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Déni dans la crise PDF Imprimer Envoyer
Écrit par critiquesociale   
Samedi, 30 Janvier 2010 15:33

Déni dans la crise


Parmi les dégâts humains provoqués par la crise du capitalisme, il y a ce bilan tragique : plus d'un milliard d'êtres humains sont aujourd'hui sous-alimentés, un chiffre en augmentation du fait de cette crise1. Cela n'empêche pas certains de pavoiser en affirmant que la crise serait finie, ou que le pire serait passé, etc. D'ailleurs c'est exact pour une petite minorité privilégiée, qui a repris les « affaires » comme avant – grâce notamment à l'aide sans contrepartie des trésors publics.

Cette attitude traduit un déni des répercussions sociales de la crise qui non seulement persistent, mais même continuent à s'aggraver. Or l'essentiel est bel et bien là, dans l'impact effectif de la crise sur l'existence vécue des êtres humains.


Il n'y a d'ailleurs pas que le déni de certaines des conséquences de la crise, mais aussi le déni des causes mêmes de cette crise. Cela consiste par exemple à prétendre que seul serait en cause le marché immobilier aux Etats-Unis, ou la politique de la Banque centrale américaine (FED) en matière de taux d'intérêt. Sarkozy, entre autres, a naturellement fait le coup, en parlant d'une « crise venue des Etats-Unis ». On escamote ainsi l'origine systémique de la crise, on évacue la responsabilité du mode de production capitaliste, on prétend que les problèmes viennent de l'étranger, et le tour est joué. Cette attitude est caractéristique de ceux qui ne veulent pas d'un débat de fond, les antagonismes entre classes sociales – particulièrement révélés par la situation de crise – doivent pour eux rester dans l'impensé du débat public. Plutôt que de devoir prendre en compte le constat de l'existence au sein du système capitaliste mondial de groupes sociaux ayant des intérêts opposés, ils jouent la diversion avec le discours fallacieux sur « la crise venue de l'étranger »...

Sarkozy ajoute également le déni du fait que les paradis fiscaux existent toujours – et, pour ne prendre que cet exemple, du fait que les banques françaises y ont toujours des filiales.

Toutes ces réactions de déni couvrent le mot d'ordre : « il faut sauver le soldat capitalisme » – quitte à mentir, visiblement. Car tous ces dénis des causes de la crise reviendraient à dire que ce n'est pas la voiture qui nous fait avancer, ni même son moteur, mais uniquement le fait qu'on ait actionné la clé dans le contact. Le déclic n'est pas responsable de tout : c'est aussi et surtout le système ainsi enclenché, lequel a – entre autres – créé des dizaines de millions de nouveaux chômeurs partout dans le monde.


Dans l'Union Européenne, on est passé de 16 millions de chômeurs déclarés début 2008, à 23 millions deux ans plus tard2. Aux Etats-Unis, le taux de chômage a plus que doublé entre 2007 et fin 2009, passant de 4,6 % à 10 %3. Dans le monde, le nombre de chômeurs a atteint « 212 millions en 2009, en raison d’une hausse sans précédent de 34 millions par rapport à 2007 »4.

Le chômage ne pourra jamais être durablement éradiqué sous une économie capitaliste. Néanmoins il n'y a pas de fatalité à ce qu'il soit très élevé, y compris en période de crise – même actuellement de rares Etats comme la Norvège maintiennent un taux de chômage assez bas. Un exemple de mesure transitoire ayant un effet réel mais limité, car restant dans le cadre du capitalisme, serait une réduction importante du temps de travail, avec embauches en proportion, sans blocage des salaires ni « flexibilité » (qui s'exerce au bénéfice du patronat et au détriment de l'emploi). Mais tout en réduisant le chômage, cette mesure s'opposerait aux intérêts immédiats de la classe capitaliste ; elle n'est donc pas appliquée malgré un chômage endémique en forte hausse.

Il n'y a pas de fatalité, non plus, au fait de laisser sans ressources de nombreux chômeurs en fin de droits, alors que le problème est parfaitement connu5 : il s'agit d'un choix politique. De même concernant la doctrine de la droite du « non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux », qui est appliquée au mépris des besoins réels de services publics, et qui fait de l'Etat le premier destructeur d'emplois en france. Il est clair que Sarkozy mène une politique de conservation et d'aggravation des inégalités sociales.


Dans un autre domaine, on voit le déni s'exercer d'une autre façon : l'écologie. Le discours dominant nous dit que les gouvernements, voire les entreprises, agissent pour sauvegarder l'environnement. En réalité on est loin du compte, le discours médiatique ne s'accompagnant que de quelques mesures symboliques sans rapport avec les enjeux.

Plus largement, limiter les problèmes écologiques au seul réchauffement climatique, cela permet d'évacuer des sujets essentiels : le nécessaire remplacement du mode de production destructeur qu'est le capitalisme, le danger nucléaire, la quantité d'énergie consommée et gaspillée (et pas seulement son origine), etc.

On a beaucoup parlé de l'échec de la conférence sur le climat tenue à Copenhague en décembre 2009. C'est en effet un échec du point de vue qui est le notre. Mais du point de vue de la réalisation du maximum de profits à court terme pour une minorité de capitalistes, la conclusion de cette conférence ne serait-elle pas plutôt une victoire ? Une écologie politique qui se voile la face sur l'importance fondamentale du mode de production capitaliste, sur la limitation des politiques publiques possibles dans le cadre de ce mode de production, se condamne tôt ou tard à l'inefficacité.

Sur ce sujet aussi, tout dépend de quelle classe sociale on examine les intérêts – le déni observé ici consistant à faire comme si ces différentes classes sociales n'existaient pas, et donc comme si leurs intérêts antagonistes n'existaient pas non plus. En pratique, cette conclusion de Copenhague a été un déni de la possibilité d'agir au niveau mondial pour enrayer la crise écologique. Mais cette conclusion est soutenue par un autre déni, au niveau de l'analyse : le déni de l'existence d'intérêts sociaux divergents, en tout cas à court et moyen termes.


Au niveau mondial on observe actuellement plutôt un repli, la recherche (inconsciente ou non) de boucs-émissaires. En période de crise grave, s'il n'y pas de lutte offensive et unitaire des salariés unis en tant que classe, la défaite « sans combat » conduit au repli. On en voit malheureusement des manifestations diverses, comme la xénophobie, le détournement de l'attention des questions sociales vers des débats artificiels et réactionnaires, etc.

La colère est détournée pour qu'elle se dirige non contre les causes des problèmes, mais contre des victimes de ces problèmes. C'est diviser les victimes pour mieux régner. Au contraire de cette logique néfaste pour l'immense majorité (mais utile pour la classe privilégiée), il ne pourra y avoir de solution réelle que par l'unité mondiale pour en finir avec le mode de production capitaliste et le règne du système du travail contraint.

 

 

1 Observatoire des inégalités, 14 novembre 2009 : www.inegalites.fr/spip.php?article111 . Le chiffre précis est de 1.017.000.000 personnes sous-alimentées dans le monde, selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture).

2 Chiffres d'Eurostat : epp.eurostat.ec.europa.eu .

3 Taux de chômage harmonisés de l’OCDE, communiqué du 11 janvier 2010.

4 « Le chômage a atteint un niveau record en 2009 », communiqué du Bureau International du Travail, 26 janvier 2010.

5 « Un million de chômeurs en fin de droits en 2010 », Le Monde, supplément économie, 19 janvier 2010. Voir aussi le communiqué de la FSU du 11 janvier 2010 : www.fsu.fr/spip.php?article2011 .

Mis à jour ( Lundi, 01 Février 2010 14:29 )
 
Après les élections au Chili PDF Imprimer Envoyer
Écrit par critiquesociale   
Mardi, 26 Janvier 2010 14:10

Après les élections au Chili


Le 17 janvier 2010 Sebastian Piñera a remporté l'élection présidentielle au Chili, avec 51,6 % des suffrages exprimés contre 48,4 % pour Eduardo Frei. Piñera représentait la coalition de droite, Frei représentant la démocratie-chrétienne (centriste) et la Concertation des partis pour la démocratie, coalition de centre-gauche au pouvoir depuis 20 ans qui rassemble le Parti socialiste, les démocrates-chrétiens, et deux petits partis de centre-gauche.


La présidente sortante Michelle Bachelet, du Parti socialiste et de la Concertation pour la démocratie, ne pouvait pas se représenter : la constitution chilienne empêche deux mandats présidentiels successifs. Avec une popularité record, Bachelet est actuellement perçue comme devant être à nouveau présidente lors de la prochaine élection, en 2014. Le PS chilien a ainsi voulu laisser la présidence à ses partenaires démocrates-chrétiens entre deux mandats de Bachelet. Signe du conservatisme des démocrates-chrétiens, le candidat choisi pour la Concertation a ainsi été Eduardo Frei, qui a été président dans les années 90 sans laisser un bon souvenir, et semble être la caricature du manque de renouvellement au sein de la coalition au pouvoir. En bref, tout s'est passé comme si la Concertation, ne pouvant présenter sa présidente sortante, avait tout fait pour perdre cette élection présidentielle.


L'homme d'affaires – c'est-à-dire le spéculateur – Sebastian Piñera, surnommé le « Berlusconi chilien », sera donc président du Chili de mars 2010 à mars 2014. Il a profité pendant la période de la dictature militaire de Pinochet (1973-1990) de la surexploitation des travailleurs permise par la politique de la dictature, pour s'enrichir jusqu'à devenir l'un des hommes les plus riches du pays. Il est aujourd'hui milliardaire, et se présente comme de centre-droit tout en intégrant dans sa coalition l'UDI, le parti « héritier » de la dictature d'extrême-droite dirigée par Augusto Pinochet.


Le troisième candidat du premier tour, Marco Enriquez, est un député dissident du Parti socialiste, jeune par rapport aux autres candidats (il a 36 ans alors que les 3 autres candidats ont tous plus de 60 ans). Son père est l'un des milliers de morts de la dictature1, mais son programme ne présentait pas de grands changements, si ce n'est dans l'apparence médiatique. Il a obtenu 20,1 % des voix au premier tour.

Le dernier candidat, Jorge Arrate, autre dissident socialiste, a obtenu 6,2 % des voix, puis a appelé à voter pour Frei au second tour, en échange de la promesse de ce dernier d'élaborer s'il était élu une nouvelle constitution plus démocratique.


Ces deux candidatures dissidentes sont un signe supplémentaire du fait que la Concertation pour la démocratie est essoufflée. Constituée en 1988 pendant la dictature Pinochet par la plupart des partis opposants, elle avait un sens à cette époque pour mettre fin à ce régime, et elle a effectivement gouverné le Chili depuis la fin de la dictature en 1990.

Mais depuis, la structure sociale du Chili n'a que peu évolué fondamentalement. Après le coup d'Etat du 11 septembre 1973 qui avait violemment mis fin au gouvernement de Salvador Allende, les 17 années de dictature Pinochet avaient fait du Chili l'un des pays les plus inégalitaires au monde, avec un taux de pauvreté dramatique. Depuis 20 ans, la Concertation a certes considérablement réduit la pauvreté, mais les inégalités restent très importantes. Sur ce point comme sur d'autres, les plaies héritées de la dictature ne sont pas encore toutes refermées.

Le gouvernement Bachelet n'a pas apporté de réponse réellement satisfaisante aux grèves étudiantes pour la démocratisation et l'amélioration du système éducatif, et a continué la répression contre la minorité mapuche. Si Michelle Bachelet redevient présidente en 2014, si c'est à nouveau dans le cadre inchangé de la Concertation, comment pourrait-elle accomplir alors ce qu'elle n'a pas pu faire au cours de son mandat 2006-2010 ? Citons par exemple la non-obtention du droit à l'avortement, qui a été repoussé au parlement, y compris par des députés de la Concertation. Le problème est donc dans la nature même de cette coalition sclérosée et conservatrice.

Il y a eu un exemple similaire en france avec le Front populaire en 1936 : la présence des centristes dans cette coalition avait empêché les socialistes de la SFIO de faire voter une mesure aussi élémentaire que le droit de vote des femmes. Socialement, les principales avancées du Front populaire n'étaient pas dans son programme, mais ont été obtenues sous la pression de l'action spontanée des travailleurs, qui avaient déclenché une grève générale dans la durée (qui a abouti entre autres à l'obtention des premiers congés payés en france).

C'est bien de là que peuvent venir des avancées concrètes, au Chili comme partout : de fortes mobilisations massives auto-organisées démocratiquement, et ambitieuses tant sur les revendications que sur les moyens d'actions.


Le président élu Piñera est encore plus conservateur que la Concertation, et sa politique ne peut que faire empirer la situation des travailleurs. Parmi les mesures prévues à partir de sa prise de fonction en mars 2010, on compte le fait de faciliter les licenciements, de nouvelles privatisations, voire une offensive contre le salaire minimum2. Il y a également un risque concernant les procédures judiciaires visant les tortionnaires de la dictature. Cette question des poursuites contre les criminels pinochetistes reste actuelle : par exemple, on a appris en 2009 qu'un des responsables de l'assassinat du chanteur Victor Jara en 1973 n'avait jamais été inquiété, et vivait tranquillement comme chef d'entreprise dans un quartier chic de Santiago3...

Piñera a fait au cours de la campagne du second tour une spectaculaire volte-face concernant les anciens cadres de la dictature. Début janvier, il avait affirmé qu'il n'y aurait pas d'anciens cadres de la dictature dans son gouvernement, ajoutant sur le ton de l'évidence : « mon gouvernement sera un gouvernement d'avenir ». Quelques jours plus tard, virage à 180 degrés : même d'anciens ministres de Pinochet pourraient en fait intégrer son gouvernement, tant qu'ils n'ont pas personnellement commis de crimes ; et comme les cadres politiques d'une dictature torturent rarement eux-mêmes...


Néanmoins ces élections n'ont pas montré de vote d'adhésion, mais un vote par rejet. La courte victoire de Piñera est un résultat de l'usure des 20 ans de pouvoir de la Concertation. Le vote est théoriquement obligatoire au Chili, mais on voit se développer largement l'abstention, les votes blancs ou nuls, et surtout la non-inscription sur les listes électorales. Sur près de 17 millions d'habitants, dont au moins 12 millions susceptibles de voter, seuls 8 millions sont effectivement inscrits, et Piñera n'a recueilli au second tour que 3,5 millions de votes (soit seulement 200.000 votes d'avance sur Frei). De plus les élections législatives qui se sont déroulées en décembre 2009, en même temps que le premier tour des présidentielles, ont vu une légère avance en voix de la coalition de centre-gauche avec 2,9 millions de voix, contre 2,8 millions de voix pour la droite. Même si le mode de scrutin fait que le centre-gauche a obtenu un député de moins que la droite, cette dernière ne dispose pas d'une majorité, ni à l'Assemblée, ni au sénat. De plus ce résultat en voix est le signe du peu d'adhésion pour le programme de Piñera. Eduardo Frei n'a pas non plus obtenu 48,4 % pour lui-même, en réalité une partie très importante des suffrages qui se sont portés sur lui était un vote par dépit, pour empêcher la droite de gagner l'élection.

La question de l'existence de la Concertation des partis pour la démocratie est posée. Elle pourrait se résoudre du fait de la nécessité pour Piñera d'avoir une majorité : s'il réussit à rallier tout ou partie des démocrates-chrétiens, ce serait sans doute la fin de la Concertation – reste à savoir si les partenaires ultra-conservateurs de Piñera accepteraient cette ouverture vers le centre. De l'autre côté, le PS désormais dans l'opposition s'affirme « ouvert » à ses dissidents – Enriquez et Arrate ont totalisé plus de 26 % au premier tour de la présidentielle. Il est possible qu'une nouvelle coalition se constitue à gauche, en intégrant des courants et petits partis plus récents, dont les écologistes et la gauche plus radicale.


Quoi qu'il en soit, le résultat de cette élection laisse prévoir de nouvelles attaques sociales contre les classes populaires du Chili. La mémoire des victimes de la dictature est également compromise, il est à craindre que certains de leurs assassins et bourreaux puissent, de même que Pinochet, ne pas être jugés et condamnés. Cette impunité serait non seulement un déni de justice, mais aussi un grave frein à l'achèvement de la transition démocratique au Chili.


Des ripostes importantes seront indispensables de la part des travailleurs, des jeunes, des femmes, pour empêcher les régressions, et aller de l'avant en obtenant enfin certains droits sociaux de base. Il y a un fort besoin de renouvellement, qui s'est exprimé en partie au travers des 20 % de vote pour Miguel Enriquez. Mais il serait illusoire d'attendre un réel renouvellement « d'en haut », que ce soit de Enriquez ou de n'importe quel autre individu. Ce qui est nécessaire, ce qui peut apporter une démocratie vivante et réelle, c'est l'action autonome et unitaire des travailleurs, des chômeurs, des précaires et des jeunes, contre le système économique et politique lui-même.

 

 

1 C'est également le cas du père de Michelle Bachelet ; mais Alberto Bachelet était un officier fidèle au président élu Allende, alors que Miguel Enriquez était le dirigeant d'un groupe « révolutionnaire » (le MIR).

2 L'Ingreso Minimo Mensual, équivalent du SMIC, n'est déjà que de 165.000 pesos brut par mois, soit environ 230 euros !

3 Claire Martin, « L'assassinat de Victor Jara exhumé », Libération n° 8.725, 29 mai 2009, p. 10.

 
Le capitalisme en crise, mais toujours debout PDF Imprimer Envoyer
Écrit par critiquesociale   
Mercredi, 11 Novembre 2009 21:08

Le capitalisme en crise, mais toujours debout


La crise du capitalisme se poursuit, et ses conséquences sociales continuent à frapper les travailleurs du monde entier.

Dans de nombreux pays le chômage s'accroît à un rythme rarement atteint, et touche fréquemment entre 10 % et 20 % de la « population active ». Selon les chiffres officiels il y avait en octobre 10,2 % de chômeurs aux Etats-Unis, et en moyenne sur les 27 pays de l'Union Européenne 9,2 % de chômeurs en septembre (contre 7,1 % en septembre 2008), dont 10 % en France et 19,3 % en Espagne1.

Et ce n'est là qu'un des aspects du tribut payé par la classe salariée : s'ajoutent les temps partiels subis, les blocages voire baisses des salaires, etc.


On célèbre actuellement le vingtième anniversaire de la destruction du mur de Berlin, qui a symbolisé l'échec puis la fin du système capitaliste d'Etat (malgré quelques résidus anachroniques) - « destruction du mur de Berlin », et non pas « chute », puisque le mur n'est pas tombé tout seul, mais bien au départ grâce à la lutte spontanée de la population berlinoise2.

 

Or la crise actuelle montre l'échec de la variante du capitalisme survivante et hégémonique, puisqu'il s'agit d'une crise provoquée par le système capitaliste lui-même et non par des éléments extérieurs : c'est une crise endogène, et non exogène. Mais on ne voit pas pour autant poindre la fin du capitalisme... justement parce que les luttes des travailleurs sont pour le moment trop limitées pour cela. Et de l'autre côté du mur de la société actuelle, il n'y a pas un autre système tout prêt : c'est une autre organisation sociale qui est à construire et inventer.


Il faut insister sur ce point : les dégâts sociaux causés par la crise économique et financière ont pour origine l'organisation économique, c'est-à-dire le fonctionnement capitaliste lui-même. C'est le mode de production régnant qui est responsable des reculs actuels, c'est donc ce système lui-même qui est à combattre – et ce d'autant plus que pendant ce temps les classes dirigeantes font tout pour le remettre en selle, afin de conserver leurs privilèges.


Mais malgré cette crise, un regain de conscience concernant l'exploitation et l'aliénation produites par le capitalisme n'est, pour le moment en tout cas, pas visible. Cependant, un retour à la « normale » – ou, comme le disent certains capitalistes, une « nouvelle normalité » – ne semble pas devoir être pour demain. Et quoi qu'il en soit, une irruption sur le devant de la scène de « la classe la plus nombreuse » reste toujours possible.

 

 

1 Chiffres d'Eurostat (c'est-à-dire de la Commission de l'Union Européenne), communiqué de presse du 30 octobre 2009, cf epp.eurostat.ec.europa.eu . En france le ministère du travail ne fournit pas de pourcentage de chômeurs, mais donne plusieurs chiffres suivant divers modes de calcul ; pour septembre 2009 ces chiffres varient entre 2.574.900 et 4.250.100 (chiffres donnés le 26 octobre 2009 sur travail.gouv.fr ).

2 Cet aspect est trop souvent passé sous silence, tout comme on minimise le rôle et l'importance des manifestations massives qui avaient lieu régulièrement les semaines et les jours avant le 9 novembre 1989.

 
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés PDF Imprimer Envoyer
Écrit par critiquesociale   
Mercredi, 16 Septembre 2009 20:41

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés


Les suicides de travailleurs de France Télécom ont semble-t-il fini par attirer l'attention de l'Etat et de la hiérarchie de l'entreprise. Pour la direction de France Télécom, 22 suicides étaient donc apparemment tolérables : c'est à 23 que la limite a été franchie – et encore, parce que les médias ont été alertés et en ont parlé.

La politique menée dans cette entreprise est clairement en cause : privatisation, suppressions massives d'emplois (plus de 20.000 postes ont été supprimés en trois ans), « mobilité » forcée des salariés, etc...1 Le patron Didier Lombard a montré son mépris de la vie des salariés en parlant d'une « mode du suicide » (sic), et a déclaré qu'il fallait continuer à « impulser une certaine pression » sur les salariés2.


Cette tragédie rend largement visible ce phénomène des suicides à cause du travail, lequel existe évidemment bien plus largement que dans cette seule entreprise. Quelle est exactement l'ampleur du phénomène ? On l'ignore : il est tout à fait regrettable que les autorités en france ne fassent aucun bilan ni aucune étude à ce sujet. Au déni de l'Etat s'ajoute celui des entreprises concernées, qui sont coupables, et qui rejettent cyniquement la faute sur « la fragilité » ou « les problèmes personnels » des salariés suicidés – ajoutant ainsi l'indécence à leur culpabilité. D'un point de vue capitaliste strict, ces suicidés sont des pertes « acceptables», puisqu'ils peuvent être remplacés facilement étant donné le chômage de masse.


Ces suicides ne viennent pas de nulle part. Il existe une stratégie des patrons et de leurs auxiliaires (« manageurs » et « DRH », c'est-à-dire « directeurs des ressources humaines ») pour individualiser chaque salarié. L'objectif est d'accroître le contrôle exercé par la hiérarchie, et de détruire la solidarité entre travailleurs. Il est plus facile d'obtenir ce que l'on veut d'un salarié si ce dernier est isolé face à l'encadrement ; cette stratégie est donc un moyen pour le patronat de consolider sa position dans le rapport de force au sein de l'entreprise, au détriment des travailleurs.

On assiste ainsi à la mise en place d'« évaluation » et d'« objectifs » individuels, c'est-à-dire à un flicage individualisé de chaque salarié. Le stress est également un fait majeur qui touche de très nombreux salariés : il provient de la volonté patronale d'augmenter la productivité pour accroître les profits. Cela augmente aussi, mécaniquement, l'exploitation des salariés et la pénibilité du travail. Comme le montre le cas extrême des suicides du travail, des personnes sont ainsi broyées par le mécanisme de la réalisation de profits financiers.


Sont en cause non seulement les conditions de travail, mais plus globalement les rapports sociaux qu'entraîne le travail, donc l'ensemble des rapports entre êtres humains qui sont induits par l'organisation capitaliste du travail. L'existence du fonctionnement hiérarchique permet par exemple des cas terribles de harcèlement, souvent à caractère sexiste, que des « supérieurs » font subir à des « subordonnés ». Il y a une violence du fait que son activité n'appartient plus au travailleur (travail aliéné), et du fait que le travailleur se trouve soumis au pouvoir de ses « supérieurs ». Souffrance dans le travail, souffrance par le travail, sur le lieu de travail et en dehors : les problèmes au travail atteignent la vie entière des travailleurs.

Le fait que la société actuelle soit divisée en plusieurs classes sociales entraîne un mépris de classe d'une partie de la classe privilégiée à l'encontre de la classe « inférieure », laquelle par son travail permet pourtant l'existence de ces privilèges. L'expression idéologique « ressources humaines », par exemple, montre bien une volonté de déshumanisation des travailleurs, qui sont alors « gérés » comme des objets, que l'on peut notamment déplacer géographiquement, ou changer de poste, sans se soucier de leurs vies et de leurs avis.


Pour résoudre réellement un problème, il faut le saisir à sa racine. En l'occurrence, le problème de base est l'importance excessive du travail dans la vie. Quand l'existence est centrée sur le travail en entreprise, la vie devient soumise à l'intérêt du capital. Par conséquent, la dévalorisation dans le travail entraîne la perte de confiance en soi et d'estime de soi.

Le travail salarié est un travail contraint, puisque exercer un travail salarié est le plus souvent inévitable pour gagner de quoi vivre. La logique du capitalisme veut que l'on soit esclave de son travail. Le travail est une lutte, et la précarité rend cette lutte quotidienne. Cela est encore aggravé par la concurrence qui est créée entre les salariés, et par le langage d'inspiration militaire des « manageurs ». Naturellement, quand on fabrique des « guerriers », des « conquérants » et des « gagnants », on fabrique aussi des perdants et des victimes (on peut citer les victimes de dépressions dues aux rapports humains violents au travail, les licenciés, les suicidés, etc...). Le travail tue massivement : plus de deux millions de morts par an3. L'exploitation capitaliste est donc criminelle. Les morts de la guerre économique sont assassinés par le capitalisme ; et au bilan des morts par accidents du travail, dont les suicidés du travail, doivent s'ajouter les suicidés du chômage4, et les autres morts du travail (par exemple : exposition à des produits cancérigènes, travaux pénibles entraînant des pathologies mortelles, etc...).


Plutôt que de se jeter par la fenêtre, il vaudrait mieux jeter les patrons par la porte. Ce n'est évidemment pas facile, et cela nécessite une prise de conscience commune et une action collective des travailleurs. Par ce moyen, il est indispensable que s'impose une remise en question radicale des rapports de travail, et du travail lui-même.



(nous empruntons le titre de cet article à un documentaire de 2006 sur la souffrance au travail, réalisé par Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil - eux-mêmes avaient extrait ce titre de la fable « Les Animaux malades de la peste », écrite par Jean de la Fontaine)

 

 

1 Sur la détérioration des conditions de travail des salariés de France Télécom, voir par exemple sur le site du syndicat SUD : www.sudptt.org/article.php3?id_article=98766 . Selon Christophe Dejours, psychanalyste spécialiste de la souffrance au travail : « L'idéologie de France Télécom, c'est de casser les gens, les faire plier. Les gens ne comprennent plus. [...] Ils tombent malades. Mais il y a aussi le suicide, l'infarctus, l'hémorragie cérébrale. » (entretien avec Le Monde, 16 septembre 2009).

2 Déclaration du 15 septembre 2009, et entretien publié dans Libération du 16 septembre 2009. Ce PDG a reçu en 2008 le prix du « manager de l'année » et le prix de « l'innovation dans le management ». On voit à quelles conséquences dramatiques mène l'« innovation » en question.

3 Luc Demaret et Ahmed Khalef, Deux millions de morts au travail par an : une hécatombe que l’on pourrait éviter, estime l’OIT, 2004, www.ilo.org/public/french/dialogue/actrav/new/april28/facts04.pdf . Les auteurs rappellent que « L’Organisation internationale du Travail [...] estime que chaque année plus de deux millions deux cent mille personnes trouvent la mort au travail », dont « 22.000 enfants », et que « Le travail tue plus que les guerres. »

4 Sur cette interdépendance entre la violence du « monde du travail » et la violence subie par les chômeurs, voir : « La société du chômage de masse », Critique Sociale n° 3, décembre 2008.

Mis à jour ( Mercredi, 16 Septembre 2009 20:45 )
 
Crise capitaliste : les coupables font payer les victimes PDF Imprimer Envoyer
Écrit par critiquesociale   
Vendredi, 04 Septembre 2009 10:18

Crise capitaliste : les coupables font payer les victimes


La crise actuelle du capitalisme a éclaté il y a maintenant deux ans, avec la crise des subprimes, et s'est largement aggravée il y a un an à partir de la faillite de la banque Lehman Brothers 1.

 

Certains soi-disant « experts », plus ou moins directement intéressés financièrement à la mystification des masses à laquelle ils participent, nous annoncent régulièrement la fin de la crise – et ce quasiment depuis son commencement en juillet 2007, et en tout cas depuis bien avant son paroxysme de septembre 2008.

Exemple parmi d'autres, il y a quelques semaines un de ces pseudo-experts de télévision expliquait tranquillement que les traders prennent des risques, et donc qu'ils méritent de toucher de très importants bonus financiers. La question lui fut posée : quels sont ces risques ? Réponse : par exemple, le risque de ne pas recevoir de bonus. Voilà qui est d'une logique admirable, digne sans nul doute de Raymond Devos : il faut donner des bonus aux traders pour les récompenser du fait qu'ils prennent le risque de ne pas toucher de bonus... C'est pourtant ce type d'argumentaire, lâché sur le ton du plus grand sérieux, qui assure le soutien médiatique de l'organisation du système financier actuel.


Mais dans la réalité la crise se poursuit, et affecte les conditions de vie d'une part très importante de la population mondiale. L'actuel « embellissement » de la situation pour les dirigeants des banques et les traders, dont l'avenir proche nous dira s'il est momentané ou non, s'obtient par la dégradation pour la majorité. On voit les conséquences de cette logique, en particulier avec l'accroissement du chômage partout dans le monde.

La classe capitaliste a pour le moment réussi à imposer cet étrange principe, qui veut que pour sauver le système financier du séisme de la crise, il faudrait sauver l'oligarchie qui est à sa tête – quand bien même c'est cette même oligarchie capitaliste et politique qui a entraîné la crise. Le maintien de leurs privilèges a un prix, qui passe par un mécanisme de socialisation des pertes. Les coupables de la crise actuelle semblent se venger sur ceux qui étaient déjà hier leurs victimes, en leur faisant payer encore plus afin de ne pas subir, eux, les effets de la crise qu'ils ont eux-mêmes provoqué.


Il y a un an, c'était la saison des annonces sur une « réforme » du capitalisme, et sa mythologique « moralisation » ; on voit ce qu'il en est aujourd'hui. Il pouvait d'ailleurs difficilement en être autrement, le capitalisme étant un système qui ne peut pas exister hors de sa logique de réalisation de profits par l'exploitation des travailleurs. Les financiers ont obtenu que l'intervention des Etats ait un caractère transitoire – ou du moins c'est ce qui est prévu pour le moment. Pour certains grands groupes, la crise a même un effet d'aubaine, leur permettant de licencier plus facilement.

Les capitalistes agissent donc pour que rien ne change, quitte à faire repartir la spirale qui a amené la crise. Le capitalisme a généralement en vue le profit à court terme, et se préoccupe peu des conséquences à long terme. De plus, les capitalistes ont vu depuis plus d'un an (et surtout depuis septembre 2008) les Etats courir à leur secours avec des milliards d'aides, de prêts, de recapitalisation, etc.

Le casino peut donc repartir comme avant : si les joueurs font sauter la banque, ils peuvent à raison penser que les Etats utiliseront de toute façon l'argent public pour permettre une fois de plus au système de se poursuivre.


Mais la crise est loin d'être finie. Et il existe au sein du système capitaliste des forces qui peuvent parfois imposer un cours opposé à ce qui est induit par la logique interne du capitalisme. L'intervention d'un fort mouvement auto-organisé des travailleurs peut radicalement changer la donne.

 

1 Voir : « Crise du capitalisme », Critique Sociale n° 1, octobre 2008.

 

Version complète de cet article dans Critique Sociale n° 7.

Mis à jour ( Vendredi, 04 Septembre 2009 11:37 )
 
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