit d’« une pen­sée qui ne sépare pas les moyens et les fins de l’émancipation, et qui n’oppose pas méca­ni­que­ment l’intervention poli­tique directe des masses à des formes d’organisation popu­laires. » (p. 90).

Mais les auteurs, sou­vent uni­ver­si­taires, par­fois réfor­mistes et/ou léni­nistes, n’ont pas for­cé­ment com­pris ou inté­gré tous les aspects de la pen­sée poli­tique de Luxem­burg, voire s’y opposent. Par exemple, Ben Lewis nous affirme de façon péremp­toire que le mot d’ordre de Rosa Luxem­burg pen­dant la révo­lu­tion alle­mande de 1918–1919, « En finir avec le sala­riat ! », n’était pas le bon mot d’ordre (p. 84). En décembre 1918, elle avait en effet écrit dans le pro­gramme de la Ligue spar­ta­kiste, ensuite adopté par le Parti com­mu­niste d’Allemagne (KPD) : « A bas le sala­riat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. » Elle tra­çait ainsi une pers­pec­tive révo­lu­tion­naire, par le chan­ge­ment de mode de pro­duc­tion. Pen­dant cette période de révo­lu­tion, Rosa Luxem­burg met­tait aussi en avant la néces­sité de la réélec­tion des conseils ouvriers, donc le retour à la voix démo­cra­tique des tra­vailleurs à la base. Sa posi­tion était donc cohé­rente. Il s’agissait d’aller vers la révo­lu­tion sociale, les tra­vailleurs regrou­pés s’organisant et débat­tant de façon libre et égali­taire avec l’objectif d’abolir le fon­de­ment même du capi­ta­lisme : le sys­tème d’exploitation et d’aliénation qu’est le tra­vail salarié.

Rosa Luxem­burg nous rap­pelle que les mar­xistes ne doivent pas mettre leurs opi­nions dans leur poche, ni d’ailleurs cher­cher à les impo­ser de façon auto­ri­taire : ils doivent par­ti­ci­per aux dis­cus­sions, à l’action anti­ca­pi­ta­liste et à la construc­tion de nou­veaux rap­ports sociaux, qui ne peut se pro­duire que si la créa­ti­vité des masses se déve­loppe plei­ne­ment, grâce à des struc­tures de démo­cra­tie directe à tous les niveaux. Evi­dem­ment, on peut com­prendre ici la gêne voire l’incompréhension des léni­nistes, puisque Lénine fit exac­te­ment l’inverse en Rus­sie : il mit en place un capi­ta­lisme d’Etat, conser­vant donc le sys­tème du sala­riat, tout en exer­çant le pou­voir avec la direc­tion de son parti, vidant de toute sub­stance les conseils ouvriers et sup­pri­mant pro­gres­si­ve­ment les liber­tés de presse et de réunion pour les autres cou­rants du mou­ve­ment ouvrier1. Cette pra­tique léni­niste est tout à fait contraire à toute pos­si­bi­lité d’émancipation, qui ne peut être que l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes. En revanche, les posi­tions de Rosa Luxem­burg, qui n’ont certes pas débou­ché sur un suc­cès puisque les condi­tions n’étaient pas réunies dans l’Allemagne de 1918–1919, rendent pos­sible la pers­pec­tive d’auto-émancipation, par l’abolition du sala­riat et la démo­cra­tie des conseils.

De deux choses l’une : soit il ne s’agit que d’une révo­lu­tion poli­tique avec trans­fert du pou­voir mais pas de chan­ge­ment fon­da­men­tal des struc­tures sociales ; soit il s’agit aussi d’une révo­lu­tion sociale, et alors le mot d’ordre de l’heure est bel et bien l’abolition du sala­riat. Ce point est fon­da­men­tal pour com­prendre la por­tée de la pen­sée de Rosa Luxem­burg, hier comme aujourd’hui.

Il est tou­jours bon de rap­pe­ler que révo­lu­tion sociale et démo­cra­tie sont liées, même si rien ne peut rem­pla­cer la lec­ture directe des textes de Rosa Luxem­burg2. Ainsi, dans Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, elle écrit que la démo­cra­tie est « néces­saire et indis­pen­sable à la classe ouvrière », en par­ti­cu­lier parce que c’est « dans la lutte pour la démo­cra­tie, dans l’exercice de ses droits, que le pro­lé­ta­riat peut arri­ver à la conscience de ses inté­rêts de classe et de ses tâches his­to­riques. »3 La notion de conscience de classe est en effet fon­da­men­tale dans sa concep­tion de la révo­lu­tion. C’est grâce à leur conscience de classe que les tra­vailleurs peuvent mener à bien la lutte révo­lu­tion­naire : « L’émancipation de la classe tra­vailleuse ne peut être que l’œuvre de la classe tra­vailleuse elle-même […] ; et par classe tra­vailleuse, il ne faut pas entendre une direc­tion de parti de sept ou douze membres, mais la masse pro­lé­ta­rienne consciente elle-même. »4 C’est en effet par l’auto-organisation dans la lutte de la classe exploi­tée qu’il est pos­sible de mettre en appli­ca­tion la démo­cra­tie révo­lu­tion­naire et l’internationalisme, indis­pen­sables à l’auto-émancipation mondiale.

1 « Le léni­nisme et la révo­lu­tion russe », Cri­tique Sociale n° 1, octobre 2008.

2 A pro­pos des Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg actuel­le­ment en cours d’édition par Smolny et Agone, voir : « Rosa à l’école du socia­lisme », Cri­tique Sociale n° 23, novembre 2012, « Le tome 3 des Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg », Cri­tique Sociale n° 28, novembre 2013, et « Réédi­tion de la bro­chure de Junius de Rosa Luxem­burg », Cri­tique Sociale n° 33, novembre-décembre 2014. Voir aussi : « Rosa Luxem­burg et le but final socia­liste », Cri­tique Sociale n° 38, février-mars 2016.

3 Rosa Luxem­burg, Le But final, textes poli­tiques, éditions Spar­ta­cus, 2016, pp. 107–108.

4 Rosa Luxem­burg, article du 29 août 1911 cité dans notre bro­chure Rosa Luxem­burg et la grève de masse, Cri­tique Sociale, 2014.

Rosa Luxemburg et le but final socialiste

Rosa Luxem­burg, Le But final, textes poli­tiques, éditions Spar­ta­cus, Paris, 2016, 260 pages.

Disons-le tout net : même si le nom de Rosa Luxem­burg est connu, ses textes poli­tiques sont trop peu lus. Cette nou­velle paru­tion est donc une bonne occa­sion de connaître la pen­sée de cette théo­ri­cienne mar­xiste, que nous consi­dé­rons comme d’un très grand inté­rêt pour notre présent.

Il s’agit d’un recueil qui est une ver­sion revue et aug­men­tée d’un pré­cé­dent livre publié par les éditions Spar­ta­cus en 1997 : Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, et autres textes poli­tiques. Comme ce titre l’indiquait, Le But final contient d’abord ce texte essen­tiel de Luxem­burg, Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, écrit en 1898 et 1899 en réponse à l’apparition de la théo­rie réfor­miste au sein du socia­lisme. L’auteure y montre, en exa­mi­nant le fonc­tion­ne­ment et les évolu­tions du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, la néces­sité de la révo­lu­tion sociale pour sor­tir du capi­ta­lisme et abo­lir le tra­vail sala­rié. Outre cette réfu­ta­tion des argu­ments réfor­mistes, on trou­vera notam­ment dans ce texte une ana­lyse du rôle du cré­dit dans les crises – qui a été plei­ne­ment véri­fiée par la crise capi­ta­liste en cours depuis 2007–2008.

On lira égale­ment La Révo­lu­tion russe, célèbre texte d’analyse écrit en 1918 et dont l’avenir a mon­tré toute la per­ti­nence. Puis, avec le pro­gramme de la Ligue spar­ta­kiste et son dis­cours au congrès de fon­da­tion du Parti com­mu­niste d’Allemagne en décembre 1918 (deux semaines avant son assas­si­nat), Rosa Luxem­burg défi­nit en posi­tif son orien­ta­tion poli­tique. Elle explique com­ment un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire mené consciem­ment par les masses elles-mêmes est le moyen per­met­tant d’arriver au but final socia­liste : l’auto-émancipation mon­diale des tra­vailleurs, l’abolition de « toutes les condi­tions d’existence inhu­maines de la société actuelle » (comme l’écrivit Karl Marx1).

Ce livre réunit aussi d’autres articles impor­tants – dont l’un est publié pour la pre­mière fois en fran­çais – de cette auteure mar­xiste de pre­mier plan qu’était Rosa Luxem­burg. Nous n’allons pas les résu­mer, rien ne pou­vant rem­pla­cer la lec­ture directe des textes, où l’on voit se déve­lop­per une méthode d’analyse rigou­reuse et féconde. Nous citons seule­ment ci-dessous quelques extraits de l’article « Ques­tions d’organisation de la social-démocratie russe », publié en 1904, tra­duit pour la pre­mière fois en fran­çais en 1934 sous le titre « Cen­tra­lisme et démo­cra­tie », qui figure dans Le But final sous son titre d’origine (pages 139 à 161) :

« Aucune for­mule rigide ne peut suf­fire lorsqu’il s’agit d’interpréter du point de vue mar­xiste un pro­blème du socia­lisme, ne fût-ce qu’un pro­blème concer­nant l’organisation du parti. […]

Le mou­ve­ment socia­liste est, dans l’histoire des socié­tés fon­dées sur l’antagonisme des classes sociales, le pre­mier qui compte, dans toutes ses phases et dans toute sa marche, sur l’organisation et sur l’action directe et auto­nome de la masse. Sous ce rap­port, la social-démocratie [Rosa Luxem­burg désigne à l’époque par ce mot le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire pour le socia­lisme et la démo­cra­tie, dans lequel elle s’inscrit] crée un type d’organisation tota­le­ment dif­fé­rent de celui des mou­ve­ments socia­listes anté­rieurs, comme par exemple les mou­ve­ments du type jacobin-blanquiste.

Lénine paraît le sous-estimer lorsque, dans son livre, il exprime l’opinion que le social-démocrate révo­lu­tion­naire ne serait pas autre chose qu’« un jaco­bin indis­so­lu­ble­ment lié à l’organisation du pro­lé­ta­riat qui a pris conscience de ses inté­rêts de classe ». Pour Lénine, la dif­fé­rence entre la social-démocratie et le blan­quisme se réduit au fait qu’il y a un pro­lé­ta­riat orga­nisé et péné­tré d’une conscience de classe à la place d’une poi­gnée de conju­rés. Il oublie que cela implique une révi­sion com­plète des idées sur l’organisation et par consé­quent un contenu tout à fait nou­veau de la notion de cen­tra­lisme, ainsi que des rap­ports réci­proques entre l’organisation et la lutte.

Le blan­quisme n’avait pas en vue l’action immé­diate de la classe ouvrière et n’avait donc pas besoin d’une orga­ni­sa­tion de masse. Au contraire : comme les masses popu­laires ne devaient entrer en scène qu’au moment de la révo­lu­tion, tan­dis que l’action pré­li­mi­naire consis­tait dans la pré­pa­ra­tion d’un coup de main révo­lu­tion­naire par une mino­rité, le suc­cès même du com­plot exi­geait que les ini­tiés se tinssent à dis­tance de la masse popu­laire. Mais cela était égale­ment pos­sible et réa­li­sable parce qu’aucun contact intime n’existait entre l’activité conspi­ra­trice d’une orga­ni­sa­tion blan­quiste et la vie quo­ti­dienne des masses populaires.

En même temps, la tac­tique, aussi bien que les tâches concrètes de l’action, puisque libre­ment impro­vi­sées par l’inspiration et sans contact avec le ter­rain de la lutte de classes élémen­taire, pou­vaient être fixées dans leurs détails les plus minu­tieux et pre­naient la forme d’un plan déter­miné à l’avance. Il s’ensuivait, natu­rel­le­ment, que les membres actifs de l’organisation se trans­for­maient en simples organes d’exécution des ordres d’une volonté déter­mi­née, exté­rieure à leur propre champ d’activité, en ins­tru­ments d’un comité cen­tral. D’où cette seconde par­ti­cu­la­rité du cen­tra­lisme conspi­ra­teur : la sou­mis­sion abso­lue et aveugle des sec­tions du parti à l’instance cen­trale et l’extension de l’autorité de cette der­nière jusqu’à l’extrême péri­phé­rie de l’organisation.

Radi­ca­le­ment dif­fé­rentes sont les condi­tions de l’activité de la social-démocratie. Elle sur­git his­to­ri­que­ment de la lutte de classe élémen­taire. Et elle se meut dans cette contra­dic­tion dia­lec­tique que ce n’est qu’au cours de la lutte que l’armée pro­lé­ta­rienne se recrute et qu’elle prend conscience des buts de cette lutte. L’organisation, les pro­grès de la conscience et la lutte ne sont pas des phases par­ti­cu­lières, sépa­rées dans le temps et méca­ni­que­ment, comme dans un mou­ve­ment blan­quiste, mais au contraire des aspects divers d’un seul et même processus.

D’une part, en dehors des prin­cipes géné­raux de la lutte, il n’existe pas de tac­tique déjà élabo­rée dans tous ses détails à laquelle les membres de la social-démocratie pour­raient être for­més par un comité cen­tral. D’autre part, les péri­pé­ties de la lutte, au cours de laquelle se crée l’organisation, déter­minent des fluc­tua­tions inces­santes de la sphère d’influence du parti social-démocrate. Il en résulte déjà que la cen­tra­li­sa­tion social-démocrate ne sau­rait se fon­der ni sur l’obéissance aveugle ni sur une subor­di­na­tion méca­nique des mili­tants vis-à-vis du centre du parti.

D’autre part, il ne peut y avoir de cloi­sons étanches entre le noyau pro­lé­ta­rien conscient, soli­de­ment orga­nisé dans le cadre du parti, et cette par­tie proche du pro­lé­ta­riat déjà entraî­née dans la lutte de classe et dont la conscience de classe est en pleine progression.

L’instauration dans la social-démocratie du cen­tra­lisme sur ces deux prin­cipes, la subor­di­na­tion aveugle de toutes les orga­ni­sa­tions jusque dans le moindre détail vis-à-vis du centre, qui seul pense, tra­vaille et décide pour tous, et la sépa­ra­tion rigou­reuse du noyau orga­nisé du parti par rap­port à l’ambiance révo­lu­tion­naire – comme l’entend Lénine – nous paraît donc une trans­po­si­tion méca­nique des prin­cipes d’organisation blan­quistes de cercles de conju­rés dans le mou­ve­ment social-démocrate des masses ouvrières. Et il nous semble que Lénine a exprimé son point de vue d’une manière peut-être plus frap­pante que n’aurait osé le faire aucun de ses oppo­sants, lorsqu’il défi­nit son « social-démocrate révo­lu­tion­naire » comme un « jaco­bin lié à l’organisation du pro­lé­ta­riat qui a pris conscience de ses inté­rêts de classe ». En vérité, la social-démocratie n’est pas liée à l’organisation de la classe ouvrière, elle est le mou­ve­ment propre de la classe ouvrière. […]

La « dis­ci­pline » à laquelle Lénine pense est incul­quée au pro­lé­ta­riat non seule­ment par l’usine, mais encore par la caserne et par le bureau­cra­tisme actuel, bref par tout le méca­nisme de l’État bour­geois centralisé.

C’est inap­pro­prié de dési­gner par le même terme de « dis­ci­pline » deux notions aussi dif­fé­rentes que, d’une part, l’absence de pen­sée et de volonté dans un corps aux mille mains et aux mille jambes, exé­cu­tant à la baguette des mou­ve­ments méca­niques, et, d’autre part, la coor­di­na­tion volon­taire de l’activité poli­tique consciente d’une col­lec­ti­vité. Que peut avoir de com­mun l’obéissance de cadavre d’une classe domi­née et la rébel­lion orga­ni­sée d’une classe lut­tant pour son émancipation ?

Ce n’est pas en par­tant de la dis­ci­pline impo­sée par l’État capi­ta­liste au pro­lé­ta­riat, en remet­tant à celles d’un comité cen­tral social-démocrate la baguette enle­vée des mains de la bour­geoi­sie, mais en rom­pant, en extir­pant jusqu’à la der­nière racine cet esprit d’obéissance ser­vile, que le pro­lé­taire pourra acqué­rir le sens d’une dis­ci­pline nou­velle, de l’autodiscipline libre­ment consen­tie de la social-démocratie. […]

Ce qui importe tou­jours pour la social-démocratie, c’est évidem­ment non point la pré­pa­ra­tion d’une ordon­nance toute prête pour la tac­tique future, mais c’est de main­te­nir l’appréciation his­to­rique cor­recte des formes de lutte qui s’imposent à chaque moment, la com­pré­hen­sion vivante de la rela­ti­vité de la phase don­née de la lutte et de l’inéluctabilité de l’aggravation des ten­sions révo­lu­tion­naires sous l’angle du but final de la lutte des classes.

Mais en accor­dant à la direc­tion du parti des pou­voirs si abso­lus d’un carac­tère néga­tif, comme le veut Lénine, on ne fait que ren­for­cer jusqu’à un degré très dan­ge­reux le conser­va­tisme qui en émane nécessairement.

Si la tac­tique est le fait non pas du comité cen­tral, mais de l’ensemble du parti ou – encore mieux – de l’ensemble du mou­ve­ment ouvrier, il est évident qu’il faut à ses dif­fé­rents éche­lons cette liberté d’action qui seule per­met­tra d’utiliser toutes les res­sources d’une situa­tion et de déve­lop­per leur ini­tia­tive révo­lu­tion­naire. L’ultra-centralisme défendu par Lénine nous appa­raît comme impré­gné non point d’un esprit posi­tif et créa­teur, mais de l’esprit sté­rile du veilleur de nuit. Tout son souci tend à contrô­ler l’activité du parti et non à la fécon­der ; à rétré­cir le mou­ve­ment plu­tôt qu’à le déve­lop­per ; à le jugu­ler, non à l’unifier. […]

Même du point de vue de Lénine, qui redoute par-dessus tout l’influence néfaste des intel­lec­tuels dans le mou­ve­ment pro­lé­ta­rien, nous ne sau­rions conce­voir de plus grand dan­ger pour le parti socia­liste russe que les plans d’organisation pro­po­sés par Lénine. Rien ne pour­rait plus faci­le­ment et plus sûre­ment asser­vir un mou­ve­ment ouvrier, encore si jeune, à la soif de pou­voir des intel­lec­tuels, que l’immobilisation du mou­ve­ment dans la cui­rasse d’un cen­tra­lisme bureau­cra­tique qui ferait des ouvriers en lutte l’instrument docile d’un « comité ». Et, au contraire, il n’y a pas de garan­tie plus effi­cace contre les abus oppor­tu­nistes d’une intel­li­gent­sia ambi­tieuse que l’activité révo­lu­tion­naire auto­nome du pro­lé­ta­riat, grâce à laquelle il acquiert le sens des res­pon­sa­bi­li­tés politiques. […]

Moins l’activité auto­nome, la libre ini­tia­tive, le sens poli­tique de l’avant-garde ouvrière auront pu se libé­rer dans la période de lutte actuelle, plus ils auront été poli­ti­que­ment mis sous tutelle, enré­gi­men­tés par un comité cen­tral social-démocrate, plus la tâche des déma­gogues bour­geois dans la Rus­sie réno­vée sera facile et plus la récolte des efforts actuels de la social-démocratie ris­quera d’être engran­gée par la bourgeoisie. […]

En arrê­tant les pul­sa­tions d’une saine vie orga­nique, on débi­lite le corps et on dimi­nue sa résis­tance aussi bien que son esprit com­ba­tif non seule­ment contre les cou­rants oppor­tu­nistes, mais encore – ce qui devrait avoir aussi une cer­taine impor­tance – contre l’ordre social exis­tant. Le moyen pro­posé se retourne contre le but.

Dans ce désir crain­tif d’une par­tie de la social-démocratie russe d’établir la tutelle d’un comité cen­tral omni­scient et omni­po­tent, pour pré­ser­ver un mou­ve­ment ouvrier, si pro­met­teur et si plein de sève, de quelques faux-pas, nous croyons dis­cer­ner les symp­tômes de ce même sub­jec­ti­visme qui a déjà joué plus d’un tour à la pen­sée socia­liste en Rus­sie. […] Et, enfin, disons-le sans détours : les erreurs com­mises par un mou­ve­ment ouvrier vrai­ment révo­lu­tion­naire sont his­to­ri­que­ment infi­ni­ment plus fécondes et plus pré­cieuses que l’infaillibilité du meilleur « comité central ». »

1La Sainte famille, Karl Marx, Œuvres tome III : Phi­lo­so­phie, Biblio­thèque de La Pléiade, 1982, p. 460.

Pour le communisme démocratique

La rai­son d’être du mili­tan­tisme com­mu­niste, c’est de com­battre la société de classes qui repose sur la hié­rar­chie, il ne doit donc sur­tout pas repro­duire dans son fonc­tion­ne­ment la hié­rar­chie de la société domi­nante, mais au contraire la com­battre. Comme le dit le chant L’Internationale : « Il n’y a pas de sau­veur suprême ». Une struc­ture com­mu­niste doit donc être diri­gée par tous ses mili­tants, et ne pas s’en remettre à des « chefs ».

Lut­ter pour l’abolition de tous les rap­ports de domi­na­tion com­mence par empê­cher les rap­ports de domi­na­tion dans les orga­ni­sa­tions et les struc­tures de lutte. Les com­mu­nistes démo­cra­tiques sont fon­da­men­ta­le­ment et par nature du côté du déve­lop­pe­ment libre de la pen­sée, du côté de la démo­cra­tie la plus large. On ne peut pas com­battre l’aliénation sous une forme aliénée.

Les com­mu­nistes démo­cra­tiques par­ti­cipent aux mobi­li­sa­tions et militent pour qu’elles se déroulent tou­jours de façon démo­cra­tique. Notre mot d’ordre fon­da­men­tal est que « l’émancipation des tra­vailleurs doit être l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes »1. Cela signi­fie que les tra­vailleurs doivent être col­lec­ti­ve­ment leur propre direc­tion : les com­mu­nistes authen­tiques sou­tiennent donc tou­jours l’auto-organisation des luttes. Assem­blées Géné­rales, comi­tés de grève, coor­di­na­tions natio­nales : les exemples de struc­tures de démo­cra­tie directe créées et diri­gées par les tra­vailleurs et les jeunes sont très fré­quents, mais pour le moment limi­tés dans le temps.

Le pas­sage de la mobi­li­sa­tion reven­di­ca­tive à la prise de pou­voir se fera par le déve­lop­pe­ment, la péren­ni­sa­tion et la conver­gence de ces struc­tures de lutte, qui doivent deve­nir les ins­tru­ments d’auto-gouvernement, rem­pla­çant les organes de gou­ver­ne­ment de la bour­geoi­sie. L’intégralité du pou­voir doit alors être exercé par ces struc­tures de démo­cra­tie directe créées par les exploi­tés en lutte, à tous les niveaux : Assem­blées Géné­rales sou­ve­raines, comi­tés de grève, conseils ouvriers, coor­di­na­tion inter­na­tio­nale des Assem­blées Géné­rales et des conseils. Ce pro­ces­sus est celui d’une révo­lu­tion démo­cra­tique et socia­liste. La révo­lu­tion doit abo­lir le sala­riat, le capi­ta­lisme et les fron­tières, et mettre en place la démo­cra­tie directe à tous les niveaux.

Les termes « socia­lisme » et « com­mu­nisme » ont été oppo­sés en rai­son de nom­breuses tra­hi­sons his­to­riques. Le terme « socialisme-communisme » nous semble per­mettre de les dépas­ser, et d’affirmer l’unité de ces deux termes.

La révo­lu­tion socialiste-communiste, c’est la conquête de la démo­cra­tie véri­table. « A la place de l’ancienne société bour­geoise, avec ses classes et ses anta­go­nismes de classes, sur­git une asso­cia­tion où le libre déve­lop­pe­ment de cha­cun est la condi­tion du libre déve­lop­pe­ment de tous »2. La liberté réelle de l’individu ne peut pas­ser que par la conquête de la liberté pour tous. Dans la société capi­ta­liste, l’immense majo­rité n’est pas libre. De plus, un être humain, une classe, un peuple qui en opprime un autre n’est pas véri­ta­ble­ment libre : l’émancipation des tra­vailleurs per­met­tra donc l’émancipation de l’humanité toute entière.

Ce mou­ve­ment de libé­ra­tion de l’humanité ne pourra être que le fait de la majo­rité. « Le socia­lisme ne se fait pas et ne peut pas se faire par décrets, même s’ils émanaient d’un gou­ver­ne­ment socia­liste, aussi par­fait soit-il. Le socia­lisme doit être fait par les masses, par chaque pro­lé­taire »3. Il s’agit donc d’abolir les rap­ports de domi­na­tion, comme moyen et comme but de la révolution.

Les préa­lables au socialisme-communisme sont l’expropriation du capi­tal et la fin du sala­riat, abou­tis­sant à la dis­pa­ri­tion des classes sociales et de l’exploitation. « La classe ouvrière doit ins­crire sur son dra­peau le mot d’ordre révo­lu­tion­naire “abo­li­tion du sala­riat”, qui est son mot d’ordre final » (Karl Marx). L’objectif est de mettre en place la pro­priété com­mune des moyens de pro­duc­tion, par l’appropriation col­lec­tive, et la pro­duc­tion uni­que­ment en vue des besoins (contrai­re­ment à la pro­duc­tion en vue des pro­fits en régime capi­ta­liste). Ces préa­lables com­prennent égale­ment la col­lec­ti­vi­sa­tion des moyens de trans­ports, et la direc­tion de la pro­duc­tion par les tra­vailleurs, ainsi que la fin de la divi­sion du travail.

Notre objec­tif, c’est la fin de toutes les oppres­sions et toutes les alié­na­tions. Pour que l’être humain soit vrai­ment libre, il faut qu’il se débar­rasse de toutes les ins­ti­tu­tions créées pour le main­tien et la jus­ti­fi­ca­tion de l’oppression : les Etats, les armées, etc… A la place, le socialisme-communisme est une société sans fron­tières ni oppression.

La vio­lence est clai­re­ment notre enne­mie. « La société capi­ta­liste n’est rien d’autre que la domi­na­tion plus ou moins voi­lée de la vio­lence »4. La seule réponse véri­table et durable à la vio­lence de classe, c’est l’action col­lec­tive et soli­daire pour la fin de la divi­sion de la société en classes. Il s’agit de com­battre toutes les formes de dis­cri­mi­na­tion (racisme, sexisme, etc…). Evi­dem­ment, nous les com­bat­tons dans le cadre de la société actuelle, en ten­tant d’obtenir des avan­cées par­fois très impor­tantes, mais tout en sachant que seule l’abolition du capi­ta­lisme, du tra­vail sala­rié et du patriar­cat, per­met­tra de sup­pri­mer toutes les dis­cri­mi­na­tions, per­met­tant l’avènement d’une société libre et égali­taire, d’une huma­nité rassemblée.

« Luxem­bur­gisme » (comme d’ailleurs « mar­xisme ») est un terme très impar­fait, d’abord puisqu’il fait réfé­rence à une seule per­sonne. Mais les faits sont là, et mal­heu­reu­se­ment aucun terme ne défi­nit clai­re­ment ce qu’est le « mar­xisme démo­cra­tique », le « luxem­bur­gisme » : la par­ti­ci­pa­tion au mou­ve­ment réel — « le mou­ve­ment auto­nome de l’immense majo­rité »5- qui lutte pour abo­lir l’ordre établi et pour créer une société sans Etat, sans classes sociales, sans argent.

Démo­cra­tie Com­mu­niste (Luxem­bur­giste) — http://democom.alice.red/

1 Karl Marx, Sta­tuts de l’Association Inter­na­tio­nale des Tra­vailleurs, 1864.

2 Karl Marx, Mani­feste com­mu­niste, 1848.

3 Rosa Luxem­burg, Dis­cours sur le pro­gramme, décembre 1918.

5 Karl Marx, Mani­feste com­mu­niste, 1848.

Rosa Luxemburg contre tous les nationalismes

Nous publions ci-dessous des extraits des deux pre­miers cha­pitres du livre de Rosa Luxem­burg La Ques­tion natio­nale et l’autonomie, écrit en polo­nais en 1908–1909. Ces quelques para­graphes nous semblent extrê­me­ment inté­res­sants pour agir dans la situa­tion actuelle, mar­quée à la fois par un retour des natio­na­lismes et par le sou­tien à ces mou­ve­ments natio­na­listes et sou­ve­rai­nistes de la part même de sec­teurs de l’extrême-gauche. Rosa Luxem­burg expose ici de façon très claire en quoi le fameux « droit des peuples à dis­po­ser d’eux-mêmes » cher aux léni­nistes et à leurs alliés, est, dans le cadre du capi­ta­lisme et de l’impérialisme, abso­lu­ment en contra­dic­tion avec une poli­tique de classe des tra­vailleurs. Nous avons uti­lisé ici la tra­duc­tion de Clau­die Weill publiée en 2001 aux éditions du Temps des cerises (désormais indis­po­nible), que nous avons légè­re­ment revue1. Nous ajou­tons quelques pré­ci­sions entre crochets.

 

« Tel est le schéma his­to­rique esquissé par Kautsky [Rosa Luxem­burg évoque ici un texte de Karl Kautsky, « Natio­na­lité et inter­na­tio­na­lisme » (1907)]. Certes, il consi­dère la chose sous un autre angle que Marx, il sou­ligne sur­tout l’aspect cultu­rel, paci­fique du déve­lop­pe­ment alors que Marx met l’accent sur l’aspect poli­tique qui, à l’extérieur, a pour arme la conquête. Aucun d’entre eux ne décrit le des­tin des natio­na­li­tés dans le cours de l’histoire selon qu’elles aient voulu se sépa­rer et deve­nir indé­pen­dantes, mais inver­se­ment. Kautsky montre – pour la pre­mière fois à notre connais­sance dans les écrits socia­listes d’aujourd’hui – direc­te­ment la ten­dance his­to­rique qui va dans le sens d’une élimi­na­tion com­plète des dif­fé­rences natio­nales dans le sys­tème socia­liste et d’une fusion de l’humanité civi­li­sée en une nation.

Certes, remarque ce théo­ri­cien, le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste contem­po­rain sus­cite en même temps des phé­no­mènes qui sont en contra­dic­tion appa­rente avec ce pro­ces­sus : le réveil et le ren­for­ce­ment de la culture natio­nale ainsi que l’aspiration à un État natio­nal en tant que « forme d’État qui cor­res­pond le mieux aux condi­tions modernes, celle où il peut le plus aisé­ment accom­plir ses tâches ».

Or, cet État natio­nal « le plus adé­quat » n’est qu’une abs­trac­tion qu’il est aisé de déve­lop­per et de défendre sur le plan théo­rique, mais qui ne cor­res­pond pas à la réa­lité. Le déve­lop­pe­ment his­to­rique qui mène à la com­mu­nauté civi­li­sée englo­bant tous les êtres humains s’opère essen­tiel­le­ment, comme l’ensemble du déve­lop­pe­ment social, au milieu de contra­dic­tions. Or la contra­dic­tion qui concerne l’expansion uni­fi­ca­trice de la civi­li­sa­tion inter­na­tio­nale ne réside pas là où la cherche Kautsky, dans la ten­dance à l’idéal de « l’État natio­nal », mais plu­tôt là où la voit Marx : dans la lutte meur­trière entre les nations, dans la ten­dance à édifier de grands États capi­ta­listes à l’extérieur des grands domaines de la civi­li­sa­tion et contre eux.

Le déve­lop­pe­ment des grandes puis­sances, qui consti­tue la carac­té­ris­tique saillante de l’époque moderne et qui s’impose par les pro­grès du capi­ta­lisme, condamne d’emblée toute la masse des mini– et micro-nationalités à la fai­blesse poli­tique. À côté de quelques nations très puis­santes qui sont les gérants du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste car elles dis­posent des moyens maté­riels et intel­lec­tuels indis­pen­sables pour pré­ser­ver leur indé­pen­dance écono­mique et poli­tique, l’« autodétermination », l’existence indé­pen­dante des mini– et micro-nations est illu­soire et le sera de plus en plus. Ce retour à l’existence indé­pen­dante de toutes ou du moins de la grande majo­rité des nations aujourd’hui oppri­mées ne serait pos­sible que si l’existence de petits États avait des chances et des pers­pec­tives d’avenir à l’époque capi­ta­liste. Pour le moment, les condi­tions écono­miques et poli­tiques à l’échelle des grandes puis­sances sont à ce point néces­saires dans la lutte pour l’existence des nations capi­ta­listes que les petits États poli­ti­que­ment indé­pen­dants, for­mel­le­ment égaux en droit, ne jouent en Europe qu’un rôle de figu­rant, et le plus sou­vent celui du bouc émis­saire. Peut-on par­ler sérieu­se­ment d’« autodétermination » pour les Mon­té­né­grins, les Bul­gares, les Rou­mains, les Serbes, les Grecs, for­mel­le­ment indé­pen­dants, et même, dans un cer­tain sens, pour les Suisses dont l’indépendance est le pro­duit des luttes poli­tiques et du jeu diplo­ma­tique dans le « concert euro­péen » ? Vue sous cet angle, l’idée d’assurer à toutes les « nations » la pos­si­bi­lité de s’autodéterminer res­semble pour le moins à la pers­pec­tive d’abandonner le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme avancé pour retour­ner aux petits États du Moyen âge, loin en arrière, avant les XVème et XVIème siècles.

Le deuxième trait fon­da­men­tal de l’évolution récente qui condamne cette idée à n’être qu’une uto­pie est l’impérialisme capi­ta­liste. L’exemple de l’Angleterre et de la Hol­lande montre que, dans cer­taines cir­cons­tances, un pays capi­ta­liste peut même sau­ter com­plè­te­ment l’étape tran­si­toire de l’« État natio­nal » et édifier dès l’époque de la manu­fac­ture un État colo­nial. Tous les grands États capi­ta­listes ont suivi aux XVIIIème et XIXème siècles l’exemple de l’Angleterre et de la Hol­lande qui ont com­mencé à conqué­rir des colo­nies dès le début du XVIIème siècle. Le fruit de cette ten­dance est la ruine inces­sante de l’indépendance d’un nombre tou­jours crois­sant de pays et de peuples, de conti­nents entiers.

C’est jus­te­ment le déve­lop­pe­ment du com­merce mon­dial à l’époque du capi­ta­lisme qui entraîne la déca­dence inévi­table, quoique par­fois lente, de toutes les socié­tés plus pri­mi­tives, qui détruit leur manière his­to­ri­que­ment consti­tuée de s’« autodéterminer », les rend dépen­dantes de la meule du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste et de la poli­tique uni­ver­selle qui broie tout. Il faut être vic­time d’un aveu­gle­ment for­ma­liste pour pré­tendre qu’à l’heure actuelle, par exemple, la nation chi­noise – que l’on consi­dère la popu­la­tion de cet État comme une nation ou comme plu­sieurs nations – « décide de son propre sort ». L’effet des­truc­teur du com­merce mon­dial est suivi de l’annexion directe ou de la dépen­dance poli­tique des pays colo­niaux à des degrés et sous des formes divers.

Et si la social-démocratie [le mot désigne, à l’époque, le mou­ve­ment socia­liste révo­lu­tion­naire dans lequel s’inscrivait Rosa Luxem­burg] combat de toutes ses forces la poli­tique colo­niale dans son prin­cipe et dans tous ses symp­tômes et s’efforce inlas­sa­ble­ment d’empêcher qu’elle conti­nue de pro­gres­ser, elle se rend bien compte que cette évolu­tion, de même que l’émergence de la poli­tique colo­niale plongent ses racines pro­fondes dans les fon­de­ments de la pro­duc­tion capi­ta­liste, qu’elles accom­pa­gne­ront imman­qua­ble­ment les pro­grès ulté­rieurs du capi­ta­lisme et que seuls d’innocents « apôtres bour­geois de la paix » peuvent croire que les États actuels se détour­ne­ront de cette voie. Compte tenu de cette évolu­tion et de la néces­sité, pour les grands États capi­ta­listes, de lut­ter pour l’existence sur le mar­ché inter­na­tio­nal, de par­ti­ci­per à la poli­tique mon­diale et d’acquérir des pos­ses­sions colo­niales, « ce qui rem­plit le mieux sa fonc­tion dans les condi­tions actuelles », c’est-à-dire ce qui cor­res­pond le mieux aux besoins de l’exploitation capi­ta­liste, ce n’est pas « l’État natio­nal » – comme le sup­pose Kautsky – mais l’État conqué­rant. Et si l’on com­pare les dif­fé­rents degrés de rap­pro­che­ment à ce pré­tendu idéal, ce qui cor­res­pond le mieux à cette fonc­tion, ce n’est pas, par exemple, l’État fran­çais qui, au moins dans sa par­tie euro­péenne est à peu près natio­na­le­ment homo­gène, encore moins l’État espa­gnol qui, d’impérialiste qu’il était, s’est presque inté­gra­le­ment trans­formé en « État natio­nal » après s’être débar­rassé de ses colo­nies, mais ces États qui s’appuient sur l’oppression natio­nale aussi bien en Europe que dans le monde entier : les États anglais et alle­mand, les États-Unis d’Amérique du Nord qui recèlent en leur sein la plaie béante de l’oppression des Noirs et conquièrent les peuples asiatiques. […]

Certes, on peut poser le pro­blème beau­coup plus sim­ple­ment si l’on sépare la ques­tion des annexions colo­niales de celle des natio­na­li­tés en géné­ral. C’est d’ailleurs l’attitude qu’adoptent sou­vent, consciem­ment ou incons­ciem­ment, les défen­seurs des « droits des peuples » ; atti­tude qui cor­res­pond à la concep­tion de la poli­tique colo­niale d’un Éduard David dans la social-démocratie alle­mande ou d’un Van Kol dans la social-démocratie hol­lan­daise [Éduard David et Henri van Kol étaient deux figures de l’aile droite réfor­miste du socia­lisme, adver­saires donc de Rosa Luxem­burg], par exemple, qui consi­dèrent les annexions colo­niales en géné­ral comme l’expression de la mis­sion civi­li­sa­trice des peuples euro­péens, mis­sion qui serait indis­pen­sable même dans un sys­tème socia­liste. On peut résu­mer cette concep­tion comme appli­ca­tion « euro­péenne » du prin­cipe phi­lo­so­phique de Fichte dans la célèbre para­phrase de Lud­wig Börne : « je suis moi – tout ce qui est en dehors de moi est res­source alimentaire ».

Si seuls les peuples euro­péens sont recon­nus comme nations véri­tables alors que les peuples colo­niaux ne seraient que des « res­sources ali­men­taires », on peut par­ler d’« États natio­naux » en Europe et y inclure par exemple la France, le Dane­mark ou l’Italie et on peut aussi réduire le pro­blème des natio­na­li­tés aux com­pli­ca­tions internes à l’Europe. Mais dans ce cas, le « droit des nations à l’autodétermination » devient théo­rie des races domi­nantes et tra­hit net­te­ment son ori­gine : l’idéologie du libé­ra­lisme bour­geois et son cré­ti­nisme « euro­péen ». Dans l’acception des socia­listes, ce droit doit avoir, par sa nature même, un carac­tère uni­ver­sel ; l’élucider suf­fit pour mon­trer que l’espoir de réa­li­ser ce « droit » au sein du sys­tème exis­tant est une uto­pie en contra­dic­tion directe avec la ten­dance du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste sur lequel la social-démocratie a fondé son exis­tence ; car l’objectif qui consiste à par­ta­ger tous les États exis­tants en uni­tés natio­nales, déli­mi­tées sur le modèle des États et petits États natio­naux, est une entre­prise par­fai­te­ment déses­pé­rée et, d’un point de vue his­to­rique, réactionnaire.

La for­mule du « droit des nations » ne suf­fit pas à jus­ti­fier l’attitude des socia­listes sur les ques­tions des natio­na­li­tés, non seule­ment parce qu’elle ne tient compte ni des condi­tions his­to­riques dis­sem­blables (dans l’espace et dans le temps), ni de la direc­tion géné­rale du déve­lop­pe­ment de la situa­tion uni­ver­selle, mais aussi parce qu’elle ignore tota­le­ment la théo­rie fon­da­men­tale du socia­lisme moderne – la théo­rie de la société de classes.

Lorsque nous par­lons de « droit des nations à l’autodétermination », nous enten­dons le concept de « nation » comme un tout, comme une entité sociale et poli­tique homo­gène. Cepen­dant, ce concept de « nation » est en fait l’une de ces caté­go­ries de l’idéologie bour­geoise que la théo­rie mar­xiste a sou­mises à une révi­sion radi­cale en mon­trant que der­rière le voile bru­meux des concepts de « liberté bour­geoise », « égalité devant la loi », etc., se cache tou­jours un contenu his­to­rique précis.

Dans la société de classes, il n’y a pas de nation en tant qu’entité socio-politique homo­gène, en revanche, dans chaque nation, il y a des classes aux inté­rêts et aux « droits » anta­go­nistes. Il n’y a lit­té­ra­le­ment aucun domaine social, des condi­tions maté­rielles les plus frustes aux plus sub­tiles des condi­tions morales, où les classes pos­sé­dantes et le pro­lé­ta­riat conscient adoptent la même atti­tude, où ils se pré­sentent comme un « peuple » indif­fé­ren­cié. Dans le domaine des rap­ports écono­miques, les classes bour­geoises défendent pied à pied les inté­rêts de l’exploitation, le pro­lé­ta­riat ceux du tra­vail. Dans le domaine des rap­ports juri­diques, la pro­priété est la pierre angu­laire de la société bour­geoise ; l’intérêt du pro­lé­ta­riat, en revanche, exige que ceux qui n’ont rien soient éman­ci­pés de la domi­na­tion de la pro­priété. Dans le domaine de la juri­dic­tion, la société bour­geoise repré­sente la « jus­tice » de classe, la jus­tice des repus et des domi­nants ; le pro­lé­ta­riat défend l’humanité et le prin­cipe qui consiste à tenir compte des influences sociales sur l’individu. Dans les rela­tions inter­na­tio­nales, la bour­geoi­sie repré­sente une poli­tique de guerre et d’annexions, dans la phase actuelle du sys­tème, la poli­tique doua­nière et la guerre com­mer­ciale ; le pro­lé­ta­riat, en revanche, repré­sente une poli­tique de paix géné­rale et de libre échange. Dans le domaine de la socio­lo­gie et de la phi­lo­so­phie, les écoles bour­geoises et celle qui défend le point de vue du pro­lé­ta­riat sont en nette contra­dic­tion. Idéa­lisme, méta­phy­sique, mys­ti­cisme, éclec­tisme sont repré­sen­ta­tifs des classes pos­sé­dantes et de leur vision du monde ; le pro­lé­ta­riat moderne a sa propre école, celle du maté­ria­lisme dia­lec­tique. Même dans le domaine des rela­tions humaines pré­ten­du­ment uni­ver­selles, de l’éthique, des opi­nions sur l’art, l’éducation : les inté­rêts, la vision du monde et les idéaux de la bour­geoi­sie d’une part, ceux du pro­lé­ta­riat conscient de l’autre consti­tuent deux camps sépa­rés l’un de l’autre par un abîme pro­fond. Même là où les aspi­ra­tions for­melles et les inté­rêts du pro­lé­ta­riat et de la bour­geoi­sie dans son ensemble ou, du moins, dans sa par­tie pro­gres­siste semblent iden­tiques, comme dans les aspi­ra­tions démo­cra­tiques, un gouffre sépare le contenu et la poli­tique réelle, caché sous l’identité des formes et des mots d’ordre.

Dans une société ainsi consti­tuée, il ne sau­rait être ques­tion d’une volonté col­lec­tive et uni­taire, de l’autodétermination de la « nation ». Les mou­ve­ments « natio­naux » et les luttes pour des « inté­rêts natio­naux » qu’on ren­contre dans l’histoire des socié­tés modernes sont en règle géné­rale des mou­ve­ments de classe de la couche bour­geoise diri­geante qui, le cas échéant et jusqu’à un cer­tain point, peut aussi repré­sen­ter les inté­rêts d’autres couches popu­laires et ce, dans la mesure où elle pro­tège en tant qu’« intérêts natio­naux » des formes pro­gres­sistes du déve­lop­pe­ment his­to­rique et où la classe labo­rieuse ne s’est pas encore déta­chée de la masse du « peuple » conduite par la bour­geoi­sie, pour deve­nir une classe poli­tique consciente et indé­pen­dante. En ce sens, la bour­geoi­sie fran­çaise avait le droit, pen­dant la Grande Révo­lu­tion, de par­ler au nom du « peuple » fran­çais en tant que Tiers-État, et même la bour­geoi­sie alle­mande pou­vait se consi­dé­rer jusqu’à un cer­tain point en 1848 comme repré­sen­tante du « peuple » alle­mand, même si le Mani­feste com­mu­niste et, en par­tie, la Neue Rhei­nische Zei­tung [jour­nal dirigé par Karl Marx pen­dant la révo­lu­tion de 1848–1849, se pro­cla­mant « organe de la démo­cra­tie »] étaient déjà des signes avant-coureurs d’une poli­tique de classe propre au pro­lé­ta­riat en Alle­magne. Dans ces deux cas, cela vou­lait dire que la cause révo­lu­tion­naire de la classe bour­geoise, à ce stade du déve­lop­pe­ment social, coïn­ci­dait avec celle du peuple tout entier car ce der­nier consti­tuait encore avec la bour­geoi­sie une masse indif­fé­ren­ciée oppo­sée au féo­da­lisme dominant.

Ce fait suf­fit à démon­trer que le « droit des nations » ne peut pas déter­mi­ner la posi­tion d’un parti socia­liste sur la ques­tion natio­nale. L’existence d’un tel parti est déjà la preuve que la bour­geoi­sie a cessé d’être le repré­sen­tant de toute la masse du peuple, que la classe du pro­lé­ta­riat ne s’abrite plus sous l’aile pro­tec­trice de la bour­geoi­sie, qu’elle s’est déta­chée d’elle pour deve­nir une classe indé­pen­dante avec ses propres objec­tifs sociaux et poli­tiques. Mais comme la concep­tion du « peuple », des « droits » et de la « volonté popu­laire » en tant qu’ensemble homo­gène est un reli­quat de l’époque où l’antagonisme entre pro­lé­ta­riat et bour­geoi­sie n’était que latent et incons­cient, ainsi que nous l’avons démon­tré, voir le pro­lé­ta­riat conscient et orga­nisé indé­pen­dam­ment l’utiliser serait un para­doxe, non pas du point de vue de la logique sco­laire, mais un para­doxe historique.

Sur la ques­tion natio­nale, un parti socia­liste doit dans la société actuelle tenir compte avant tout de l’antagonisme des classes. La ques­tion natio­nale tchèque a un aspect dif­fé­rent pour la petite bour­geoi­sie jeune-Tchèque et pour le pro­lé­ta­riat tchèque. Nous ne pou­vons pas davan­tage don­ner à la ques­tion natio­nale polo­naise une solu­tion satis­fai­sante à la fois pour mon­sieur Kos­cielski [natio­na­liste polo­nais de l’époque] et pour son valet de ferme à Milos­law ; à la fois pour la bour­geoi­sie à Var­so­vie et Lodz, et pour les tra­vailleurs polo­nais conscients. La ques­tion juive se reflète, elle aussi, de manière tout à fait dif­fé­rente dans les esprits de la bour­geoi­sie juive et dans la conscience du pro­lé­ta­riat révo­lu­tion­naire juif. Pour la social-démocratie, la ques­tion des natio­na­li­tés est avant tout, comme toutes les autres ques­tions sociales et poli­tiques, une ques­tion d’intérêts de classe. […]

Et tel est en fait le contenu, la signi­fi­ca­tion essen­tielle du prin­cipe énoncé par le Congrès inter­na­tio­nal de Londres dans la résolution citée [Rosa Luxem­burg a men­tionné au début de son livre une réso­lu­tion du congrès socia­liste inter­na­tio­nal tenu à Londres en 1896]. « Le droit des peuples à dis­po­ser d’eux-mêmes » ne ces­sera d’être une phra­séo­lo­gie creuse que dans un sys­tème social où le « droit au tra­vail » ces­sera d’être une for­mule vide de sens. Un sys­tème socia­liste qui non seule­ment éradique la domi­na­tion d’une classe sociale sur une autre mais qui sup­prime en même temps l’existence même des classes sociales et leur anta­go­nisme, la sépa­ra­tion de la société en classes aux inté­rêts et aux aspi­ra­tions dif­fé­rentes, seul un tel sys­tème réa­lise, par l’harmonie et la soli­da­rité des inté­rêts, une société comme somme d’individus unis et, par consé­quent, comme ensemble homo­gène à la volonté orga­ni­sée en com­mun où l’accomplissement de cette volonté est pos­sible. C’est alors seule­ment que le sys­tème socia­liste réa­li­sera aussi la « nation » comme volonté uni­taire ainsi que les condi­tions maté­rielles de sa libre auto­dé­ter­mi­na­tion, dans la mesure où les nations consti­tue­raient dans ce sys­tème des orga­nismes sociaux par­ti­cu­liers, ou, comme l’affirme Kautsky, fusion­ne­raient en un orga­nisme unique. Bref, la société n’acquiert la pos­si­bi­lité pra­tique de dis­po­ser libre­ment de son exis­tence natio­nale que lorsqu’elle peut dis­po­ser libre­ment de son exis­tence écono­mique, des condi­tions de sa pro­duc­tion. Les « nations » seront maî­tresses de leur exis­tence his­to­rique lorsque la société humaine sera maî­tresse de son pro­ces­sus social.

C’est déjà une rai­son suf­fi­sante pour juger erro­née l’analogie entre toutes les reven­di­ca­tions démo­cra­tiques, telles que le droit à la liberté de parole, de presse, d’association et de réunion, et le « droit des nations à l’autodétermination », que ses par­ti­sans tentent par­fois d’établir. […] Le point de vue cité ignore com­plè­te­ment que ces « droits » appa­rem­ment ana­logues se situent sur des plans his­to­riques tout à fait dif­fé­rents. Le droit d’association et de réunion, la liberté d’expression et de la presse sont des formes juri­diques établies, consti­tuantes d’une société civile mature. En revanche, le « droit des nations à l’autodétermination » n’est que la for­mu­la­tion méta­phy­sique d’une idée qui, inap­pli­cable dans la société bour­geoise, ne peut être réa­li­sée que sur la base d’un sys­tème socialiste. […]

La social-démocratie est le parti de classe du pro­lé­ta­riat. Sa tâche his­to­rique consiste à repré­sen­ter les inté­rêts de classe du pro­lé­ta­riat en même temps que les inté­rêts du déve­lop­pe­ment révo­lu­tion­naire de la société capi­ta­liste qui tendent vers la réa­li­sa­tion du socia­lisme. La social-démocratie a donc voca­tion, non pas à réa­li­ser le droit des nations à l’auto-détermination, mais seule­ment le droit à l’auto-détermination de la classe ouvrière, de la classe exploi­tée et oppri­mée – du pro­lé­ta­riat. C’est de ce point de vue que la social-démocratie exa­mine toutes les ques­tions sociales et poli­tiques sans excep­tion, et c’est de ce point de vue qu’elle for­mule ses exi­gences pro­gram­ma­tiques. Ni en matière de formes poli­tiques que nous deman­dons pour l’État, ni en matière de poli­tique inté­rieure et étran­gère de l’État, ni en matière de juri­dic­tion ou de sys­tème sco­laire, d’impôts ou d’armée la social-démocratie ne laisse au « peuple » la pos­si­bi­lité de déci­der de son sort selon son bon vou­loir et son « autodétermination ». […]

Cela devient tout à fait clair si l’on veut bien faire des­cendre la ques­tion des nuages de l’abstraction vers la terre ferme de la situa­tion concrète.

Le « peuple » doit avoir le « droit » de s’autodéterminer. Mais qui est donc le « peuple », qui détient le pou­voir, qui a le « droit » d’être le repré­sen­tant auto­risé du « peuple » et de sa volonté ? Com­ment sait-on ce que le « peuple » veut vrai­ment ? Y a-t-il un parti poli­tique qui ne pré­ten­drait pas être, à l’inverse de tous les autres, le véri­table repré­sen­tant de la « volonté popu­laire » alors que tous les autres n’exprimeraient qu’une volonté popu­laire défor­mée et fal­si­fiée ? Tous les par­tis bourgeois-libéraux se consi­dèrent, par la nature des choses, comme la volonté incar­née du peuple, ils reven­diquent le mono­pole exclu­sif de repré­sen­ta­tion du « peuple ». Mais les par­tis conser­va­teurs et réac­tion­naires ne se réclament pas moins de la volonté et des inté­rêts du peuple et dans cer­taines limites, à bon droit. La Grande Révo­lu­tion fran­çaise était incon­tes­ta­ble­ment l’expression de la volonté du peuple fran­çais, mais Napo­léon qui balaya l’œuvre de la révo­lu­tion par le coup d’État du 18 Bru­maire fit lit­té­ra­le­ment du prin­cipe de « la volonté géné­rale » le fon­de­ment de toute sa réforme de l’État. […] Il en va de l’« authentique » volonté du « peuple » comme de l’anneau authen­tique dans la para­bole de Les­sing, « Nathan le sage » : il a dis­paru et il semble presque impos­sible de le retrou­ver et de le dis­tin­guer des faux et des imitations. […]

Même si l’appétit de la bour­geoi­sie capi­ta­liste pour des mar­chés qui lui appar­tiennent « en propre » est élas­tique et exten­sible au point d’avoir natu­rel­le­ment ten­dance à inclure le globe entier, la quin­tes­sence de l’« idée natio­nale » bour­geoise moderne réside en ce que, aux yeux de la bour­geoi­sie de chaque pays, sa propre nation, sa « patrie » est des­ti­née par nature à ser­vir de mar­ché pour ses pro­duits. […] Pour se déve­lop­per, le capi­ta­lisme a besoin non seule­ment de mar­chés mais aussi de tout l’appareil d’un État capi­ta­liste moderne. Pour exis­ter nor­ma­le­ment, la bour­geoi­sie n’a pas exclu­si­ve­ment besoin de condi­tions écono­miques de pro­duc­tion mais elle a aussi besoin de condi­tions poli­tiques pour asseoir son pou­voir de classe. Il en résulte que la forme spé­ci­fique des aspi­ra­tions natio­nales, le véri­table inté­rêt de classe de la bour­geoi­sie, c’est l’avènement de l’indépendance étatique. […]

Le fon­de­ment his­to­rique des mou­ve­ments natio­naux modernes de la bour­geoi­sie n’est rien d’autre que l’aspiration au pou­voir de classe, ces aspi­ra­tions trou­vant leur expres­sion dans une forme sociale spé­ci­fique : l’État capi­ta­liste moderne, qui est « natio­nal » en ce qu’il per­met à la bour­geoi­sie d’une natio­na­lité don­née d’exercer sa domi­na­tion sur toute la popu­la­tion mélan­gée de l’État. […]

Du point de vue des inté­rêts du pro­lé­ta­riat, les choses sont bien dif­fé­rentes. […] La mis­sion his­to­rique de la bour­geoi­sie est la créa­tion d’un État « natio­nal » moderne ; mais la tâche his­to­rique du pro­lé­ta­riat est d’abolir cet État, en ce qu’il est une forme poli­tique du capi­ta­lisme dans laquelle lui-même émerge en tant que classe consciente, afin d’établir le sys­tème socialiste. »

1 Les extraits se trouvent pages 40 à 72 de cette tra­duc­tion fran­çaise, et par­tiel­le­ment dans Rosa Luxem­burg, Inter­na­tio­na­lis­mus und Klas­sen­kampf, Luch­te­rhand Ver­lag, 1971, pages 249 à 265.

Pour l’indépendance de classe

Que ce soit dans l’action poli­tique, au sein des mobi­li­sa­tions au quo­ti­dien, dans le cadre du syn­di­ca­lisme1, ou plus glo­ba­le­ment dans celui de la lutte pour l’abolition du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, nous devons affir­mer la néces­sité de l’indépendance de classe. Cela signi­fie que la classe sociale majo­ri­taire, la classe tra­vailleuse (sala­riés, chô­meurs, pré­caires, autre­ment dit le pro­lé­ta­riat) ne peut effi­ca­ce­ment lut­ter contre l’exploitation et l’aliénation qu’en ayant sa propre poli­tique, sa propre orien­ta­tion, de façon indé­pen­dante des inté­rêts des autres classes sociales.

Comme l’écrivit Karl Marx, les tra­vailleurs forment « une classe qui consti­tue la majo­rité de tous les membres de la société et d’où émane la conscience de la néces­sité d’une révo­lu­tion en pro­fon­deur, la conscience com­mu­niste ». Il ajoute que cette conscience peut « natu­rel­le­ment, se for­mer aussi parmi les autres classes grâce à l’appréhension du rôle de cette classe »2. L’indépendance de classe n’est donc nul­le­ment du « sec­ta­risme », ni le refus de se pré­oc­cu­per des ques­tions dites « sociétales ».

La lutte des classes ne naît pas d’abord d’une volonté, mais découle du mode de pro­duc­tion tel qu’il fonc­tionne. Mener une lutte de classe est une néces­sité pra­tique pour les tra­vailleurs, car de l’autre côté le patro­nat n’a pas besoin de lui don­ner ce nom pour mener sa propre lutte de classe : il tend à accroître l’exploitation afin d’augmenter ses pro­fits. Dans les luttes spon­ta­nées quo­ti­diennes, les sala­riés n’emploient pas non plus ce terme, pour­tant les mobi­li­sa­tions pour l’augmentation des salaires, pour l’amélioration des condi­tions de tra­vail (ou contre leur dégra­da­tion), sont des formes de lutte de classe.

L’indépendance de classe, ce ne sont pas seule­ment ces affron­te­ments sociaux loca­li­sés. C’est aussi voire sur­tout la néces­sité de la lutte contre l’organisation sociale actuelle, donc pour l’abolition de toutes les classes sociales. Le but essen­tiel des luttes de la classe exploi­tée n’est pas seule­ment d’atténuer l’exploitation, ni uni­que­ment de sup­pri­mer sa propre exploi­ta­tion, mais bel et bien d’abolir toute exploitation.

Cet objec­tif est évidem­ment en rup­ture com­plète avec l’idéologie domi­nante. Réa­li­ser l’indépendance de classe implique donc de se libé­rer de l’idéologie de la classe capi­ta­liste. Comme l’a écrit Rosa Luxem­burg, « il n’y a pas de socia­lisme en dehors de la soli­da­rité inter­na­tio­nale du pro­lé­ta­riat et il n’y a pas de socia­lisme sans lutte de classe. […] La pro­chaine tâche du socia­lisme est de libé­rer le pro­lé­ta­riat intel­lec­tuel­le­ment de la tutelle de la bour­geoi­sie, tutelle qui se mani­feste par l’influence de l’idéologie natio­na­liste. »3

Adop­ter un point de vue de classe, c’est donc aussi s’inscrire dans une pers­pec­tive inter­na­tio­na­liste. Les tra­vailleurs du monde entier ayant les mêmes inté­rêts, l’internationalisme doit être une réa­lité quo­ti­dienne, dans les mobi­li­sa­tions, dans les pro­jets poli­tiques, comme objec­tif et comme moyen, dans la lutte contre toutes les oppres­sions. Il est nor­mal et logique que le capi­ta­lisme se mon­dia­lise : la solu­tion n’est pas un retour à un natio­na­lisme quel qu’il soit ; la solu­tion c’est la soli­da­rité inter­na­tio­nale des tra­vailleurs, per­met­tant une mon­dia­li­sa­tion au ser­vice des êtres humains, débar­ras­sée des inéga­li­tés, du capi­ta­lisme et des divi­sions arti­fi­cielles. Comme Karl Marx l’a rap­pelé dans les sta­tuts de la Pre­mière Inter­na­tio­nale (Asso­cia­tion inter­na­tio­nale des tra­vailleurs, AIT), « l’émancipation des classes tra­vailleuses doit être conquise par les classes tra­vailleuses elles-mêmes »4.

1 Voir « Crise de la CGT ou crise du syn­di­ca­lisme ? », Cri­tique Sociale n° 34, février-mars 2015.

2 Karl Marx, L’Idéologie alle­mande (dans Karl Marx, Œuvres tome III : Phi­lo­so­phie, édition de Maxi­mi­lien Rubel, Biblio­thèque de La Pléiade, 1982, p. 1122).

3 Rosa Luxem­burg, Prin­cipes direc­teurs pour les tâches de la social-démocratie inter­na­tio­nale (dans Rosa Luxem­burg, Œuvres com­plètes tome IV : La Bro­chure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907–1916), col­lec­tif Smolny et éditions Agone, 2014, pp. 208–209).

4 « The eman­ci­pa­tion of the wor­king classses must be conque­red by the wor­king classes them­selves ».

Révolution : la spéculation sur le comment et la nécessité du pourquoi

A bas le sala­riat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. (Rosa Luxem­burg, 1918)

Pour la plu­part des gens, pour la plu­part des militant-e-s eux-mêmes, une révo­lu­tion c’est une insur­rec­tion de masse qui débouche sur un chan­ge­ment d’équipe au pou­voir1. Pour un révo­lu­tion­naire, ce devrait pour­tant être : pour un ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme, pour l’élaboration d’une autre société : une révo­lu­tion sociale.

Deux révo­lu­tions du siècle der­nier sont emblé­ma­tiques pour avoir poussé loin le chan­ge­ment de l’ordre social : la russe en 1917 et l’espagnole en 1936. S’il faut reve­nir très rapi­de­ment sur celles-ci, c’est qu’elle imprègnent, voire encadrent l’imaginaire révo­lu­tion­naire d’aujourd’hui. Toutes deux sont issues d’une classe tra­vailleuse en armes : les sol­dats russes par exemple se soli­da­risent de la popu­la­tion, retournent en février 1917 leurs armes contre leurs offi­ciers qui leur deman­daient de tirer sur leurs frères et sœurs manifestant-e-s, refu­sant de recom­men­cer les mas­sacres de 1905 ; les ouvriers espa­gnols prennent d’assaut les dépôts d’armes à l’annonce du pro­nun­cia­miento fran­quiste. L’imaginaire révo­lu­tion­naire en est dura­ble­ment resté : une révo­lu­tion c’est le peuple en armes. En France c’est d’autant plus vrai que les révo­lu­tions fran­çaises des XVIII° et XIX° siècles avaient aussi cette confi­gu­ra­tion, l’hymne répu­bli­cain lui-même chan­tant « Aux armes citoyens ! ».

Ces révo­lu­tions échouent toutes deux rapi­de­ment pour des rai­sons qui ne res­tent pas faci­le­ment lisibles d’emblée.

La révo­lu­tion russe est com­prise comme une rapide dégé­né­res­cence bureau­cra­tique, le Parti-Etat et les direc­teurs et tech­ni­ciens qu’il nomme se sub­sti­tuant aux Conseils, puis une équipe « méchante » s’installant à la tête du Parti-Etat avec Sta­line2. Peu de militant-e-s consi­dèrent qu’en amont, en expli­ca­tion de cette dégé­né­res­cence, les bol­che­viks n’avaient pas d’idée claire de ce que pou­vait être le socia­lisme écono­mique, et que c’était là un pro­blème par­tagé par toute la social-démocratie de l’époque. Le socia­lisme était juste conçu comme un col­lec­ti­visme plus ration­nel que le capi­ta­lisme. Au sor­tir de la guerre civile, les bol­che­viks res­taurent une nor­ma­lité de mar­ché, la NEP. L’économie sovié­tique res­tera un capi­ta­lisme d’État qui opé­rera l’accumulation de capi­tal et une indus­tria­li­sa­tion lourde rapide et forcée.

La révo­lu­tion espa­gnole est com­prise comme mar­ty­ri­sée par le fas­cisme. C’est vrai, mais lorsque les fas­cistes obtinrent la vic­toire mili­taire, il ne res­tait déjà plus grand chose de révo­lu­tion­naire en Espagne grâce au tra­vail de contre-révolution interne menée par le sta­li­nisme, avec la com­pli­cité d’une direc­tion de la CNT qui avait refusé le pou­voir aux pre­mières semaines de l’insurrection, puis appelé les ouvriers bar­ce­lo­nais à dépo­ser les armes en mai 1937. L’expérience auto­ges­tion­naire qui a été ébau­chée, notam­ment en Cata­logne, fait encore aujourd’hui l’objet d’une admi­ra­tion acri­tique3.

Bien des militant-e-s d’aujourd’hui, quand on prend le temps de dis­cu­ter avec elles et eux, ont plus ou moins en tête un schéma révo­lu­tion­naire direc­te­ment ins­piré des exemples de la pre­mière moi­tié du XX° siècle : insur­rec­tion de masse (grève géné­rale expro­pria­trice, mani­fes­ta­tions), prise du pou­voir (social par en bas et/ou poli­tique par en haut reste une variante) et défense mili­taire face à la contre-révolution, soit quelque-chose qui res­semble à une dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat qui ne dit pas son nom, pro­ba­ble­ment parce que plus grand monde ne se rap­pelle que c’est comme ça qu’on l’appelait. Il faut dire que l’histoire mal­heu­reuse de l’expression explique son refou­le­ment. Mais dans leurs repré­sen­ta­tions, les militant-e-s peuvent avoir inté­gré des sché­mas tout en en reje­tant l’expression.

Il est dif­fi­cile et sou­vent vain de faire des pro­nos­tics sur les situa­tions révo­lu­tion­naires de demain. Les révo­lu­tions sont l’œuvre des masses elles-mêmes. On a vu le sort récent des révo­lu­tions arabes, on sait que le capi­ta­lisme sera encore secoué de graves crises, on sait aussi qu’une grave crise écono­mique ne débouche pas for­cé­ment sur une révo­lu­tion mais aussi par exemple sur la guerre ou le fas­cisme. Le pour­ris­se­ment, l’effondrement du capi­ta­lisme que certain-e-s se conten­te­raient d’attendre peut don­ner toutes sortes de fruits, y com­pris des fruits amers.

Une situa­tion révo­lu­tion­naire, quand elle est là, est sur­tout riche de poten­tia­li­tés. Et c’est là que les révo­lu­tion­naires ont besoin de savoir dans quelle direc­tion agir au sein du mou­ve­ment réel des masses : dans un sens anti-bureaucratique en met­tant par­tout en avant des A.G., oui bien sûr, mais pas seule­ment. La géné­ra­li­sa­tion des A.G. comme outil réel des luttes auto­gé­rées est un prin­cipe qui reste heu­reu­se­ment vivant, dans la pra­tique des luttes écono­miques dans les entre­prises et dans la culture d’une par­tie de l’extrême-gauche. Mais quel pro­gramme défendre ? Des révo­lu­tion­naires devraient aussi pro­mou­voir le socia­lisme conçu comme alter­na­tive radi­cale au capi­ta­lisme, avec une nou­velle orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion, l’entrée dans une écono­mie non mar­chande par la géné­ra­li­sa­tion de la gra­tuité, car toute mobi­li­sa­tion s’essouffle si elle croit ses objec­tifs atteints ou inat­tei­gnables. Il est néces­saire, et c’est loin d’être le cas aujourd’hui, que les gens croient pos­sible une alter­na­tive au capi­ta­lisme, quelque-soit l’emballage (néo-libéral, key­né­sien ou bureau­cra­tique d’État) de celui-ci.

Alors que l’imaginaire « insur­rec­tion­nel » sur les moyens s’est arrêté aux vieilles révo­lu­tions d’autrefois, l’imaginaire « uto­pique » sur la fin est devenu atone. Déve­lop­per ce croire pos­sible, c’est une tâche essen­tielle qui com­mence main­te­nant, qui a même com­mencé il y a long­temps, qui s’est sou­vent per­due mais qui doit être reprise avec sérieux. Pour qu’on croit quelque-chose d’autre pos­sible, il fau­drait déjà qu’on en ait une idée parce qu’on nous en a parlé. Dans une situa­tion révo­lu­tion­naire (franche, majo­ri­taire, ascen­dante), le prin­ci­pal ennemi contre-révolutionnaire ne serait peut-être pas celui qu’on croit, qu’on peut affron­ter sur un « front mili­taire », cet ennemi ce serait peut-être tout sim­ple­ment nous-mêmes car on ne sau­rait plus ce que peut-être le socia­lisme comme pro­po­si­tion d’alternative glo­bale et qu’on aurait fait tout ça pour rien, ou pas grand-chose au final. Il n’y aura de réelle poten­tia­lité révo­lu­tion­naire en situa­tion révo­lu­tion­naire que si l’idée même de révo­lu­tion radi­cale se déve­loppe à nou­veau dans la classe tra­vailleuse. Il nous faut repar­ler du socia­lisme, de ce qu’il n’est pas : la pour­suite de l’exploitation (fût-elle sous « contrôle »), et de ce qu’il sera : l’abolition du sala­riat, l’émancipation réelle et com­plète par elle-même de la classe exploi­tée, notre éman­ci­pa­tion par nous-mêmes.

1 À part pour les cha­vistes pour les­quels une « révo­lu­tion » ce n’est que la pro­pa­gande d’un cau­dillo populiste.

2 Depuis 90 ans, les trots­kystes veulent nous faire croire qu’il en aurait été tout autre­ment avec une autre direc­tion et qu’il n’y avait pas de pro­blème sous celle de Lénine.

3 Dans un livre paru récem­ment chez Spar­ta­cus, Josep Rebull, mili­tant du P.O.U.M. (Parti ouvrier d’unification mar­xiste), par­lait de « capi­ta­lisme syndical ».

Rosa Luxemburg : le socialisme ne viendra pas d’un gouvernement

Nous repu­blions ci-dessous quelques extraits du « Dis­cours sur le pro­gramme », pro­noncé par Rosa Luxem­burg lors du congrès de fon­da­tion du Parti com­mu­niste d’Allemagne, le 31 décembre 19181 :

« Le socia­lisme est devenu une néces­sité, non seule­ment parce que le pro­lé­ta­riat ne veut plus vivre dans les condi­tions maté­rielles que lui réservent les classes capi­ta­listes, mais aussi parce que nous sommes tous mena­cés de dis­pa­ri­tion si le pro­lé­ta­riat ne rem­plit pas son devoir de classe en réa­li­sant le socialisme. […]

La lutte pour le socia­lisme ne peut être menée que par les masses, dans un com­bat corps à corps contre le capi­ta­lisme, dans chaque entre­prise, oppo­sant chaque pro­lé­taire à son employeur. Alors seule­ment il s’agira d’une révo­lu­tion socialiste.

Certes, par manque de réflexion, on avait une autre idée de la marche des choses. On pen­sait qu’il suf­fi­sait de ren­ver­ser l’ancien gou­ver­ne­ment, de mettre à sa place un gou­ver­ne­ment socia­liste, on publie­rait alors des décrets pour ins­tau­rer le socia­lisme. Encore une fois, ce n’était là qu’une illu­sion. Le socia­lisme ne se fait pas et ne peut se faire par décrets, même s’ils émanent d’un gou­ver­ne­ment socia­liste, aussi par­fait soit-il. Le socia­lisme doit être fait par les masses, par chaque pro­lé­taire. C’est là où ils sont rivés à la chaîne du capi­ta­lisme que la chaîne doit être rom­pue. Le socia­lisme, c’est cela et rien d’autre, c’est la seule manière de faire du socialisme. […]

Je vou­drais atti­rer votre atten­tion, non pas vers le haut de la pyra­mide, mais vers le bas. Nous ne pou­vons conti­nuer à nour­rir l’illusion, retom­ber dans l’erreur de la pre­mière phase de la révo­lu­tion, celle du 9 novembre [1918], croire qu’il suf­fit en somme de ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment capi­ta­liste et de le rem­pla­cer par un autre, pour faire une révo­lu­tion socia­liste. On ne peut conduire la révo­lu­tion socia­liste à la vic­toire que si l’on pro­cède de façon inverse ; si l’on mine pro­gres­si­ve­ment le gou­ver­ne­ment Ebert-Scheidemann par une lutte de masse sociale et révo­lu­tion­naire ; je vou­drais vous rap­pe­ler ici cer­taines insuf­fi­sances de la révo­lu­tion alle­mande qui n’ont pas dis­paru avec la pre­mière phase et qui montrent que nous n’en sommes, hélas, pas encore au point d’assurer la vic­toire du socia­lisme en ren­ver­sant le gou­ver­ne­ment. J’ai essayé de vous démon­trer que la révo­lu­tion du 9 novembre a été avant tout une révo­lu­tion poli­tique et qu’il lui faut deve­nir essen­tiel­le­ment économique. […]

En exer­çant le pou­voir, la masse doit apprendre à exer­cer le pou­voir. Il n’y a pas d’autre moyen de lui en incul­quer la science. Nous avons fort heu­reu­se­ment dépassé le temps où il était ques­tion d’enseigner le socia­lisme au pro­lé­ta­riat. […] L’histoire nous rend la tâche moins aisée que lors des révo­lu­tions bour­geoises où il suf­fi­sait de ren­ver­ser le pou­voir offi­ciel au centre et de le rem­pla­cer par quelques dou­zaines d’hommes nou­veaux, tout au plus. Nous devons agir à la base, ce qui cor­res­pond bien au carac­tère de masse de notre révo­lu­tion dont les objec­tifs visent les fon­de­ments, les racines mêmes de la consti­tu­tion sociale, ce qui cor­res­pond au carac­tère de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne actuelle ; nous devons conqué­rir le pou­voir poli­tique non par le haut mais par le bas. Le 9 novembre, on a tenté d’ébranler les pou­voirs publics, l’hégémonie de classe, une ten­ta­tive débile, incom­plète, incons­ciente, chaotique.

Ce qu’il faut faire main­te­nant, c’est diri­ger, en pleine conscience, toute la force du pro­lé­ta­riat contre les fon­de­ments de la société capi­ta­liste. C’est à la base, là où chaque employeur fait face à ses esclaves sala­riés, c’est à la base, là où les organes exé­cu­tifs de la domi­na­tion poli­tique de classe font face aux objets de cette domi­na­tion, c’est à la base que nous devons arra­cher, bribe par bribe, aux gou­ver­nants les ins­tru­ments de leur puis­sance pour les prendre en main. Telle que je vous la dépeins, la marche de l’opération a l’air plus lente qu’on ne serait porté à le croire au pre­mier ins­tant. Je crois qu’il est bon que nous envi­sa­gions en pleine clarté toutes les dif­fi­cul­tés et toutes les com­pli­ca­tions de cette révo­lu­tion. Car j’espère que comme moi, aucun de vous ne lais­sera la des­crip­tion des grandes dif­fi­cul­tés, des tâches qui s’accumulent para­ly­ser son ardeur ou son éner­gie ; au contraire, plus la tâche sera grande, plus nous ras­sem­ble­rons toutes nos forces ; et nous n’oublions pas que la révo­lu­tion sait faire son œuvre avec une extra­or­di­naire rapi­dité. Je n’entreprendrai pas de pré­dire la durée néces­saire à ce pro­ces­sus. Qui de nous fait le compte, qui se sou­cie de ce que notre seule vie suf­fise pour en venir à bout ! Il importe seule­ment de savoir avec clarté et pré­ci­sion ce que nous avons à faire ; et ce que nous avons à faire, j’espère vous l’avoir, avec mes faibles forces, exposé à peu près dans les grandes lignes. »

1 Tra­duc­tion de Clau­die Weill dans Rosa Luxem­burg, Œuvres tome 2, Ecrits poli­tiques, 1917–1918, Mas­pero, 1969 (réédi­tion La Décou­verte, 2002, pp. 101–129).

Rosa Luxemburg et la grève de masse

Rosa Luxem­burg est en 1905 à la fois une diri­geante du cou­rant inter­na­tio­na­liste du socia­lisme en Pologne, ainsi qu’une mili­tante de l’aile gauche de la social-démocratie alle­mande (SPD) dont elle conteste la direc­tion. En 1906, en s’appuyant sur l’expérience de la Révo­lu­tion russe de l’année pré­cé­dente, elle pro­pose une impor­tante ana­lyse des grèves de masses. Nous reve­nons ici sur ces apports de Rosa Luxem­burg, en trois par­ties chronologiques.

 

I

Dès 1902, Rosa Luxem­burg ana­lyse la grève géné­rale en Bel­gique pour la conquête du suf­frage uni­ver­sel égal, qui venait de s’achever sur un échec. Elle écrit à cette occa­sion que « la pre­mière condi­tion pour appré­cier sérieu­se­ment la grève géné­rale, c’est de dis­tin­guer entre grèves géné­rales natio­nales et grèves inter­na­tio­nales, grèves poli­tiques et grèves syn­di­cales, grèves indus­trielles en géné­ral et grèves pro­vo­quées par un événe­ment déter­miné, grèves décou­lant des efforts d’ensemble du pro­lé­ta­riat, etc. » Il faut donc éviter « toute ten­ta­tive de sché­ma­ti­ser, de reje­ter ou de glo­ri­fier som­mai­re­ment cette arme »1. En 1913, après un nou­vel échec en Bel­gique, elle rap­pelle que « la grève poli­tique de masse n’est pas, en elle-même, un moyen mira­cu­leux. Elle n’est effi­cace que dans une situa­tion révo­lu­tion­naire, comme expres­sion d’une éner­gie révo­lu­tion­naire for­te­ment concen­trée, et d’une haute ten­sion des anta­go­nismes. Déta­chée de cette éner­gie et de cette situa­tion, trans­for­mée en une manœuvre stra­té­gique déter­mi­née long­temps d’avance et exé­cu­tée de façon pédante, à la baguette, la grève de masse ne peut qu’échouer neuf fois sur dix. »2

Depuis des années, on par­lait en Alle­magne de « grèves de masse » plu­tôt que de « grèves géné­rales ». En 1893, le congrès de l’Internationale socia­liste réuni à Zurich avait adopté une réso­lu­tion défa­vo­rable aux grèves géné­rales, tout en concé­dant que « les grèves en masse peuvent, il est vrai, dans cer­taines condi­tions être une arme très effi­cace ».

Lors du congrès du SPD à Iena en sep­tembre 1905, Luxem­burg inter­vient en faveur de la grève de masse. Elle le fait dans un contexte par­ti­cu­lier : la Rus­sie est en pleine révo­lu­tion. D’autre part, la grève de masse avait été reje­tée par le congrès syn­di­cal tenu à Cologne en mai 19053.

En décembre 1905, Rosa Luxem­burg rejoint la Pologne – dont la majeure par­tie est à l’époque annexée à l’Empire russe –, où elle par­ti­cipe aux événe­ments révo­lu­tion­naires jusqu’à son arres­ta­tion en mars 1906. Elle n’est libé­rée qu’en juillet, et arrive début août en Fin­lande. C’est à ce moment que les socia­listes de Ham­bourg lui com­mandent une bro­chure sur la révo­lu­tion russe. Elle la rédige à la fin de l’été, le texte étant achevé le 15 sep­tembre : c’est Grève de masse, parti et syn­di­cats. En s’appuyant sur la chro­no­lo­gie des faits, elle met en lumière les ensei­gne­ments de la lutte spon­ta­née menée par le pro­lé­ta­riat dans l’Empire russe.

Non seule­ment ce texte est une com­mande d’une sec­tion du SPD, mais c’est en pra­tique une contri­bu­tion à un débat alors en cours au sein du parti, en par­ti­cu­lier en vue du congrès du SPD à Mann­heim du 23 au 29 sep­tembre 1906. La bro­chure fut d’abord éditée en urgence pour les délé­gués au congrès, puis réédi­tée plus mas­si­ve­ment4. Le texte ne fait qu’une soixan­taine de pages, mais il est dense en faits et en ana­lyses. Son objec­tif est de tirer les leçons de la révo­lu­tion russe en ce qu’elle a d’universel, dans ce que cette expé­rience peut appor­ter aux révo­lu­tion­naires du monde entier. Elle montre en effet qu’« en Rus­sie la grève de masse n’est pas le pro­duit arti­fi­ciel d’une tac­tique impo­sée par la social-démocratie, mais un phé­no­mène his­to­rique natu­rel né sur le sol de la révo­lu­tion actuelle »5.

II

Dès le début de sa bro­chure, on voit que Rosa Luxem­burg veut être audible auprès des mili­tants SPD afin de les convaincre de la néces­sité d’intégrer la grève de masse parmi les actions révo­lu­tion­naires à envi­sa­ger. Pour cela, elle doit bien mar­quer qu’elle ne s’inspire pas de l’anarchisme. Au contraire, elle insiste sur la néces­sité pour la lutte pro­lé­ta­rienne de « la conquête des droits poli­tiques »6.

Elle pré­cise que la grève de masse ne peut être déclen­chée « à un jour déter­miné du calen­drier, sur un décret de la direc­tion du Parti »7. Par consé­quent, concer­nant « l’application pra­tique de la grève de masse en Alle­magne, l’histoire en déci­dera comme elle en a décidé en Rus­sie ; pour l’histoire, la social-démocratie et ses réso­lu­tions sont un fac­teur impor­tant, certes, mais un fac­teur parmi beau­coup d’autres »8. L’élément déter­mi­nant, c’est la lutte déci­dée et menée en com­mun, qui pré­fi­gure en par­tie la société à venir. C’est par la lutte auto-organisée qu’un pas­sage au socia­lisme est pos­sible, non seule­ment parce qu’elle change le rap­port de force entre les classes sociales, mais aussi parce qu’elle crée de nou­velles rela­tions humaines, parce qu’elle libère la créa­ti­vité révo­lu­tion­naire des masses. A l’inverse, ceux qui adoptent une concep­tion dog­ma­tique s’exposent à des dés­illu­sions, puisque « l’histoire se moque des bureau­crates amou­reux des sché­mas pré­fa­bri­qués »9.

Dans le cha­pitre III, Rosa Luxem­burg ana­lyse les pré­misses his­to­riques de la révo­lu­tion russe de 1905, en remon­tant jusqu’à la grève géné­rale spon­ta­née de 1896 à Saint-Pétersbourg. On retrouve au cours de ces mou­ve­ments suc­ces­sifs les mêmes reven­di­ca­tions des tra­vailleurs : la hausse des salaires et la réduc­tion du temps de tra­vail. En 1902, la grève géné­rale à Ros­tov crée un espace de liberté : « tous les jours se tenaient en plein air des mee­tings monstres de 15 à 20.000 ouvriers […] des ora­teurs social-démocrates y pre­naient, pour la pre­mière fois, publi­que­ment la parole ; des dis­cours enflam­més sur le socia­lisme et la liberté poli­tique y étaient tenus et accueillis avec un enthou­siasme extra­or­di­naire ; des tracts révo­lu­tion­naires étaient dif­fu­sés à des dizaines de mil­liers d’exemplaires. Au milieu de la Rus­sie figée dans son abso­lu­tisme, le pro­lé­ta­riat de Ros­tov conquiert, pour la pre­mière fois, dans le feu de l’action, le droit de réunion, la liberté de parole »10.

Puis, en jan­vier 1905 éclate la révo­lu­tion russe. L’« éveil de la conscience de classe se mani­feste immé­dia­te­ment de la manière sui­vante : une masse de mil­lions de pro­lé­taires découvre tout à coup, avec un sen­ti­ment d’acuité insup­por­table, le carac­tère into­lé­rable de son exis­tence sociale et écono­mique, dont elle subis­sait l’esclavage depuis des décen­nies sous le joug du capi­ta­lisme. Aus­si­tôt se déclenche un sou­lè­ve­ment géné­ral et spon­tané en vue de secouer ce joug, de bri­ser ces chaînes ». Luxem­burg sou­ligne que le pro­lé­ta­riat a besoin « d’un haut degré d’éducation poli­tique, de conscience de classe et d’organisation […] mais cette éduca­tion, il l’acquerra à l’école poli­tique vivante, dans la lutte et par la lutte, au cours de la révo­lu­tion en marche ». De fait, les grèves de 1905 ont per­mis « l’élévation géné­rale du niveau de vie du pro­lé­ta­riat sur le plan écono­mique, social et intel­lec­tuel »11.

Elles ont égale­ment entraîné la for­ma­tion d’une nou­velle orga­ni­sa­tion de lutte, les conseils ouvriers (« soviet », en russe) : « On a vu se consti­tuer spon­ta­né­ment dans les plus grandes usines de tous les centres indus­triels impor­tants des Comi­tés ouvriers ». Luxem­burg parle égale­ment plus loin de l’action du « Conseil des délé­gués ouvriers » de Saint-Pétersbourg12. En 1910, elle parle de nou­veau du « Soviet des délé­gués ouvriers de Péters­bourg »13.

Ce nou­vel outil apparu dans, par et pour la lutte est une inven­tion des masses mobi­li­sées. Plus lar­ge­ment, la grève de masse « n’est pas un moyen ingé­nieux inventé pour ren­for­cer l’effet de la lutte pro­lé­ta­rienne, mais elle est le mou­ve­ment même de la masse pro­lé­ta­rienne, la force de mani­fes­ta­tion de la lutte pro­lé­ta­rienne au cours de la révo­lu­tion ». Au cours de la révo­lu­tion russe, les grèves « naquirent spon­ta­né­ment à l’occasion d’incidents par­ti­cu­liers locaux et for­tuits et non d’après un plan pré­conçu et déli­béré et, avec la puis­sance de forces élémen­taires, elles prirent les dimen­sions d’un mou­ve­ment de grande enver­gure »14.

Dans ces « grèves de lutte », Rosa Luxem­burg remarque que « l’élément écono­mique et l’élément poli­tique sont indis­so­lu­ble­ment liés […]. Lorsque la lutte poli­tique s’étend, se cla­ri­fie et s’intensifie, non seule­ment la lutte reven­di­ca­tive ne dis­pa­raît pas mais elle s’étend, s’organise, et s’intensifie paral­lè­le­ment. Il y a inter­ac­tion com­plète entre les deux ». Les luttes écono­miques consti­tuent une constante dans la lutte de classe des tra­vailleurs. Et quand l’action poli­tique concrète se pro­duit, loin de dis­pa­raître, les reven­di­ca­tions écono­miques sont au contraire ren­for­cées : les tra­vailleurs « se sou­lèvent contre leur condi­tion d’esclavage écono­mique. Le geste de révolte qu’est la lutte poli­tique leur fait sen­tir avec une inten­sité insoup­çon­née le poids de leurs chaînes écono­miques »15.

En pra­tique, « le pro­lé­ta­riat lutte à la fois contre l’absolutisme et contre l’exploitation capi­ta­liste […] la lutte révo­lu­tion­naire a pour objec­tif à la fois la liberté poli­tique et la conquête de la jour­née de huit heures16 ainsi que d’un niveau maté­riel d’existence conve­nable pour le pro­lé­ta­riat. Ce carac­tère double de la révo­lu­tion russe se mani­feste dans ces liai­son et inter­ac­tion étroites entre la lutte écono­mique et la lutte poli­tique, que les événe­ments de Rus­sie nous ont fait connaître et qui s’expriment pré­ci­sé­ment dans la grève de masse. […] Aujourd’hui la classe ouvrière est obli­gée de s’éduquer, de se ras­sem­bler, et de se diri­ger elle-même au cours de la lutte et ainsi la révo­lu­tion est diri­gée autant contre l’exploitation capi­ta­liste que contre le vieux pou­voir d’Etat »17. Quelques années plus tard, elle écrira que c’était « une lutte aussi bien pour les inté­rêts écono­miques que poli­tiques des tra­vailleurs, contre le capi­tal et contre le tsa­risme, pour la jour­née de huit heures et pour une consti­tu­tion démo­cra­tique »18.

Pour­sui­vant son ana­lyse de ces luttes mas­sives, Rosa Luxem­burg n’a pas une concep­tion méca­niste, auto­ma­tiste : ainsi, elle écrit que « même pen­dant la révo­lu­tion les grèves ne tombent pas du ciel. Il faut qu’elles soient d’une façon ou d’une autre faites par les ouvriers ». La grève de masse est un pro­ces­sus où évolue la conscience des tra­vailleurs en lutte. Cepen­dant, la spon­ta­néité dans la lutte n’émerge pas de rien, mais des expé­riences vécues (au tra­vail, par des mobi­li­sa­tions aux­quelles on a par­ti­cipé ou que l’on a pu obser­ver, etc.). Luxem­burg consi­dère que l’organisation poli­tique a, une fois l’action déclen­chée, un rôle de direc­tion pour « l’exécution de telle ou telle action iso­lée » ; il ne s’agit pas de « don­ner arbi­trai­re­ment des ordres », mais de « s’adapter le plus habi­le­ment pos­sible à la situa­tion » en gar­dant « le contact le plus étroit avec le moral des masses ». C’est d’une inter­ac­tion per­ma­nente qu’il s’agit ; il convient donc de ne pas sous-estimer les masses : « Une tac­tique socia­liste consé­quente, réso­lue, allant de l’avant, pro­voque dans la masse un sen­ti­ment de sécu­rité, de confiance, de com­ba­ti­vité ; une tac­tique hési­tante, faible, fon­dée sur une sous-estimation des forces du pro­lé­ta­riat, para­lyse et déso­riente la masse »19. Mais l’organisation ne peut pas et ne doit pas cher­cher à se sub­sti­tuer aux masses elles-mêmes.

Dans son argu­men­ta­tion, Rosa Luxem­burg part de la réa­lité telle qu’elle est en Alle­magne pour y com­battre les idées reçues. Dans le cha­pitre V, elle montre que les leçons de la révo­lu­tion russe peuvent aussi ser­vir pour l’Allemagne. Au cha­pitre VI, elle s’oppose aux concep­tions des direc­tions bureau­cra­tiques : « les syn­di­cats, comme les autres orga­ni­sa­tions de com­bat du pro­lé­ta­riat, ne peuvent à la longue se main­te­nir que par la lutte […]. La concep­tion rigide et méca­nique de la bureau­cra­tie n’admet la lutte que comme résul­tat de l’organisation par­ve­nue à un cer­tain degré de sa force », alors qu’en fait l’organisation est « un pro­duit de la lutte ». Par exemple, il ne faut pas s’appuyer que sur les tra­vailleurs syn­di­qués : « Pour que la grève, ou plu­tôt les grèves de masse, pour que la lutte soit cou­ron­née de suc­cès, elles doivent deve­nir un véri­table mou­ve­ment popu­laire, c’est-à-dire entraî­ner dans la bataille les couches les plus larges du pro­lé­ta­riat »20.

Citons un large extrait, par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant, qui expose clai­re­ment cette conception :

« Le mou­ve­ment pro­lé­ta­rien ne doit jamais être conçu comme le mou­ve­ment d’une mino­rité orga­ni­sée. Toute véri­table grande lutte de classe doit se fon­der sur le sou­tien et la par­ti­ci­pa­tion des masses les plus larges ; une stra­té­gie de la lutte de classe qui ne tien­drait pas compte de cette par­ti­ci­pa­tion, mais qui n’envisagerait que les défi­lés bien ordon­nés de la petite par­tie du pro­lé­ta­riat enré­gi­men­tée dans ses rangs, serait condam­née à un échec lamentable.

En Alle­magne, les grèves et les actions poli­tiques de masse ne peuvent abso­lu­ment pas être menées par les seuls mili­tants orga­ni­sés, ni com­man­dées par un état-major émanant d’un orga­nisme cen­tral du Parti. Comme en Rus­sie, ce dont on a besoin dans un tel cas, c’est moins de dis­ci­pline, d’éduca­tion poli­tique, d’une évalua­tion aussi pré­cise que pos­sible des frais et des sub­sides, que d’une action de classe réso­lue et véri­ta­ble­ment révo­lu­tion­naire, capable de tou­cher et d’entraîner les couches les plus éten­dues des masses pro­lé­taires inor­ga­ni­sées, mais révo­lu­tion­naires par leur sym­pa­thie et leur condition.

La sur­es­ti­ma­tion ou la fausse appré­cia­tion du rôle de l’organisation dans la lutte de classe du pro­lé­ta­riat est liée géné­ra­le­ment à une sous-estimation de la masse des pro­lé­taires inor­ga­ni­sés et de leur matu­rité poli­tique. C’est seule­ment dans une période révo­lu­tion­naire, dans le bouillon­ne­ment des grandes luttes ora­geuses de classe que se mani­feste le rôle éduca­teur de l’évolution rapide du capi­ta­lisme et de l’influence socia­liste sur les larges couches popu­laires »21.

En effet, « dans la révo­lu­tion où la masse elle-même paraît sur la scène poli­tique, la conscience de classe devient concrète et active ». Par consé­quent, « six mois de révo­lu­tion feront davan­tage pour l’éducation de ces masses actuel­le­ment inor­ga­ni­sées que dix ans de réunions publiques et de dis­tri­bu­tions de tracts », ce qui ne signi­fie pas que cette acti­vité quo­ti­dienne en période non-révolutionnaire serait inutile ; mais elle doit être consi­dé­rée à sa juste impor­tance. Pour autant, l’organisation révo­lu­tion­naire ne doit pas « attendre avec fata­lisme, les bras croi­sés, que se pro­duise une situa­tion révo­lu­tion­naire ni que le mou­ve­ment popu­laire spon­tané ne tombe du ciel »22. Un tra­vail mili­tant d’explication des condi­tions sociales, de pro­po­si­tion d’objectifs en rup­ture avec la société divi­sée en classes sociales, doit être mené.

Dans sa façon de rendre compte de la révo­lu­tion russe à un lec­to­rat de socia­listes en Alle­magne, Rosa Luxem­burg trace une véri­table pers­pec­tive inter­na­tio­na­liste : il importe que « les ouvriers alle­mands apprennent à regar­der la révo­lu­tion russe comme leur propre affaire ; il ne suf­fit pas qu’ils éprouvent une soli­da­rité inter­na­tio­nale de classe avec le pro­lé­ta­riat russe, ils doivent consi­dé­rer cette révo­lu­tion comme un cha­pitre de leur propre his­toire sociale et poli­tique »23.

Le cha­pitre VIII, le der­nier de la bro­chure, est net­te­ment écrit en vue du congrès du SPD, en liai­son avec les débats internes au parti. Les pro­pos de Luxem­burg s’inscrivent en par­ti­cu­lier dans le contexte spé­ci­fique des syn­di­cats en Alle­magne, qui étaient à l’époque liés à l’aile droite de la social-démocratie.

Rosa Luxem­burg rap­pelle que « dans une action révo­lu­tion­naire de masse, la lutte poli­tique et la lutte écono­mique ne font plus qu’un […] ; il n’existe pas deux espèces de luttes dis­tinctes de la classe ouvrière, l’une de carac­tère poli­tique, et l’autre de carac­tère écono­mique, il n’y a qu’une seule lutte de classe, visant à la fois à limi­ter les effets de l’exploitation capi­ta­liste et à sup­pri­mer cette exploi­ta­tion en même temps que la société bour­geoise »24. Outre l’aspect lié à la situa­tion du mou­ve­ment ouvrier à l’époque en Alle­magne, il y a là une leçon tou­jours actuelle : la néces­sité de l’union des tra­vailleurs sur le lieu de tra­vail, sur le lieu même de l’exploitation, pour créer de la soli­da­rité de classe et lut­ter ensemble contre le patro­nat que l’on subit de façon directe et immé­diate. Il faut pou­voir orga­ni­ser dans les entre­prises une défense col­lec­tive face à l’arbitraire patronal.

Mais les luttes poli­tiques et écono­miques étant liées, pour­quoi existerait-il deux organes, l’un poli­tique et l’autre syn­di­cal ? D’ailleurs, dans la lutte se créent des struc­tures qui intègrent ces deux aspects : les conseils ouvriers, les Assem­blées Géné­rales – non seule­ment sur une base pro­fes­sion­nelle, mais aussi sur une base géo­gra­phique. Au cours de la révo­lu­tion alle­mande, naî­tront des « orga­ni­sa­tions uni­taires »25 parmi des dis­si­dents du Parti com­mu­niste d’Allemagne (KPD). Il s’agit de créer des struc­tures de lutte, de démo­cra­tie à la base qui sont à la fois poli­tiques et économiques.

Rosa Luxem­burg écrit que les per­ma­nents syn­di­caux sont atteints de « bureau­cra­tisme et d’une cer­taine étroi­tesse de vues. Ces deux défauts se mani­festent dans des ten­dances diverses qui peuvent deve­nir tout à fait fatales à l’avenir du mou­ve­ment syn­di­cal. L’une d’elles consiste à sur­es­ti­mer l’organisation et à en faire peu à peu une fin en soi et le bien suprême auquel les inté­rêts de la lutte doivent être subor­don­nés »26. D’autre part, le bureau­cra­tisme tou­chait aussi le SPD – comme Rosa Luxem­burg le savait.

Fon­da­men­ta­le­ment, sur­es­ti­mer l’organisation c’est sous-estimer les capa­ci­tés des masses ; c’est aussi prendre les moyens pour une fin. Au contraire, le socia­lisme « fonde son influence sur l’intelligence et le sens cri­tique des masses ». Pour­tant, les syn­di­cats prennent le che­min inverse. Luxem­burg cri­tique la réduc­tion en leur sein du rôle des comi­tés locaux et le fait que la direc­tion soit exer­cée par des per­ma­nents : « L’initiative et le juge­ment deviennent alors pour ainsi dire des com­pé­tences tech­niques spé­cia­li­sées, tan­dis que la masse n’a plus qu’à exer­cer la dis­ci­pline pas­sive de l’obéissance. Ces incon­vé­nients du fonc­tion­na­risme s’étendent même au parti »27. Pour Rosa Luxem­burg, la démo­cra­tie doit s’exercer libre­ment au sein des luttes, ainsi que dans les orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment ouvrier. Elle ne s’oppose donc pas au prin­cipe de l’organisation – au contraire. Mais elle s’oppose à la sur­es­ti­ma­tion du rôle de l’organisation au détri­ment de celui des masses. Selon Marx et Luxem­burg, l’émancipation des tra­vailleurs doit être l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes, ce qu’elle ne manque pas de rap­pe­ler : « L’émancipation de la classe tra­vailleuse ne peut être que l’œuvre de la classe tra­vailleuse elle-même, comme le dit le Mani­feste com­mu­niste ; et par classe tra­vailleuse, il ne faut pas entendre une direc­tion de parti de sept ou douze membres, mais la masse pro­lé­ta­rienne consciente elle-même. Chaque pas en avant de la lutte d’émancipation de la classe tra­vailleuse doit s’accompagner d’un accrois­se­ment de son indé­pen­dance intel­lec­tuelle, de son auto-activité, de son auto­dé­ter­mi­na­tion et de son ini­tia­tive. »28 Par contre, pour des « socia­listes » uto­piques, blan­quistes, réfor­mistes ou léni­nistes, l’émancipation doit être l’œuvre d’une orga­ni­sa­tion et/ou d’une mino­rité éclai­rée – on retrouve cette même hyper­tro­phie du rôle de l’organisation chez Bern­stein, Kautsky ou Lénine.

En sep­tembre 1913, au cours du congrès du SPD, Rosa Luxem­burg est de nou­veau mino­ri­taire dans sa défense de la grève de masse. Elle déclare que « la grève des masses en Alle­magne ne pourra pas être faite sim­ple­ment par ordre des chefs, mais les chefs n’ont pas non plus à la décom­man­der lorsqu’elle sera deve­nue néces­saire ». Pour défendre le point de vue de la direc­tion, c’est Gus­tav Bauer, député de l’aile droite du SPD et diri­geant syn­di­cal, qui s’oppose à elle en insis­tant uni­que­ment sur le rôle de « la dis­ci­pline et l’organisation »29. Cette croyance en une vertu magique de la dis­ci­pline et de l’organisation pose un grave pro­blème : que reste-t-il à l’initiative des masses ? Cette tac­tique bureau­cra­tique bride en fait le mou­ve­ment réel pour l’auto-émancipation.

Pour Rosa Luxem­burg, il faut abso­lu­ment éviter cette erreur qui trans­forme les moyens en fins. Dès 1902, elle rap­pe­lait ainsi que « l’organisation et l’éducation en elles-mêmes ne sont pas encore la lutte, mais uni­que­ment des moyens de pré­pa­ra­tion à la lutte »30. Fon­da­men­ta­le­ment, la concep­tion luxem­bur­gienne s’oppose à « l’idée qu’une révo­lu­tion peut être faite arbi­trai­re­ment. […] L’histoire de toutes les révo­lu­tions pré­cé­dentes nous montre que les larges mou­ve­ments popu­laires, loin d’être un pro­duit arbi­traire et conscient des soi-disant chefs ou des par­tis, comme se le figurent le poli­cier et l’historien bour­geois offi­ciel, sont plu­tôt des phé­no­mènes sociaux élémen­taires, pro­duits par une force natu­relle ayant sa source dans le carac­tère de classe de la société moderne. »31 Luxem­burg insiste plus lar­ge­ment contre les idées reçues qui enferment la révo­lu­tion dans une vision étroite, bor­née et réac­tion­naire : « A la dif­fé­rence de la police qui par révo­lu­tion entend sim­ple­ment la bataille de rue et la bagarre, c’est-à-dire le “désordre”, le socia­lisme scien­ti­fique voit d’abord dans la révo­lu­tion un bou­le­ver­se­ment interne pro­fond des rap­ports de classe »32.

Pour la réa­li­sa­tion du socia­lisme, il y a une néces­sité abso­lue de l’action révo­lu­tion­naire des masses elles-mêmes. La conscience de classe naît, se ren­force et se pré­cise le mieux pen­dant les luttes spon­ta­nées, du fait qu’elles sont menées par les tra­vailleurs eux-mêmes – et non du dehors. Il y a néan­moins une uti­lité de l’action des mili­tants, mais le rôle pré­pon­dé­rant est celui de la créa­ti­vité des tra­vailleurs eux-mêmes. Luxem­burg rap­pel­lera au congrès de Mann­heim qu’il faut « tirer nos ensei­gne­ments du dérou­le­ment des faits his­to­riques »33. Elle met ainsi en pra­tique un mar­xisme vivant, en tant que théo­rie liée au mou­ve­ment réel et non comme une idéo­lo­gie figée. Elle l’écrivit elle-même : le mar­xisme est « une vision du monde qui ne peut échap­per à l’ossification qu’en don­nant libre cours au débat d’idées ouvert »34. Comme l’a résumé son bio­graphe et cama­rade Paul Frö­lich : « Rosa Luxem­burg ne cal­cu­lait ni ne construi­sait de solu­tion modèle pour l’avenir. Elle pui­sait dans l’expérience vivante, étudiant jusque dans les détails le pro­ces­sus his­to­rique de l’affrontement entre les classes, tout en gar­dant tou­jours la conscience de l’unité de ce pro­ces­sus. »35

III

Le congrès du SPD en 1906 dis­cuta effec­ti­ve­ment de la grève de masse poli­tique, dont l’emploi fut envi­sagé si les cir­cons­tances l’imposaient. Mais les réso­lu­tions offi­cielles, déjà assez pru­dentes et sans appli­ca­tion immé­diate, res­te­ront lettre morte.

Début 1910, des mou­ve­ments se déve­loppent en Alle­magne pour la démo­cra­ti­sa­tion du sys­tème élec­to­ral. Rosa Luxem­burg pro­pose de mettre à l’ordre du jour la grève de masse afin d’obtenir le suf­frage uni­ver­sel égal36, tout en fixant l’objectif d’abolition de la monar­chie et de mise en place de la répu­blique. Un débat l’oppose alors à Karl Kautsky, le prin­ci­pal théo­ri­cien du SPD, qui s’oppose à cette pro­po­si­tion d’action.

Luxem­burg com­mence par remettre à sa place l’importance de l’organisation, qui est infé­rieure à l’action col­lec­tive des masses elles-mêmes : « les diri­geants syn­di­caux ne sont abso­lu­ment pas en mesure d’empêcher un mou­ve­ment de grève de masse s’il résulte de la situa­tion, de l’exacerbation du com­bat, de l’état d’esprit des masses pro­lé­ta­riennes »37. Plus encore, « la déci­sion d’engager une action immé­diate de la masse ne peut sur­gir que de la masse elle-même »38. Fon­da­men­ta­le­ment, « c’est la masse elle-même qui doit être mûre pour faire face à toutes les éven­tua­li­tés poli­tiques, c’est elle qui doit déter­mi­ner elle-même ses actions et ne pas attendre qu’au moment donné le chef d’orchestre, tout là-haut, lui donne le signal […]. Selon Marx, on doit consi­dé­rer la masse, sa conscience de classe, comme le fac­teur déter­mi­nant »39. Par consé­quent, Rosa Luxem­burg pré­cise bien qu’il ne s’agit pas « d’introduire le socia­lisme par sur­prise à la faveur d’une grève de masse ». Selon elle, per­sonne ne consi­dère la grève de masse « comme l’opposé de l’activité quo­ti­dienne de for­ma­tion, déve­lop­pe­ment de la conscience de classe, orga­ni­sa­tion des masses, mais comme un moyen éminent de pro­mou­voir cette for­ma­tion, cette conscience de classe, cette orga­ni­sa­tion dans les masses pro­lé­ta­riennes »40.

Il s’agit de mettre en débat la grève de masse, pour que les masses s’en emparent ou non. « Il ne s’agit pas de déclen­cher au sif­flet du jour au len­de­main une grève de masse en Prusse, il ne s’agit pas de convier les tra­vailleurs à déclen­cher la grève de masse la semaine pro­chaine mais […] de faire clai­re­ment com­prendre aux masses » qu’elles ne doivent comp­ter que « sur elles-mêmes seules, sur la déter­mi­na­tion de leur propre action de classe ». Citant Hein­rich Heine, elle écrit que « C’est la masse qui compte »41. Cela n’empêche pas par ailleurs les orga­ni­sa­tions de pro­po­ser des objec­tifs poli­tiques, de mettre en débat des moyens d’action, le tout évidem­ment de façon hon­nête et sans res­treindre les ini­tia­tives venant de la base.

Dès 1910, la cri­tique de Rosa Luxem­burg à l’encontre de la direc­tion du SPD est lucide et impla­cable – il faut sou­li­gner que les pro­pos sui­vants sont écrits dans une revue du SPD : « La social-démocratie ne peut pas créer arti­fi­ciel­le­ment un mou­ve­ment de masse révo­lu­tion­naire mais, dans cer­taines cir­cons­tances, elle peut bel et bien para­ly­ser la plus belle action de masse en adop­tant une tac­tique oscil­lante, sans éner­gie ». Et de fait, « notre appa­reil orga­ni­sa­tion­nel et la dis­ci­pline de notre Parti sont plus appro­priés à frei­ner le mou­ve­ment qu’à diri­ger de grandes actions de masse »42.

Elle enfonce le clou en 1911, en écri­vant que de façon plus géné­rale « l’essence his­to­rique de la lutte de classe pro­lé­ta­rienne consiste dans le fait que les masses pro­lé­ta­riennes n’ont besoin d’aucun “chef” dans le sens bour­geois, mais qu’elles sont elles-mêmes leurs propres chefs. »43

Le fossé entre Rosa Luxem­burg et les direc­tions – du SPD et des syn­di­cats – n’allait par la suite ces­ser de se creu­ser. Elle réaf­fir­mait l’objectif révo­lu­tion­naire pour l’auto-émancipation quand, de l’autre côté, le bureau­cra­tisme et l’adaptation au régime en place se renforçaient.

Luxem­burg fut assas­si­née avant qu’une conclu­sion pra­tique de ce débat ne se pro­duise : en 1920, face à un coup de force d’extrême droite (le putsch de Kapp) qui mena­çait la répu­blique, les dif­fé­rents cou­rants du mou­ve­ment ouvrier orga­ni­sèrent une grève de masse qui mit le coup d’Etat en déroute. Au pre­mier rang des orga­ni­sa­teurs de cette grève se trou­vait Karl Legien, lea­der syn­di­cal qui en 1905–1906 avait rejeté le recours à ce type d’action. La néces­sité de l’heure avait mon­tré à ses adver­saires, qua­torze ans après, l’utilité de ce moyen de lutte, y com­pris en Allemagne.

Si les écrits de Rosa Luxem­burg doivent, comme tout texte poli­tique, être pas­sés au crible de l’esprit cri­tique, nous par­ta­geons son objec­tif essen­tiel : le chan­ge­ment radi­cal de société par l’action directe et consciente des masses elles-mêmes.

Les publi­ca­tions en fran­çais de Grève de masse, parti et syn­di­cats44 :

* 1908–1909 : La Grève en masse, le parti et les syn­di­cats, publi­ca­tion en feuille­ton dans Le Socia­liste, heb­do­ma­daire de la SFIO (qui n’était à l’époque dif­fusé qu’à envi­ron 2000 exem­plaires). Le texte est publié de façon irré­gu­lière, en 20 fois, entre le n° 183 du 8 novembre 1908 et le n° 215 du 27 juin 1909. Tra­duc­tion de Bracke.

* 1909 : La Grève en masse, le parti et les syn­di­cats, reprise en bro­chure de la tra­duc­tion pré­cé­dente, par l’éditeur socia­liste belge Volks­druk­ke­rij (Gand).

* 1936 : Grève géné­rale, parti et syn­di­cats, reprise de l’édition de 1909 par la Ligue des com­mu­nistes inter­na­tio­na­listes (groupe poli­tique belge).

* 1947 : Grève géné­rale, parti et syn­di­cats, reprise de l’édition de 1909, avec un avant-propos de Bracke et une pré­sen­ta­tion de Paul Frö­lich (extraite de sa bio­gra­phie de Luxem­burg), par les éditions Spartacus.

* 1964 : Grève de masses, parti et syn­di­cats, reprise à l’identique de l’édition de 1947 sans l’avant-propos de Bracke, par l’éditeur Maspero.

* 1969 : Grève de masse, parti et syn­di­cats, nou­velle tra­duc­tion d’Irène Petit, par l’éditeur Mas­pero, regroupé avec Réforme sociale ou révo­lu­tion ? sous le titre : Œuvres I. Réim­pres­sions en 1971 et 1976.

* 1974 : Grève géné­rale, parti et syn­di­cats, remise sous cou­ver­ture de l’édition de 1947, par les éditions Spartacus.

* 2001 : Grève de masse, parti et syn­di­cats, réédi­tion en fac-similé de l’édition de 1969, par les éditions La Décou­verte. Réim­pri­mée après le pas­sage à l’euro, cette édition est la seule actuel­le­ment disponible.

1 « Réponse au cama­rade Van­der­velde », 14 mai 1902, dans Rosa Luxem­burg, L’Expérience belge de grève géné­rale, Spar­ta­cus, 1973, p. 29–30.

2 « La grève géné­rale d’avril 1913 », 19 mai 1913, dans L’Expérience belge de grève géné­rale, p. 51.

3 Et non 1906 comme indi­qué par erreur en note dans l’édition de Rosa Luxem­burg, Grève de masse, parti et syn­di­cats, La Décou­verte, 2001, p. 102.

4 Des pas­sages du texte auraient été cen­su­rés sur demande de la direc­tion du SPD, mais il semble que c’était dans cette pre­mière édition au tirage limi­tée – le texte tel qu’on le connaît serait donc complet.

5 Rosa Luxem­burg, Grève de masse, parti et syn­di­cats, La Décou­verte, 2001, p. 152.

6 Grève de masse, parti et syn­di­cats, p. 96.

7 Grève de masse…, p. 98 ; de même : « on ne peut déclen­cher arbi­trai­re­ment la grève de masse », p. 134.

8 Grève de masse…, p. 102.

9 Grève de masse…, p. 119.

10 Grève de masse…, p. 107.

11 Grève de masse…, p. 113–116.

12 Grève de masse…, p. 119 et 124 (dans l’original : « Rat der Arbei­ter­de­le­gier­ten »).

13 Rosa Luxem­burg, « La théo­rie et la pra­tique », 1910, dans Socia­lisme : la voie occi­den­tale, PUF, 1983, p. 189 (dans l’original : « Rat der Arbei­ter­de­le­gier­ten », comme 4 ans plus tôt). Voir aussi sa lettre à Luise Kautsky du 22 août 1906 (dans Vive la lutte !, cor­res­pon­dance 1881–1914, Mas­pero, 1976, p. 274), etc.

14 Grève de masse…, p. 128–129.

15 Grève de masse…, p. 130–133.

16 Ce qui signi­fiait à l’époque une impor­tante réduc­tion du temps de travail.

17 Grève de masse…, p. 153, tra­duc­tion revue.

18 « La théo­rie et la pra­tique », 1910, Socia­lisme : la voie occi­den­tale, p. 199–200.

19 Grève de masse…, p. 135–137.

20 Grève de masse…, p. 146–147, tra­duc­tion revue.

21 Grève de masse…, p. 148, tra­duc­tion revue.

22 Grève de masse…, p. 149–150, tra­duc­tion revue.

23 Grève de masse…, p. 155–156.

24 Grève de masse…, p. 161.

25 Il s’agissait de groupes for­més par lieu de tra­vail, qui visaient à uni­fier action écono­mique et poli­tique, dépas­sant ainsi la divi­sion entre syn­di­cats et par­tis. Cer­tains se regrou­pèrent en 1920–1921 au sein de l’All­ge­meine Arbeiter-Union – Ein­heit­sor­ga­ni­sa­tion (AAU-E, Union géné­rale des tra­vailleurs orga­ni­sa­tion unitaire).

26 Grève de masse…, p. 169.

27 Grève de masse…, p. 170–171.

28 Rosa Luxem­burg, « Wie­der Masse und Füh­rer », Leip­zi­ger Volks­zei­tung, 29 août 1911 ; article inédit en fran­çais, nous tra­dui­sons d’après Gesam­melte Werke, tome 3, Dietz Ver­lag, 1990, p. 38.

29 Cité dans L’Humanité du 17 sep­tembre 1913.

30 Rosa Luxem­burg, L’Expérience belge de grève géné­rale, p. 35.

31 L’Expérience belge de grève géné­rale, p. 36.

32 Grève de masse…, p. 132–133.

33 Cité dans L’Humanité du 29 sep­tembre 1906.

34 « La théo­rie et la pra­tique », Socia­lisme : la voie occi­den­tale, p. 226.

35 Paul Frö­lich, Rosa Luxem­burg, Mas­pero, 1965, p. 174.

36 Le « sys­tème des trois classes », très inéga­li­taire, était alors en vigueur en Prusse. Il accor­dait beau­coup plus de poids au vote des riches. Par ailleurs, le suf­frage était inter­dit aux femmes.

37 Rosa Luxem­burg, « Usure ou com­bat ? », 1910, dans Socia­lisme : la voie occi­den­tale, PUF, 1983, p. 93.

38 Rosa Luxem­burg, « Et après ? », mars 1910, cité dans Socia­lisme : la voie occi­den­tale, p. 95.

39 « Usure ou com­bat ? », Socia­lisme : la voie occi­den­tale, p. 96.

40 « Usure ou com­bat ? », p. 106–107.

41 « Usure ou com­bat ? », p. 120–123.

42 Rosa Luxem­burg, « La théo­rie et la pra­tique », 1910, Socia­lisme : la voie occi­den­tale, p. 221–222.

43 « Wie­der Masse und Füh­rer », Gesam­melte Werke, tome 3, p. 42.

44 Voir aussi « La lente récep­tion de Rosa Luxem­burg en France » dans notre bro­chure sur Luxem­burg, 2011 – nou­velle édition revue et aug­men­tée publiée en 2014 : critique-sociale.info/836/brochure-rosa-luxemburg-mise-a-jour

Karl Marx : notes critiques sur Friedrich List

Ce texte écrit en 1845 n’a pas paru du vivant de Karl Marx. Le manus­crit même en est incom­plet, et les éléments qui sub­sistent n’ont été publiés pour la pre­mière fois qu’en 1971. Il s’agit d’une cri­tique du livre de Frie­drich List Sys­tème natio­nal d’économie poli­tique, publié en 18411. Nous publions des extraits de ces notes de Marx2 :

« Les choses les plus utiles, tel le savoir, n’ont pas de valeur d’échange. M. List aurait donc dû com­prendre que la trans­for­ma­tion des biens maté­riels en valeurs d’échange est l’œuvre de l’ordre social exis­tant, la société de la pro­priété pri­vée déve­lop­pée. L’abolition de la valeur d’échange est l’abolition de la pro­priété pri­vée et du gain privé. En revanche, M. List est assez naïf pour concé­der qu’avec la théo­rie des valeurs d’échange on peut « établir les concepts de valeur et de capi­tal, pro­fit, salaire, rente fon­cière, les décom­po­ser en leurs éléments et spé­cu­ler sur ce qui pour­rait influer sur leur hausse et leur baisse, etc., sans pour autant tenir compte des condi­tions poli­tiques des nations ».

On peut donc « établir » tout cela sans tenir compte de la « théo­rie des forces pro­duc­tives » et des « condi­tions poli­tiques des nations ». Qu’établit-on ainsi ? La réa­lité. Qu’établit-on par exemple, par le salaire ? La vie du tra­vailleur. De plus, on établit par ce moyen que le tra­vailleur est l’esclave du capi­tal, qu’il est une « mar­chan­dise », une valeur d’échange dont le niveau plus ou moins élevé, la hausse ou la baisse, dépendent de la concur­rence, de l’offre et de la demande. On établit ainsi que son acti­vité n’est pas la libre mani­fes­ta­tion de sa vie humaine, mais plu­tôt un moyen de négo­cier ses forces, une alié­na­tion (un tra­fic) d’aptitudes méca­niques de l’ouvrier livré au capi­tal, en un mot : on établit que son acti­vité, c’est du « tra­vail ». Main­te­nant, oublions tout cela. Le « tra­vail » est la base vivante de la pro­priété pri­vée, la pro­priété pri­vée étant sa propre source créa­trice. La pro­priété pri­vée n’est rien d’autre que le tra­vail maté­ria­lisé. Si l’on veut lui por­ter un coup fatal, il faut atta­quer la pro­priété pri­vée non seule­ment comme état objec­tif ; il faut l’attaquer comme acti­vité, comme tra­vail. Par­ler de tra­vail libre, humain, social, de tra­vail sans pro­priété pri­vée, est une des plus grandes méprises qui soient. Le « tra­vail » est par nature l’activité asser­vie, inhu­maine, anti­so­ciale, déter­mi­née par la pro­priété pri­vée et créa­trice de la pro­priété privée.

Par consé­quent, l’abolition de la pro­priété pri­vée ne devient une réa­lité que si on la conçoit comme abo­li­tion du « tra­vail », abo­li­tion qui, natu­rel­le­ment, n’est deve­nue pos­sible que par le tra­vail lui-même, c’est-à-dire par l’activité maté­rielle de la société, et nul­le­ment comme sub­sti­tu­tion d’une caté­go­rie à une autre. Par consé­quent, une « orga­ni­sa­tion du tra­vail » est une contra­dic­tion. La meilleure orga­ni­sa­tion que le tra­vail puisse trou­ver est l’organisation pré­sente, la libre concur­rence, la dis­so­lu­tion de toutes les orga­ni­sa­tions anté­rieures faus­se­ment « sociales ».

Si donc on peut « établir » le salaire selon la théo­rie des valeurs, s’il est ainsi « établi » que l’homme lui-même est une valeur d’échange, que l’immense majo­rité des nations est une mar­chan­dise que l’on peut déter­mi­ner sans se sou­cier des « condi­tions poli­tiques des nations », cela prouve-t-il autre chose, sinon que cette immense majo­rité des nations n’a pas besoin de se sou­cier des « condi­tions poli­tiques », que celles-ci sont pour elle illu­sion pure ; une théo­rie, qui s’abaisse réel­le­ment à ce sor­dide maté­ria­lisme au point de rava­ler la majo­rité des nations au rang de « mar­chan­dise », de « valeur d’échange », de les sou­mettre aux condi­tions pure­ment maté­rielles des valeurs d’échange, une telle théo­rie, qu’est-elle d’autre qu’une infâme hypo­cri­sie et un enjo­li­ve­ment (un boni­ment) idéa­liste quand, face aux autres nations, elle abaisse des regards mépri­sants sur le mau­vais « maté­ria­lisme » des « valeurs d’échange » et pré­tend se sou­cier uni­que­ment des « forces pro­duc­tives » ? Quand, en outre, on peut « établir » les rap­ports du capi­tal, de la rente fon­cière, etc., sans tenir compte des « condi­tions poli­tiques » des nations, qu’est-ce que cela prouve, sinon que le capi­ta­liste indus­triel, le pro­prié­taire fon­cier sont déter­mi­nés dans leur acti­vité, dans leur vie réelle, par le pro­fit, par les valeurs d’échange et non par le souci des « condi­tions poli­tiques » et des « forces pro­duc­tives », et que leur bavar­dage à pro­pos de civi­li­sa­tion et de forces pro­duc­tives n’est qu’enjolivement de ten­dances bor­nées et égoïstes ?

Le bour­geois dit : sur le plan inté­rieur, la théo­rie des valeurs d’échange conser­vera natu­rel­le­ment toute sa vali­dité ; la majo­rité de la nation res­tera une simple « valeur d’échange », une « mar­chan­dise », une mar­chan­dise qui doit elle-même cher­cher pre­neur, qui n’est pas ven­due mais se vend elle-même. Vis-à-vis de vous autres, pro­lé­taires, et même entre nous, nous nous consi­dé­rons mutuel­le­ment comme des valeurs d’échange, et la loi du tra­fic uni­ver­sel demeure valable. Mais à l’égard des autres nations, nous devons sus­pendre la loi. En tant que nation, nous ne pou­vons pas nous vendre à d’autres. Du fait que la majo­rité des nations, « sans souci » des « condi­tions poli­tiques des nations », est livrée aux lois du com­merce, cette pro­po­si­tion n’a d’autre sens que celui-ci : nous autres, bour­geois alle­mands, nous ne vou­lons pas être exploi­tés par le bour­geois anglais comme vous autres, pro­lé­taires alle­mands, êtes exploi­tés par nous, et comme nous nous exploi­tons à notre tour mutuel­le­ment. Nous ne vou­lons pas nous mettre à la merci de ces mêmes lois des valeurs d’échange aux­quelles nous vous livrons. Nous ne vou­lons plus recon­naître à l’extérieur les lois écono­miques que nous recon­nais­sons à l’intérieur.

Que veut donc le phi­lis­tin alle­mand ? À l’intérieur, il veut être un bour­geois, un exploi­teur, mais il refuse d’être exploité par rap­port à l’extérieur. Par rap­port à l’extérieur, il se pose orgueilleu­se­ment en « nation » et affirme : je ne me sou­mets pas aux lois de la concur­rence, cela est contraire à ma dignité natio­nale ; comme nation, je suis un être au-dessus du tra­fic sordide.

La natio­na­lité du tra­vailleur n’est pas fran­çaise, anglaise, alle­mande, elle est le tra­vail, le libre escla­vage, le tra­fic de soi-même. Son gou­ver­ne­ment n’est pas fran­çais, anglais, alle­mand, c’est le capi­tal. L’air qu’il res­pire chez lui n’est pas l’air fran­çais, anglais, alle­mand, c’est l’air des usines. Le sol qui lui appar­tient n’est pas le sol fran­çais, anglais, alle­mand, c’est quelques pieds sous la terre.

A l’intérieur, l’argent est la patrie de l’industriel. Et le phi­lis­tin alle­mand veut que les lois de la concur­rence, de la valeur d’échange, du com­merce, perdent leur puis­sance aux bar­rières de son pays ? Il ne veut accep­ter la puis­sance de la société bour­geoise que dans la mesure où il y va de son inté­rêt, de l’intérêt de sa classe ? Il ne veut pas se sacri­fier à une puis­sance à laquelle il veut en sacri­fier d’autres, et se sacri­fie lui-même dans son propre pays ? Il veut se mon­trer et être traité à l’extérieur comme un être dif­fé­rent de ce qu’il est et fait lui-même à l’intérieur ? Il veut main­te­nir la cause et sup­pri­mer une de ses conséquences ?

Nous lui prou­ve­rons que le tra­fic de soi-même à l’intérieur entraîne néces­sai­re­ment le tra­fic à l’extérieur ; que l’on ne peut éviter que la concur­rence, qui au-dedans est sa force, ne devienne au-dehors sa fai­blesse ; que l’Etat qu’il sou­met au-dedans à la société bour­geoise ne peut le pré­ser­ver au-dehors de l’action de la société bourgeoise.

Pris indi­vi­duel­le­ment, le bour­geois lutte contre les autres, mais en tant que classe, les bour­geois ont un inté­rêt com­mun, et cette soli­da­rité, que l’on voit se tour­ner au-dedans contre le pro­lé­ta­riat, se tourne au-dehors contre les bour­geois des autres nations. C’est ce que le bour­geois appelle sa nationalité. […]

La tyran­nie indus­trielle exer­cée par l’Angleterre sur le monde est le règne de l’industrie sur le monde. L’Angleterre nous domine parce que l’industrie nous domine. Nous ne pou­vons nous libé­rer de l’Angleterre au-dehors qu’en nous libé­rant de l’industrie au-dedans. Nous ne pou­vons anéan­tir sa domi­na­tion et sa concur­rence qu’en vain­quant la concur­rence à l’intérieur de nos fron­tières. L’Angleterre exerce sa puis­sance sur nous, parce que nous avons érigé l’industrie en puis­sance au-dessus de nous. […]

L’économie poli­tique d’aujourd’hui part de l’état social de la concur­rence. Le tra­vail libre, c’est-à-dire l’esclavage indi­rect, celui qui se met en vente soi-même, en est le prin­cipe. Ses pre­miers axiomes sont la divi­sion du tra­vail et la machine. Celles-ci ne peuvent cepen­dant atteindre leur plus haut déploie­ment que dans les fabriques, ainsi que l’économie poli­tique le recon­naît elle-même. L’économie poli­tique actuelle part donc des fabriques, son prin­cipe créa­teur. Elle pré­sup­pose les condi­tions sociales pré­sentes. Elle n’a donc pas besoin de s’étendre lon­gue­ment sur la force manufacturière.

Si l’Ecole n’a pas donné un « déve­lop­pe­ment scien­ti­fique » à la théo­rie des forces pro­duc­tives à côté de la théo­rie des valeurs d’échange et dis­tincte d’elle, c’est parce qu’une telle sépa­ra­tion est une abs­trac­tion arbi­traire, parce qu’elle est impos­sible et qu’elle doit se bor­ner à des géné­ra­li­tés, à des phrases. […]

Pour détruire l’éclat mys­tique qui trans­fi­gure la « force pro­duc­tive », il suf­fit de consul­ter la pre­mière sta­tis­tique venue. Il y est ques­tion de force hydrau­lique, de force de la vapeur, de force humaine, de force de che­vaux. Ce sont toutes des « forces pro­duc­tives ». Quelle grande estime pour l’homme que de le faire figu­rer comme « force » à côté du che­val, de la vapeur, de l’eau ! Dans le sys­tème actuel, si un dos rond, une luxa­tion des os, un déve­lop­pe­ment et un ren­for­ce­ment exclu­sifs de cer­tains muscles, etc., te rendent plus pro­duc­tif (plus apte au tra­vail), ton dos rond, ta luxa­tion des membres, ton mou­ve­ment mus­cu­laire uni­forme sont une force pro­duc­tive. Quand ton inin­tel­li­gence est plus pro­duc­tive que ta féconde acti­vité intel­lec­tuelle, ton inin­tel­li­gence est une force pro­duc­tive, etc. Quand la mono­to­nie d’une occu­pa­tion te rend plus apte à cette même occu­pa­tion, la mono­to­nie est une force productive.

En vérité, le bour­geois, l’industriel tient-il à ce que l’ouvrier déve­loppe toutes ses facul­tés, qu’il mette en action sa capa­cité pro­duc­tive, qu’il ait lui-même une acti­vité humaine, et pra­tique ainsi en même temps l’humain tout court ? […]

Belle appré­cia­tion de l’homme, qui rabaisse ce der­nier au point d’en faire une « force » qui pro­duit la richesse. Le bour­geois voit dans le pro­lé­taire non l’homme, mais la force qui pro­duit la richesse, force qu’il peut ensuite com­pa­rer à d’autres forces pro­duc­tives, à l’animal, à la machine, et selon que la com­pa­rai­son lui est défa­vo­rable, la force déte­nue par un homme devra céder sa place à la force déte­nue par un ani­mal ou une machine, l’homme jouis­sant alors tou­jours de l’honneur de figu­rer comme « force productive ».

Si je qua­li­fie l’homme de « valeur d’échange », j’ai déjà énoncé que les condi­tions sociales l’ont trans­formé en une « chose ». Si je le traite de « force pro­duc­tive », je mets à la place du sujet réel un autre sujet, je lui sub­sti­tue une autre per­sonne : il existe désor­mais comme cause de la richesse, sans plus.

Toute la société humaine n’est plus qu’une machine pour créer la richesse. La cause n’est en aucune façon plus noble que l’effet. L’effet n’est plus que la cause ouver­te­ment proclamée.

List rai­sonne comme s’il ne se sou­ciait que des forces pro­duc­tives pour elles-mêmes, abs­trac­tion faite des vilaines valeurs d’échange.

Nous sommes éclai­rés sur la nature des « forces pro­duc­tives » actuelles par le simple fait que, dans la situa­tion pré­sente, la force pro­duc­tive ne consiste pas seule­ment à rendre le tra­vail de l’homme plus effi­cace et à rendre les forces de la nature ou les forces sociales plus pro­duc­tives ; elle consiste tout autant dans le fait de rendre le tra­vail moins cher ou moins pro­duc­tif pour le tra­vailleur. La force pro­duc­tive est donc d’emblée déter­mi­née par la valeur d’échange. »

1 Cet ouvrage de F. List a été réédité en 1998 par Gal­li­mard, avec une pré­face lamen­table d’Emmanuel Todd. Ce der­nier a reconnu en février 2012 n’avoir jamais lu Le Capi­tal de Marx : arretsurimages.net/breves/2012–02-27/Todd-frequente-Wikipedia-mais-n-a-pas-lu-le-Capital-id13263

2 Pre­mière tra­duc­tion en fran­çais dans les Etudes de mar­xo­lo­gie n° 16, octobre 1973 : « Cri­tique de Frie­drich List. Un inédit de Karl Marx ». Nous repre­nons des extraits de l’édition du tome III des Œuvres de Karl Marx dans la Biblio­thèque de la Pléiade, « Phi­lo­so­phie », 1982, pages 1418 à 1451 (« A pro­pos du Sys­tème natio­nal de l’économie poli­tique de Frie­drich List », tra­duc­tion de Maxi­mi­lien Rubel et Yvonne Broutin).

Le tome 3 des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg

Rosa Luxem­burg, Le Socia­lisme en France (1898–1912), Œuvres com­plètes tome III, Col­lec­tif Smolny et Edi­tions Agone, 2013, 297 pages, 22 euros. Pré­face de Jean-Numa Ducange.

Le rythme de parution des Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg semble main­te­nant établi à un tome par an. En 2014 paraî­tra, afin de coïn­ci­der avec le cen­te­naire du début de la Pre­mière Guerre mon­diale, un volume consa­cré à L’Internationale et la guerre – qui com­por­tera notam­ment la célèbre bro­chure La Crise de la social-démocratie.

Le troi­sième volume des Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg vient de paraître. Il est consti­tué d’articles consa­crés au mou­ve­ment socia­liste en France, et par­fois plus géné­ra­le­ment à l’évolution poli­tique et sociale qui en consti­tue le contexte. Ce volume est en fait une ver­sion net­te­ment aug­men­tée du recueil que Daniel Gué­rin avait publié en 1971 sous le même titre1, et qui était depuis long­temps épuisé. Rosa Luxem­burg avait un temps vécu en France2, et n’avait cessé de s’intéresser au mou­ve­ment ouvrier et aux luttes sociales qui s’y dérou­laient. Elle envoya un télé­gramme de féli­ci­ta­tion au congrès d’unification socia­liste d’avril 1905 qui créait la SFIO3. Elle avait égale­ment quelques contacts per­son­nels avec des mili­tants en France.

Les pre­miers articles ici ras­sem­blés visaient à infor­mer le public ger­ma­no­phone de la situa­tion poli­tique en France : il s’agit d’un tra­vail jour­na­lis­tique. Il y a ensuite des ana­lyses plus étof­fées et appro­fon­dies, qui concernent d’abord l’affaire Drey­fus. Luxem­burg s’y montre net­te­ment drey­fu­sarde, iden­ti­fiant dans l’affaire « quatre fac­teurs sociaux qui lui donnent direc­te­ment le cachet d’une ques­tion inté­res­sant la lutte de classes, à savoir : mili­ta­risme, chauvinisme-nationalisme, anti­sé­mi­tisme et clé­ri­ca­lisme. Ces enne­mis directs du pro­lé­ta­riat socia­liste, nous les com­bat­tons tou­jours ». De façon plus géné­rale, et à l’encontre de cer­tains sim­plismes, elle affirme que « le pro­lé­ta­riat doit s’efforcer, dans sa marche en avant vers la vic­toire, d’influencer tous les événe­ments sociaux dans le sens qui lui est favo­rable. […] Le prin­cipe de la lutte de classes non seule­ment ne peut l’interdire, mais au contraire il impose l’intervention active du pro­lé­ta­riat dans tous les conflits poli­tiques et sociaux de quelque impor­tance qui se pro­duisent à l’intérieur de la bour­geoi­sie ». L’affaire ne lui appa­raît pas comme une simple péri­pé­tie : « il s’agissait de sau­ver la Répu­blique, la démo­cra­tie, le pré­sent État d’une chute dans la bar­ba­rie afin de construire sur ses bases la com­mu­nauté socia­liste ». A ses yeux, le pro­lé­ta­riat est alors dans cette crise « le seul gar­dien de la Répu­blique et de la démo­cra­tie »4.

Autre sujet d’importance, l’entrée d’un socia­liste au sein du gou­ver­ne­ment fran­çais en 1899. La ques­tion fait débat au sein de l’Internationale, et Rosa Luxem­burg se situe clai­re­ment en oppo­si­tion au « minis­té­ria­lisme ». Mon­trant qu’un « socia­liste au sein du gou­ver­ne­ment bour­geois ne peut agir que s’il met ses capa­ci­tés au ser­vice de la poli­tique bour­geoise et renie la poli­tique socia­liste », elle conclue que « l’entrée des socia­listes dans un gou­ver­ne­ment bour­geois n’est donc pas, comme on le croit, une conquête par­tielle de l’État bour­geois par les socia­listes, mais une conquête par­tielle du parti socia­liste par l’État bour­geois ». Par­lant de « la tra­hi­son des socia­listes minis­té­riels envers le socia­lisme », constat qui nous paraît une fois de plus d’actualité, elle écrit que « celui qui renie les prin­cipes socia­listes, même s’il s’imagine ser­vir le socia­lisme, devient l’instrument de ses actes au lieu d’en être le maître et s’avère dupe lui-même »5.

Enfin, Luxem­burg suit pas à pas le lent pro­ces­sus d’unification des socia­listes en France. Au début des années 1900, elle est proche du cou­rant formé par le Parti ouvrier, le Parti socia­liste révo­lu­tion­naire et l’Alliance com­mu­niste, qui s’unissent ensuite pour créer le Parti socia­liste de France – lequel se pré­sente comme une « frac­tion du pro­lé­ta­riat inter­na­tio­nal orga­nisé ». A l’inverse, Rosa Luxem­burg cri­tique à plu­sieurs reprises le lea­der du cou­rant socia­liste opposé, Jean Jau­rès, avec des argu­ments étayés et de nom­breuses cita­tions à l’appui.

Fon­da­men­ta­le­ment, on retrouve dans ces pages l’attachement de Rosa Luxem­burg à « la clarté des prin­cipes », et son corol­laire qui est la cri­tique de « la poli­tique au jour le jour, sans prin­cipes ». Sur­tout, dans ses ana­lyses de l’actualité, elle ne perd jamais de vue l’objectif final : arri­ver à « une nou­velle société faite d’hommes libres et égaux »6.

1 Rosa Luxem­burg, Le Socia­lisme en France, 1898–1912, Bel­fond, 1971, 246 pages. Inver­se­ment, quelques éléments pré­sents dans le Gué­rin ne le sont pas dans la publi­ca­tion de 2013. Signa­lons une erreur : à la page 244, « démons­tra­tion paci­fique pro­lé­ta­rienne » est rem­placé de façon erro­née par « démons­tra­tion spé­ci­fique pro­lé­ta­rienne » (cette coquille pro­vient mani­fes­te­ment de la numé­ri­sa­tion de cet article que l’on trouve sur internet).

2 Voir notre bro­chure sur Rosa Luxem­burg publiée en 2011 (dis­po­nible soit en for­mat papier, soit télé­char­geable en for­mat PDF sur notre site inter­net : critique-sociale.info/520/brochure-rosa-luxemburg ).

3 Ce docu­ment semble perdu, mais son exis­tence est briè­ve­ment men­tion­née dans le compte-rendu offi­ciel du congrès.

4 Rosa Luxem­burg, Le Socia­lisme en France (1898–1912), Smolny/Agone, 2013, p. 78, 81 et 85–86.

5 Id., p. 90, 154, 174 et 182.

6 Id., p. 50, 166 et 265.

Anton Pannekoek : extraits des “Conseils ouvriers”

Anton Pan­ne­koek (1873–1960) était un mili­tant et théo­ri­cien mar­xiste néer­lan­dais. Mili­tant aux Pays-Bas et en Alle­magne au sein du mou­ve­ment socia­liste, il s’opposa à la Pre­mière Guerre mon­diale. Il par­ti­cipa ensuite aux oppo­si­tions com­mu­nistes qui cri­ti­quaient Lénine et ses par­ti­sans. Il s’inscrivait dans le cou­rant du com­mu­nisme des conseils, et dénon­çait le capi­ta­lisme d’Etat mis en place par le gou­ver­ne­ment bolchevik.

Pan­ne­koek était aussi un scien­ti­fique de renom, dont la car­rière a par­fois été entra­vée en rai­son de ses idées révolutionnaires.

Nous publions ci-dessous des extraits de son prin­ci­pal ouvrage : Les Conseils ouvriers, publié pour la pre­mière fois en 1947. Ces extraits sont issus du cha­pitre « La révo­lu­tion des tra­vailleurs », dans le tome 1 actuel­le­ment dif­fusé par les éditions Spar­ta­cus1.

« Parce qu’elle garde la classe ouvrière dans la sou­mis­sion, la domi­na­tion spi­ri­tuelle de la bour­geoi­sie a la même impor­tance que sa puis­sance phy­sique. L’ignorance est une entrave à la liberté. Les vieilles idées et les tra­di­tions pèsent lour­de­ment sur les esprits, même lorsqu’ils sont déjà tou­chés par les idées nou­velles. C’est qu’alors les objec­tifs sont vus sous l’angle le plus étroit, les mots d’ordre ron­flants sont accep­tés sans cri­tique, les illu­sions sur les suc­cès faciles, les demi-mesures et les fausses pro­messes, détournent de la bonne voie. On mesure ainsi toute l’importance des forces intel­lec­tuelles pour les tra­vailleurs. Le savoir et la pers­pi­ca­cité sont des fac­teurs essen­tiels pour la mon­tée de la classe ouvrière.

La révo­lu­tion ouvrière ne sera pas l’effet d’une force phy­sique bru­tale, ce sera une vic­toire de l’esprit. Elle sera cer­tai­ne­ment l’œuvre de la puis­sance résul­tant de la masse des ouvriers, mais cette puis­sance sera avant tout spi­ri­tuelle. Les tra­vailleurs ne gagne­ront pas parce qu’ils ont des poings solides – les poings sont faci­le­ment com­man­dés, voire même retour­nés contre leurs pos­ses­seurs, par des esprits rusés ; ils ne gagne­ront pas non plus parce qu’ils seront la majo­rité – les majo­ri­tés igno­rantes et inor­ga­ni­sées ont régu­liè­re­ment été tenues en sujé­tion et dans l’impuissance, par des mino­ri­tés orga­ni­sées et ins­truites. La majo­rité ne vain­cra que si des forces, morales et intel­lec­tuelles, puis­santes lui per­mettent de dépas­ser et domi­ner ses maîtres. Au cours de l’histoire, les révo­lu­tions n’ont réussi que parce que de nou­velles forces spi­ri­tuelles se sont levées dans les masses.

La force phy­sique aveugle ne peut que détruire. Pour­tant les révo­lu­tions sont des périodes construc­tives de l’évolution de l’humanité. Et plus encore que toutes celles qui se sont dérou­lées dans le passé, la révo­lu­tion qui fera des tra­vailleurs les maîtres du monde exi­gera les plus hautes qua­li­tés morales et intellectuelles. […]

Où les tra­vailleurs trouveront-ils le savoir dont ils ont besoin ? Les sources en sont nom­breuses : toute une lit­té­ra­ture scien­ti­fique de livres et de bro­chures, expli­quant les faits fon­da­men­taux et les théo­ries de la société et du tra­vail, existe déjà et d’autres sui­vront. Mais ces ouvrages pré­sentent la plus grande diver­sité d’opinion sur ce qui doit être fait ; et les tra­vailleurs eux-mêmes doivent choi­sir et dis­tin­guer ce qui est vrai et juste. Ils doivent uti­li­ser leur propre cer­veau, réflé­chir d’une manière appro­fon­die, dis­cu­ter sérieu­se­ment. Car ils auront sans arrêt à faire face à de nou­veaux pro­blèmes, pro­blèmes aux­quels les vieux livres n’apportent aucune solu­tion. On ne peut y trou­ver qu’une connais­sance géné­rale de la société et du Capi­tal ; ils pré­sentent des prin­cipes et des théo­ries tirés d’expériences pré­cé­dentes. Notre propre tâche est d’en cher­cher l’application à des situa­tions sans cesse renouvelées.

Cette néces­saire com­pré­hen­sion ne peut résul­ter de l’instruction d’une masse igno­rante par de savants pro­fes­seurs, du bour­rage de crânes d’élèves pas­sifs. Elle ne peut s’acquérir que par l’auto-éducation, par cette acti­vité intense qui anime les cer­veaux d’un vif désir de com­prendre le monde. La tâche de la classe ouvrière serait bien facile, si elle ne consis­tait qu’à rece­voir la vérité établie de ceux qui la connaissent. Mais la vérité dont les ouvriers ont besoin n’existe nulle part au monde, si ce n’est en eux-mêmes. Elle doit donc être déve­lop­pée en eux-mêmes et par eux-mêmes. […]

Il existe des groupes et des par­tis qui se pré­tendent déten­teurs exclu­sifs de la vérité. Ils tentent de gagner les tra­vailleurs à leurs vues par la pro­pa­gande et d’exclure et anni­hi­ler toutes les autres opi­nions. Par la contrainte morale et, quand ils en ont les moyens, aussi par la contrainte phy­sique, ils essaient d’imposer leurs idées aux masses. Il doit être clair pour tous que l’enseignement uni­la­té­ral d’un sys­tème de doc­trines ne peut que ser­vir – et en fait ne sert qu’à – fabri­quer des sui­veurs obéis­sants. Par là il sou­tient la vieille domi­na­tion ou en pré­pare une nou­velle. L’auto-émancipation des masses labo­rieuses sous-entend l’autonomie de la pen­sée, l’apprentissage par soi-même. Elle exige que les masses déter­minent elles-mêmes ce qui est vrai et ce qui est faux, par l’activité de leur propre intel­lect. Faire tra­vailler son cer­veau est beau­coup plus dif­fi­cile et beau­coup plus fati­guant que faire tra­vailler ses muscles. Mais il faut y arri­ver car c’est le cer­veau qui com­mande aux muscles, et si on ne le fait pas, ce seront d’autres cer­veaux qui les commanderont.

C’est pour­quoi la liberté sans limites de dis­cus­sion, d’expression et d’opinion est le seul air qui soit res­pi­rable, au cours des luttes ouvrières. […] Res­treindre la liberté de dis­cus­sion, c’est empê­cher les tra­vailleurs d’accéder à la connais­sance qui leur est néces­saire. Tout des­po­tisme d’autrefois, toute dic­ta­ture d’aujourd’hui com­mencent par per­sé­cu­ter la presse ou même par sup­pri­mer sa liberté ; toute res­tric­tion appor­tée à cette liberté est le pre­mier pas pour ame­ner les ouvriers sous la domi­na­tion de nou­veaux maîtres, quels qu’ils soient. […]

L’éveil de la conscience de classe, une connais­sance plus appro­fon­die de la société et de son déve­lop­pe­ment entraînent la libé­ra­tion de l’esclavage spi­ri­tuel, la fin de la pas­si­vité, l’ouverture aux forces intel­lec­tuelles, la mon­tée des masses vers une huma­nité véri­table. L’union pour un com­bat com­mun c’est déjà, fon­da­men­ta­le­ment, une libé­ra­tion sociale ; les tra­vailleurs, asser­vis par le Capi­tal, retrouvent leur liberté d’action. De la sou­mis­sion ils s’éveillent à l’indépendance, col­lec­ti­ve­ment, par cette union orga­ni­sée qui défie la puis­sance de leurs maîtres. Pro­gres­ser pour la classe ouvrière, c’est faire pro­gres­ser ces fac­teurs de sa puissance.

Ce qui peut être gagné comme amé­lio­ra­tion des condi­tions de tra­vail et de vie dépend de la force que les tra­vailleurs ont acquise ; si cette force décline, même rela­ti­ve­ment, soit par rap­port à celle du capi­ta­lisme, soit par suite d’une clair­voyance et d’efforts insuf­fi­sants ou de chan­ge­ments sociaux inévi­tables – les condi­tions de tra­vail des ouvriers en pâti­ront. Il n’y a qu’un seul cri­tère pour juger de toute forme d’action, de toute tac­tique, de toute méthode de lutte, de toute forme d’organisation : accroissent-elles ou non la puis­sance des tra­vailleurs ? Dans la situa­tion pré­sente sans doute, mais aussi, et c’est l’essentiel, en vue de l’avenir, pour atteindre le but suprême, la des­truc­tion du capitalisme. […]

La lutte est une source inta­ris­sable de puis­sance pour une classe en déve­lop­pe­ment. On ne peut pré­voir main­te­nant quelles formes pren­dra le com­bat des tra­vailleurs pour leur libé­ra­tion. […] La classe ouvrière doit trou­ver et déve­lop­per les formes de lutte adap­tées à ses besoins. Lut­ter pré­sup­pose qu’elle suit la voie qu’elle a choi­sie libre­ment, gui­dée par ses inté­rêts de classe, indé­pen­dante de ses anciens maîtres, donc oppo­sée à eux. Dans la lutte ses facul­tés créa­trices s’affirment par la décou­verte des voies et des moyens. Autre­fois les formes d’action de la classe ouvrière avaient surgi spon­ta­né­ment de sa pra­tique et de son ima­gi­na­tion ; grève, vote, mani­fes­ta­tion de rue, mee­ting de masse, tracts, grève poli­tique, autant d’exemples. Il en sera de même demain.

Les actions, quelles qu’en puissent être les formes, auront tou­jours les mêmes carac­tères, le même but, le même effet : faire croître les éléments propres à la puis­sance de classe, affai­blir et détruire les forces de l’ennemi. A en juger par l’expérience, ce sont les grèves poli­tiques de masse qui ont les plus fortes consé­quences ; dans l’avenir elles pour­raient être encore plus effi­caces. Au cours de ces grèves, nées de crises aigües au sein de fortes ten­sions, les élans sont trop impé­tueux, les pers­pec­tives sont trop vastes pour que syn­di­cats ou par­tis, comi­tés ou états-majors de diri­geants offi­ciels puissent en prendre la tête. Elles portent la marque des actions directes de masse.

Les tra­vailleurs n’entrent pas en grève indi­vi­duel­le­ment mais par usine, en tant que per­son­nel déci­dant col­lec­ti­ve­ment de l’action. Immé­dia­te­ment des comi­tés de grève se forment, ils regroupent les délé­gués de toutes les entre­prises et pré­sentent déjà les traits des conseils ouvriers. Ils doivent réa­li­ser l’unité dans l’action et, autant que pos­sible, l’unité dans les idées et les méthodes, en assu­rant l’interaction conti­nuelle entre les impul­sions de la lutte, au sein des assem­blées d’usines, et les dis­cus­sions au sein des conseils. C’est ainsi que les tra­vailleurs créent leurs propres organes, s’opposant aux organes de la classe dominante. […]

Les tra­vailleurs peuvent bien être vain­cus à un cer­tain moment, et être décou­ra­gés, leurs orga­ni­sa­tions peuvent bien être détruites, leurs droits abo­lis, mais les forces tou­jours en mou­ve­ment du capi­ta­lisme, leurs propres forces internes et leur indes­truc­tible volonté de vivre, les remet­tront sur pied une fois de plus. Le capi­ta­lisme non plus ne peut être détruit d’un seul coup ; même si sa for­te­resse, l’Etat et sa puis­sance, est ébran­lée et démo­lie, la classe capi­ta­liste dis­pose encore de tout le poids de ses forces phy­siques et spi­ri­tuelles. […] Mais, fina­le­ment, la classe qui consti­tue la majo­rité du peuple, celle dont le tra­vail est à la base de la société, celle qui a la dis­po­si­tion directe de l’appareil de pro­duc­tion, cette classe doit l’emporter. Et cette vic­toire doit prendre la forme d’une dis­so­lu­tion et d’un écrou­le­ment du pou­voir d’Etat, cette orga­ni­sa­tion la plus puis­sante de la classe capi­ta­liste, sous l’action de la solide orga­ni­sa­tion de la classe majoritaire. »

1 A. Pan­ne­koek, Les Conseils ouvriers — tome I, Spar­ta­cus, 2010 : atheles.org/spartacus/livres/lesconseilsouvrierstomei/

Extraits des Grundrisse de Karl Marx

Nous publions ci-dessous des extraits d’un texte impor­tant de Karl Marx, les “Grun­drisse” (ou “Prin­cipes d’une cri­tique de l’économie poli­tique”). Rédigé en 1857 et 1858, dans le contexte d’une grave crise finan­cière, le texte ne fut pas publié du vivant de Marx, et le manus­crit fut décou­vert par David Ria­za­nov dans les années 1920. Il nous semble que ces réflexions conservent une pro­fonde actua­lité, dans une époque de chô­mage de masse qui divise les tra­vailleurs entre ceux qui sont en situa­tion de sur­tra­vail, et ceux qui sont « pri­vés d’emploi » (ce qui entraîne au sein de la société capi­ta­liste : pré­ca­rité, pau­vreté, etc.).

« La créa­tion, en dehors du temps de tra­vail néces­saire, de nom­breux loi­sirs au pro­fit de la société en géné­ral et de chaque indi­vidu en par­ti­cu­lier pour le plein déve­lop­pe­ment de ses facul­tés créa­trices, appa­raît dans le sys­tème capi­ta­liste et pré­ca­pi­ta­liste comme temps de non-travail, comme loi­sir pour quelques-uns. Ce qu’il y a de nou­veau dans le capi­tal, c’est qu’il aug­mente le temps du sur­tra­vail des masses par tous les moyens de l’art et de la science, puisque aussi bien il a pour but immé­diat non la valeur d’usage mais la valeur en soi, qu’il ne peut réa­li­ser sans l’appropriation directe du temps de sur­tra­vail, qui consti­tue sa richesse.

Ainsi, rédui­sant à son mini­mum le temps du tra­vail, le capi­tal contri­bue mal­gré lui à créer du temps social dis­po­nible au ser­vice de tous, pour l’épanouissement de cha­cun. Mais, tout en créant du temps dis­po­nible, il tend à le trans­for­mer en sur­tra­vail. Plus il réus­sit dans cette tâche, plus il souffre de sur­pro­duc­tion ; et sitôt qu’il n’est pas en mesure d’exploiter du sur­tra­vail, le capi­tal arrête le tra­vail néces­saire. Plus cette contra­dic­tion s’aggrave, plus on s’aperçoit que l’accroissement des forces pro­duc­tives doit dépendre non pas de l’appropriation du sur­tra­vail par autrui, mais par la masse ouvrière elle-même. Quand elle y sera par­ve­nue – et le temps dis­po­nible per­dra du coup son carac­tère contra­dic­toire – le temps de tra­vail néces­saire s’alignera d’une part sur les besoins de l’individu social, tan­dis qu’on assis­tera d’autre part à un tel accrois­se­ment des forces pro­duc­tives que les loi­sirs aug­men­te­ront pour cha­cun, alors que la pro­duc­tion sera cal­cu­lée en vue de la richesse de tous.

La vraie richesse étant la pleine puis­sance pro­duc­tive de tous les indi­vi­dus, l’étalon de mesure en sera non pas le temps de tra­vail, mais le temps dis­po­nible. Adop­ter le temps de tra­vail comme étalon de la richesse, c’est fon­der celle-ci sur la pau­vreté ; c’est vou­loir que le loi­sir n’existe que dans et par l’opposition au temps de sur­tra­vail ; c’est réduire le temps tout entier au seul temps de tra­vail et dégra­der l’individu au rôle exclu­sif d’ouvrier, d’instrument de tra­vail. C’est pour­quoi le machi­nisme le plus per­fec­tionné force l’ouvrier à consa­crer plus de temps au tra­vail que ne l’a jamais fait le sau­vage de la brousse ou l’artisan avec ses outils simples et grossiers. […]

Le tra­vail ne peut pas deve­nir un jeu, comme le veut Fou­rier, qui eut le grand mérite d’avoir pro­clamé comme fin ultime le dépas­se­ment, dans une forme supé­rieure, non point du mode de dis­tri­bu­tion mais de pro­duc­tion. Le temps libre – qui est à la fois loi­sir et acti­vité supé­rieure – aura natu­rel­le­ment trans­formé son pos­ses­seur en un sujet dif­fé­rent, et c’est en tant que sujet nou­veau qu’il entrera dans le pro­ces­sus de la pro­duc­tion immédiate. […]

De même que le sys­tème de l’économie bour­geoise se déve­loppe peu à peu, de même, abou­tis­se­ment ultime de ce sys­tème, se déve­loppe peu à peu sa propre néga­tion. Pour l’instant, nous avons en vue le pro­ces­sus de la pro­duc­tion immé­diate. Si nous consi­dé­rons la société bour­geoise dans son ensemble, nous voyons que le der­nier résul­tat du pro­ces­sus de la pro­duc­tion sociale est la société elle-même, autre­ment dit l’homme lui-même dans ses rap­ports sociaux.

Dans ce mou­ve­ment, tout ce qui pos­sède une forme fixe (le pro­duit, etc.) n’apparaît que comme un moment pas­sa­ger, le pro­ces­sus de la pro­duc­tion immé­diate y com­pris. Il en est de même pour les condi­tions et les réa­li­sa­tions de ce pro­ces­sus, où seuls appa­raissent comme sujets les indi­vi­dus dans leurs rap­ports réci­proques, qu’ils repro­duisent tout autant qu’ils les créent. C’est là le pro­ces­sus constant de leur propre mou­ve­ment, où ils se renou­vellent eux-mêmes dans l’acte de renou­ve­ler le monde des richesses qu’ils créent. »1

1 Tra­duc­tion de Jean Mala­quais et Maxi­mi­lien Rubel, dans : Karl Marx, Œuvres tome II (Eco­no­mie II), Biblio­thèque de la Pléiade, 1968, pages 307–311.

A l’école du socialisme”, par Rosa Luxemburg

Rosa Luxem­burg, A l’école du socia­lisme (Œuvres com­plètes, tome II), Col­lec­tif Smolny et Edi­tions Agone, 2012, 268 pages, 22 euros. Tra­duc­tion de Lucie Roi­gnant, avant-propos du col­lec­tif Smolny, post­face de Michael Krätke.

La paru­tion de ce livre est un événe­ment. C’est d’abord le deuxième tome des Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg1. D’autre part, ce n’est pas si sou­vent qu’un nou­veau livre de Luxem­burg n’est consti­tué que de textes inédits en français.

Il s’agit en l’occurrence d’un recueil d’articles et de divers maté­riaux sou­vent liés à son ensei­gne­ment au sein de l’école du SPD à Ber­lin, de 1907 à 1913 (d’où le titre choisi par les éditeurs). Les textes ici ras­sem­blés sont d’intérêts variables, et de natures très dif­fé­rentes : dis­cours de congrès, articles de jour­naux, notes de tra­vail, et trans­crip­tions de cours.

Rosa Luxem­burg s’intéresse par­ti­cu­liè­re­ment à l’histoire des rap­ports sociaux de pro­duc­tion. Mais elle sou­haite égale­ment qu’existent au sein de l’école du SPD des cours sur l’histoire du mou­ve­ment socia­liste et du syn­di­ca­lisme. Elle conçoit l’enseignement comme devant éveiller l’esprit cri­tique : « La dis­cus­sion, l’échange libre des élèves avec le pro­fes­seur sont pri­mor­diaux, c’est la condi­tion pre­mière d’un cours fécond » (p. 29). Cer­tains textes étant en fait des notes de cours, la qua­lité des écrits s’en res­sent mal­heu­reu­se­ment (et cela accen­tue un carac­tère for­cé­ment sché­ma­tique), mais on sent bien la façon dont Rosa Luxem­burg asso­cie son audi­toire au déve­lop­pe­ment de son inves­ti­ga­tion historique.

D’abord char­gée d’enseigner l’économie poli­tique et l’histoire écono­mique, elle note qu’en réa­lité « tous les peuples par­ti­cipent ensemble à une écono­mie com­mune » (p. 20). Tout en s’appuyant sur les ouvrages de Karl Marx, elle ne sombre pas dans le dog­ma­tisme et n’hésite pas à l’occasion à le contre­dire, tout en se basant sur sa méthode essen­tielle2. Il s’agit pour elle de com­prendre le mieux pos­sible la société réelle.

En réso­nance avec notre actua­lité, Rosa Luxem­burg s’est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sée à l’histoire des crises capi­ta­listes et de la théo­rie des crises. Elle remarque que « les crises sont un fléau de la société moderne. C’est pour­quoi il ne s’est pas déve­loppé le moindre remède pour en venir à bout » (p. 157). Dans un manus­crit inachevé, elle se pro­pose d’étudier l’histoire de la théo­rie des crises et pour cela com­mence par une étude des crises au XIXe siècle, comme base fac­tuelle contri­buant à expli­quer l’évolution des ten­ta­tives d’explication et de théo­ri­sa­tion des phé­no­mènes de crises écono­miques. On voit par cet exemple qu’elle adopte, de même que Marx, une concep­tion maté­ria­liste de l’histoire comme fil conduc­teur de ses recherches.

Dans sa post­face, l’universitaire Michael Krätke sou­ligne à rai­son que pour Rosa Luxem­burg, « l’économie poli­tique était un phé­no­mène his­to­rique, ne pou­vant donc être com­pris qu’historiquement » (p. 232). Par contre, il écrit que Luxem­burg fut « avant tout […] une écono­miste » (p. 221), ce qui est exces­sif et réduc­teur, et d’ailleurs nuancé de fait par Michael Krätke dans la suite de son pro­pos. Fon­da­men­ta­le­ment, « elle vou­lait avant tout sai­sir à la racine le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste le plus récent » (p. 222), donc faire « rendre gorge » à la réa­lité de son temps, aux méca­nismes régis­sant les rap­ports sociaux. Enfin, il ne faut pas oublier que ses études – de cri­tique de l’économie poli­tique ou non – étaient reliées à la pers­pec­tive d’une révo­lu­tion sociale menée par les masses elles-mêmes.

Signa­lons pour finir l’attention appor­tée par les éditeurs à l’appareil cri­tique, les notes étant per­ti­nentes et pré­cises3. Les « OCRL » (Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg) sont donc en de bonnes mains, et on attend avec impa­tience les tomes sui­vants4.

1 Le pre­mier tome était Intro­duc­tion à l’économie poli­tique – qu’il vaut sans doute mieux lire avant ce deuxième tome.

2 Ainsi sur la ques­tion de l’indépendance polo­naise : même si Marx par­tait d’une inten­tion tout à fait juste d’en finir avec la tyran­nie du tsa­risme, ses conclu­sions concer­nant la Pologne étaient cepen­dant erro­nées selon Rosa Luxem­burg, qui en tant que « mar­xienne » réelle n’hésita pas à contre­dire Marx sur ce point, et à prô­ner « la lutte com­mune du pro­lé­ta­riat de Pologne et de Rus­sie pour le ren­ver­se­ment de l’absolutisme et la démo­cra­ti­sa­tion de la société » (Rosa Luxem­burg, Inter­na­tio­na­lis­mus und Klas­sen­kampf, Luch­te­rhand Ver­lag, 1971, p. 200).

3 S’il faut vrai­ment trou­ver un défaut : p. 247, note 82 (et p. 260, notes 36–38), la tra­duc­tion fran­çaise d’un article de Luxem­burg n’est pas indi­quée (« Arrêts et pro­grès du mar­xisme », dans : David Ria­za­nov, La Confes­sion de Karl Marx, Ed. Spar­ta­cus, 1969, pp. 28–32).

4 Le tome III sera consa­cré au Socia­lisme et la France, et le tome IV à L’Accumulation du capi­tal. Six autres volumes sont ulté­rieu­re­ment prévus.