Rosa Luxemburg : le socialisme ne viendra pas d’un gouvernement

Nous republions ci-dessous quelques extraits du « Discours sur le programme », prononcé par Rosa Luxemburg lors du congrès de fondation du Parti communiste d’Allemagne, le 31 décembre 19181 :

« Le socialisme est devenu une nécessité, non seulement parce que le prolétariat ne veut plus vivre dans les conditions matérielles que lui réservent les classes capitalistes, mais aussi parce que nous sommes tous menacés de disparition si le prolétariat ne remplit pas son devoir de classe en réalisant le socialisme. […]

La lutte pour le socialisme ne peut être menée que par les masses, dans un combat corps à corps contre le capitalisme, dans chaque entreprise, opposant chaque prolétaire à son employeur. Alors seulement il s’agira d’une révolution socialiste.

Certes, par manque de réflexion, on avait une autre idée de la marche des choses. On pensait qu’il suffisait de renverser l’ancien gouvernement, de mettre à sa place un gouvernement socialiste, on publierait alors des décrets pour instaurer le socialisme. Encore une fois, ce n’était là qu’une illusion. Le socialisme ne se fait pas et ne peut se faire par décrets, même s’ils émanent d’un gouvernement socialiste, aussi parfait soit-il. Le socialisme doit être fait par les masses, par chaque prolétaire. C’est là où ils sont rivés à la chaîne du capitalisme que la chaîne doit être rompue. Le socialisme, c’est cela et rien d’autre, c’est la seule manière de faire du socialisme. […]

Je voudrais attirer votre attention, non pas vers le haut de la pyramide, mais vers le bas. Nous ne pouvons continuer à nourrir l’illusion, retomber dans l’erreur de la première phase de la révolution, celle du 9 novembre [1918], croire qu’il suffit en somme de renverser le gouvernement capitaliste et de le remplacer par un autre, pour faire une révolution socialiste. On ne peut conduire la révolution socialiste à la victoire que si l’on procède de façon inverse ; si l’on mine progressivement le gouvernement Ebert-Scheidemann par une lutte de masse sociale et révolutionnaire ; je voudrais vous rappeler ici certaines insuffisances de la révolution allemande qui n’ont pas disparu avec la première phase et qui montrent que nous n’en sommes, hélas, pas encore au point d’assurer la victoire du socialisme en renversant le gouvernement. J’ai essayé de vous démontrer que la révolution du 9 novembre a été avant tout une révolution politique et qu’il lui faut devenir essentiellement économique. […]

En exerçant le pouvoir, la masse doit apprendre à exercer le pouvoir. Il n’y a pas d’autre moyen de lui en inculquer la science. Nous avons fort heureusement dépassé le temps où il était question d’enseigner le socialisme au prolétariat. […] L’histoire nous rend la tâche moins aisée que lors des révolutions bourgeoises où il suffisait de renverser le pouvoir officiel au centre et de le remplacer par quelques douzaines d’hommes nouveaux, tout au plus. Nous devons agir à la base, ce qui correspond bien au caractère de masse de notre révolution dont les objectifs visent les fondements, les racines mêmes de la constitution sociale, ce qui correspond au caractère de la révolution prolétarienne actuelle ; nous devons conquérir le pouvoir politique non par le haut mais par le bas. Le 9 novembre, on a tenté d’ébranler les pouvoirs publics, l’hégémonie de classe, une tentative débile, incomplète, inconsciente, chaotique.

Ce qu’il faut faire maintenant, c’est diriger, en pleine conscience, toute la force du prolétariat contre les fondements de la société capitaliste. C’est à la base, là où chaque employeur fait face à ses esclaves salariés, c’est à la base, là où les organes exécutifs de la domination politique de classe font face aux objets de cette domination, c’est à la base que nous devons arracher, bribe par bribe, aux gouvernants les instruments de leur puissance pour les prendre en main. Telle que je vous la dépeins, la marche de l’opération a l’air plus lente qu’on ne serait porté à le croire au premier instant. Je crois qu’il est bon que nous envisagions en pleine clarté toutes les difficultés et toutes les complications de cette révolution. Car j’espère que comme moi, aucun de vous ne laissera la description des grandes difficultés, des tâches qui s’accumulent paralyser son ardeur ou son énergie ; au contraire, plus la tâche sera grande, plus nous rassemblerons toutes nos forces ; et nous n’oublions pas que la révolution sait faire son œuvre avec une extraordinaire rapidité. Je n’entreprendrai pas de prédire la durée nécessaire à ce processus. Qui de nous fait le compte, qui se soucie de ce que notre seule vie suffise pour en venir à bout ! Il importe seulement de savoir avec clarté et précision ce que nous avons à faire ; et ce que nous avons à faire, j’espère vous l’avoir, avec mes faibles forces, exposé à peu près dans les grandes lignes. »

1 Traduction de Claudie Weill dans Rosa Luxemburg, Œuvres tome 2, Ecrits politiques, 1917-1918, Maspero, 1969 (réédition La Découverte, 2002, pp. 101-129).

Rosa Luxemburg et la grève de masse

Rosa Luxemburg est en 1905 à la fois une dirigeante du courant internationaliste du socialisme en Pologne, ainsi qu’une militante de l’aile gauche de la social-démocratie allemande (SPD) dont elle conteste la direction. En 1906, en s’appuyant sur l’expérience de la Révolution russe de l’année précédente, elle propose une importante analyse des grèves de masses. Nous revenons ici sur ces apports de Rosa Luxemburg, en trois parties chronologiques.

 

I

Dès 1902, Rosa Luxemburg analyse la grève générale en Belgique pour la conquête du suffrage universel égal, qui venait de s’achever sur un échec. Elle écrit à cette occasion que « la première condition pour apprécier sérieusement la grève générale, c’est de distinguer entre grèves générales nationales et grèves internationales, grèves politiques et grèves syndicales, grèves industrielles en général et grèves provoquées par un événement déterminé, grèves découlant des efforts d’ensemble du prolétariat, etc. » Il faut donc éviter « toute tentative de schématiser, de rejeter ou de glorifier sommairement cette arme »1. En 1913, après un nouvel échec en Belgique, elle rappelle que « la grève politique de masse n’est pas, en elle-même, un moyen miraculeux. Elle n’est efficace que dans une situation révolutionnaire, comme expression d’une énergie révolutionnaire fortement concentrée, et d’une haute tension des antagonismes. Détachée de cette énergie et de cette situation, transformée en une manœuvre stratégique déterminée longtemps d’avance et exécutée de façon pédante, à la baguette, la grève de masse ne peut qu’échouer neuf fois sur dix. »2

Depuis des années, on parlait en Allemagne de « grèves de masse » plutôt que de « grèves générales ». En 1893, le congrès de l’Internationale socialiste réuni à Zurich avait adopté une résolution défavorable aux grèves générales, tout en concédant que « les grèves en masse peuvent, il est vrai, dans certaines conditions être une arme très efficace ».

Lors du congrès du SPD à Iena en septembre 1905, Luxemburg intervient en faveur de la grève de masse. Elle le fait dans un contexte particulier : la Russie est en pleine révolution. D’autre part, la grève de masse avait été rejetée par le congrès syndical tenu à Cologne en mai 19053.

En décembre 1905, Rosa Luxemburg rejoint la Pologne – dont la majeure partie est à l’époque annexée à l’Empire russe –, où elle participe aux événements révolutionnaires jusqu’à son arrestation en mars 1906. Elle n’est libérée qu’en juillet, et arrive début août en Finlande. C’est à ce moment que les socialistes de Hambourg lui commandent une brochure sur la révolution russe. Elle la rédige à la fin de l’été, le texte étant achevé le 15 septembre : c’est Grève de masse, parti et syndicats. En s’appuyant sur la chronologie des faits, elle met en lumière les enseignements de la lutte spontanée menée par le prolétariat dans l’Empire russe.

Non seulement ce texte est une commande d’une section du SPD, mais c’est en pratique une contribution à un débat alors en cours au sein du parti, en particulier en vue du congrès du SPD à Mannheim du 23 au 29 septembre 1906. La brochure fut d’abord éditée en urgence pour les délégués au congrès, puis rééditée plus massivement4. Le texte ne fait qu’une soixantaine de pages, mais il est dense en faits et en analyses. Son objectif est de tirer les leçons de la révolution russe en ce qu’elle a d’universel, dans ce que cette expérience peut apporter aux révolutionnaires du monde entier. Elle montre en effet qu’« en Russie la grève de masse n’est pas le produit artificiel d’une tactique imposée par la social-démocratie, mais un phénomène historique naturel né sur le sol de la révolution actuelle »5.

II

Dès le début de sa brochure, on voit que Rosa Luxemburg veut être audible auprès des militants SPD afin de les convaincre de la nécessité d’intégrer la grève de masse parmi les actions révolutionnaires à envisager. Pour cela, elle doit bien marquer qu’elle ne s’inspire pas de l’anarchisme. Au contraire, elle insiste sur la nécessité pour la lutte prolétarienne de « la conquête des droits politiques »6.

Elle précise que la grève de masse ne peut être déclenchée « à un jour déterminé du calendrier, sur un décret de la direction du Parti »7. Par conséquent, concernant « l’application pratique de la grève de masse en Allemagne, l’histoire en décidera comme elle en a décidé en Russie ; pour l’histoire, la social-démocratie et ses résolutions sont un facteur important, certes, mais un facteur parmi beaucoup d’autres »8. L’élément déterminant, c’est la lutte décidée et menée en commun, qui préfigure en partie la société à venir. C’est par la lutte auto-organisée qu’un passage au socialisme est possible, non seulement parce qu’elle change le rapport de force entre les classes sociales, mais aussi parce qu’elle crée de nouvelles relations humaines, parce qu’elle libère la créativité révolutionnaire des masses. A l’inverse, ceux qui adoptent une conception dogmatique s’exposent à des désillusions, puisque « l’histoire se moque des bureaucrates amoureux des schémas préfabriqués »9.

Dans le chapitre III, Rosa Luxemburg analyse les prémisses historiques de la révolution russe de 1905, en remontant jusqu’à la grève générale spontanée de 1896 à Saint-Pétersbourg. On retrouve au cours de ces mouvements successifs les mêmes revendications des travailleurs : la hausse des salaires et la réduction du temps de travail. En 1902, la grève générale à Rostov crée un espace de liberté : « tous les jours se tenaient en plein air des meetings monstres de 15 à 20.000 ouvriers […] des orateurs social-démocrates y prenaient, pour la première fois, publiquement la parole ; des discours enflammés sur le socialisme et la liberté politique y étaient tenus et accueillis avec un enthousiasme extraordinaire ; des tracts révolutionnaires étaient diffusés à des dizaines de milliers d’exemplaires. Au milieu de la Russie figée dans son absolutisme, le prolétariat de Rostov conquiert, pour la première fois, dans le feu de l’action, le droit de réunion, la liberté de parole »10.

Puis, en janvier 1905 éclate la révolution russe. L’« éveil de la conscience de classe se manifeste immédiatement de la manière suivante : une masse de millions de prolétaires découvre tout à coup, avec un sentiment d’acuité insupportable, le caractère intolérable de son existence sociale et économique, dont elle subissait l’esclavage depuis des décennies sous le joug du capitalisme. Aussitôt se déclenche un soulèvement général et spontané en vue de secouer ce joug, de briser ces chaînes ». Luxemburg souligne que le prolétariat a besoin « d’un haut degré d’éducation politique, de conscience de classe et d’organisation […] mais cette éducation, il l’acquerra à l’école politique vivante, dans la lutte et par la lutte, au cours de la révolution en marche ». De fait, les grèves de 1905 ont permis « l’élévation générale du niveau de vie du prolétariat sur le plan économique, social et intellectuel »11.

Elles ont également entraîné la formation d’une nouvelle organisation de lutte, les conseils ouvriers (« soviet », en russe) : « On a vu se constituer spontanément dans les plus grandes usines de tous les centres industriels importants des Comités ouvriers ». Luxemburg parle également plus loin de l’action du « Conseil des délégués ouvriers » de Saint-Pétersbourg12. En 1910, elle parle de nouveau du « Soviet des délégués ouvriers de Pétersbourg »13.

Ce nouvel outil apparu dans, par et pour la lutte est une invention des masses mobilisées. Plus largement, la grève de masse « n’est pas un moyen ingénieux inventé pour renforcer l’effet de la lutte prolétarienne, mais elle est le mouvement même de la masse prolétarienne, la force de manifestation de la lutte prolétarienne au cours de la révolution ». Au cours de la révolution russe, les grèves « naquirent spontanément à l’occasion d’incidents particuliers locaux et fortuits et non d’après un plan préconçu et délibéré et, avec la puissance de forces élémentaires, elles prirent les dimensions d’un mouvement de grande envergure »14.

Dans ces « grèves de lutte », Rosa Luxemburg remarque que « l’élément économique et l’élément politique sont indissolublement liés […]. Lorsque la lutte politique s’étend, se clarifie et s’intensifie, non seulement la lutte revendicative ne disparaît pas mais elle s’étend, s’organise, et s’intensifie parallèlement. Il y a interaction complète entre les deux ». Les luttes économiques constituent une constante dans la lutte de classe des travailleurs. Et quand l’action politique concrète se produit, loin de disparaître, les revendications économiques sont au contraire renforcées : les travailleurs « se soulèvent contre leur condition d’esclavage économique. Le geste de révolte qu’est la lutte politique leur fait sentir avec une intensité insoupçonnée le poids de leurs chaînes économiques »15.

En pratique, « le prolétariat lutte à la fois contre l’absolutisme et contre l’exploitation capitaliste […] la lutte révolutionnaire a pour objectif à la fois la liberté politique et la conquête de la journée de huit heures16 ainsi que d’un niveau matériel d’existence convenable pour le prolétariat. Ce caractère double de la révolution russe se manifeste dans ces liaison et interaction étroites entre la lutte économique et la lutte politique, que les événements de Russie nous ont fait connaître et qui s’expriment précisément dans la grève de masse. […] Aujourd’hui la classe ouvrière est obligée de s’éduquer, de se rassembler, et de se diriger elle-même au cours de la lutte et ainsi la révolution est dirigée autant contre l’exploitation capitaliste que contre le vieux pouvoir d’Etat »17. Quelques années plus tard, elle écrira que c’était « une lutte aussi bien pour les intérêts économiques que politiques des travailleurs, contre le capital et contre le tsarisme, pour la journée de huit heures et pour une constitution démocratique »18.

Poursuivant son analyse de ces luttes massives, Rosa Luxemburg n’a pas une conception mécaniste, automatiste : ainsi, elle écrit que « même pendant la révolution les grèves ne tombent pas du ciel. Il faut qu’elles soient d’une façon ou d’une autre faites par les ouvriers ». La grève de masse est un processus où évolue la conscience des travailleurs en lutte. Cependant, la spontanéité dans la lutte n’émerge pas de rien, mais des expériences vécues (au travail, par des mobilisations auxquelles on a participé ou que l’on a pu observer, etc.). Luxemburg considère que l’organisation politique a, une fois l’action déclenchée, un rôle de direction pour « l’exécution de telle ou telle action isolée » ; il ne s’agit pas de « donner arbitrairement des ordres », mais de « s’adapter le plus habilement possible à la situation » en gardant « le contact le plus étroit avec le moral des masses ». C’est d’une interaction permanente qu’il s’agit ; il convient donc de ne pas sous-estimer les masses : « Une tactique socialiste conséquente, résolue, allant de l’avant, provoque dans la masse un sentiment de sécurité, de confiance, de combativité ; une tactique hésitante, faible, fondée sur une sous-estimation des forces du prolétariat, paralyse et désoriente la masse »19. Mais l’organisation ne peut pas et ne doit pas chercher à se substituer aux masses elles-mêmes.

Dans son argumentation, Rosa Luxemburg part de la réalité telle qu’elle est en Allemagne pour y combattre les idées reçues. Dans le chapitre V, elle montre que les leçons de la révolution russe peuvent aussi servir pour l’Allemagne. Au chapitre VI, elle s’oppose aux conceptions des directions bureaucratiques : « les syndicats, comme les autres organisations de combat du prolétariat, ne peuvent à la longue se maintenir que par la lutte […]. La conception rigide et mécanique de la bureaucratie n’admet la lutte que comme résultat de l’organisation parvenue à un certain degré de sa force », alors qu’en fait l’organisation est « un produit de la lutte ». Par exemple, il ne faut pas s’appuyer que sur les travailleurs syndiqués : « Pour que la grève, ou plutôt les grèves de masse, pour que la lutte soit couronnée de succès, elles doivent devenir un véritable mouvement populaire, c’est-à-dire entraîner dans la bataille les couches les plus larges du prolétariat »20.

Citons un large extrait, particulièrement important, qui expose clairement cette conception :

« Le mouvement prolétarien ne doit jamais être conçu comme le mouvement d’une minorité organisée. Toute véritable grande lutte de classe doit se fonder sur le soutien et la participation des masses les plus larges ; une stratégie de la lutte de classe qui ne tiendrait pas compte de cette participation, mais qui n’envisagerait que les défilés bien ordonnés de la petite partie du prolétariat enrégimentée dans ses rangs, serait condamnée à un échec lamentable.

En Allemagne, les grèves et les actions politiques de masse ne peuvent absolument pas être menées par les seuls militants organisés, ni « commandées«  par un état-major émanant d’un organisme central du Parti. Comme en Russie, ce dont on a besoin dans un tel cas, c’est moins de « discipline« , d’« éducation politique« , d’une évaluation aussi précise que possible des frais et des subsides, que d’une action de classe résolue et véritablement révolutionnaire, capable de toucher et d’entraîner les couches les plus étendues des masses prolétaires inorganisées, mais révolutionnaires par leur sympathie et leur condition.

La surestimation ou la fausse appréciation du rôle de l’organisation dans la lutte de classe du prolétariat est liée généralement à une sous-estimation de la masse des prolétaires inorganisés et de leur maturité politique. C’est seulement dans une période révolutionnaire, dans le bouillonnement des grandes luttes orageuses de classe que se manifeste le rôle éducateur de l’évolution rapide du capitalisme et de l’influence socialiste sur les larges couches populaires »21.

En effet, « dans la révolution où la masse elle-même paraît sur la scène politique, la conscience de classe devient concrète et active ». Par conséquent, « six mois de révolution feront davantage pour l’éducation de ces masses actuellement inorganisées que dix ans de réunions publiques et de distributions de tracts », ce qui ne signifie pas que cette activité quotidienne en période non-révolutionnaire serait inutile ; mais elle doit être considérée à sa juste importance. Pour autant, l’organisation révolutionnaire ne doit pas « attendre avec fatalisme, les bras croisés, que se produise une « situation révolutionnaire«  ni que le mouvement populaire spontané ne tombe du ciel »22. Un travail militant d’explication des conditions sociales, de proposition d’objectifs en rupture avec la société divisée en classes sociales, doit être mené.

Dans sa façon de rendre compte de la révolution russe à un lectorat de socialistes en Allemagne, Rosa Luxemburg trace une véritable perspective internationaliste : il importe que « les ouvriers allemands apprennent à regarder la révolution russe comme leur propre affaire ; il ne suffit pas qu’ils éprouvent une solidarité internationale de classe avec le prolétariat russe, ils doivent considérer cette révolution comme un chapitre de leur propre histoire sociale et politique »23.

Le chapitre VIII, le dernier de la brochure, est nettement écrit en vue du congrès du SPD, en liaison avec les débats internes au parti. Les propos de Luxemburg s’inscrivent en particulier dans le contexte spécifique des syndicats en Allemagne, qui étaient à l’époque liés à l’aile droite de la social-démocratie.

Rosa Luxemburg rappelle que « dans une action révolutionnaire de masse, la lutte politique et la lutte économique ne font plus qu’un […] ; il n’existe pas deux espèces de luttes distinctes de la classe ouvrière, l’une de caractère politique, et l’autre de caractère économique, il n’y a qu’une seule lutte de classe, visant à la fois à limiter les effets de l’exploitation capitaliste et à supprimer cette exploitation en même temps que la société bourgeoise »24. Outre l’aspect lié à la situation du mouvement ouvrier à l’époque en Allemagne, il y a là une leçon toujours actuelle : la nécessité de l’union des travailleurs sur le lieu de travail, sur le lieu même de l’exploitation, pour créer de la solidarité de classe et lutter ensemble contre le patronat que l’on subit de façon directe et immédiate. Il faut pouvoir organiser dans les entreprises une défense collective face à l’arbitraire patronal.

Mais les luttes politiques et économiques étant liées, pourquoi existerait-il deux organes, l’un politique et l’autre syndical ? D’ailleurs, dans la lutte se créent des structures qui intègrent ces deux aspects : les conseils ouvriers, les Assemblées Générales – non seulement sur une base professionnelle, mais aussi sur une base géographique. Au cours de la révolution allemande, naîtront des « organisations unitaires »25 parmi des dissidents du Parti communiste d’Allemagne (KPD). Il s’agit de créer des structures de lutte, de démocratie à la base qui sont à la fois politiques et économiques.

Rosa Luxemburg écrit que les permanents syndicaux sont atteints de « bureaucratisme et d’une certaine étroitesse de vues. Ces deux défauts se manifestent dans des tendances diverses qui peuvent devenir tout à fait fatales à l’avenir du mouvement syndical. L’une d’elles consiste à surestimer l’organisation et à en faire peu à peu une fin en soi et le bien suprême auquel les intérêts de la lutte doivent être subordonnés »26. D’autre part, le bureaucratisme touchait aussi le SPD – comme Rosa Luxemburg le savait.

Fondamentalement, surestimer l’organisation c’est sous-estimer les capacités des masses ; c’est aussi prendre les moyens pour une fin. Au contraire, le socialisme « fonde son influence sur l’intelligence et le sens critique des masses ». Pourtant, les syndicats prennent le chemin inverse. Luxemburg critique la réduction en leur sein du rôle des comités locaux et le fait que la direction soit exercée par des permanents : « L’initiative et le jugement deviennent alors pour ainsi dire des compétences techniques spécialisées, tandis que la masse n’a plus qu’à exercer la discipline passive de l’obéissance. Ces inconvénients du fonctionnarisme s’étendent même au parti »27. Pour Rosa Luxemburg, la démocratie doit s’exercer librement au sein des luttes, ainsi que dans les organisations du mouvement ouvrier. Elle ne s’oppose donc pas au principe de l’organisation – au contraire. Mais elle s’oppose à la surestimation du rôle de l’organisation au détriment de celui des masses. Selon Marx et Luxemburg, l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, ce qu’elle ne manque pas de rappeler : « L’émancipation de la classe travailleuse ne peut être que l’œuvre de la classe travailleuse elle-même, comme le dit le Manifeste communiste ; et par classe travailleuse, il ne faut pas entendre une direction de parti de sept ou douze membres, mais la masse prolétarienne consciente elle-même. Chaque pas en avant de la lutte d’émancipation de la classe travailleuse doit s’accompagner d’un accroissement de son indépendance intellectuelle, de son auto-activité, de son autodétermination et de son initiative. »28 Par contre, pour des « socialistes » utopiques, blanquistes, réformistes ou léninistes, l’émancipation doit être l’œuvre d’une organisation et/ou d’une minorité éclairée – on retrouve cette même hypertrophie du rôle de l’organisation chez Bernstein, Kautsky ou Lénine.

En septembre 1913, au cours du congrès du SPD, Rosa Luxemburg est de nouveau minoritaire dans sa défense de la grève de masse. Elle déclare que « la grève des masses en Allemagne ne pourra pas être faite simplement par ordre des chefs, mais les chefs n’ont pas non plus à la décommander lorsqu’elle sera devenue nécessaire ». Pour défendre le point de vue de la direction, c’est Gustav Bauer, député de l’aile droite du SPD et dirigeant syndical, qui s’oppose à elle en insistant uniquement sur le rôle de « la discipline et l’organisation »29. Cette croyance en une vertu magique de la discipline et de l’organisation pose un grave problème : que reste-t-il à l’initiative des masses ? Cette tactique bureaucratique bride en fait le mouvement réel pour l’auto-émancipation.

Pour Rosa Luxemburg, il faut absolument éviter cette erreur qui transforme les moyens en fins. Dès 1902, elle rappelait ainsi que « l’organisation et l’éducation en elles-mêmes ne sont pas encore la lutte, mais uniquement des moyens de préparation à la lutte »30. Fondamentalement, la conception luxemburgienne s’oppose à « l’idée qu’une révolution peut être faite arbitrairement. […] L’histoire de toutes les révolutions précédentes nous montre que les larges mouvements populaires, loin d’être un produit arbitraire et conscient des soi-disant « chefs«  ou des « partis« , comme se le figurent le policier et l’historien bourgeois officiel, sont plutôt des phénomènes sociaux élémentaires, produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne. »31 Luxemburg insiste plus largement contre les idées reçues qui enferment la révolution dans une vision étroite, bornée et réactionnaire : « A la différence de la police qui par révolution entend simplement la bataille de rue et la bagarre, c’est-à-dire le « désordre », le socialisme scientifique voit d’abord dans la révolution un bouleversement interne profond des rapports de classe »32.

Pour la réalisation du socialisme, il y a une nécessité absolue de l’action révolutionnaire des masses elles-mêmes. La conscience de classe naît, se renforce et se précise le mieux pendant les luttes spontanées, du fait qu’elles sont menées par les travailleurs eux-mêmes – et non du dehors. Il y a néanmoins une utilité de l’action des militants, mais le rôle prépondérant est celui de la créativité des travailleurs eux-mêmes. Luxemburg rappellera au congrès de Mannheim qu’il faut « tirer nos enseignements du déroulement des faits historiques »33. Elle met ainsi en pratique un marxisme vivant, en tant que théorie liée au mouvement réel et non comme une idéologie figée. Elle l’écrivit elle-même : le marxisme est « une vision du monde qui ne peut échapper à l’ossification qu’en donnant libre cours au débat d’idées ouvert »34. Comme l’a résumé son biographe et camarade Paul Frölich : « Rosa Luxemburg ne calculait ni ne construisait de solution modèle pour l’avenir. Elle puisait dans l’expérience vivante, étudiant jusque dans les détails le processus historique de l’affrontement entre les classes, tout en gardant toujours la conscience de l’unité de ce processus. »35

III

Le congrès du SPD en 1906 discuta effectivement de la grève de masse politique, dont l’emploi fut envisagé si les circonstances l’imposaient. Mais les résolutions officielles, déjà assez prudentes et sans application immédiate, resteront lettre morte.

Début 1910, des mouvements se développent en Allemagne pour la démocratisation du système électoral. Rosa Luxemburg propose de mettre à l’ordre du jour la grève de masse afin d’obtenir le suffrage universel égal36, tout en fixant l’objectif d’abolition de la monarchie et de mise en place de la république. Un débat l’oppose alors à Karl Kautsky, le principal théoricien du SPD, qui s’oppose à cette proposition d’action.

Luxemburg commence par remettre à sa place l’importance de l’organisation, qui est inférieure à l’action collective des masses elles-mêmes : « les dirigeants syndicaux ne sont absolument pas en mesure d’empêcher un mouvement de grève de masse s’il résulte de la situation, de l’exacerbation du combat, de l’état d’esprit des masses prolétariennes »37. Plus encore, « la décision d’engager une action immédiate de la masse ne peut surgir que de la masse elle-même »38. Fondamentalement, « c’est la masse elle-même qui doit être mûre pour faire face à toutes les éventualités politiques, c’est elle qui doit déterminer elle-même ses actions et ne pas attendre qu’au « moment donné«  le chef d’orchestre, tout là-haut, lui donne le signal […]. Selon Marx, on doit considérer la masse, sa conscience de classe, comme le facteur déterminant »39. Par conséquent, Rosa Luxemburg précise bien qu’il ne s’agit pas « d’introduire le socialisme par surprise à la faveur d’une grève de masse ». Selon elle, personne ne considère la grève de masse « comme l’opposé de l’activité quotidienne de formation, développement de la conscience de classe, organisation des masses, mais comme un moyen éminent de promouvoir cette formation, cette conscience de classe, cette organisation dans les masses prolétariennes »40.

Il s’agit de mettre en débat la grève de masse, pour que les masses s’en emparent ou non. « Il ne s’agit pas de déclencher au sifflet du jour au lendemain une grève de masse en Prusse, il ne s’agit pas de « convier«  les travailleurs à déclencher la grève de masse la semaine prochaine mais […] de faire clairement comprendre aux masses » qu’elles ne doivent compter que « sur elles-mêmes seules, sur la détermination de leur propre action de classe ». Citant Heinrich Heine, elle écrit que « C’est la masse qui compte »41. Cela n’empêche pas par ailleurs les organisations de proposer des objectifs politiques, de mettre en débat des moyens d’action, le tout évidemment de façon honnête et sans restreindre les initiatives venant de la base.

Dès 1910, la critique de Rosa Luxemburg à l’encontre de la direction du SPD est lucide et implacable – il faut souligner que les propos suivants sont écrits dans une revue du SPD : « La social-démocratie ne peut pas créer artificiellement un mouvement de masse révolutionnaire mais, dans certaines circonstances, elle peut bel et bien paralyser la plus belle action de masse en adoptant une tactique oscillante, sans énergie ». Et de fait, « notre appareil organisationnel et la discipline de notre Parti sont plus appropriés à freiner le mouvement qu’à diriger de grandes actions de masse »42.

Elle enfonce le clou en 1911, en écrivant que de façon plus générale « l’essence historique de la lutte de classe prolétarienne consiste dans le fait que les masses prolétariennes n’ont besoin d’aucun « chef » dans le sens bourgeois, mais qu’elles sont elles-mêmes leurs propres chefs. »43

Le fossé entre Rosa Luxemburg et les directions – du SPD et des syndicats – n’allait par la suite cesser de se creuser. Elle réaffirmait l’objectif révolutionnaire pour l’auto-émancipation quand, de l’autre côté, le bureaucratisme et l’adaptation au régime en place se renforçaient.

Luxemburg fut assassinée avant qu’une conclusion pratique de ce débat ne se produise : en 1920, face à un coup de force d’extrême droite (le putsch de Kapp) qui menaçait la république, les différents courants du mouvement ouvrier organisèrent une grève de masse qui mit le coup d’Etat en déroute. Au premier rang des organisateurs de cette grève se trouvait Karl Legien, leader syndical qui en 1905-1906 avait rejeté le recours à ce type d’action. La nécessité de l’heure avait montré à ses adversaires, quatorze ans après, l’utilité de ce moyen de lutte, y compris en Allemagne.

Si les écrits de Rosa Luxemburg doivent, comme tout texte politique, être passés au crible de l’esprit critique, nous partageons son objectif essentiel : le changement radical de société par l’action directe et consciente des masses elles-mêmes.

Les publications en français de Grève de masse, parti et syndicats44 :

* 1908-1909 : La Grève en masse, le parti et les syndicats, publication en feuilleton dans Le Socialiste, hebdomadaire de la SFIO (qui n’était à l’époque diffusé qu’à environ 2000 exemplaires). Le texte est publié de façon irrégulière, en 20 fois, entre le n° 183 du 8 novembre 1908 et le n° 215 du 27 juin 1909. Traduction de Bracke.

* 1909 : La Grève en masse, le parti et les syndicats, reprise en brochure de la traduction précédente, par l’éditeur socialiste belge Volksdrukkerij (Gand).

* 1936 : Grève générale, parti et syndicats, reprise de l’édition de 1909 par la Ligue des communistes internationalistes (groupe politique belge).

* 1947 : Grève générale, parti et syndicats, reprise de l’édition de 1909, avec un avant-propos de Bracke et une présentation de Paul Frölich (extraite de sa biographie de Luxemburg), par les éditions Spartacus.

* 1964 : Grève de masses, parti et syndicats, reprise à l’identique de l’édition de 1947 sans l’avant-propos de Bracke, par l’éditeur Maspero.

* 1969 : Grève de masse, parti et syndicats, nouvelle traduction d’Irène Petit, par l’éditeur Maspero, regroupé avec Réforme sociale ou révolution ? sous le titre : Œuvres I. Réimpressions en 1971 et 1976.

* 1974 : Grève générale, parti et syndicats, remise sous couverture de l’édition de 1947, par les éditions Spartacus.

* 2001 : Grève de masse, parti et syndicats, réédition en fac-similé de l’édition de 1969, par les éditions La Découverte. Réimprimée après le passage à l’euro, cette édition est la seule actuellement disponible.

1 « Réponse au camarade Vandervelde », 14 mai 1902, dans Rosa Luxemburg, L’Expérience belge de grève générale, Spartacus, 1973, p. 29-30.

2 « La grève générale d’avril 1913 », 19 mai 1913, dans L’Expérience belge de grève générale, p. 51.

3 Et non 1906 comme indiqué par erreur en note dans l’édition de Rosa Luxemburg, Grève de masse, parti et syndicats, La Découverte, 2001, p. 102.

4 Des passages du texte auraient été censurés sur demande de la direction du SPD, mais il semble que c’était dans cette première édition au tirage limitée – le texte tel qu’on le connaît serait donc complet.

5 Rosa Luxemburg, Grève de masse, parti et syndicats, La Découverte, 2001, p. 152.

6 Grève de masse, parti et syndicats, p. 96.

7 Grève de masse…, p. 98 ; de même : « on ne peut déclencher arbitrairement la grève de masse », p. 134.

8 Grève de masse…, p. 102.

9 Grève de masse…, p. 119.

10 Grève de masse…, p. 107.

11 Grève de masse…, p. 113-116.

12 Grève de masse…, p. 119 et 124 (dans l’original : « Rat der Arbeiterdelegierten »).

13 Rosa Luxemburg, « La théorie et la pratique », 1910, dans Socialisme : la voie occidentale, PUF, 1983, p. 189 (dans l’original : « Rat der Arbeiterdelegierten », comme 4 ans plus tôt). Voir aussi sa lettre à Luise Kautsky du 22 août 1906 (dans Vive la lutte !, correspondance 1881-1914, Maspero, 1976, p. 274), etc.

14 Grève de masse…, p. 128-129.

15 Grève de masse…, p. 130-133.

16 Ce qui signifiait à l’époque une importante réduction du temps de travail.

17 Grève de masse…, p. 153, traduction revue.

18 « La théorie et la pratique », 1910, Socialisme : la voie occidentale, p. 199-200.

19 Grève de masse…, p. 135-137.

20 Grève de masse…, p. 146-147, traduction revue.

21 Grève de masse…, p. 148, traduction revue.

22 Grève de masse…, p. 149-150, traduction revue.

23 Grève de masse…, p. 155-156.

24 Grève de masse…, p. 161.

25 Il s’agissait de groupes formés par lieu de travail, qui visaient à unifier action économique et politique, dépassant ainsi la division entre syndicats et partis. Certains se regroupèrent en 1920-1921 au sein de l’Allgemeine Arbeiter-Union – Einheitsorganisation (AAU-E, Union générale des travailleurs organisation unitaire).

26 Grève de masse…, p. 169.

27 Grève de masse…, p. 170-171.

28 Rosa Luxemburg, « Wieder Masse und Führer », Leipziger Volkszeitung, 29 août 1911 ; article inédit en français, nous traduisons d’après Gesammelte Werke, tome 3, Dietz Verlag, 1990, p. 38.

29 Cité dans L’Humanité du 17 septembre 1913.

30 Rosa Luxemburg, L’Expérience belge de grève générale, p. 35.

31 L’Expérience belge de grève générale, p. 36.

32 Grève de masse…, p. 132-133.

33 Cité dans L’Humanité du 29 septembre 1906.

34 « La théorie et la pratique », Socialisme : la voie occidentale, p. 226.

35 Paul Frölich, Rosa Luxemburg, Maspero, 1965, p. 174.

36 Le « système des trois classes », très inégalitaire, était alors en vigueur en Prusse. Il accordait beaucoup plus de poids au vote des riches. Par ailleurs, le suffrage était interdit aux femmes.

37 Rosa Luxemburg, « Usure ou combat ? », 1910, dans Socialisme : la voie occidentale, PUF, 1983, p. 93.

38 Rosa Luxemburg, « Et après ? », mars 1910, cité dans Socialisme : la voie occidentale, p. 95.

39 « Usure ou combat ? », Socialisme : la voie occidentale, p. 96.

40 « Usure ou combat ? », p. 106-107.

41 « Usure ou combat ? », p. 120-123.

42 Rosa Luxemburg, « La théorie et la pratique », 1910, Socialisme : la voie occidentale, p. 221-222.

43 « Wieder Masse und Führer », Gesammelte Werke, tome 3, p. 42.

44 Voir aussi « La lente réception de Rosa Luxemburg en France » dans notre brochure sur Luxemburg, 2011 – nouvelle édition revue et augmentée publiée en 2014 : critique-sociale.info/836/brochure-rosa-luxemburg-mise-a-jour

Karl Marx : notes critiques sur Friedrich List

Ce texte écrit en 1845 n’a pas paru du vivant de Karl Marx. Le manuscrit même en est incomplet, et les éléments qui subsistent n’ont été publiés pour la première fois qu’en 1971. Il s’agit d’une critique du livre de Friedrich List Système national d’économie politique, publié en 18411. Nous publions des extraits de ces notes de Marx2 :

« Les choses les plus utiles, tel le savoir, n’ont pas de valeur d’échange. M. List aurait donc dû comprendre que la transformation des biens matériels en valeurs d’échange est l’œuvre de l’ordre social existant, la société de la propriété privée développée. L’abolition de la valeur d’échange est l’abolition de la propriété privée et du gain privé. En revanche, M. List est assez naïf pour concéder qu’avec la théorie des valeurs d’échange on peut « établir les concepts de valeur et de capital, profit, salaire, rente foncière, les décomposer en leurs éléments et spéculer sur ce qui pourrait influer sur leur hausse et leur baisse, etc., sans pour autant tenir compte des conditions politiques des nations ».

On peut donc « établir » tout cela sans tenir compte de la « théorie des forces productives » et des « conditions politiques des nations ». Qu’établit-on ainsi ? La réalité. Qu’établit-on par exemple, par le salaire ? La vie du travailleur. De plus, on établit par ce moyen que le travailleur est l’esclave du capital, qu’il est une « marchandise », une valeur d’échange dont le niveau plus ou moins élevé, la hausse ou la baisse, dépendent de la concurrence, de l’offre et de la demande. On établit ainsi que son activité n’est pas la libre manifestation de sa vie humaine, mais plutôt un moyen de négocier ses forces, une aliénation (un trafic) d’aptitudes mécaniques de l’ouvrier livré au capital, en un mot : on établit que son activité, c’est du « travail ». Maintenant, oublions tout cela. Le « travail » est la base vivante de la propriété privée, la propriété privée étant sa propre source créatrice. La propriété privée n’est rien d’autre que le travail matérialisé. Si l’on veut lui porter un coup fatal, il faut attaquer la propriété privée non seulement comme état objectif ; il faut l’attaquer comme activité, comme travail. Parler de travail libre, humain, social, de travail sans propriété privée, est une des plus grandes méprises qui soient. Le « travail » est par nature l’activité asservie, inhumaine, antisociale, déterminée par la propriété privée et créatrice de la propriété privée.

Par conséquent, l’abolition de la propriété privée ne devient une réalité que si on la conçoit comme abolition du « travail », abolition qui, naturellement, n’est devenue possible que par le travail lui-même, c’est-à-dire par l’activité matérielle de la société, et nullement comme substitution d’une catégorie à une autre. Par conséquent, une « organisation du travail » est une contradiction. La meilleure organisation que le travail puisse trouver est l’organisation présente, la libre concurrence, la dissolution de toutes les organisations antérieures faussement « sociales ».

Si donc on peut « établir » le salaire selon la théorie des valeurs, s’il est ainsi « établi » que l’homme lui-même est une valeur d’échange, que l’immense majorité des nations est une marchandise que l’on peut déterminer sans se soucier des « conditions politiques des nations », cela prouve-t-il autre chose, sinon que cette immense majorité des nations n’a pas besoin de se soucier des « conditions politiques », que celles-ci sont pour elle illusion pure ; une théorie, qui s’abaisse réellement à ce sordide matérialisme au point de ravaler la majorité des nations au rang de « marchandise », de « valeur d’échange », de les soumettre aux conditions purement matérielles des valeurs d’échange, une telle théorie, qu’est-elle d’autre qu’une infâme hypocrisie et un enjolivement (un boniment) idéaliste quand, face aux autres nations, elle abaisse des regards méprisants sur le mauvais « matérialisme » des « valeurs d’échange » et prétend se soucier uniquement des « forces productives » ? Quand, en outre, on peut « établir » les rapports du capital, de la rente foncière, etc., sans tenir compte des « conditions politiques » des nations, qu’est-ce que cela prouve, sinon que le capitaliste industriel, le propriétaire foncier sont déterminés dans leur activité, dans leur vie réelle, par le profit, par les valeurs d’échange et non par le souci des « conditions politiques » et des « forces productives », et que leur bavardage à propos de civilisation et de forces productives n’est qu’enjolivement de tendances bornées et égoïstes ?

Le bourgeois dit : sur le plan intérieur, la théorie des valeurs d’échange conservera naturellement toute sa validité ; la majorité de la nation restera une simple « valeur d’échange », une « marchandise », une marchandise qui doit elle-même chercher preneur, qui n’est pas vendue mais se vend elle-même. Vis-à-vis de vous autres, prolétaires, et même entre nous, nous nous considérons mutuellement comme des valeurs d’échange, et la loi du trafic universel demeure valable. Mais à l’égard des autres nations, nous devons suspendre la loi. En tant que nation, nous ne pouvons pas nous vendre à d’autres. Du fait que la majorité des nations, « sans souci » des « conditions politiques des nations », est livrée aux lois du commerce, cette proposition n’a d’autre sens que celui-ci : nous autres, bourgeois allemands, nous ne voulons pas être exploités par le bourgeois anglais comme vous autres, prolétaires allemands, êtes exploités par nous, et comme nous nous exploitons à notre tour mutuellement. Nous ne voulons pas nous mettre à la merci de ces mêmes lois des valeurs d’échange auxquelles nous vous livrons. Nous ne voulons plus reconnaître à l’extérieur les lois économiques que nous reconnaissons à l’intérieur.

Que veut donc le philistin allemand ? À l’intérieur, il veut être un bourgeois, un exploiteur, mais il refuse d’être exploité par rapport à l’extérieur. Par rapport à l’extérieur, il se pose orgueilleusement en « nation » et affirme : je ne me soumets pas aux lois de la concurrence, cela est contraire à ma dignité nationale ; comme nation, je suis un être au-dessus du trafic sordide.

La nationalité du travailleur n’est pas française, anglaise, allemande, elle est le travail, le libre esclavage, le trafic de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais, allemand, c’est le capital. L’air qu’il respire chez lui n’est pas l’air français, anglais, allemand, c’est l’air des usines. Le sol qui lui appartient n’est pas le sol français, anglais, allemand, c’est quelques pieds sous la terre.

A l’intérieur, l’argent est la patrie de l’industriel. Et le philistin allemand veut que les lois de la concurrence, de la valeur d’échange, du commerce, perdent leur puissance aux barrières de son pays ? Il ne veut accepter la puissance de la société bourgeoise que dans la mesure où il y va de son intérêt, de l’intérêt de sa classe ? Il ne veut pas se sacrifier à une puissance à laquelle il veut en sacrifier d’autres, et se sacrifie lui-même dans son propre pays ? Il veut se montrer et être traité à l’extérieur comme un être différent de ce qu’il est et fait lui-même à l’intérieur ? Il veut maintenir la cause et supprimer une de ses conséquences ?

Nous lui prouverons que le trafic de soi-même à l’intérieur entraîne nécessairement le trafic à l’extérieur ; que l’on ne peut éviter que la concurrence, qui au-dedans est sa force, ne devienne au-dehors sa faiblesse ; que l’Etat qu’il soumet au-dedans à la société bourgeoise ne peut le préserver au-dehors de l’action de la société bourgeoise.

Pris individuellement, le bourgeois lutte contre les autres, mais en tant que classe, les bourgeois ont un intérêt commun, et cette solidarité, que l’on voit se tourner au-dedans contre le prolétariat, se tourne au-dehors contre les bourgeois des autres nations. C’est ce que le bourgeois appelle sa nationalité. […]

La tyrannie industrielle exercée par l’Angleterre sur le monde est le règne de l’industrie sur le monde. L’Angleterre nous domine parce que l’industrie nous domine. Nous ne pouvons nous libérer de l’Angleterre au-dehors qu’en nous libérant de l’industrie au-dedans. Nous ne pouvons anéantir sa domination et sa concurrence qu’en vainquant la concurrence à l’intérieur de nos frontières. L’Angleterre exerce sa puissance sur nous, parce que nous avons érigé l’industrie en puissance au-dessus de nous. […]

L’économie politique d’aujourd’hui part de l’état social de la concurrence. Le travail libre, c’est-à-dire l’esclavage indirect, celui qui se met en vente soi-même, en est le principe. Ses premiers axiomes sont la division du travail et la machine. Celles-ci ne peuvent cependant atteindre leur plus haut déploiement que dans les fabriques, ainsi que l’économie politique le reconnaît elle-même. L’économie politique actuelle part donc des fabriques, son principe créateur. Elle présuppose les conditions sociales présentes. Elle n’a donc pas besoin de s’étendre longuement sur la force manufacturière.

Si l’Ecole n’a pas donné un « développement scientifique » à la théorie des forces productives à côté de la théorie des valeurs d’échange et distincte d’elle, c’est parce qu’une telle séparation est une abstraction arbitraire, parce qu’elle est impossible et qu’elle doit se borner à des généralités, à des phrases. […]

Pour détruire l’éclat mystique qui transfigure la « force productive », il suffit de consulter la première statistique venue. Il y est question de force hydraulique, de force de la vapeur, de force humaine, de force de chevaux. Ce sont toutes des « forces productives ». Quelle grande estime pour l’homme que de le faire figurer comme « force » à côté du cheval, de la vapeur, de l’eau ! Dans le système actuel, si un dos rond, une luxation des os, un développement et un renforcement exclusifs de certains muscles, etc., te rendent plus productif (plus apte au travail), ton dos rond, ta luxation des membres, ton mouvement musculaire uniforme sont une force productive. Quand ton inintelligence est plus productive que ta féconde activité intellectuelle, ton inintelligence est une force productive, etc. Quand la monotonie d’une occupation te rend plus apte à cette même occupation, la monotonie est une force productive.

En vérité, le bourgeois, l’industriel tient-il à ce que l’ouvrier développe toutes ses facultés, qu’il mette en action sa capacité productive, qu’il ait lui-même une activité humaine, et pratique ainsi en même temps l’humain tout court ? […]

Belle appréciation de l’homme, qui rabaisse ce dernier au point d’en faire une « force » qui produit la richesse. Le bourgeois voit dans le prolétaire non l’homme, mais la force qui produit la richesse, force qu’il peut ensuite comparer à d’autres forces productives, à l’animal, à la machine, et selon que la comparaison lui est défavorable, la force détenue par un homme devra céder sa place à la force détenue par un animal ou une machine, l’homme jouissant alors toujours de l’honneur de figurer comme « force productive ».

Si je qualifie l’homme de « valeur d’échange », j’ai déjà énoncé que les conditions sociales l’ont transformé en une « chose ». Si je le traite de « force productive », je mets à la place du sujet réel un autre sujet, je lui substitue une autre personne : il existe désormais comme cause de la richesse, sans plus.

Toute la société humaine n’est plus qu’une machine pour créer la richesse. La cause n’est en aucune façon plus noble que l’effet. L’effet n’est plus que la cause ouvertement proclamée.

List raisonne comme s’il ne se souciait que des forces productives pour elles-mêmes, abstraction faite des vilaines valeurs d’échange.

Nous sommes éclairés sur la nature des « forces productives » actuelles par le simple fait que, dans la situation présente, la force productive ne consiste pas seulement à rendre le travail de l’homme plus efficace et à rendre les forces de la nature ou les forces sociales plus productives ; elle consiste tout autant dans le fait de rendre le travail moins cher ou moins productif pour le travailleur. La force productive est donc d’emblée déterminée par la valeur d’échange. »

1 Cet ouvrage de F. List a été réédité en 1998 par Gallimard, avec une préface lamentable d’Emmanuel Todd. Ce dernier a reconnu en février 2012 n’avoir jamais lu Le Capital de Marx : arretsurimages.net/breves/2012-02-27/Todd-frequente-Wikipedia-mais-n-a-pas-lu-le-Capital-id13263

2 Première traduction en français dans les Etudes de marxologie n° 16, octobre 1973 : « Critique de Friedrich List. Un inédit de Karl Marx ». Nous reprenons des extraits de l’édition du tome III des Œuvres de Karl Marx dans la Bibliothèque de la Pléiade, « Philosophie », 1982, pages 1418 à 1451 (« A propos du Système national de l’économie politique de Friedrich List », traduction de Maximilien Rubel et Yvonne Broutin).

Le tome 3 des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg

Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France (1898-1912), Œuvres complètes tome III, Collectif Smolny et Editions Agone, 2013, 297 pages, 22 euros. Préface de Jean-Numa Ducange.

Le rythme de parution des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg semble maintenant établi à un tome par an. En 2014 paraîtra, afin de coïncider avec le centenaire du début de la Première Guerre mondiale, un volume consacré à L’Internationale et la guerre – qui comportera notamment la célèbre brochure La Crise de la social-démocratie.

Le troisième volume des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg vient de paraître. Il est constitué d’articles consacrés au mouvement socialiste en France, et parfois plus généralement à l’évolution politique et sociale qui en constitue le contexte. Ce volume est en fait une version nettement augmentée du recueil que Daniel Guérin avait publié en 1971 sous le même titre1, et qui était depuis longtemps épuisé. Rosa Luxemburg avait un temps vécu en France2, et n’avait cessé de s’intéresser au mouvement ouvrier et aux luttes sociales qui s’y déroulaient. Elle envoya un télégramme de félicitation au congrès d’unification socialiste d’avril 1905 qui créait la SFIO3. Elle avait également quelques contacts personnels avec des militants en France.

Les premiers articles ici rassemblés visaient à informer le public germanophone de la situation politique en France : il s’agit d’un travail journalistique. Il y a ensuite des analyses plus étoffées et approfondies, qui concernent d’abord l’affaire Dreyfus. Luxemburg s’y montre nettement dreyfusarde, identifiant dans l’affaire « quatre facteurs sociaux qui lui donnent directement le cachet d’une question intéressant la lutte de classes, à savoir : militarisme, chauvinisme-nationalisme, antisémitisme et cléricalisme. Ces ennemis directs du prolétariat socialiste, nous les combattons toujours ». De façon plus générale, et à l’encontre de certains simplismes, elle affirme que « le prolétariat doit s’efforcer, dans sa marche en avant vers la victoire, d’influencer tous les événements sociaux dans le sens qui lui est favorable. […] Le principe de la lutte de classes non seulement ne peut l’interdire, mais au contraire il impose l’intervention active du prolétariat dans tous les conflits politiques et sociaux de quelque importance qui se produisent à l’intérieur de la bourgeoisie ». L’affaire ne lui apparaît pas comme une simple péripétie : « il s’agissait de sauver la République, la démocratie, le présent État d’une chute dans la barbarie afin de construire sur ses bases la communauté socialiste ». A ses yeux, le prolétariat est alors dans cette crise « le seul gardien de la République et de la démocratie »4.

Autre sujet d’importance, l’entrée d’un socialiste au sein du gouvernement français en 1899. La question fait débat au sein de l’Internationale, et Rosa Luxemburg se situe clairement en opposition au « ministérialisme ». Montrant qu’un « socialiste au sein du gouvernement bourgeois ne peut agir que s’il met ses capacités au service de la politique bourgeoise et renie la politique socialiste », elle conclut que « l’entrée des socialistes dans un gouvernement bourgeois n’est donc pas, comme on le croit, une conquête partielle de l’État bourgeois par les socialistes, mais une conquête partielle du parti socialiste par l’État bourgeois ». Parlant de « la trahison des socialistes ministériels envers le socialisme », constat qui nous paraît une fois de plus d’actualité, elle écrit que « celui qui renie les principes socialistes, même s’il s’imagine servir le socialisme, devient l’instrument de ses actes au lieu d’en être le maître et s’avère dupe lui-même »5.

Enfin, Luxemburg suit pas à pas le lent processus d’unification des socialistes en France. Au début des années 1900, elle est proche du courant formé par le Parti ouvrier, le Parti socialiste révolutionnaire et l’Alliance communiste, qui s’unissent ensuite pour créer le Parti socialiste de France – lequel se présente comme une « fraction du prolétariat international organisé ». A l’inverse, Rosa Luxemburg critique à plusieurs reprises le leader du courant socialiste opposé, Jean Jaurès, avec des arguments étayés et de nombreuses citations à l’appui.

Fondamentalement, on retrouve dans ces pages l’attachement de Rosa Luxemburg à « la clarté des principes », et son corollaire qui est la critique de « la politique au jour le jour, sans principes ». Surtout, dans ses analyses de l’actualité, elle ne perd jamais de vue l’objectif final : arriver à « une nouvelle société faite d’hommes libres et égaux »6.

1 Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France, 1898-1912, Belfond, 1971, 246 pages. Inversement, quelques éléments présents dans le Guérin ne le sont pas dans la publication de 2013. Signalons une erreur : à la page 244, « démonstration pacifique prolétarienne » est remplacé de façon erronée par « démonstration spécifique prolétarienne » (cette coquille provient manifestement de la numérisation de cet article que l’on trouve sur internet).

2 Voir notre brochure sur Rosa Luxemburg publiée en 2011 (disponible soit en format papier, soit téléchargeable en format PDF sur notre site internet : http://www.critique-sociale.info/836/brochure-rosa-luxemburg-mise-a-jour/ ).

3 Ce document semble perdu, mais son existence est brièvement mentionnée dans le compte-rendu officiel du congrès.

4 Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France (1898-1912), Smolny/Agone, 2013, p. 78, 81 et 85-86.

5 Id., p. 90, 154, 174 et 182.

6 Id., p. 50, 166 et 265.

Anton Pannekoek : extraits des « Conseils ouvriers »

Anton Pannekoek (1873-1960) était un militant et théoricien marxiste néerlandais. Militant aux Pays-Bas et en Allemagne au sein du mouvement socialiste, il s’opposa à la Première Guerre mondiale. Il participa ensuite aux oppositions communistes qui critiquaient Lénine et ses partisans. Il s’inscrivait dans le courant du communisme des conseils, et dénonçait le capitalisme d’Etat mis en place par le gouvernement bolchevik.

Pannekoek était aussi un scientifique de renom, dont la carrière a parfois été entravée en raison de ses idées révolutionnaires.

Nous publions ci-dessous des extraits de son principal ouvrage : Les Conseils ouvriers, publié pour la première fois en 1947. Ces extraits sont issus du chapitre « La révolution des travailleurs », dans le tome 1 actuellement diffusé par les éditions Spartacus1.

« Parce qu’elle garde la classe ouvrière dans la soumission, la domination spirituelle de la bourgeoisie a la même importance que sa puissance physique. L’ignorance est une entrave à la liberté. Les vieilles idées et les traditions pèsent lourdement sur les esprits, même lorsqu’ils sont déjà touchés par les idées nouvelles. C’est qu’alors les objectifs sont vus sous l’angle le plus étroit, les mots d’ordre ronflants sont acceptés sans critique, les illusions sur les succès faciles, les demi-mesures et les fausses promesses, détournent de la bonne voie. On mesure ainsi toute l’importance des forces intellectuelles pour les travailleurs. Le savoir et la perspicacité sont des facteurs essentiels pour la montée de la classe ouvrière.

La révolution ouvrière ne sera pas l’effet d’une force physique brutale, ce sera une victoire de l’esprit. Elle sera certainement l’œuvre de la puissance résultant de la masse des ouvriers, mais cette puissance sera avant tout spirituelle. Les travailleurs ne gagneront pas parce qu’ils ont des poings solides – les poings sont facilement commandés, voire même retournés contre leurs possesseurs, par des esprits rusés ; ils ne gagneront pas non plus parce qu’ils seront la majorité – les majorités ignorantes et inorganisées ont régulièrement été tenues en sujétion et dans l’impuissance, par des minorités organisées et instruites. La majorité ne vaincra que si des forces, morales et intellectuelles, puissantes lui permettent de dépasser et dominer ses maîtres. Au cours de l’histoire, les révolutions n’ont réussi que parce que de nouvelles forces spirituelles se sont levées dans les masses.

La force physique aveugle ne peut que détruire. Pourtant les révolutions sont des périodes constructives de l’évolution de l’humanité. Et plus encore que toutes celles qui se sont déroulées dans le passé, la révolution qui fera des travailleurs les maîtres du monde exigera les plus hautes qualités morales et intellectuelles. […]

Où les travailleurs trouveront-ils le savoir dont ils ont besoin ? Les sources en sont nombreuses : toute une littérature scientifique de livres et de brochures, expliquant les faits fondamentaux et les théories de la société et du travail, existe déjà et d’autres suivront. Mais ces ouvrages présentent la plus grande diversité d’opinion sur ce qui doit être fait ; et les travailleurs eux-mêmes doivent choisir et distinguer ce qui est vrai et juste. Ils doivent utiliser leur propre cerveau, réfléchir d’une manière approfondie, discuter sérieusement. Car ils auront sans arrêt à faire face à de nouveaux problèmes, problèmes auxquels les vieux livres n’apportent aucune solution. On ne peut y trouver qu’une connaissance générale de la société et du Capital ; ils présentent des principes et des théories tirés d’expériences précédentes. Notre propre tâche est d’en chercher l’application à des situations sans cesse renouvelées.

Cette nécessaire compréhension ne peut résulter de l’instruction d’une masse ignorante par de savants professeurs, du bourrage de crânes d’élèves passifs. Elle ne peut s’acquérir que par l’auto-éducation, par cette activité intense qui anime les cerveaux d’un vif désir de comprendre le monde. La tâche de la classe ouvrière serait bien facile, si elle ne consistait qu’à recevoir la vérité établie de ceux qui la connaissent. Mais la vérité dont les ouvriers ont besoin n’existe nulle part au monde, si ce n’est en eux-mêmes. Elle doit donc être développée en eux-mêmes et par eux-mêmes. […]

Il existe des groupes et des partis qui se prétendent détenteurs exclusifs de la vérité. Ils tentent de gagner les travailleurs à leurs vues par la propagande et d’exclure et annihiler toutes les autres opinions. Par la contrainte morale et, quand ils en ont les moyens, aussi par la contrainte physique, ils essaient d’imposer leurs idées aux masses. Il doit être clair pour tous que l’enseignement unilatéral d’un système de doctrines ne peut que servir – et en fait ne sert qu’à – fabriquer des suiveurs obéissants. Par là il soutient la vieille domination ou en prépare une nouvelle. L’auto-émancipation des masses laborieuses sous-entend l’autonomie de la pensée, l’apprentissage par soi-même. Elle exige que les masses déterminent elles-mêmes ce qui est vrai et ce qui est faux, par l’activité de leur propre intellect. Faire travailler son cerveau est beaucoup plus difficile et beaucoup plus fatiguant que faire travailler ses muscles. Mais il faut y arriver car c’est le cerveau qui commande aux muscles, et si on ne le fait pas, ce seront d’autres cerveaux qui les commanderont.

C’est pourquoi la liberté sans limites de discussion, d’expression et d’opinion est le seul air qui soit respirable, au cours des luttes ouvrières. […] Restreindre la liberté de discussion, c’est empêcher les travailleurs d’accéder à la connaissance qui leur est nécessaire. Tout despotisme d’autrefois, toute dictature d’aujourd’hui commencent par persécuter la presse ou même par supprimer sa liberté ; toute restriction apportée à cette liberté est le premier pas pour amener les ouvriers sous la domination de nouveaux maîtres, quels qu’ils soient. […]

L’éveil de la conscience de classe, une connaissance plus approfondie de la société et de son développement entraînent la libération de l’esclavage spirituel, la fin de la passivité, l’ouverture aux forces intellectuelles, la montée des masses vers une humanité véritable. L’union pour un combat commun c’est déjà, fondamentalement, une libération sociale ; les travailleurs, asservis par le Capital, retrouvent leur liberté d’action. De la soumission ils s’éveillent à l’indépendance, collectivement, par cette union organisée qui défie la puissance de leurs maîtres. Progresser pour la classe ouvrière, c’est faire progresser ces facteurs de sa puissance.

Ce qui peut être gagné comme amélioration des conditions de travail et de vie dépend de la force que les travailleurs ont acquise ; si cette force décline, même relativement, soit par rapport à celle du capitalisme, soit par suite d’une clairvoyance et d’efforts insuffisants ou de changements sociaux inévitables – les conditions de travail des ouvriers en pâtiront. Il n’y a qu’un seul critère pour juger de toute forme d’action, de toute tactique, de toute méthode de lutte, de toute forme d’organisation : accroissent-elles ou non la puissance des travailleurs ? Dans la situation présente sans doute, mais aussi, et c’est l’essentiel, en vue de l’avenir, pour atteindre le but suprême, la destruction du capitalisme. […]

La lutte est une source intarissable de puissance pour une classe en développement. On ne peut prévoir maintenant quelles formes prendra le combat des travailleurs pour leur libération. […] La classe ouvrière doit trouver et développer les formes de lutte adaptées à ses besoins. Lutter présuppose qu’elle suit la voie qu’elle a choisie librement, guidée par ses intérêts de classe, indépendante de ses anciens maîtres, donc opposée à eux. Dans la lutte ses facultés créatrices s’affirment par la découverte des voies et des moyens. Autrefois les formes d’action de la classe ouvrière avaient surgi spontanément de sa pratique et de son imagination ; grève, vote, manifestation de rue, meeting de masse, tracts, grève politique, autant d’exemples. Il en sera de même demain.

Les actions, quelles qu’en puissent être les formes, auront toujours les mêmes caractères, le même but, le même effet : faire croître les éléments propres à la puissance de classe, affaiblir et détruire les forces de l’ennemi. A en juger par l’expérience, ce sont les grèves politiques de masse qui ont les plus fortes conséquences ; dans l’avenir elles pourraient être encore plus efficaces. Au cours de ces grèves, nées de crises aigües au sein de fortes tensions, les élans sont trop impétueux, les perspectives sont trop vastes pour que syndicats ou partis, comités ou états-majors de dirigeants officiels puissent en prendre la tête. Elles portent la marque des actions directes de masse.

Les travailleurs n’entrent pas en grève individuellement mais par usine, en tant que personnel décidant collectivement de l’action. Immédiatement des comités de grève se forment, ils regroupent les délégués de toutes les entreprises et présentent déjà les traits des conseils ouvriers. Ils doivent réaliser l’unité dans l’action et, autant que possible, l’unité dans les idées et les méthodes, en assurant l’interaction continuelle entre les impulsions de la lutte, au sein des assemblées d’usines, et les discussions au sein des conseils. C’est ainsi que les travailleurs créent leurs propres organes, s’opposant aux organes de la classe dominante. […]

Les travailleurs peuvent bien être vaincus à un certain moment, et être découragés, leurs organisations peuvent bien être détruites, leurs droits abolis, mais les forces toujours en mouvement du capitalisme, leurs propres forces internes et leur indestructible volonté de vivre, les remettront sur pied une fois de plus. Le capitalisme non plus ne peut être détruit d’un seul coup ; même si sa forteresse, l’Etat et sa puissance, est ébranlée et démolie, la classe capitaliste dispose encore de tout le poids de ses forces physiques et spirituelles. […] Mais, finalement, la classe qui constitue la majorité du peuple, celle dont le travail est à la base de la société, celle qui a la disposition directe de l’appareil de production, cette classe doit l’emporter. Et cette victoire doit prendre la forme d’une dissolution et d’un écroulement du pouvoir d’Etat, cette organisation la plus puissante de la classe capitaliste, sous l’action de la solide organisation de la classe majoritaire. »

1 A. Pannekoek, Les Conseils ouvriers – tome I, Spartacus, 2010 : atheles.org/spartacus/livres/lesconseilsouvrierstomei/

Extraits des Grundrisse de Karl Marx

Nous publions ci-dessous des extraits d’un texte important de Karl Marx, les « Grundrisse » (ou « Principes d’une critique de l’économie politique »). Rédigé en 1857 et 1858, dans le contexte d’une grave crise financière, le texte ne fut pas publié du vivant de Marx, et le manuscrit fut découvert par David Riazanov dans les années 1920. Il nous semble que ces réflexions conservent une profonde actualité, dans une époque de chômage de masse qui divise les travailleurs entre ceux qui sont en situation de surtravail, et ceux qui sont « privés d’emploi » (ce qui entraîne au sein de la société capitaliste : précarité, pauvreté, etc.).

« La création, en dehors du temps de travail nécessaire, de nombreux loisirs au profit de la société en général et de chaque individu en particulier pour le plein développement de ses facultés créatrices, apparaît dans le système capitaliste et précapitaliste comme temps de non-travail, comme loisir pour quelques-uns. Ce qu’il y a de nouveau dans le capital, c’est qu’il augmente le temps du surtravail des masses par tous les moyens de l’art et de la science, puisque aussi bien il a pour but immédiat non la valeur d’usage mais la valeur en soi, qu’il ne peut réaliser sans l’appropriation directe du temps de surtravail, qui constitue sa richesse.

Ainsi, réduisant à son minimum le temps du travail, le capital contribue malgré lui à créer du temps social disponible au service de tous, pour l’épanouissement de chacun. Mais, tout en créant du temps disponible, il tend à le transformer en surtravail. Plus il réussit dans cette tâche, plus il souffre de surproduction ; et sitôt qu’il n’est pas en mesure d’exploiter du surtravail, le capital arrête le travail nécessaire. Plus cette contradiction s’aggrave, plus on s’aperçoit que l’accroissement des forces productives doit dépendre non pas de l’appropriation du surtravail par autrui, mais par la masse ouvrière elle-même. Quand elle y sera parvenue – et le temps disponible perdra du coup son caractère contradictoire – le temps de travail nécessaire s’alignera d’une part sur les besoins de l’individu social, tandis qu’on assistera d’autre part à un tel accroissement des forces productives que les loisirs augmenteront pour chacun, alors que la production sera calculée en vue de la richesse de tous.

La vraie richesse étant la pleine puissance productive de tous les individus, l’étalon de mesure en sera non pas le temps de travail, mais le temps disponible. Adopter le temps de travail comme étalon de la richesse, c’est fonder celle-ci sur la pauvreté ; c’est vouloir que le loisir n’existe que dans et par l’opposition au temps de surtravail ; c’est réduire le temps tout entier au seul temps de travail et dégrader l’individu au rôle exclusif d’ouvrier, d’instrument de travail. C’est pourquoi le machinisme le plus perfectionné force l’ouvrier à consacrer plus de temps au travail que ne l’a jamais fait le sauvage de la brousse ou l’artisan avec ses outils simples et grossiers. […]

Le travail ne peut pas devenir un jeu, comme le veut Fourier, qui eut le grand mérite d’avoir proclamé comme fin ultime le dépassement, dans une forme supérieure, non point du mode de distribution mais de production. Le temps libre – qui est à la fois loisir et activité supérieure – aura naturellement transformé son possesseur en un sujet différent, et c’est en tant que sujet nouveau qu’il entrera dans le processus de la production immédiate. […]

De même que le système de l’économie bourgeoise se développe peu à peu, de même, aboutissement ultime de ce système, se développe peu à peu sa propre négation. Pour l’instant, nous avons en vue le processus de la production immédiate. Si nous considérons la société bourgeoise dans son ensemble, nous voyons que le dernier résultat du processus de la production sociale est la société elle-même, autrement dit l’homme lui-même dans ses rapports sociaux.

Dans ce mouvement, tout ce qui possède une forme fixe (le produit, etc.) n’apparaît que comme un moment passager, le processus de la production immédiate y compris. Il en est de même pour les conditions et les réalisations de ce processus, où seuls apparaissent comme sujets les individus dans leurs rapports réciproques, qu’ils reproduisent tout autant qu’ils les créent. C’est là le processus constant de leur propre mouvement, où ils se renouvellent eux-mêmes dans l’acte de renouveler le monde des richesses qu’ils créent. »1

1 Traduction de Jean Malaquais et Maximilien Rubel, dans : Karl Marx, Œuvres tome II (Economie II), Bibliothèque de la Pléiade, 1968, pages 307-311.

« A l’école du socialisme », par Rosa Luxemburg

Rosa Luxemburg, A l’école du socialisme (Œuvres complètes, tome II), Collectif Smolny et Editions Agone, 2012, 268 pages, 22 euros. Traduction de Lucie Roignant, avant-propos du collectif Smolny, postface de Michael Krätke.

La parution de ce livre est un événement. C’est d’abord le deuxième tome des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg1. D’autre part, ce n’est pas si souvent qu’un nouveau livre de Luxemburg n’est constitué que de textes inédits en français.

Il s’agit en l’occurrence d’un recueil d’articles et de divers matériaux souvent liés à son enseignement au sein de l’école du SPD à Berlin, de 1907 à 1913 (d’où le titre choisi par les éditeurs). Les textes ici rassemblés sont d’intérêts variables, et de natures très différentes : discours de congrès, articles de journaux, notes de travail, et transcriptions de cours.

Rosa Luxemburg s’intéresse particulièrement à l’histoire des rapports sociaux de production. Mais elle souhaite également qu’existent au sein de l’école du SPD des cours sur l’histoire du mouvement socialiste et du syndicalisme. Elle conçoit l’enseignement comme devant éveiller l’esprit critique : « La discussion, l’échange libre des élèves avec le professeur sont primordiaux, c’est la condition première d’un cours fécond » (p. 29). Certains textes étant en fait des notes de cours, la qualité des écrits s’en ressent malheureusement (et cela accentue un caractère forcément schématique), mais on sent bien la façon dont Rosa Luxemburg associe son auditoire au développement de son investigation historique.

D’abord chargée d’enseigner l’économie politique et l’histoire économique, elle note qu’en réalité « tous les peuples participent ensemble à une économie commune » (p. 20). Tout en s’appuyant sur les ouvrages de Karl Marx, elle ne sombre pas dans le dogmatisme et n’hésite pas à l’occasion à le contredire, tout en se basant sur sa méthode essentielle2. Il s’agit pour elle de comprendre le mieux possible la société réelle.

En résonance avec notre actualité, Rosa Luxemburg s’est particulièrement intéressée à l’histoire des crises capitalistes et de la théorie des crises. Elle remarque que « les crises sont un fléau de la société moderne. C’est pourquoi il ne s’est pas développé le moindre remède pour en venir à bout » (p. 157). Dans un manuscrit inachevé, elle se propose d’étudier l’histoire de la théorie des crises et pour cela commence par une étude des crises au XIXe siècle, comme base factuelle contribuant à expliquer l’évolution des tentatives d’explication et de théorisation des phénomènes de crises économiques. On voit par cet exemple qu’elle adopte, de même que Marx, une conception matérialiste de l’histoire comme fil conducteur de ses recherches.

Dans sa postface, l’universitaire Michael Krätke souligne à raison que pour Rosa Luxemburg, « l’économie politique était un phénomène historique, ne pouvant donc être compris qu’historiquement » (p. 232). Par contre, il écrit que Luxemburg fut « avant tout […] une économiste » (p. 221), ce qui est excessif et réducteur, et d’ailleurs nuancé de fait par Michael Krätke dans la suite de son propos. Fondamentalement, « elle voulait avant tout saisir à la racine le développement capitaliste le plus récent » (p. 222), donc faire « rendre gorge » à la réalité de son temps, aux mécanismes régissant les rapports sociaux. Enfin, il ne faut pas oublier que ses études – de critique de l’économie politique ou non – étaient reliées à la perspective d’une révolution sociale menée par les masses elles-mêmes.

Signalons pour finir l’attention apportée par les éditeurs à l’appareil critique, les notes étant pertinentes et précises3. Les « OCRL » (Œuvres complètes de Rosa Luxemburg) sont donc en de bonnes mains, et on attend avec impatience les tomes suivants4.

1 Le premier tome était Introduction à l’économie politique – qu’il vaut sans doute mieux lire avant ce deuxième tome.

2 Ainsi sur la question de l’indépendance polonaise : même si Marx partait d’une intention tout à fait juste d’en finir avec la tyrannie du tsarisme, ses conclusions concernant la Pologne étaient cependant erronées selon Rosa Luxemburg, qui en tant que « marxienne » réelle n’hésita pas à contredire Marx sur ce point, et à prôner « la lutte commune du prolétariat de Pologne et de Russie pour le renversement de l’absolutisme et la démocratisation de la société » (Rosa Luxemburg, Internationalismus und Klassenkampf, Luchterhand Verlag, 1971, p. 200).

3 S’il faut vraiment trouver un défaut : p. 247, note 82 (et p. 260, notes 36-38), la traduction française d’un article de Luxemburg n’est pas indiquée (« Arrêts et progrès du marxisme », dans : David Riazanov, La Confession de Karl Marx, Ed. Spartacus, 1969, pp. 28-32).

4 Le tome III sera consacré au Socialisme et la France, et le tome IV à L’Accumulation du capital [finalement, ce sera le tome V : le tome IV étant consacré à la Brochure de Junius et la lutte contre la guerre]. Six autres volumes sont ultérieurement prévus.

Un livre d’A. Bihr sur les rapports de classes

Alain Bihr, Les Rapports sociaux de classes, Editions Page Deux, 2012, 140 pages, 9,50 euros.

 

Ce livre constitue une initiation à l’analyse théorique des rapports de classes. Alain Bihr explique clairement qu’il s’inspire des analyses de Karl Marx, sans dogmatisme ni exclusive. Il développe les éléments qui fondent l’existence des classes sociales : le travail salarié, le mécanisme de la production de plus-value. Les rapports de classes sont donc principalement « des rapports d’exploitation, de domination et d’aliénation » (p. 17). Rappelant en particulier le constat de la lutte des classes, l’auteur explicite les différentes formes qu’elle prend, le rôle de l’Etat, etc. L’Etat est un produit de la lutte des classes ; cependant il influe également sur celle-ci, par différentes modalités qui sont détaillées par l’auteur (pp. 79-90).

En définitive, les rapports sociaux de production « mettent en jeu l’organisation de l’ensemble des fonctions sociales, de l’ensemble des activités nécessaires à la reproduction matérielle, institutionnelle et symbolique de la société et, en définitive, le pouvoir politique. » (pp. 28-29).

Alain Bihr expose ensuite ce qu’il considère être les projets de société correspondant à chaque classe sociale : le libéralisme pour la classe capitaliste, le corporatisme pour la petite-bourgeoisie, le « social-étatisme »1 pour l’encadrement, et le communisme pour le prolétariat.

Le communisme, qui correspond ici au socialisme au sens réel du terme (c’est-à-dire comme alternative à la société capitaliste), est notamment caractérisé par l’auteur comme « la fin du capital et du travail salarié par la socialisation des moyens de production, la fin des rapports marchands et monétaires ». Il s’agit pour le prolétariat de « transformer les moyens sociaux de production en propriété sociale et de les faire fonctionner, selon des plans concertés et à l’intérieur d’unités de production autogérées, de manière à satisfaire les besoins individuels et collectifs de l’humanité au moindre coût en termes de dépense de travail humain et d’empreinte écologique. » Cette nouvelle société entraînerait la fin des classes sociales, le « véritable sens du communisme » étant « la réalisation de la tendance à la communauté humaine […] sous la forme de la recherche d’un monde où n’existeraient ni propriété, ni frontière, ni Etat, pour séparer les hommes entre eux. » (pp. 119-120)

Cet ouvrage nous rappelle que les rapports de classes sont les rapports sociaux fondamentaux qui structurent la société actuelle. On peut regretter par contre que le style parfois trop universitaire alourdisse la lecture.

Peu de nouveauté donc, mais de très utiles rappels pour comprendre, analyser, et participer à la transformation de la société.

1 Que nous appellerons plutôt capitalisme d’Etat.

Pierre Clastres, l’anthropologie 
politique

Pierre Clastres (1934-1977), anthropologue et ethnologue, est notamment l’auteur de la Chronique des Indiens Guayaki (1972) et de La Société contre l’État (1974). Il a été influencé par la revue et le groupe Socialisme ou barbarie. Nous reproduisons ci-dessous quelques extraits choisis d’un entretien paru dans le n° 9 de la revue L’Anti-Mythes en 1975, qui nous semble apporter des éléments de réflexion originaux sur la question de l’État et du pouvoir. Clastres pense ces questions comme à l’envers du « marxisme » traditionnel, et justement ce qu’il avance permet peut-être de renverser certaines « évidences de géomètres » et d’envisager différemment l’histoire et la pratique politique.

Question : Tu ne renvoies pas seulement à la société primitive ; ton interrogation sur le pouvoir est une interrogation sur notre société. Qu’est-ce qui fonde ta démarche ? Qu’est-ce qui justifie le passage ?

Le passage, il est impliqué par définition. Je suis ethnologue, c’est-à-dire que je m’occupe des sociétés primitives, plus spécialement de celles d’Amérique du Sud où j’ai fait tous mes travaux de terrain. Alors là, on part d’une distinction qui est interne à l’ethnologie, à l’anthropologie : les sociétés primitives, qu’est-ce que c’est ? Ce sont les sociétés sans état. Forcément parler de sociétés sans état c’est nommer en même temps les autres, c’est-à-dire les sociétés à état. Où est le problème ? De quelle manière il m’intéresse, et pourquoi j’essaie de réfléchir là-dessus ? C’est que je me demande pourquoi les sociétés sans état sont des sociétés sans état et alors il me semble m’apercevoir que si les sociétés primitives sont des sociétés sans état c’est parce qu’elles sont des sociétés de refus de l’état, des sociétés contre l’état.

L’absence de l’état dans les sociétés primitives ce n’est pas un manque, ce n’est pas parce qu’elles sont l’enfance de l’humanité et qu’elles sont incomplètes, ou qu’elles ne sont pas assez grandes, qu’elles ne sont pas adultes, majeures, c’est bel et bien parce qu’elles refusent l’état au sens large, l’état défini comme dans sa figure minimale qui est la relation de pouvoir. Par là même parler des sociétés sans état ou des sociétés contre l’état, c’est parler des sociétés à état, forcément : le passage, il n’y en a même pas, ou il est d’avance possible ; et la question qui s’enracine dans le passage, c’est : d’où sort l’état, quelle est l’origine de l’état ? Mais c’est tout de même deux questions séparées :

  • comment les sociétés primitives font-elles pour ne pas avoir l’état ?
  • d’où sort l’état ?

[…] Et, là, d’ailleurs très vite on rencontre la question du marxisme.

Question : Est-ce que tu pourrais préciser ? Quels sont tes rapports avec les ethnologues marxisants ?

Mes rapports avec ceux de mes collègues qui sont marxistes sont marqués par un désaccord au niveau de ce qu’on fait, au niveau de ce qu’on écrit, pas forcément au niveau personnel. La plupart des marxistes sont orthodoxes, je dis la plupart parce qu’il y en a qui ne le sont pas, heureusement ; mais ceux qui sont orthodoxes, ils s’en tiennent beaucoup plus à la lettre qu’à l’esprit. Alors la théorie de l’état, dans ce sens-là, qu’est-ce que c’est ? C’est une conception instrumentale de l’état, c’est-à-dire que l’état c’est l’instrument de la domination, de la classe dominante sur les autres ; à la fois dans la logique et dans la chronologie, l’état vient après, une fois que la société est divisée en classes, qu’il y a des riches et des pauvres, des exploiteurs et des exploités ; l’état c’est l’instrument des riches pour mieux exploiter et mystifier les pauvres et les exploités. À partir de recherches et de réflexions qui ne quittent pas le terrain de la société primitive, de la société sans état, il me semble que c’est le contraire, ce n’est pas la division en groupes sociaux opposés, ce n’est pas la division en riches et pauvres, en exploiteurs et exploités, la première division, et celle qui fonde en fin de compte toutes les autres, c’est la division entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent, c’est-à-dire l’état, parce que fondamentalement c’est ça, c’est la division de la société entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui subissent le pouvoir.

Une fois qu’il y a ça, c’est-à-dire la relation commandement/obéissance, c’est-à-dire un type ou un groupe de types qui commandent aux autres qui obéissent, tout est possible à ce moment-là ; parce que celui qui commande, qui a le pouvoir, il a le pouvoir de faire faire ce qu’il veut aux autres, puisqu’il devient le pouvoir précisément, il peut leur dire : travaillez pour moi, et à ce moment-là l’homme de pouvoir peut se transformer très facilement en exploiteur, c’est-à-dire en celui qui fait travailler les autres. Mais la question est, que quand on réfléchit sérieusement à la manière dont fonctionnent ces machines sociales que sont les sociétés primitives, on ne voit pas comment ces sociétés-là peuvent se diviser, je veux dire, peuvent se diviser en riches et pauvres. On ne voit pas parce que tout fonctionne pour empêcher cela précisément. Par contre on voit beaucoup mieux, on comprend beaucoup mieux, enfin plusieurs questions obscures se clarifient, à mon avis, si on pose d’abord l’antériorité de la relation de pouvoir.

C’est pourquoi il me semble que pour y voir plus clair dans ces questions il faut carrément renverser la théorie marxiste de l’origine de l’état – c’est un point énorme et précis en même temps – et il me semble que loin que l’état soit l’instrument de domination d’une classe, donc ce qui vient après une division antérieure de la société, c’est au contraire l’état qui engendre les classes. Cela peut se démontrer à partir d’exemples de sociétés à état non-occidentales, je pense particulièrement à l’état Inca dans les Andes. Mais on pourrait prendre aussi bien d’autres exemples parfaitement occidentaux, et puis même un exemple très contemporain : c’est l’URSS.

Naturellement je simplifie, je ne suis pas russologue ni kremlinologue… mais enfin si on regarde massivement, vu d’un peu loin, mais pas de très loin : la révolution de 17, qu’est-ce qu’elle a fait ?

Elle a supprimé les relations de classe, tout simplement en supprimant une classe : les exploiteurs, les bourgeois, les grands propriétaires, l’aristocratie et l’appareil d’état qui marchait avec tout ce qui était la monarchie, ce qui fait qu’il n’est resté qu’une société dont on pourrait dire qu’elle n’était plus divisée puisque l’un des termes de la division avait été éliminé, il est resté une société non divisée et par là-dessus une machine étatique (le parti aidant) détenant le pouvoir au bénéfice du peuple travailleur, des ouvriers et des paysans. Bon. Qu’est-ce que c’est que l’URSS actuelle ? Sauf si on est militant du parti communiste, auquel cas l’URSS c’est le socialisme, c’est l’état des travailleurs, etc., si on n’est pas dans la théologie et le catéchisme, si on n’est pas dans l’aveuglement et tout ce qu’on veut, l’URSS qu’est-ce que c’est ? C’est une société de classes, je ne vois pas pourquoi hésiter à utiliser ce vocabulaire, c’est une société de classes et une société de classes qui s’est constituée purement à partir de l’appareil d’état.

Il me semble qu’on voit bien là la généalogie des classes, c’est-à-dire des riches et des pauvres, des exploiteurs et des exploités, c’est-à-dire cette division-là, cette division économique de la société à partir de l’existence de l’appareil d’état.

L’état soviétique, centré sur le parti communiste, a engendré une société de classes, une nouvelle bourgeoisie russe qui n’est certainement pas moins féroce que la plus féroce des bourgeoisies européennes au XIXème siècle, par exemple. […]

Ce n’est pas du tout l’existence du travail aliéné qui engendre l’état mais je pense que c’est exactement le contraire : c’est à partir du pouvoir, de la détention du pouvoir que s’engendre le travail aliéné ; le travail aliéné qu’est-ce que c’est ? « Je travaille non pour moi, mais je travaille pour les autres » ou plutôt, « je travaille un peu pour moi et beaucoup pour les autres ». Celui qui a le pouvoir, il peut dire aux autres : « Vous allez travailler pour moi ». Et alors apparaît le travail aliéné ! La première forme et la forme la plus universelle du travail aliéné étant l’obligation de payer le tribut. Car si je dis « c’est moi qui ai le pouvoir et c’est vous qui le subissez », il faut que je le prouve ; et je le prouve en vous obligeant à payer le tribut, c’est-à-dire à détourner une partie de votre activité à mon profit exclusif. De par là même, je ne suis pas seulement celui qui a le pouvoir, mais celui qui exploite les autres ; et il n’y a pas de machine étatique sans cette institution qui s’appelle le tribut. Le premier acte de l’homme de pouvoir, c’est exiger tribut, paiement de tribut de ceux sur qui il exerce le pouvoir.

Alors, vous me direz: « pourquoi obéissent-ils? Pourquoi payent-ils le tribut? ». Ça, c’est la question de l’origine de l’état, justement. Je ne sais pas très bien, mais il y a dans la relation de pouvoir quelque chose qui n’est pas seulement de l’ordre de la violence. Ce serait trop facile, parce que ça résoudrait le problème tout de suite ! Pourquoi y a-t-il l’état ? Parce qu’à un moment donné, ici ou là, un type ou un groupe de types disent : « Nous avons le pouvoir et vous allez obéir ». Mais là, deux choses peuvent se passer : ou bien ceux qui entendent ce discours disent « oui, c’est vrai, vous avez le pouvoir et on va obéir » ou bien « non, non, vous n’avez pas le pouvoir et la preuve, c’est qu’on ne va pas vous obéir » et ils pourront traiter les autres de fous ou on va les tuer. Ou bien on obéit, ou bien on n’obéit pas ; et il faut bien qu’il y ait eu cette reconnaissance du pouvoir, puisque l’état est apparu ici et là dans diverses sociétés. En fait, la question de l’origine de cette relation de pouvoir, de l’origine de l’état, à mon avis, se dédouble, au sens où il y a une question du haut et une question du bas :

– la question du haut, c’est : qu’est-ce qui fait que, quelque part, à un moment donné, un type dise : « c’est moi le chef et vous allez m’obéir » ? C’est la question du sommet de la pyramide.

– la question du bas, de la base de la pyramide, c’est : pourquoi les gens acceptent-ils d’obéir, alors que ce n’est pas un type ou un groupe de types qui détient une force, une capacité de violence suffisante pour faire régner la terreur sur tout le monde. Donc il y a autre chose ; cette acceptation de l’obéissance renvoie à autre chose. Je ne sais pas trop ce que c’est ; je suis un chercheur… donc je cherche. Mais tout ce qu’on peut dire pour le moment, il me semble, c’est que :

  1. la question est pertinente,
  2. la réponse n’est pas évidente.

Mais on ne peut pas faire l’économie de la question du bas, c’est-à-dire pourquoi les gens acceptent-ils d’obéir, si l’on veut réfléchir sérieusement à la question de l’origine de la relation de pouvoir, à la question de l’origine de l’état.

Question : C’était déjà là les deux questions que posait Rousseau au début du Contrat social, quand il disait : jamais un homme ne sera suffisamment fort pour être toujours le plus fort, et pourtant il y a état ; sur quoi fonder alors le pouvoir politique ? J’ai eu l’impression, en lisant La Société contre l’État, qu’il y avait une analogie entre ta démarche et celle de Rousseau, avec un point d’ancrage très significatif : la référence à des petites sociétés (je pense aux références de Rousseau à Genève, à la Corse, aux petites vallées suisses), une telle recherche débouchant sur la question de l’origine du pouvoir politique.

Ce n’est pas une recherche. C’est ce que m’apprennent les sociétés primitives… Là, on se déplace un petit peu, mais en fait on est toujours dans le même champ. À quelle condition une société peut-elle être sans état ? Une des conditions est que la société soit petite. Par ce biais là, je rejoins ce que tu viens de dire à propos de Rousseau. C’est vrai, les sociétés primitives ont ceci en commun qu’elles sont petites, je veux dire démographiquement, territorialement ; et ça, c’est une condition fondamentale pour qu’il n’y ait pas apparition d’un pouvoir séparé dans ces sociétés. À ce point de vue là, on pourrait opposer terme à terme les sociétés primitives sans état et les sociétés à état : les sociétés primitives sont du côté du petit, du limité, du réduit, de la scission permanente, du côté du multiple, tandis que les sociétés à Etat sont exactement du côté du contraire ; elles sont du côté de la croissance, du côté de l’intégration, du côté de l’unification, du côté de l’un. Les sociétés primitives, ce sont des sociétés du multiple ; les sociétés non-primitives, à état, ce sont des sociétés de l’un. L’état, c’est le triomphe de l’un.

Tu viens d’évoquer Rousseau ; on pourrait en évoquer un autre, qui s’est posé la question fondamentale, celle que je posais il y a un instant, à savoir ce que j’appelais la question du bas : pourquoi les gens obéissent-ils, alors qu’ils sont infiniment plus forts et plus nombreux que celui qui commande ? C’est une question mystérieuse, en tout cas pertinente, et celui qui se l’est posée il y a très longtemps et avec une netteté parfaite, c’était La Boétie dans le Discours sur la servitude volontaire. C’est une vieille question, mais ce n’est pas parce que c’est une vieille question qu’elle est dépassée. Je ne pense pas qu’elle est du tout dépassée ; au contraire il est temps de revenir à cette question là, c’est-à-dire sortir un peu du marécage « marxiste », qui rabat l’être de la société sur, parlons massivement, l’économique, alors que peut-être il est plutôt dans le politique.

[…]

Question : Mais les « sauvages » peuvent-ils apparaître dans la société ?

Si tu entends par « sauvages » les gens dont on a parlé jusqu’ici, c’est-à-dire des gens qui disent « à bas les chefs ! », il y en a toujours eu ! Simplement, cela devient de moins en moins facile de dire ça. Ou plutôt, enfin à mon avis, le destin des états actuels, sous lesquels nous vivons, c’est d’être de plus en plus étatiques, si je peux dire.

[…]

La machine étatique va aboutir à une espèce de fascisme, pas un fascisme de parti, mais un fascisme intérieur.

Quand je disais la machine étatique, il ne s’agissait pas seulement de l’appareil d’état (le gouvernement, l’appareil central d’état). Il y a des sous-machines, qui sont de véritables machines d’état et de pouvoir, et qui fonctionnent, en dépit parfois des apparences, en harmonie avec cette machine centrale d’état. Je pense aux partis et aux syndicats, principalement au PC et à la CGT. Il faut analyser le PC et la CGT (je quitte un peu mon terrain, car on n’est plus chez les sauvages) ; il faut les analyser comme des organes très importants de la méga-machine étatique. Je veux dire par là que la société, telle qu’elle est actuellement, aurait le plus grand mal à fonctionner, s’il n’y avait pas ce fantastique relais de pouvoir et de colmatage, qui peut aller même jusqu’à l’abus de pouvoir, que constitue l’appareil du PC et de la CGT ; il ne faut pas les séparer : ce sont des formations produites par la même société et, en fait, il y a une profonde complicité de structure ; je ne veux pas dire qu’ils se téléphonent le soir pour se demander : « Alors, comment ça a été aujourd’hui ? » ; il y a une profonde complicité de structure entre Marchais et Séguy et les princes qui nous gouvernent. C’est évident. Et après tout, le parti, quel qu’il soit, que veut-il ? Il veut occuper le pouvoir ; il est déjà prêt à prendre la machine en mains.

[…]

Jacques Rancière : « L’élection, ce n’est pas la démocratie »

Le Nouvel Observateur : L’élection présidentielle est généralement présentée comme le point culminant de la vie démocratique française. Ce n’est pas votre avis. Pourquoi ?

Jacques Rancière : Dans son principe, comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie. La démocratie est fondée sur l’idée d’une compétence égale de tous. Et son mode normal de désignation est le tirage au sort, tel qu’il se pratiquait à Athènes, afin d’empêcher l’accaparement du pouvoir par ceux qui le désirent.

La représentation, elle, est un principe oligarchique : ceux qui sont ainsi associés au pouvoir représentent non pas une population mais le statut ou la compétence qui fondent leur autorité sur cette population: la naissance, la richesse, le savoir ou autres.

Notre système électoral est un compromis historique entre pouvoir oligarchique et pouvoir de tous: les représentants des puissances établies sont devenus les représentants du peuple, mais, inversement, le peuple démocratique délègue son pouvoir à une classe politique créditée d’une connaissance particulière des affaires communes et de l’exercice du pouvoir. Les types d’élection et les circonstances font pencher plus ou moins la balance entre les deux.

L’élection d’un président comme incarnation directe du peuple a été inventée en 1848 contre le peuple des barricades et des clubs populaires et réinventée par de Gaulle pour donner un « guide » à un peuple trop turbulent. Loin d’être le couronnement de la vie démocratique, elle est le point extrême de la dépossession électorale du pouvoir populaire au profit des représentants d’une classe de politiciens dont les fractions opposées partagent tour à tour le pouvoir des « compétents ».

Lorsque François Hollande promet d’être un président « normal », lorsque Nicolas Sarkozy se propose de « rendre la parole au peuple », ne prennent-ils pas acte des insuffisances du système représentatif ?

Un président « normal » dans la VeRépublique, c’est un président qui concentre un nombre anormal de pouvoirs. Hollande sera peut-être un président modeste. Mais il sera l’incarnation suprême d’un pouvoir du peuple, légitimé pour appliquer les programmes définis par des petits groupes d’experts « compétents » et une Internationale de banquiers et de chefs d’Etat représentant les intérêts et la vision du monde des puissances financières dominantes.

Quant à Nicolas Sarkozy, sa déclaration est franchement comique : par principe, la fonction présidentielle est celle qui rend inutile la parole du peuple, puisque celui-ci n’a qu’à choisir silencieusement, une fois tous les cinq ans, celui qui va parler à sa place.

Mettez-vous la campagne de Jean-Luc Mélenchon dans le même sac ?

L’opération Mélenchon consiste à occuper une position marginale qui est liée à la logique du système : celle du parti qui est à la fois dedans et dehors. Cette position a été longtemps celle du Parti communiste. Le Front national s’en était emparé, et Mélenchon essaie de la reprendre à son tour. Mais dans le cas du PCF cette position s’appuyait sur un système effectif de contre-pouvoirs lui permettant d’avoir un agenda distinct des rendez-vous électoraux.

Chez Mélenchon, comme chez Le Pen, il ne s’agit que d’exploiter cette position dans le cadre du jeu électoral de l’opinion. Honnêtement, je ne pense pas qu’il y ait grand-chose à en attendre. Une vraie campagne de gauche serait une dénonciation de la fonction présidentielle elle-même. Et une gauche radicale, cela suppose la création d’un espace autonome, avec des institutions et des formes de discussion et d’action non dépendantes des agendas officiels.

Les commentateurs politiques rapprochent volontiers Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon en les accusant de populisme. Le parallélisme est-il fondé ?

La notion de populisme est faite pour amalgamer toutes les formes de politique qui s’opposent au pouvoir des compétences autoproclamées et pour ramener ces résistances à une même image: celle du peuple arriéré et ignorant, voire haineux et brutal. On invoque les pogroms, les grandes démonstrations nazies et la psychologie des foules à la Gustave Le Bon pour identifier pouvoir du peuple et déchaînement d’une meute raciste et xénophobe.

Mais où voit-on aujourd’hui des masses en colère détruire des commerces maghrébins ou pourchasser des Noirs ? S’il existe une xénophobie en France, elle ne vient pas du peuple, mais bien de l’Etat lorsqu’il s’acharne à mettre les étrangers en situation de précarité. Nous avons affaire à un racisme d’en haut.

Il n’y a donc pas de dimension démocratique dans les élections générales qui scandent la vie des sociétés modernes ?

Le suffrage universel est un compromis entre les principes oligarchique et démocratique. Nos régimes oligarchiques ont malgré tout besoin d’une justification égalitaire. Fût-elle minimale, cette reconnaissance du pouvoir de tous fait que, parfois, le suffrage aboutit à des décisions qui vont à l’encontre de la logique des compétents.

En 2005, le Traité constitutionnel européen fut lu, commenté, analysé; une culture juridique partagée s’est déployée sur internet, les incompétents ont affirmé une certaine compétence et le texte a été rejeté. Mais on sait ce qu’il advint ! Finalement, le traité a été ratifié sans être soumis au peuple, au nom de l’argument: l’Europe est une affaire pour les gens compétents dont on ne saurait confer la destinée aux aléas du suffrage universel.

Où se situe alors l’espace possible d’une « politique » au sens où vous l’entendez ?

L’acte politique fondamental, c’est la manifestation du pouvoir de ceux qui n’ont aucun titre à exercer le pouvoir. Ces derniers temps, le mouvement des « indignés » et l’occupation de Wall Street en ont été, après le « printemps arabe », les exemples les plus intéressants.

Ces mouvements ont rappelé que la démocratie est vivante lorsqu’elle invente ses propres formes d’expression et qu’elle rassemble matériellement un peuple qui n’est plus découpé en opinions, groupes sociaux ou corporations, mais qui est le peuple de tout le monde et de n’importe qui. Là se trouve la différence entre la gestion – qui organise des rapports sociaux où chacun est à sa place – et la politique – qui reconfigure la distribution des places.

C’est pourquoi l’acte politique s’accompagne toujours de l’occupation d’un espace que l’on détourne de sa fonction sociale pour en faire un lieu politique: hier l’université ou l’usine, aujourd’hui la rue, la place ou le parvis. Bien sûr ces mouvements n’ont pas été jusqu’à donner à cette autonomie populaire des formes politiques capables de durer: des formes de vie, d’organisation et de pensée en rupture avec l’ordre dominant. Retrouver la confiance en une telle capacité est une œuvre de longue haleine.

Irez-vous voter ?

Je ne suis pas de ceux qui disent que l’élection n’est qu’un simulacre et qu’il ne faut jamais voter. Il y a des circonstances où cela a un sens de réaffirmer ce pouvoir « formel ». Mais l’élection présidentielle est la forme extrême de la confiscation du pouvoir du peuple en son propre nom. Et j’appartiens à une génération née à la politique au temps de Guy Mollet et pour qui l’histoire de la gauche est celle d’une trahison perpétuelle. Alors non, je ne crois pas que j’irai voter.

Propos recueillis par Eric Aeschimann, Le Nouvel observateur, 19 avril 2012.

Marx et les nouveaux phagocytes de Maximilien Rubel

« Marx et les nouveaux phagocytes« , de Maximilien Rubel

Maximilien Rubel, Marx et les nouveaux phagocytes, Editions du Sandre, 2012, 295 pages, 26 €. Présentation et postface de Louis Janover.

Ce nouveau livre de Maximilien Rubel1 (1905-1996) est essentiellement un recueil d’articles initialement parus dans sa revue Etudes de marxologie de 1981 à 1994, et dans une moindre mesure dans La Revue socialiste et Preuves en 1951-1953. Rubel était un connaisseur érudit des écrits de Karl Marx ; surtout, il avait compris et partagé sa méthode et son engagement essentiel. Ses textes décapants ont l’immense mérite de nous rappeler que Marx est inséparable d’une pensée critique vivante.

En présentant la pensée de Marx dans son intégrité, Rubel a été un « empêcheur de détourner en rond », comme l’écrit Louis Janover. Ainsi Rubel rappelait-il dans un des articles reproduits que, « héritier des Lumières comme des utopistes de partout et de toujours, Marx a présenté sa théorie du devenir-social de l’humanité et du devenir-humain de la société […] sous l’aspect d’une critique radicale des institutions et des idéologies liées à la civilisation capitaliste considérée comme une phase historiquement déterminée de l’évolution générique de l’humanité. »2

L’ouvrage contient également quelques lettres, qui laissent deviner tout l’intérêt de la correspondance de Rubel3. Il est à espérer que l’édition d’un volume de ses lettres puisse voir le jour. Premier pas en ce sens, Louis Janover nous annonce dans sa copieuse postface qu’une traduction en français de la correspondance entre Maximilien Rubel et Anton Pannekoek va bientôt être publiée4.

Le seul défaut de ce livre, si l’on peut dire, est qu’il s’adresse surtout aux familiers des sujets abordés. On conseillera donc à ceux qui n’ont jamais lu Rubel de commencer plutôt par le recueil Marx critique du marxisme (disponible aux éditions Payot), puis de lire ensuite Marx et les nouveaux phagocytes.

1 Nous avons précédemment publié « Le concept de démocratie chez Marx », article de M. Rubel, dans Critique Sociale n° 13 (décembre 2010), et un entretien avec M. Rubel datant de 1979 dans Critique Sociale n° 14 (février 2011).

2 Marx et les nouveaux phagocytes, p. 31.

3 Nous avons brièvement cité un extrait d’une de ses lettres dans « Les perspectives d’émancipation au 21e siècle », Critique Sociale n° 1 (octobre 2008), p. 12.

4Marx et les nouveaux phagocytes, p. 267.

Le legs précieux de Paul Mattick

Paul Mattick – Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? (Entremonde, 2011, 20 €).

Paul Mattick était un ouvrier allemand « gauchiste » (militant du Parti communiste ouvrier d’Allemagne, le KAPD), fils d’ouvriers socialistes, émigré aux États-Unis en 1926 où il continua de militer (aux Industrial workers of the world notamment). Trente ans après sa mort, il est aujourd’hui un auteur marxiste incontournable, avec notamment son analyse des crises capitalistes, sa critique du keynésianisme et plus largement des courants soi-disant marxistes qui ont perdu de vue les objectifs d’émancipation politique et économique de la classe ouvrière.

Ce livre est inachevé, c’est son dernier. Son fils homonyme l’a édité en 1983, une traduction française d’un chapitre était sortie chez Ab irato en 1998 sous le titre « De la pauvreté et de la nature fétichiste de l’économie », le reste est inédit sauf le chapitre final ajouté par P. Mattick Jr en guise de conclusion. Si l’on fait abstraction de l’objet livre, cher pour un semi-poche et mal corrigé [*], le texte mérite toute notre attention.

Le titre est délibérément provocateur, et la réponse est bien évidemment « Non », en tout cas pour qui fait l’effort de se (re)plonger dans le marxisme authentique, dans une perspective prolétarienne, incompatible avec une domestication bourgeoise, au lieu de suivre ses aménagement modernes, les tentatives de l’adapter « par incorporation d’idées venues de l’économie bourgeoise », ses emprunts dépolitisés comme moyen substitutif de palier à l’incapacité de la bourgeoisie à comprendre sa propre économie, ou usurpés comme vernis d’un keynésianisme non assumé ou comme drapeau de nouvelles oppressions.

Sa première partie, « Marxisme et économie bourgeoise », expose les fondements de l’analyse marxienne. Elle n’est pas toujours d’une grande facilité en première lecture lorsqu’elle développe la loi de la valeur, qui n’est pas « un phénomène concret » , et insiste notamment sur l’instabilité permanente de la société capitaliste :

« L’accumulation du capital est un processus dynamique qui sous-entend un déséquilibre continuel. L’appropriation de la plus-value et son expansion supposent des changements constants de la productivité du travail, donc des relations de valeur et d’échange en général, aussi bien pour le travail que pour le capital. Ce n’est que conceptuellement que l’on peut considérer le système comme stationnaire, pour essayer de comprendre ses mouvements. En fait il n’y a pas de situation statique, le système s’étend ou se contracte, il n’est en équilibre à aucun moment. »

Le mythe de l’équilibre du marché par la loi de l’offre et de la demande ne tient plus depuis longtemps, mais on nous le ressert inlassablement. Quand l’économie bourgeoise s’intéresse avant tout à l’échange des marchandises, aux prix, à la concurrence sur le marché, Marx préfère se pencher sur la production : la division entre temps de travail nécessaire et surtravail est dans toute marchandise. La « science de notre propre malheur » est là, dans la compréhension du mécanisme de l’exploitation salariale au profit d’une classe dominante, mécanisme «  masqué » par la forme prix de la valeur. Les capitalistes eux-mêmes ont « oublié les rapports réels de production et d’échange pour se cramponner à leur apparence extérieure sur le marché ». L’expérience des bulles spéculatives de la fin des années 90 le confirmera.

Il ne s’agit plus comme à l’époque pré-capitaliste d’ une aristocratie foncière vivant d’un surproduit agricole relativement stable et limité par la nature mais d’une bourgeoisie « accumulant le surtravail sous forme de plus-value et de capital ». Si cette accumulation « n’a plus de limite, alors la bourgeoisie a raison: l’Histoire est arrivée à sa fin >».

La deuxième partie, « Révolution et réforme », se lit très facilement. Elle inscrit cette dynamique complexe du capitalisme dans l’histoire, et avant tout dans l’histoire des luttes et de la théorie émancipatrice. D’ailleurs « l’histoire du capitalisme est aussi celle du marxisme ». Revisiter l’histoire du mouvement ouvrier est d’autant plus nécessaire qu’«  en l’absence d’action révolutionnaire le marxisme n’est plus qu’une théorie permettant de comprendre le capitalisme ». Trois exemples:

  • les syndicats y sont épinglés pour mettre la classe ouvrière « sous contrôle, en un effort à double face pour confiner la lutte de classes dans les limites de la société capitaliste »;

  • on y revient sur une conception, héritée de la vieille social-démocratie (et pas des révisionnistes mais de l’« orthodoxie » kautskyenne), du socialisme comme collectivisation sans changement de la relation travail salarié/capital, des rapports de production, sans abolition du salariat : « un tel « socialisme » ne se distingue du capitalisme organisé qu’en ce qu’il permettrait une distribution plus équitable ». Le chapitre « Capitalisme et socialisme  » est ainsi particulièrement remarquable;

  • le nationalisme, idéologie remplaçant la religion comme force de cohésion, ne révélant pas ses intérêts et son contrôle aux mains de la bourgeoisie, est difficilement combattu par un internationalisme «  présenté comme un but final, mais lointain ». D’autant plus que « Le capital opère à l’échelle internationale mais regroupe ses profits au niveau national. Son internationalisation prend donc l’apparence d’un nationalisme impérialiste, visant la monopolisation de la plus-value  » .

De façon générale, la classe ouvrière est soumise à la pression idéologique dominante face à laquelle son projet d’émancipation fait appel à un avenir, à des « conditions qui n’existent pas encore », et subit inévitablement des doutes, voire même des reculs en position forte par peur de prendre le pouvoir (comme avec la grève générale anglaise de 1926). La bourgeoisie n’est d’ailleurs pas incapable de faire des concessions, des compromis, tant que son pouvoir et ses profits sont sauvegardés:

«  >Aussi réformable que puisse se montrer le capitalisme, une chose ne peut être altérée: les rapports de salaire et de profit, sans que ce système soit éliminé du même coup ».

Le chapitre sur la révolution russe ressemble de près à un matériel déjà publié par Autogestion & socialisme en 1977. Il explique que Lénine, comme il le reconnaissait lui-même dans les Thèses d’avril, ne visait pas l’instauration du socialisme avec abolition du travail salarié mais le « contrôle de la production sociale », lequel contrôle ne devait pas rester longtemps ouvrier: «  on assista à une sorte de renversement du contrôle ouvrier, qui devint le contrôle sur les ouvriers et leur production. Il était essentiel d’accroître la production et, parce qu’il ne pouvait compter sur la simple exhortation pour pousser les travailleurs à s’exploiter eux-mêmes plus qu’à l’ordinaire, l’État bolchevique étendit sa compétence à la sphère économique (…) ».

Paul Mattick répond enfin avec optimisme aux sempiternelles lamentations sur l’insuffisante conscience de classe et les mauvaises conditions subjectives : « les révolutions doivent toujours se déclencher avec une préparation idéologique insuffisante ».

On l’a déjà dit, ce livre c’est aussi du manque (le titre même évoque ce qui n’y est que peu), c’est ce que Mattick n’aura pas eu le temps d’écrire. Mattick Jr signale dans son avant-propos qu’une troisième partie, non écrite, aurait dû aborder les tentatives d’emprunts partiels au marxisme par les économistes de la période récente, parler des « post-keynésiens » et « néo-ricardiens ». Le livre aurait dû se conclure sur l’action révolutionnaire aujourd’hui. Cette conclusion impossible est remplacée par la reprise d’un texte publié par Spartacus en 1983 : « Le marxisme, hier, aujourd’hui et demain » [**].

On notera que dans sa notice biographique en fin de volume, Charles Reeve se risque à une intéressante évocation de la crise actuelle comme « épuisement du projet keynésien » (cela n’est pas sans rappeler un autre livre posthume, celui de Pierre Souyri: La dynamique du capitalisme au XX° siècle).

Un livre donc important, attendu depuis longtemps, et bienvenu. Il est vraiment nécessaire dans la bibliothèque de tout-e militant-e qui n’a pas renoncé au projet d’émancipation sociale, au socialisme. Car c’est aussi ça le drame de notre époque : nombre de camarades restent au quotidien dans un travail militant honnête sur le terrain de la lutte de classe, mais de façon mécaniquement défensive. Ils ne savent plus ce que peut être un véritable projet communiste. La période de crise dans laquelle nous sommes installe des possibilités nouvelles de contestation du capitalisme. Le legs de la pensée de P. Mattick est précieux pour nous réoutiller face à cette porte ré-entrouverte.

Stéphane Julien

Notes :

[*] Le nombre de coquilles est exaspérant (ex : souvent « ne » à la place de « se », des mots manquants, des choses comme « latitude » au lieu de « l’attitude », bref tout ce qui est typique de ce qui est oublié par les correcteurs automatiques).

[**] Toujours disponible à http://atheles.org/spartacus/livres/lemarxismehieraujourdhuietdemain/.

Débat sur l’organisation

La revue est-elle une forme d’organisation ?

Dans le dernier numéro de Critique sociale, Marie Xaintrailles publie un article : « Notes à propos du luxemburgisme ». Marie y sort un moment du cadre de la pensée de Rosa Luxemburg, après certes en avoir expliqué les limites, pour exposer un point de vue personnel sur un point précis :

 » On ne trouve pas chez Rosa Luxemburg de condamnation de la forme-Parti – au contraire – mais une condamnation du fonctionnement bureaucratique et, surtout, la critique de la sous-estimation des masses par des « dirigeants » auto-proclamés. Certains luxemburgistes s’attachent donc à la lettre de Luxemburg, et se prononcent pour un parti démocratique. Pour ma part, je fais l’analyse que depuis près d’un siècle la forme-Parti a montré sa faillite. Pensant être fidèle à sa méthode d’analyse, et ayant conscience que cette option est contestable, je ne pense donc pas un parti indispensable, et en aucun cas ne reconnaîtrait à un éventuel parti le moindre rôle dirigeant.

Ce constat laisse ouverte la question de nouvelles formes d’organisation permettant l’information, le dialogue et la socialisation, l’éclaircissement théorique, et l’action pratique en période de reflux. Il faut travailler à conserver une cohérence politique, sans cependant créer de conformisme ou d’orthodoxie – qui sont des facteurs d’appauvrissement politique. La revue, ou mieux le réseau de revues, journaux, brochures, me semble donc la formule la mieux adaptée.« 

D’une façon regrettable et que je considère comme à la hussarde, parce qu’elle ne prend pas le soin de l’argumenter et parce que cela ne correspond même pas à la réalité concrète des choix ou non-choix organisationnels du petit nombre de collaborateurs de Critique sociale, parce que cela n’a pas été discuté parmi eux alors que l’article, quoique in extremis signé, ne ressemble en rien à une tribune libre et ne peut le devenir peu ou prou qu’a posteriori qu’avec cette réponse, Marie nous dit: « Pour ma part je fais cette analyse ». Soit, mais alors pourquoi la forme Parti a-t-elle fait faillite ? Marie ne nous en dira rien. C’est bien dommage. Ce qu’elle nous dit, c’est juste l’accolement de deux propositions qui ont de quoi surprendre :

 » Pensant être fidèle à sa méthode d’analyse, et ayant conscience que cette option est contestable, je ne pense donc pas un parti indispensable « .

S’il y a une chose dont je sois sûr, c’est que la « méthode d’analyse » de Rosa Luxemburg n’a jamais consisté à asséner des constats non argumentés, mais qu’au contraire elle prenait un soin particulier dans toute polémique à développer avec rigueur ses arguments. Plus une option est contestable, plus il faut justement l’appuyer sur une argumentation solide.

La forme Parti serait obsolète ? La dégénérescence du mouvement ouvrier, tant dans ses partis que dans ses syndicats, n’a fait que se creuser du vivant et après la mort de Rosa Luxemburg, cela n’est pas choquant en soi d’être pessimiste en la matière. Le fond du problème n’est pas là, il est : y a-t-il ou non nécessiter de s’organiser ? Il s’agit de savoir si l’on peut militer en renonçant (non seulement dans le contexte immédiat mais ad vitam aeternam) à toute forme organisationnelle, qu’elle s’appelle Parti ou autre chose. Bref, peut-on et doit-on militer seul ou en petit comité ? C’est à l’évidence cette direction que nous indique Marie en nous disant que la  » revue, ou mieux le réseau de revues, journaux, brochures, me semble donc la formule la mieux adaptée. » L’allusion est transparente: Critique sociale serait une forme organisationnelle de substitution au Parti. Même pas « une » forme, mais « la formule la mieux adaptée » ! Pour Marie, c’est sûr. Mais pour tous ?

Personne, en tout cas pas moi, ne reprochera à Marie ses choix non-organisationnels actuels. Mais ce sont les siens, rien que les siens. J’attends qu’elle commence un début d’argumentation pour que sa « formule la mieux adaptée » puisse être aussi « adaptée » à d’autres qu’elle-même, et que la revue qui conviendrait alors en ces termes aux militants « en période de reflux » soit précisément Critique sociale.

Pour reprendre le mot de Marie, moi non plus je ne crois pas que la forme Parti soit « indispensable ». Je suis saoûlé de ces formules toutes faites de groupes, souvent trotskystes, qui concluent invariablement par la nécessité de construire un parti, LE parti. Je suis agacé de ces commentateurs d’extrême gauche qui condamnent les révolutions arabes ou les luttes sociales à l’échec pour la seule et unique raison qu’il n’y a pas ce Parti. Ils récitent leur credo avec une nostalgie mécanique. Mais je crois aussi à la nécessité de chercher de réelles formes d’organisation parce qu’il faut bien militer, et que militer ça n’est pas militer seul, et a fortiori ne pas s’y résoudre. S’organiser pour militer est une nécessité qui s’impose à nous, malgré la faillite du mouvement ouvrier. Faillite malgré tout relative parce qu’elle est avant tout idéologique, un travail d’ampleur complètement dégagé du réformisme et du capitalisme d’Etat restant largement à faire pour reconstruire sur des bases plus solides. Mais reconstruire, c’est s’organiser, ou au moins essayer de le faire. Ce travail, une revue peut y contribuer très utilement sur le plan théorique. Mais est-ce là l’alpha et l’omega du militantisme ? Réduire le militantisme à cela n’est-il pas un effet (il y en a d’autres) de la logique pessimiste de la « période de reflux », comme dit Marie ? Certains appellent ça le capitalisme de la décadence. On est accablé, on n’y croit plus, tout est vain, gardons simplement la flamme.

Je peux comprendre ce découragement. Il n’a rien ni d’étonnant ni d’illégitime. Mais qu’on permette à celles et ceux qui veulent malgré tout continuer de militer au sein de leur classe de le faire, et de le faire pleinement. Pour garder une flamme, une revue suffit peut-être. Mais pour militer, la revue n’est pas une forme d’organisation.

Stéphane Julien.

Réponse

Sur une question empirique comme celle-là, il n’y a pas de démonstration par A + B qui serait irréfutable. Comme souvent avec les « leçons » de l’histoire, c’est en réalité grandement affaire d’opinion. Je n’ai aucune réticence – et mes notes le signalaient d’ailleurs – à prendre acte de la diversité au sein du « luxemburgisme » sur cette question.

Sans être, ni prétendre être, ni vouloir être un parti, on peut – comme nous l’avons fait – écrire collectivement et diffuser des tracts à la fois en manifestation et hors des manifs, dans ce dernier cas par exemple pour y appeler tout en critiquant l’orientation des appareils. On peut, et nous le faisons, tout en n’étant qu’une revue, organiser des débats, vendre le présent bulletin en manifestation, etc. C’est insuffisant, mais il n’en reste pas moins que c’est une (petite) forme organisationnelle qui n’est pas partidaire au sens étroit du terme. Donner notre avis, diffuser informations et analyses, et in fine s’en remettre au mouvement réel, ça me semble être une forme d’action à poursuivre.

J’ai parlé d’un réseau de revues, adaptées à des temps différents – en particulier celui de l’actualité, qu’en l’état nous couvrons très insuffisamment. Il faudrait avoir les moyens de publier des informations plus nombreuses et plus détaillées sur les luttes en cours, de faire une revue de presse régulière – car des articles intéressants paraissent dans toute une galaxie de revues, bulletins, journaux, etc. En plus de signaler, citer, critiquer ces textes, il faudrait pouvoir faire une véritable revue des livres, là où même des librairies militantes se contentent de copier-coller les 4e de couverture.

Nul découragement donc, mais au contraire beaucoup de pain sur la planche. Bien d’autres ont parlé de la revue comme « organisateur collectif » : en fait, comme tout outil, la revue est ce que l’on en fait. Tâchons donc d’être utiles dans nos interventions, aux formes diverses, au sein de la classe travailleuse. Tel est l’essentiel.

Marie Xaintrailles.

L’activité militante

Pour alimenter le débat sur les tâches des militants qui animent Critique Sociale, voici un extrait d’un texte écrit par Claude Lefort en 1958. Il s’agit de la dernière partie de « Organisation et parti – Contribution à une discussion », publié dans le n° 26 de la revue Socialisme ou barbarie. Cet article, dans son ensemble, est une synthèse puissante de la critique politique du léninisme et de ses « évidences de géomètres », dont je recommande chaudement la lecture (il est repris dans Éléments d’une critique de la bureaucratie, collection TEL, Gallimard, 1979, pages 98 à 113). La dernière partie tire de l’analyse du léninisme et du refus de la « Direction révolutionnaire » quelques propositions pour l’action qui me semblent tout à fait d’actualité. On pourra discuter les termes employés, quelque peu datés, la centralité de la « classe ouvrière » et la subordination des intellectuels, mais l’idée que le journal est une base de travail y est clairement argumentée. À la question de savoir si la revue remplace l’organisation, Lefort semble répondre en posant que « De telles tâches peuvent paraître modestes. En fait, bien menées, elles exigeront un travail considérable. »

Aviv Bor.

« Quelle est donc la conception de l’activité révolutionnaire que quelques camarades et moi-même avons été amenés à défendre. Elle découle de ce que des militants ne sont pas, ne peuvent, ni ne doivent être : une Direction. Ils sont une minorité d’éléments actifs, venant de couches sociales diverses, rassemblés en raison d’un accord idéologique profond, et qui s’emploient à aider les travailleurs dans leur lutte de classe, à contribuer au développement de cette lutte, à dissiper les mystifications entretenues par la classe et les bureaucraties dominantes, à propager l’idée que les travailleurs, s’ils veulent se défendre, seront mis en demeure de prendre eux-mêmes leurs sort entre leurs mains, de s’organiser eux-mêmes à l’échelle de la société et que c’est cela le socialisme.

Nous sommes convaincus que le rôle de ces éléments est essentiel ― du moins qu’il peut et doit le devenir. Les classes exploitées ne forment pas un tout indifférencié : nous le savons, et ce n’est pas les partisans d’une organisation centralisée qui nous l’ont appris. Elles contiennent des éléments plus ou moins actifs, plus ou moins conscients. De la capacité qu’auront les plus actifs à propager des idées et à soutenir des actions révolutionnaires dépend finalement l’avenir du mouvement ouvrier.

Mais parmi ces éléments actifs, certains ― et de loin les plus nombreux ― tendent à se rassembler au sein des entreprises, sans chercher d’abord à étendre leur action à une plus vaste échelle. Ceux-là trouvent spontanément la forme de leur travail : ils font un petit journal local, ou un bulletin, militent dans une opposition syndicale, ou composent un petit groupe de lutte. D’autres éprouvent le besoin d’élargir leurs horizons, de travailler avec des éléments qui appartiennent à des milieux professionnels et sociaux différents des leurs, d’accorder leur action avec une conception générale de la lutte sociale. Parmi ces derniers se trouvent nombreux ― il faut le reconnaître ― des camarades qui n’appartiennent pas à un milieu de production et qui ne peuvent donc se rassembler qu’en dehors des entreprises : leur culture constitue donc un apport essentiel au mouvement ouvrier, à condition qu’ils aient une juste représentation de leur rôle qui est de se subordonner à ce mouvement.

L’action de ces derniers éléments ne peut avoir d’autre objectif que de soutenir, d’amplifier, de clarifier celle que mènent les militants ou les groupes d’entreprises. Il s’agit d’apporter à ceux-ci des informations dont ils ne disposent pas, des connaissances qui ne peuvent être obtenues que par un travail collectif, mené hors des entreprises ; il s’agit de les mettre en contact les uns avec les autres, de faire communiquer leurs expériences séparées, des les aider à constituer peu à peu un véritable réseau d’avant-garde.

On peut définir plusieurs moyens qui permettraient dès aujourd’hui de s’orienter vers ces objectifs : par exemple la publication d’un journal. Mais on ne touchera jamais les travailleurs et on ne réussira jamais à les associer à l’entreprise d’un journal si on ne fait pas d’abord la preuve de son sérieux. Si les informations communiquées sont insuffisantes ou précaires, si les expériences mentionnées sont exceptionnelles, si les interprétations sont proposées sont hâtives, les généralisations sommaires, bâties à partir de faits singuliers et épars. En bref, si le journal est fabriqué par un groupe qui n’a que très peu de contact avec des militants d’entreprise, personne ne s’intéressera à ce travail. À un niveau plus modeste, il s’agit d’abord de convaincre des ouvriers, des employés, des petits groupes existant déjà que nous pouvons leur être utiles. Le meilleur moyen est de diffuser à leur intention (sous la forme d’un bulletin sans périodicité régulière) de courtes analyses portant sur la situation actuelle et des informations ― si elles ont été obtenues par des moyens hors de leur portée. Nous soulignerons que les journaux d’entreprise peuvent les publier ou les utiliser comme bon leur semble. Nous soulignerons encore que si notre travail les intéresse, celui-ci s’enrichira naturellement des informations et des critiques qu’ils nous communiqueront.

D’autre part, on peut mettre en train quelques analyses sérieuses, concernant le fonctionnement de notre propre société (sur les rapports de production, la bureaucratie en France ou la bureaucratie syndicale). On établirait ainsi une collaboration avec des militants d’entreprise de façon à poser en termes concrets (par les enquêtes sur leur expérience de vie et de travail) le problème de la gestion ouvrière.

De telles tâches peuvent paraître modestes. En fait, bien menées, elles exigeront un travail considérable. L’important est qu’elles soient à la mesure des minorités d’avant-garde et qu’elles permettent d’envisager un développement progressif, c’est-à-dire un développement tel qu’à chaque niveau de réalisation corresponde une extension possible du travail.

En définissant ces objectifs et ces moyens, on définit en même temps les formes d’organisation qui leur correspondent et qui reposent d’abord sur le rejet de la centralisation. L’organisation qui convient à des militants révolutionnaires est nécessairement souple : ce n’est pas un grand parti, dirigeant à partir d’organes centraux l’activité d’un réseau de militants. Ce qui ne peut aboutir qu’à faire de la classe ouvrière un instrument ou à la rejeter dans l’indifférence, voire l’hostilité à l’égard du parti qui prétend la représenter.

Le mouvement ouvrier ne se frayera une voie révolutionnaire qu’en rompant avec la mythologie du parti, pour chercher ses formes d’action dans des noyaux multiples de militants organisant librement leur activité et assurant par leurs contacts, leurs informations, et leurs liaisons non seulement la confrontation mais aussi l’unité des expériences ouvrières. »

Claude Lefort, 1958.

Notes à propos du luxemburgisme

Qu’est-ce que le « luxemburgisme »1 ? On pourrait répondre simplement : le courant politique inspiré par la théoricienne marxiste Rosa Luxemburg (1871-1919).

Mais l’expression même est problématique, et certains partisans actuels de Luxemburg refusent le terme. A priori ils n’ont pas tort, puisque le mot aurait été répandu au cours des années 1920 pour stigmatiser une version simplifiée et déformée de ses idées. Mais si l’on ne devait plus utiliser les termes inventés à l’origine par des adversaires, on ne parlerait plus de « communards », ni de « marxistes ». Ainsi des luxemburgistes ont-ils écrit : « « Luxemburgisme » (comme d’ailleurs « marxisme ») est un terme très imparfait, d’abord puisqu’il fait référence à une seule personne. Mais les faits sont là, et malheureusement aucun terme ne définit clairement ce qu’est le « marxisme démocratique », le « luxemburgisme » »2.

Il pourrait être préférable de parler de « spartakisme » plutôt que de « luxemburgisme »3, mais depuis la fin de la Ligue spartakiste historique (Spartakusbund de 1918) le mot a été récupéré et maltraité de toutes parts.

L’affirmation selon laquelle Rosa Luxemburg aurait ignoré ou refusé ce terme est pourtant contestée. En effet, selon l’historien (luxemburgiste !) Alain Guillerm : « Dès 1898, quand un journal écrit : les « Luxemburgistes » contre les « Nationalistes » (polonais), c’est elle-même qui reprend le terme luxemburgiste d’une manière positive. On voit donc que ce concept est accepté par elle très tôt. »4 Quoi qu’il en soit, l’ensemble des textes de Rosa Luxemburg ne font pas « système », ils ne s’agit donc pas de prétendre que le « luxemburgisme » serait un système de pensée complet découlant naturellement de ses idées politiques. Cela n’enlève rien à la qualité et à l’intérêt de ses textes, au contraire : ils n’ont pas été écrits pour créer un système, mais comme des contributions à la lutte des travailleurs contre l’ordre capitaliste, et comme partie prenante du mouvement socialiste et « marxiste » au sens large du terme.

On peut d’ailleurs dire de même en ce qui concerne Karl Marx, qui n’a jamais prétendu avoir créé un système, et qui voyait ses travaux théoriques comme des contributions au mouvement communiste des travailleurs, comme une clarification au service du mouvement réel, comme sa pierre à l’édifice de l’auto-émancipation mondiale des travailleurs. Il est donc contradictoire de voir certains refuser le terme de « luxemburgisme » s’ils se revendiquent dans le même temps du « marxisme », terme qui devrait en toute logique susciter exactement les mêmes réserves.

Le « luxemburgisme » comme mouvement effectif s’est cristallisé en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, dans le rassemblement des socialistes internationalistes révolutionnaires, radicalement opposés à la guerre, dont la principale théoricienne fut Rosa Luxemburg. C’est ce groupe, d’abord baptisé Die Internationale du nom de sa revue interdite par le pouvoir, qui fut connu par la suite sous le nom de « spartakistes » et qui créa le Spartakusbund (littéralement : Ligue Spartacus).

Réprimé en même temps que les tentatives révolutionnaires de 1919, ce courant s’est progressivement dilué après l’assassinat de sa principale théoricienne le 15 janvier 1919. De plus, l’influence néfaste des bolcheviks sur le jeune Parti communiste d’Allemagne, puis le stalinisme, et enfin la dictature nazie ont détruit le mouvement ouvrier vivant en Allemagne, dont le « luxemburgisme ». Les ouvrages de Rosa Luxemburg furent interdits et brûlés par la dictature nazie. Au niveau des organisations, ne survécurent essentiellement que les organisations sociales-démocrates qui défendaient en réalité un capitalisme « régulé », et les organisations staliniennes qui défendaient en réalité un capitalisme d’Etat.

Le courant « luxemburgiste » s’étant incarné historiquement dans la Ligue spartakiste, dont l’héritage politique a été détruit par des assauts divers, que peut-il en rester aujourd’hui ?

Il s’agit de reprendre l’essentiel de la pensée politique « luxemburgiste », sans être dans une démarche de répétition qui serait stérile, mais en s’attachant à ce qu’elle recèle de fécond pour les mobilisations d’aujourd’hui, pour comprendre l’histoire et la situation actuelle de la lutte des classes.

S’il existe un « luxemburgisme », il inclue nécessairement un internationalisme authentique, agissant pour l’indispensable union du prolétariat mondial, capable de mener une révolution socialiste sans frontières. Rosa Luxemburg a véritablement été une citoyenne du monde. Elle fut membre du bureau de la IIe Internationale, elle a milité dans plusieurs pays, et a simultanément été membre des partis socialistes d’Allemagne et de Pologne.

C’est ensuite la lutte contre toutes les oppressions, et contre la répression des potentialités de chacun5. Surtout, au coeur du « luxemburgisme » se trouve la critique radicale des structures économico-sociales, des rapports capitalistes de production basés sur l’exploitation et l’aliénation des travailleurs. Tout cela amène à participer pleinement à la lutte pour l’auto-émancipation du prolétariat, dans le but déjà énoncé par Marx : « A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. »6

En 1918, Rosa Luxemburg affirmait la nécessité immédiate d’abolir le salariat, base économique de l’exploitation et du système capitaliste lui-même7. Abolir le système du travail salarié est indispensable pour mettre fin à la division de la société en classes sociales. Pour les « luxemburgistes », ce n’est pas un vague objectif à long terme, mais une nécessité effective découlant de l’analyse du temps présent.

C’est également le spontanéisme. On s’est beaucoup trompé sur ce mot ; il implique en fait avant tout la confiance en la capacité créatrice des masses, et l’opposition au substitutisme de parti ou d’« avant-garde ». L’approche spontanéiste combat le « communisme de parti », et réaffirme que l’émancipation des travailleurs ne peut être que l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. Le spontanéisme n’est pas un automatisme : « socialisme ou barbarie », écrivait Luxemburg en 1915, ce qui implique que rien n’est écrit d’avance. Cette approche exige un nécessaire travail d’information (on sait que Rosa Luxemburg fut journaliste), de clarification théorique, et surtout d’action pratique sans se réfugier dans l’attente passive d’une révolution supposée arriver mécaniquement et de façon inéluctable.

Cela conduit à la lutte pour la démocratie directe. Le fonctionnement du mode de production capitaliste s’oppose à l’épanouissement du principe démocratique, qui dans le cadre de la société présente a besoin de luttes de classe, menées directement par les intéressés eux-mêmes qui se saisissent de la politique dans leurs mobilisations auto-organisées.

Cette perspective s’oppose à la sous-estimation des possibilités de la classe travailleuse. Par la participation au développement de son auto-organisation, de sa culture de classe, de la mémoire et de l’analyse des luttes, les mouvements sociaux et révolutionnaires peuvent lutter contre le poids inhibiteur de l’idéologie dominante, et en réalité contre toute « idéologie » au sens « marxiste » du terme. La conscience de classe découle des actions dirigées collectivement, et non seulement de la situation quotidienne vécue.

Dans cette perspective, il n’y a pas de séparation entre les militants d’un côté et les travailleurs, chômeurs, étudiants, etc., de l’autre. Les militants expriment ouvertement leurs opinions en tant que travailleurs, chômeurs, étudiants, etc. Leur militantisme s’exerce à partir de là où ils sont, en toute clarté. Les militants luxemburgistes font partie de la classe sociale exploitée, et c’est à ce titre qu’ils agissent. Ils ne se posent pas en « éducateurs » de cette classe, mais en tant que partie prenante de cette classe, participant à ses luttes, à ses débats. Le luxemburgisme a conscience que seule la majorité de cette classe sociale peut réaliser d’elle-même le socialisme.

On ne trouve pas chez Rosa Luxemburg de condamnation de la forme-Parti – au contraire – mais une condamnation du fonctionnement bureaucratique et, surtout, la critique de la sous-estimation des masses par des « dirigeants » auto-proclamés. Certains luxemburgistes s’attachent donc à la lettre de Luxemburg, et se prononcent pour un parti démocratique. Pour ma part, je fais l’analyse que depuis près d’un siècle la forme-Parti a montré sa faillite. Pensant être fidèle à sa méthode d’analyse, et ayant conscience que cette option est contestable, je ne pense donc pas un parti indispensable, et en aucun cas ne reconnaîtrait à un éventuel parti le moindre rôle dirigeant.

Ce constat laisse ouverte la question de nouvelles formes d’organisation permettant l’information, le dialogue et la socialisation, l’éclaircissement théorique, et l’action pratique en période de reflux. Il faut travailler à conserver une cohérence politique, sans cependant créer de conformisme ou d’orthodoxie – qui sont des facteurs d’appauvrissement politique. La revue, ou mieux le réseau de revues, journaux, brochures, me semble donc la formule la mieux adaptée.

Rosa Luxemburg écrivait en 1900 : « L’entrée des socialistes dans un gouvernement bourgeois n’est donc pas, comme on le croit, une conquête partielle de l’Etat bourgeois par les socialistes, mais une conquête partielle du parti socialiste par l’Etat bourgeois. »8 Après plus d’un siècle d’expérience, non seulement la véracité de cette remarque n’a fait que se confirmer, mais on peut aller plus loin : prétendre aller vers le socialisme en conservant les mécanismes étatiques est une contre-vérité, prétendre convertir l’Etat au socialisme ne conduit en fait qu’à la conversion des socialistes à l’Etat… et cela amène les « socialistes » à abandonner dans les faits tout socialisme. Marx notait d’ailleurs dès 1871 que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte. L’instrument politique de son asservissement ne peut servir d’instrument politique de son émancipation. »9

Le « luxemburgisme » s’inscrit dans le cadre du communisme des conseils au sens large, par opposition au « communisme » de parti (léninisme), ainsi que dans le cadre du socialisme démocratique et révolutionnaire. Il souhaite le pouvoir des conseils des travailleurs, même s’ils ne doivent pas devenir non plus une forme fétichisée : ce qui importe est le développement des moyens de l’auto-émancipation

Il semble qu’à l’heure actuelle il y ait un certain regain d’intérêt pour Rosa Luxemburg – quoique pas encore pour le « luxemburgisme ». Les deux périodes précédentes en france où l’intérêt pour ses écrits avaient été les plus vifs, les années autour de 1936 puis les années autour de 1968, avaient été des périodes majeures de luttes sociales. L’avenir nous éclairera sur la validité de ce parallèle. Quoi qu’il en soit, réaffirmer en pratique la méthode et le principe révolutionnaire de la pensée luxemburgienne est une tâche d’actualité10.

Que le « marxisme », le socialisme, le communisme redeviennent eux-mêmes, que ces mots cessent de désigner leurs trahisons, et le mot même de « luxemburgisme » deviendrait superflu.

Marie Xaintrailles, 2011.

1 On écrira « luxemburgisme » plutôt que « luxembourgisme », de même qu’on écrit « Rosa Luxemburg » au lieu de sa francisation « Rosa Luxembourg ».

2 Démocratie Communiste (Luxemburgiste), « Pour le communisme démocratique » (2005), dans : Textes pour le socialisme-communisme, Paris, 2009, p. 3. Egalement sur le site internet de DC-L : http://democom.alice.red/

3 C’est d’ailleurs pour cela que le premier groupe que l’on peut qualifier de « luxemburgiste » en france avait pris le nom de « Groupe Spartacus », et publiait le journal Spartacus – le nom de ce petit groupe, créé en 1934 en région parisienne par René Lefeuvre après la fin du Cercle Communiste Démocratique, survit encore aujourd’hui dans le nom des éditions Spartacus créées par le même Lefeuvre.

4 Alain Guillerm, Rosa Luxemburg, la rose rouge, Picollec, 2002, p. 58.

5 Cet aspect apparaît très nettement dans la correspondance de Rosa Luxemburg.

6 Karl Marx, Manifeste communiste, 1848 (chapitre II).

7 « A bas le salariat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. » (Rosa Luxemburg, « Que veut la Ligue Spartakus ? », 14 décembre 1918).

8 Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France (1898-1912), Belfond, 1971, p. 85. Cet article a été daté par erreur de 1899, erreur que nous avons signalée dans « La lente réception de Rosa Luxemburg en france », Critique Sociale n° 11, août 2010, p. 4 (repris dans notre brochure consacrée à Luxemburg, parue début 2011 et disponible en PDF sur notre site internet).

9 Karl Marx, La Guerre civile en France, 1871 – édition nouvelle accompagnée des travaux préparatoires de Marx, éditions sociales, 1968, p. 257.

10 Voir aussi « 5 mars 1871 – 5 mars 2011 : Rosa Luxemburg aujourd’hui », Critique Sociale n° 15, mars 2011, pp. 3-4.

Entretien avec Maximilien Rubel (1979)

Entretien inédit accordé en 1979 par Maximilien Rubel1 au Socialist standard ( www.worldsocialism.org/spgb/standardonline/ ), publié pour la première fois sur le site internet La Bataille socialiste ( bataillesocialiste.wordpress.com ) le 12 janvier 20112.

Socialist standard – Un des thèmes constants dans vos écrits, c’est que Marx n’était pas « marxiste ». Qu’est-ce que vous voulez dire par ce paradoxe apparent ?

Maximilien Rubel – Lorsque j’ai commencé a étudier l’œuvre de Marx j’ai compris aussitôt qu’un des postulats de base de son enseignement exige de ne pas confondre la vérité de la cause de l’émancipation humaine avec la vérité d’une théorie sociale quelle qu’elle soit, fut-elle la théorie d’un individu génial ou celle d’un parti politique prétendant agir conformément à cette théorie. Celui qui se dit « marxiste » et adhère à un « marxisme » quel qu’il soit (et nous savons que l’Église marxiste a ses sectes et ses hérésies) trahit à la fois ce postulat et cette cause : il rabaisse la théorie en la changeant en une idéologie, il professe la superstition du nom, il pratique le culte onomastique, il aliène sa propre personnalité. En déclarant qu’il n’était pas « marxiste » Marx ne jouait pas au paradoxe, mais proclamait l’évidence de sa théorie scientifique, donc négatrice de l’idéologie. La science de Marx n’appartient pas qu’à Marx : elle est une tentative de fonder rationnellement l’éthique socialiste, communiste et anarchiste qui existait avant Marx et qui est, aujourd’hui, la négation des réalités barbares dites « socialistes » et « communistes ». Qui dit « science » dit « humanité » ; c’est dans la mesure où elle est humaine que la science de Marx nous intéresse, et non qu’en tant qu’elle est « marxiste ».

2. D’après votre étude de Marx que diriez-vous qu’était sa conception de la société future ?

Négativement, la vision marxienne de la société future est celle d’une communauté libérée de l’argent, des classes sociales, de l’Etat et des superstitions idéologiques. Positivement, elle imagine une communauté où le mode de production capitaliste, fondé sur le profit et la division du travail, est remplacé par le mode de production coopératif fondé sur l’intérêt commun et les conquêtes rationnellement exploitées de la science et de la technique ; où la propriété privée est remplacée par la propriété individuelle (cf. Le Capital I, chap. 32), c’est-à-dire l’appropriation décrite par Marx sous le concept de Vergegenstandlichung [«Objectification »] (Manuscrits de 1844, Grundrisse, Le Capital I). La vision marxienne se résume dans ce passage du Manifeste communiste : « A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Bien que Marx se fut refusé de prescrire (verschreiben) « des recettes (à la Auguste Comte ?) pour les gargotes de l’avenir » (Postface à la 2e éd. allemande du Capital, 1873), il a nourri sa conception de la société future des visions empruntées à ses maîtres en utopie, Saint-Simon, Fourier, Owen et Pierre Leroux. L’idée romantique de l’« homme intégral », — der allseitige Mensch — est au centre de la conception que Marx avait de l’éducation future et des méthodes « de produire des hommes complets » (Le Capital I, chap. 15/9). Contrairement à Engels, il n’a pas cru que nous puissions sortir du règne de la nécessité : c’est « au delà » que « commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté qui ne put s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, sur l’autre base, celle de la nécessité. » ( Le Capital III. ch. 48)

3. Quelle attitude Marx a-t-il prise envers l’argent ? A-t-il envisagé qu’il pourrait jouer un rôle dans la société socialiste ?

Avant de procéder à l’étude scientifique de la nature et du rôle de l’argent, Marx a prononcé un verdict de condamnation qui révèle la motivation éthique de sa critique de l’économie politique et du mode de production capitaliste :

« L’argent est la valeur universelle des choses, constituée pour elle-même. C’est pourquoi elle a privé le monde entier de sa valeur propre, le monde des hommes aussi bien que la nature. L’argent est l’essence, devenue étrangère à l’homme, de son travail et de son existence, et cette essence étrangère le domine et il l’adore. » (La Question Juive, 1844)

Même lorsqu’il ébauchait sa première critique de l’économie politique, il abordait le problème de l’argent dans le même esprit éthique : il tenait à citer Goethe et Shakespeare plutôt que Adam Smith et Ricardo, pour dénoncer l’argent comme « le lien de tous les liens » (das Band aller Bande), mais aussi comme « le moyen universel de séparation », comme « la prostituée universelle, l’entremetteuse générale des hommes et des peuples », comme « la confusion et la perversion universelles des choses » (Manuscrits de 1844). Dans une société libérée de l’argent, dans un monde humain, les échanges se feront sans ce médiateur-fétiche :

« Si tu supposes l’homme en tant qu’homme et son rapport au monde comme un rapport humain, tu ne peux échanger que l’amour contre l’amour, la confiance contre la confiance, etc. Si tu veux jouir de l’art, il faut que tu sois un homme ayant une culture artistique… » (Manuscrits)

En analysant l’argent dans son œuvre maîtresse, donc de manière rigoureusement scientifique, Marx recourt aux mêmes métaphores et descriptions que plus de vingt ans auparavant, et il cite les mêmes paroles tirées du Timon d’Athènes de Shakespeare, en y ajoutant un extrait d’Antigone de Sophocle. A propos de la « Schatzbildung » (thésaurisation), il observe que :

« La société moderne qui, à peine née encore, tire déjà par les cheveux le dieu Plutus des entrailles de la terre, salue dans l’or, son saint Graal, l’incarnation éblouissante du principe même de sa vie. » (Le Capital I, chap. 3)

Dans la « société socialiste », plus exactement dans la « société communiste », l’argent se trouve aboli, mais il y a encore échange de produits, dans la première phase, au moyen de « reçus » (Scheine, receipts) certifiant le quantum de travail fourni mesuré en « heures de travail individuelles », etc. ; comme tout droit (Recht) qui est un « droit égal pour un travail inégal », ce droit est celui de « inégalité » – un inconvénient (Missstand) inévitable aussi longtemps qu’existe la division du travail et que l’« état économique de la société et que le degré de civilisation qui y correspond » sont insuffisants pour supprimer l’échange selon la valeur calculée en travail.

« Au sein d’un ordre social communautaire, fondé sur la propriété commune des moyens de production, les producteurs n’échangent pas leurs produits ; de même le travail incorporé dans des produits n’apparaît pas davantage ici comme valeur de ces produits, comme une qualité réelle possédée par eux… » (Critique du Programme de Gotha, 1875).

L’abolition de l’argent et de l’échange sera, par conséquent, complètement achevée « dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail… ».

1 Sur M. Rubel (1905-1996), voir notre numéro précédent : Critique Sociale n° 13, décembre 2010, p. 6.

2 Publié ici avec leur accord.