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Histoire
Les Mémoires politiques de Paul Frölich PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Dimanche, 22 Janvier 2012 22:39

Les Mémoires politiques de Paul Frölich


Il y a un an, dans un article consacré au marxiste allemand Paul Frölich, nous regrettions que ses Mémoires écrits à la fin des années 1930 soient toujours inédits1. Ce manque est désormais comblé : après une édition en italien, cette autobiographie paraît maintenant en français2.

 

Mémoires Frölich

 

Paul Frölich, militant socialiste et communiste, auteur d'une biographie de référence sur Rosa Luxemburg, raconte successivement son enfance dans une famille socialiste, ses débuts comme journaliste pour la presse du SPD, sa mobilisation comme soldat pendant la première guerre mondiale – contre laquelle il militait –, sa participation à la révolution allemande de 1918-1919, et la clandestinité en tant que dirigeant communiste.

Ces Mémoires politiques sont très intéressants par la description de l'activité militante quotidienne, mais plus anecdotiques quand Frölich s'attarde sur de petits conflits de personnes. Parfois un peu trop dépendant de ses impressions de l'époque des faits, Frölich est par exemple injuste et réducteur envers Paul Levi, autre militant communiste de cette période (dont malheureusement aucun texte important n'a été jusqu'ici traduit en français).


Frölich rappelle que Rosa Luxemburg rejetait les méthodes bolcheviques, confirmant un article de Paul Levi (inédit en français) où ce dernier cite Luxemburg disant par exemple fin 1918 que « les bolcheviks peuvent rester chez eux avec leur tactique »3.

Sur le débat concernant la participation aux élections de janvier 1919, Frölich nous apprend qu'il était en fait personnellement favorable à la participation, et n'a défendu le boycott au sein du Parti communiste (KPD) que parce qu'il était minoritaire dans sa section. A l'inverse, il affirme que Levi était personnellement pour le boycott mais qu'il défendit la participation par discipline4. On voit que les débats internes n'avaient pas toujours la plus grande clarté...

Frölich ne fait qu'esquisser le processus de transformation du KPD en bureaucratie. Mais en une phrase remarquable, il souligne « la transformation des "révolutionnaires professionnels" en fonctionnaires de parti et finalement en une quantité de petits dictateurs autoritaires et inutiles qui étouffent toute démocratie dans le parti. »5


Le récit s'arrête curieusement en 1921, de façon abrupte et sans conclusion de l'auteur. On peut se demander si le texte devait bien s'arrêter là : la rédaction aurait-elle été interrompue, ou bien la fin du manuscrit aurait-elle disparu6 ? Ou alors Frölich considérait-il que cette date marquait la fin de la période révolutionnaire, et qu'il n'était pas nécessaire de raconter les quinze années suivantes ? La narration de la suite de sa vie politique aurait pourtant été d'un grand intérêt : la lutte contre le stalinisme, contre le nazisme, l'exil, etc.

On regrettera par ailleurs que par le quatrième de couverture et la préface, l'éditeur tente de « tordre » le livre de Frölich dans le but de le faire rentrer dans le moule du dogme léniniste7. C'est là un mauvais service rendu à un texte qui, plutôt qu'artificiellement orienté de façon simplificatrice, gagne à être lu et réfléchi avec un esprit critique attentif et sans préjugé.


Il s'agit donc d'un document intéressant quoique inégal, mais qui ne comble évidemment pas l'absence d'une bonne synthèse en français sur l'histoire de la révolution allemande.

 

 

1 « Paul Frölich (1884-1953) », Critique Sociale n° 14 (février 2011), pages 5 à 11. Egalement publié en brochure : Paul Frölich, parcours militant du biographe de Rosa Luxemburg, Critique Sociale, 2011.

2 Paul Frölich, Autobiographie 1890-1921, Editions Science marxiste, 2012, 257 pages, 15 €. Traduction de Jacqueline Bois.

3 Paul Frölich, Autobiographie 1890-1921, p. 139.

4 Paul Frölich, Autobiographie 1890-1921, p. 134 à 137.

5 Paul Frölich, Autobiographie 1890-1921, p. 217. Le concept même de « révolutionnaires professionnels » est en cause dans la bureaucratisation et l'abolition de la démocratie interne dans les PC, mais Frölich ne rentre pas ici dans ces problématiques.

6 Page 217, Frölich écrit qu'il reparlera dans la suite du texte du financement du KPD par le Komintern ; mais ça n'est en fait pas le cas, ce qui tend à renforcer l'idée que le texte ne serait pas complet.

7 Il y a également quelques erreurs dans les notes de bas de page, par exemple l'amendement sur l'attitude face à la guerre proposé en août 1907 par Luxemburg, Martov et Lénine ne fut pas rejeté (p. 83), mais au contraire adopté par le congrès de l'Internationale socialiste réuni à Stuttgart.

Mis à jour ( Dimanche, 22 Janvier 2012 22:42 )
 
Les rapports de force électoraux dans la République de Weimar PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Dimanche, 22 Janvier 2012 22:18

Les rapports de force électoraux dans la République de Weimar


« Une démocratie amnésique est forcément fragile » (Enzo Traverso)


Avec cet article, nous revenons sur cet aspect spécifique de l'histoire politique de l'Allemagne de 1919 à 1933. La république allemande avait été établie par la révolution de novembre 1918, qui avait renversé la monarchie. Elle fut renversée de fait début 1933, par la mise en place de la dictature nazie.


Nous donnons pour chaque élection nationale les résultats par parti1, puis les regroupons en trois blocs : 1) gauches ; 2) centre ; 3) droite et extrême droite. Ces blocs se composent de la façon suivante :

- Gauches : SPD (sociaux-démocrates), USPD (socialistes de gauche), KPD (communistes, puis staliniens).

- Centre : Zentrum (parti pivot de cette république parlementaire), DDP et BVP.

- Droites : DVP (nationalistes-libéraux), DNVP (conservateurs) et NSDAP (nazis).


Deux évènements mondiaux sont subis de plein fouet par la société allemande à 10 ans de distance : le Traité de Versailles en 1919, puis la crise mondiale à partir de 1929. La période s'achève par la tragédie que fut l'arrivée au pouvoir du parti nazi, mouvement d'extrême droite qui mit rapidement en place une violente tyrannie qui aboutit à la guerre et à la barbarie antisémite.



Janvier 1919, élection de l'Assemblée constituante :

SPD (gauche sociale-démocrate) : 37,9 %

Zentrum (centre catholique) : 19,7 %

DDP (centre démocrate) : 18,6 %

DNVP (droite conservatrice) : 10,3 %

USPD (gauche socialiste) : 7,6 %

DVP (droite libérale) : 4,4 %

Divers : 1,5 %


Blocs : gauches 45,5 %, droites 14,7 %, centre 38,3 %2.


Au sortir de la révolution, les droites sont logiquement au plus bas. C'est un vote pour la république et pour les avancées sociales obtenues en novembre 1918 : d'où le vote massif pour le SPD. Aucun parti ne retrouvera un tel résultat dans un vote démocratique pendant toute la durée de la République de Weimar.


Friedrich Ebert du SPD, qui était depuis novembre 1918 chef du gouvernement, est logiquement élu par l'Assemblée premier président de la République, en février 1919. L'USPD refuse de s'associer au SPD, et c'est une coalition de centre-gauche qui gouverne : SPD, Zentrum et DDP. Le SPD s'allie donc sur sa droite, y compris dans l'élaboration de la constitution – qui est adoptée à l'été 1919 par l'Assemblée constituante siégeant à Weimar.


Les soulèvements de janvier et mars 1919 à Berlin sont violemment réprimés. La République des conseils de Bavière est également écrasée dans le sang. 1919 marque la fin de l'importance en Allemagne des conseils ouvriers, organes de revendication et de démocratie des travailleurs. Par contre, de nombreuses structures issues de l'Empire persistent.

En participant à cette alliance contre-révolutionnaire avec l'armée et les Corps francs (milices d'extrême droite), le SPD met un coup d'arrêt à la révolution dans la société allemande. Ses « corps intermédiaires » restent donc souvent conservateurs, voire anti-républicains, ce qui s'exprimera au cours des années suivantes. La République naissante « connaît donc la lourde hypothèque que constitue la puissance inentamée des forces conservatrices maintenues par la social-démocratie. »3

En mars 1920, certaines de ces forces réactionnaires tentent un coup d'Etat : c'est le « putsch de Kapp », qui est mis en échec par une grève générale unitaire.



Juin 1920, élections législatives :

SPD : 21,7 %

USPD : 17,9 %

DNVP : 15,1 %

DVP : 13,9 %

Zentrum : 13,6 %

DDP : 8,3 %

BVP (centre catholique bavarois) : 4,2 %

KPD (gauche communiste) : 2,1 %

Divers : 3,2 %


Blocs : gauches 41,7 %, droites 29 %, centre 26,1 %.


En janvier 1919, le SPD avait bénéficié des acquis obtenus par les travailleurs suite à la révolution de novembre 1918. Mais un an plus tard, la déception vis-à-vis du SPD au pouvoir est très nette avec une perte massive de voix – qui vont vers l'USPD, qui devient le deuxième parti du pays. Les deux principaux partis de gauche sont donc aussi les deux principaux partis du pays ; néanmoins les gauches reculent légèrement au profit de la droite, qui prend des voix au centre tout en restant cependant minoritaire.


En janvier 1919, une majorité du KPD s'était prononcée pour le boycott des élections, à l'encontre de la position de Luxemburg et Liebknecht, et suite à une surestimation de la situation (ils pensaient la révolution prolétarienne imminente). Ceux qui sont restés abstentionnistes sont exclus quelques mois plus tard, ce qui constitue un nouvel affaiblissement du KPD après l'exécution de nombre de ses militants. Fin 1920, la majorité de l'USPD décide d'adhérer à l'Internationale communiste et fusionne avec le KPD, ce qui lui apporte des effectifs militants qu'il n'avait jamais eu auparavant. La minorité de l'USPD reste d'abord indépendante puis rejoint le SPD en 1922.

La reprise en main du KPD par Moscou se traduit par une conception automatiste de la révolution. Cette nouvelle tactique et les divisions internes contribuent à ses échecs. Fin 1923, le KPD est interdit durant quelques mois.

Les raisons de se mobiliser ne manquent pourtant pas, puisque le gouvernement centriste annule fin 1923 certaines conquêtes de la révolution de novembre 1918, ce qui se traduit par le rallongement de la durée du travail et d'autres reculs sociaux.



Mai 1924, élections législatives :

SPD : 20,5 %

DNVP : 19,5 %

Zentrum : 13,4 %

KPD : 12,6 %

DVP : 9,2 %

NSFP (nazis) : 6,5 %

DDP : 5,7 %

BVP : 3,2 %

Divers : 9,4 %


Blocs : gauches 33,1 %, droites 35,2 %, centre 22,3 %.


Le KPD, bénéficiant des éléments issus de l'USPD, réalise sa première percée électorale. Mais il y a une forte poussée à l'extrême droite, après la lamentable occupation de la Ruhr par l'armée française, ainsi qu'en raison des indemnités de guerre réclamées à l'Allemagne par les vainqueurs de 14-18. Dans ce contexte qui pousse par réaction au nationalisme, la gauche subit son plus lourd recul de toute la période de la république de Weimar. Les mesures impopulaires du gouvernement, qui font payer aux classes populaires la lutte contre l'inflation, conduisent logiquement au recul électoral des partis de la coalition de Weimar.

Les nazis se présentent sous l'appellation d'une coalition d'extrême droite, qui effectue un score assez médiocre. Mais ils font alors partie d'un courant plus vaste d'une droite nationaliste hostile à la République de Weimar, et en particulier haineuse envers les « criminels de novembre » (c'est-à-dire les participants de la révolution de novembre 1918).

Une coalition de centre-droit (Zentrum, DDP et DVP) est au pouvoir, mais sans majorité. Il faut donc procéder à de nouvelles élections.



Décembre 1924, élections législatives :

SPD : 26 %

DNVP : 20,5 %

Zentrum : 13,6 %

DVP : 10,1 %

KPD : 9 %

DDP : 6,3 %

BVP : 3,8 %

NSFP : 3 %

Divers : 7,7 %


Blocs : gauches 35 %, droites 30,9 %, centre 23,7 %.


Le SPD effectue la plus forte progression de ce scrutin, mais faute d'allié stable n'en profite pas. De façon plus générale, l'instabilité gouvernementale devient une constante.



Mars 1925, élection présidentielle :

Cette élection a lieu pour remplacer le social-démocrate Friedrich Ebert, décédé. La droite arrive en tête du premier tour avec 38,8 % des voix, le SPD fait 29 %, le centre 14,5 %, et le KPD 7 %. Le candidat nazi, Ludendorff (qui avait participé au « putsch de Kapp » de 1920), ne réunit que 1,1 % des suffrages.

Fait curieux, le SPD n'est plus présent au second tour, se désistant au profit du candidat du centre afin de faire barrage à la droite anti-républicaine. Mais c'est cette droite qui l'emporte, le militaire conservateur Hindenburg étant élu avec le soutien de toutes les droites : DVP, DNVP et nazis. Il obtient 48,3 %, le candidat centriste 45,3 %, et le candidat du KPD qui s'était maintenu obtient 6,4 %. Il sera reproché à ce dernier ce maintien, qui aurait permis l'élection d'Hindenburg.



Mai 1928, élections législatives :

SPD : 29,8 %

DNVP : 14,2 %

Zentrum : 12,1 %

KPD : 10,6 %

DVP : 8,7 %

DDP : 4,9 %

BVP : 3,1 %

NSDAP (nazis) : 2,6 %

Divers : 14 %


Blocs : gauches 40,4 %, droites 25,5 %, centre 20,1 %.


On observe la remontée des deux partis de gauche, la baisse des droites, et l'éparpillement électoral (notamment l'importance des petits partis), ainsi qu'une abstention en hausse.

Le SPD remporte nettement les élections, et dirige le nouveau gouvernement – qui rassemble une large coalition centriste.

Mais ce gouvernement est remplacé deux ans plus tard sur l'initiative du président Hindenburg. La coalition de Weimar a pris fin, un gouvernement de droite est mis en place en mars 1930. De plus, les centristes se « droitisent ».


La période est marquée par la crise économique mondiale, déclenchée aux Etats-Unis en octobre 1929. L'économie de l'Allemagne était dépendante des Etats-Unis, d'où des répercussions très importantes de la crise dans le pays. Le chômage de masse, qui en Allemagne préexistait à la crise, s'aggrave de façon tragique.

La situation sociale déjà très difficile est encore aggravée par le gouvernement, qui décide des baisses de salaires et autres mesures anti-sociales pour tenter de combler son déficit.



Septembre 1930, élections législatives :

SPD : 24,5 %

NSDAP : 18,3 %

KPD : 13,1 %

Zentrum : 11,8 %

DNVP : 7 %

DVP : 4,7 %

DDP : 3,8 %

BVP : 3 %

Divers : 13,8 %


Blocs : gauches 37,6 %, droites 30 %, centre 18,6 %.


Les nazis font une spectaculaire percée (au détriment des partis de droite), et deviennent la deuxième force électorale. C'est en particulier dans les campagnes que leurs résultats sont le plus important.

Mais le rapport de force entre les blocs reste à peu près stable. Les nazis ont siphonné les voix des autres partis de droite : DNVP et DVP perdent la moitié de leurs électeurs. C'était déjà le cas un an plus tôt lors d'élections locales, en novembre 1929, qui marquaient un succès des nazis « au détriment de la droite traditionnelle. »4 En janvier 1930, pour la première fois un nazi (Wilhelm Frick) devient ministre dans un gouvernement régional, au sein d'une coalition de droite.

Le KPD devient la troisième force électorale. Mais, politiquement détruit de l'intérieur par le léninisme puis le stalinisme, le parti est complètement en dessous de la situation. Appliquant le sectarisme stalinien (dit de « la troisième période »), le « Front unique » n'est plus pour le KPD qu'un lointain souvenir. Etant donné le contexte, sa progression électorale reste limitée, et stérile.



Mars 1932, élection présidentielle :

Bien que premier parti du pays, le SPD ne présente pas de candidat, afin de faire barrage à Hitler. Mais pour cela, il soutient Hindenburg dès le premier tour !

Le KPD fait 13,2 %, Hitler fait 30,1 % : score sans précédent pour les nazis au niveau national. Mais Hindenburg, avec 49,5 % des voix dès le premier tour, est assuré de l'emporter.

Cette défaite sans combat de la social-démocratie ne va pas renforcer son prestige auprès des 6 millions de chômeurs que compte alors le pays. Même si la volonté de faire barrage au nazisme était incontestable, le fait de n'avoir pas pu trouver mieux que de faire bloc derrière Hindenburg montrait déjà l'état désastreux de la vie politique allemande.

Le conservateur Hindenburg est donc confortablement réélu5. Mais cette élection marque un véritable tournant en terme de rapport de force, au profit des droites. Le gouvernement conservateur durcit d'ailleurs sa politique.



Juillet 1932, élections législatives :

NSDAP : 37,4 %

SPD : 21,6 %

KPD : 14,5 %

Zentrum : 12,5 %

DNVP : 6,2 %

BVP : 3,7 %

DVP : 1,2 %

DDP : 1 %

Divers : 1,9 %


Blocs : gauches 36,1 %, droites 44,8 %, centre 17,2 %.


Pour la première fois depuis le début de la République (et même avant la guerre de 14-18), le SPD n'est plus la première force dans les urnes. L'évènement majeur du scrutin est la forte poussée des nazis, qui consolident la percée effectuée par Hitler lors de la présidentielle. Les nazis ont récupéré presque toutes les voix des autres partis de droite (qui sont laminés), ainsi que des petits partis. Ce sont les élections législatives les plus marquées à droite de toute l'histoire de la République de Weimar.


Le KPD est en légère hausse, mais ne récupère pas toutes les voix perdues par le SPD. Les gauches restent cependant au dessus de leur niveau de 1924.

Le KPD est en progression constante de 1928 à 1932. Mais son sectarisme stalinien, renforcé par certaines attitudes du SPD, entérine la division du mouvement ouvrier. Les essais de voie indépendante, le marxisme anti-stalinien du KPD-O et du SAP, n'auront jamais d'impact électoral (de façon d'autant plus évidente pour le KAPD – Parti communiste ouvrier, créé en 1920 – qui refusait de se présenter aux élections et prônait l'abstention).


La campagne est marquée par de nombreuses violences des nazis contre les partis de gauche. Ces violences meurtrières anti-marxistes s'inscrivent en parallèle d'un anti-socialisme gouvernemental, puisque le pouvoir de droite destitue le 20 juillet la direction SPD du Land de Prusse.


En août 1932, c'est cette assemblée qui élit le nazi Hermann Göring comme président du Reichstag, suite à une alliance du NSDAP avec le centre-droit.

Le gouvernement de droite propose également aux nazis des ministères, dont un poste de numéro deux du gouvernement pour Hitler. Mais ce dernier refuse : il veut diriger l'Etat, donc le poste de chancelier, ou rien. Les nazis restent donc provisoirement dans l'opposition. Le gouvernement étant en conséquence minoritaire au Reichstag, on procède à de nouvelles élections.



Novembre 1932, élections législatives :

NSDAP : 33,1 %

SPD : 20,4 %

KPD : 16,9 %

Zentrum : 11,9 %

DNVP : 8,9 %

BVP : 3,4 %

DVP : 1,9 %

DDP : 1 %

Divers : 2,5 %


Blocs : gauches 37,3 %, droites 43,9 %, centre 16,3 %.


Les nazis reculent, l'abstention est en hausse. A Berlin, le KPD arrive pour la première fois en première position avec 31 % voix (contre 26 % aux nazis, et 23,3 % au SPD6) ; il réalise surtout au niveau national le meilleur résultat de son histoire. Mais en réalité, les rapports de force ont très peu changé depuis juillet.


Léon Blum écrit que « le flot raciste retombe et reflue pour la première fois. » Mais, se laissant emporter par son optimisme, il ajoute que « entre Hitler et le pouvoir une barrière infranchissable est dressée. »7

Or, c'est sans nouvelle élection qu'il va accéder au pouvoir, en étant appelé par Hindenburg le 30 janvier 1933 à former un gouvernement de coalition de droite. Hitler est donc finalement « arrivé au pouvoir par la volonté de la classe dirigeante »8.

 

 

Le quotidien du SAP (parti socialiste révolutionnaire9) le 31 janvier 1933 : « Hitler chancelier du Reich ! Alarme pour l'ensemble de la classe ouvrière ». Ce journal fut interdit peu après.

 



Le 5 mars 1933, de nouvelles élections se déroulent dans un contexte non-démocratique (elles sortent ainsi du cadre de notre article). La terreur et les arrestations ont déjà commencé, même si des listes de gauche peuvent encore être présentes (sans réellement pouvoir faire campagne). Même dans ces conditions largement faussées, les nazis ne vont pas obtenir la majorité absolue, mais 43,9 % des voix – et ce bien que tous les autres partis soient en recul.

Mais le 23 mars 1933, le Reichstag vote les pleins pouvoirs à Hitler. Les députés communistes sont déjà arrêtés ou en exil. Les seuls députés de gauche sont donc les socialistes, qui votent tous contre. L'ensemble des autres partis rallient Hitler en votant pour. Le nazisme bénéficie ainsi d'une majorité artificielle qu'il n'a jamais obtenu dans aucune élection démocratique au suffrage universel. La tyrannie se met en place en achevant une république déjà à l'agonie10.



La violence politique a été le mal qui n'a cessé de ronger la République de Weimar. Ce n'est pas la Révolution qui en est à l'origine, mais au contraire la répression contre-révolutionnaire exercée par les Corps francs, avec l'appui du SPD soucieux de se maintenir au pouvoir. Les assassinats de janvier et mars 1919, tant de milliers d'anonymes que de figures révolutionnaires comme Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Leo Jogiches, Gustav Landauer et Eugen Leviné, ont été le crime originel dont le régime était coupable, et dont il est mort. Le soulèvement de janvier 1919 s'était achevé « par l'écrasement des insurgés dans un bain de sang scellant irrémédiablement la division de la gauche et sans doute le destin de la République en gestation »11.

Avant même cela, les quatre années de violence et de meurtres quotidiens que fut la Première Guerre mondiale avaient ruiné le pays. La violence sociale générée par la crise économique a ensuite renforcé cette violence politique, jusqu'au drame. Toutes les grandes forces politiques du pays ont une part de responsabilité. Le comportement de certains gouvernements étrangers, en particulier la politique agressive de la France, a également contribué à la déstabilisation de la République de Weimar. La crise mondiale de 1929 a achevé de compromettre un régime déjà fragilisé.

Il y a eu une porosité entre la droite et l'extrême droite, d'abord des thématiques puis de l'électorat. Le recours à des boucs émissaires (en particulier par l'antisémitisme), l'anticommunisme, le chauvinisme, rassemblaient bien avant 1933 la droite conservatrice et les nazis.

Cela nous rappelle qu'on ne doit pas céder d'un pouce face aux discours de haine et aux raccourcis simplificateurs. Il ne faut pas prendre non plus ses désirs pour des réalités : un recul en voix d'un courant politique ennemi ne signifie pas forcément le début de sa disparition historique.

 

 

 

1 D'après : Jürgen Falter, Thomas Lindenberger, Siegfried Schumann, Wahlen und Abstimmungen in der Weimarer Republik, Verlag C.H. Beck, 1986, et : Richard Hamilton, Who voted for Hitler ?, Princeton university, 1982.

2 Nous ne comptons les « divers » dans aucun de ces trois blocs, le total ne fait donc pas 100 %.

3 Jacques Droz, Histoire de l'Allemagne, Presses universitaires de France, 2003, p. 69. De même, selon Rita Thalmann : « En définitive, il ne pouvait y avoir de démocratie en Allemagne sans une réforme profonde des structures de la société. » (La République de Weimar, Presses universitaires de France, 1995, p. 122)

4 Rita Thalmann, La République de Weimar, p. 107.

5 Avec 53 % des voix, largement devant Hitler (36,8 %). Le candidat du KPD, qui s'est de nouveau maintenu, n'obtient que 10,2 % des suffrages.

6 Il faut remarquer que lors de ces dernières élections démocratiques, les nazis ne sont en tête dans aucune des trois plus grandes villes allemandes de l'époque : c'est le KPD qui l'emporte à Berlin, le SPD à Hambourg, et le Zentrum à Cologne (le KPD arrivant deuxième).

7 Léon Blum, « Résultats et sens des élections allemandes » (Le Populaire, 8 novembre 1932). L'Humanité va encore plus loin dans le triomphalisme déconnecté de la réalité, semblant oublier que les nazis ont remporté deux fois plus de suffrages que le KPD. Le quotidien de « référence » de l'époque, Le Temps, écrit de même que « pour le parti de Hitler, le déclin a commencé » (8 novembre 1932). Selon Le Figaro, cette « défaite grave » des nazis « est le premier pas sur une pente qui risque d'être rapidement descendante » (7 novembre 1932). L'aveuglement est donc largement répandu.

8 Jacques Droz, Histoire de l'Allemagne, p. 82.

9 Sur le SAP (Sozialistischen ArbeiterPartei), voir notre article sur un de ses militants : « Paul Frölich (1884-1953) », Critique Sociale n° 14 (février 2011).

10 Sur la période de novembre 1932 à mars 1933, voir le témoignage de Juan Rustico, 1933 : la tragédie du prolétariat allemand, Editions Spartacus, 2003.

11 Rita Thalmann, La République de Weimar, p. 14.

Mis à jour ( Lundi, 23 Janvier 2012 09:28 )
 
Une page oubliée d'Alexandre Blanc PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Lundi, 07 Novembre 2011 16:17

Une page oubliée d'Alexandre Blanc


Nous republions ci-dessous un article d'Alexandre Blanc, originellement paru dans l'Humanité du 16 février 1920.

A. Blanc (1874-1924), instituteur, syndicaliste et militant socialiste, fut secrétaire de la Fédération du Vaucluse du Parti socialiste SFIO avant 1914. Elu député à plusieurs reprises, il devient en 1915 membre de la minorité socialiste opposée à la guerre. Il participe en avril 1916 à la Conférence internationale de Kienthal, en Suisse, qui regroupe des socialistes internationalistes de divers pays européens. En juin 1916, il est l'un des trois députés socialistes français qui votent contre les crédits de guerre à l'Assemblée nationale. En décembre 1920 il participe à la création du Parti communiste SFIC, lors du Congrès de Tours. Il mourut avant la destruction politique du PC par le stalinisme.


Ex-camarades


« Ah ! Si l'on récompense un traître qui nous sert,

On lui voue un mépris suprême ;

Et puis, mon ennemi, tu le vendis hier ;

Demain, tu me vendrais moi-même... »

(Lachambeaudie1).


L'affirmation première du poète devrait être conforme à la vérité. Mais il n'en est pas ainsi, en politique. L'homme qui renie ses camarades et trahit son parti, l'homme qui se vend à ses adversaires d'hier est non seulement récompensé, mais encensé par ces mêmes adversaires. Faut-il mettre l'un et les autres sur le même niveau ?

De plus en plus, le métier de renégat devient lucratif. Il devient d'autant plus lucratif qu'il devient plus malpropre. A certains, rien ne répugne pour arriver... et rester.


Les renégats, on les trouve dans tous les partis. C'est dire que le Parti socialiste n'échappe pas au sort commun. Trop souvent il a servi de marchepied à des ambitieux qui avaient besoin de passer par lui pour monter. Une fois en haut, tout en haut, de quel air de mépris ils ont regardé les pauvres naïfs qui avaient eu confiance en eux ! Mais quel air engageant à l'égard de ceux des camarades qu'ils supposaient capables de les imiter ! Signe de tête et geste prometteur !

Surtout que dès qu'un socialiste répudie son organisation ou est répudié par elle – ce qui revient au même – radicaux et conservateurs plus ou moins républicains lui ouvrent les bras et le donnent comme un exemple du meilleur et du plus pratique des socialismes. Pratique, évidemment, si l'on envisage la situation faite à l'intéressé si peu intéressant. La question sociale est d'ores et déjà chose réglée pour lui. Il perd l'honneur, mais il gagne les honneurs et tout ce qui s'en suit. Il ne manquera de rien ; c'est l'essentiel.


Mais que les radicaux et tous les conservateurs plus ou moins républicains se disent bien – et là-dessus, Lachambeaudie ne se trompait plus – que le renégat du Parti socialiste sera un jour le renégat du parti radical ou du parti républicain tout court.

A l'époque où, sous l'égide de Waldeck-Rousseau, M. Millerand2 gouvernait de compagnie avec Galliffet3, les radicaux le félicitaient d'avoir rompu avec les traditions du Parti Socialiste.

Pourtant, Millerand n'avait peu à peu trahi les socialistes au bénéfice des radicaux qu'afin d'obtenir un portefeuille. Celui-ci perdu, il pouvait, afin d'en obtenir un autre, trahir les radicaux au bénéfice des réactionnaires. Ainsi fit-il, d'ailleurs. Ainsi fit et refit son jumeau Briand4. Ainsi font et feront tant de jumeaux à eux deux.

Quand les socialistes, confiants parce que sincères, furent trahis par ces hommes, ils ne le méritaient pas. La seconde trahison, opérée au préjudice des radicaux, les radicaux la méritaient. Car ils connaissaient alors ces hommes. Ils méritaient d'être trahis parce qu'ils avaient encouragé et payé les trahisons précédentes.


C'est toujours pénible, quand ce n'est pas douloureux, de voir l'un des nôtres pour qui, jusqu'alors, on avait de l'estime, sacrifier son parti à ses intérêts personnels. Il est scandaleux – et toutes les colères se justifient – de le voir s'armer de son intelligence, de son talent et de ses moyens gouvernementaux contre la famille où il vécut et qui l'éleva, comme un enfant qu'on gâte.

Douleurs et colères, surtout chez les milliers de militants modestes qui ne se montrent qu'aux heures où il faut du dévouement, ne marchandent jamais ce dévouement et ne demandent rien à personne, rien que la fidélité aux principes.

Le découragement, suivi de l'indifférence, s'ajoutera-t-il aux douleurs et aux colères ? Sans doute que les adversaires en ont l'espoir. Leurs complices – nos frères d'hier – feraient ainsi d'une pierre deux coups. Espérance vaine. Les militants qui se sont dévoués se dévouent pour les idées, et non pour des hommes. Si les hommes partent, les idées restent. Et les idées sont quelque chose de plus que les hommes.

Que le Parti aille de l'avant. Il laissera derrière lui des gens qui n'avaient plus aucun lien avec le Parti, et qui le lâcheront volontairement. Ne nous en plaignons pas. Mieux vaut une situation nette et le lâchage avoué. Ils se le dirent, les ex-camarades qui ont fui le socialisme. Ils se le disent, les camarades qui bouclent déjà leurs valises pour les rejoindre. Qu'ils les rejoignent, puisqu'ils tombent d'accord.


Alexandre Blanc.

 

Alexandre Blanc

 

1 Citation extraite de la fable « Le lion et le renard », de Pierre Lachambeaudie (1806-1872). [Note de Critique Sociale]

2 Alexandre Millerand (1859-1943) avait été le premier socialiste à intégrer un gouvernement, celui de Waldeck-Rousseau, en 1899. Il s'ensuivit une large controverse dans l'Internationale socialiste, à laquelle participa Rosa Luxemburg (qui s'opposait à cette participation à un gouvernement bourgeois). Millerand ne cessa d'évoluer vers la droite, et fut ministre de la Guerre en 1914-1915. Au moment de l'écriture de cet article, il dirigeait le gouvernement de droite du « Bloc national ». Il devint Président de la République quelques mois plus tard. [Note de Critique Sociale]

3 Le général Gaston de Galliffet (1830-1909) était l'un des militaires qui avaient réprimé la Commune de Paris de 1871, faisant exécuter de très nombreux communards. Il fut ministre de la Guerre dans le gouvernement Waldeck-Rousseau. [Note de Critique Sociale]

4 Aristide Briand (1862-1932) avait d'abord été socialiste et partisan de la grève générale. Après avoir rompu avec le mouvement ouvrier, il fut ministre à de nombreuses reprises puis dirigea plusieurs fois le gouvernement – en particulier pendant la Guerre en 1915-1917. [Note de Critique Sociale]

 
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Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Dimanche, 10 Avril 2011 21:31

Maurice Dommanget sur la Commune


On célèbre actuellement les 140 ans de la Commune de Paris de 1871, dont on connaît l'importance dans l'histoire sociale et l'histoire révolutionnaire dans le monde.

Nous publions à cette occasion de brefs extraits d'une brochure publiée en 1947 par Maurice Dommanget : La Commune et les communards. Cette brochure faisait partie de la série « Les Egaux », publiée en supplément à la revue socialiste révolutionnaire Masses (dirigée par René Lefeuvre). Dommanget (1888-1976), instituteur de profession, a écrit plusieurs ouvrages sur l'histoire sociale en france.



Sens profond de la Commune


La Commune a écrit une page inoubliable de l'histoire. Tout un enseignement se dégage de son épopée. Ses fautes mêmes nous sont précieuses.

C'est que toutes les Révolutions ont quelque chose de prophétique. Elles constituent une sorte de creuset où, avec une rapidité étonnante, se forment et se heurtent les luttes de classe et les oppositions de tendance, les organismes, les méthodes de combat et les institutions qui ne se manifesteront pleinement que dans l'évolution postérieure.

Le vieil Engels avait déjà remarqué que le mouvement de Thomas Münzer dans la Réforme religieuse allemande représentait la Réforme sociale, que le mouvement des niveleurs dans la Révolution politique anglaise représentait la Révolution sociale, que le mouvement du grand Babeuf représentait la Révolution prolétarienne dans la Révolution bourgeoise.

En 1848, le mouvement ouvrier nous donne aussi une synthèse anticipée des étapes et des formes de lutte qui prévaudront dans les années suivantes et nous savons tous que la Révolution russe de 1905 fut la préface de la Révolution bolchévique de 1917.

La Commune n'échappe point à cette particularité, et Marx a su génialement mettre en lumière sa signification profonde, découvrir l'immense part d'avenir qu'elle recèle.

[…]


La conception communaliste


Par-dessus tout, en prenant le nom de Commune, en fixant par la bouche de Beslay (28 mars) comme par la Déclaration au peuple français de Pierre Denis (19 avril) ce qu'elle entendait par ce mot et en avalisant toutes les thèses sur l'autonomie communale, l'insurrection victorieuse proclamait ouvertement sa volonté de transformation sociale dans la liberté et en partant de la base. Il y a là un fait d'une extrême importance et sur lequel on n'a pas assez insisté.

On peut dire que l'idée de la Commune fut le lieu géométrique de plusieurs conceptions.

D'abord la conception pragmatique surgie dans les cerveaux parisiens à la suite des réalisations municipales dues à la force des choses pendant les cinq mois du siège.

Puis la conception de la protestation permanente contre le régime d'exception et la centralisation excessive qui étouffaient la capitale.

Puis la conception révolutionnaire se réclamant du mouvement communal du Moyen Âge, de la Commune du 10 août 1792 et de la Commune extrémiste de 1793.

Puis la conception décentralisatrice et fédéraliste mise à la mode par l'Internationale et qui s'en référait à Proudhon.

Puis la conception fouriériste, - n'oublions pas que Victor Considérant s'est rallié à la Commune - d'après laquelle pendant le garantisme ou période transitoire entre le capitalisme et le socialisme, la Commune devenait le grand atelier des réformes sociales, l'élément alvéolaire de la société en formation.

Tous ces concepts, qui ne s'ajustent pas toujours, se rejoignent incontestablement par leur origine et par leur aspiration commune à un milieu social et à une forme de gouvernement en opposition au monde bourgeois. Ils visent à réduire le gouvernement des hommes et accroître, au contraire, l'administration des choses, tendance dans la norme générale du socialisme. […]


L'Avenir est à la Révolution sociale, au Prolétariat, à la Communauté internationale des Hommes sans exploiteurs et sans Dieu.


Non. La Commune n'est pas morte. Vive la Commune !


Maurice Dommanget.

 

 

Commune et communards

 

 
Souvenirs sur Karl Liebknecht PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Dimanche, 10 Avril 2011 21:27

Souvenirs sur Karl Liebknecht


Nous publions ci-dessous un témoignage sur Karl Liebknecht, paru dans L'Humanité du 3 février 1919, peu après que son assassinat ait été connu. Naturellement, certains détails du témoignage sont invérifiables et il faut se rappeler qu'il a été écrit plus de 4 ans après les faits. L'article fait référence à un meeting socialiste international pour « la paix internationale et le rapprochement franco- allemand », qui avait été organisé le dimanche 12 juillet 1914, en plein air à Condé-sur-l'Escaut (département du Nord), par le Parti socialiste SFIO (Section Française de l'Internationale Ouvrière).

Liebknecht intervint pour défendre le pacifisme et l'internationalisme. Il souligna dans son discours « l'absolue identité des mœurs, des intérêts, des idées des prolétaires de Westphalie, du Borinage et du bassin d'Anzin – les trois grandes régions industrielles qu'il a traversées en venant de Berlin. » Après le meeting, Karl Liebknecht assista à Paris au Conseil national puis au Congrès de la SFIO1.



« Quelques mots sur Liebknecht

Les souvenirs d'un militant sur la réunion de Condé-sur-Escaut


Valenciennes, 28 janvier (D'un correspondant spécial).

Les socialistes de la région de Valenciennes ont appris avec une particulière émotion l'assassinat de Karl Liebknecht.

C'est, en effet, dans notre région, à Condé-sur-l'Escaut, qu'il prit la parole pour la dernière fois, sur le territoire français.

Nous avions, à la veille de la conflagration, alors que les nuées de l'orage s'amoncelaient, organisé une manifestation pour le rapprochement des peuples. Jean Longuet et Maxence Roldes devaient y prendre la parole au nom de la C.A.P.2 ; le regretté Vandersmissen, au nom de nos camarades de Belgique, en remplacement de Vandervelde, empêché.

Le représentant de la socialdémocratie allemande fut Liebknecht, auquel il fut particulièrement agréable, nous dit-il, de prendre contact avec les travailleurs métallurgistes et mineurs du bassin d'Anzin et du Borinage, dont il connaissait les luttes ardentes contre un patronat puissant. Nous étions trois : O. Deguise, député de l'Aisne ; E. Tabary, le dévoué secrétaire de notre section, tué au cours de la guerre, et moi, qui l'attendions à la descente du train, à Valenciennes.

Je le revois encore s'avançant vers nous, nous tendant cordialement les mains et nous disant tout de suite combien il était heureux de se trouver sur le sol français, au milieu des populations du Nord, que son père, le grand Wilhelm, avait visitées il y avait presque trente ans.

Je voudrais pouvoir redire ce que fut notre conversation, de quelles questions il nous pressait, soucieux de connaître la vie des travailleurs avec lesquels il devait se rencontrer le lendemain.

Aucun détail ne lui paraissait insignifiant.

Nous traversâmes, la nuit, les grandes cités ouvrières d'Anzin, d'Escautpont, de Fresnes. Il fit arrêter notre voiture pour mieux voir au travail métallurgistes et verriers, dont les lueurs des hauts-fournaux et des fours éclairaient les torses nus.


L'opinion de Liebknecht sur la grève générale


Le 12 juillet 1914, 10.000 citoyens acclamèrent le député de Potsdam qui, parlant en français, clama avec fougue sa haine de la guerre et sa volonté de l'empêcher par tous les moyens.

Dans une conversation qui suivit le meeting, nous parlâmes du Congrès qui devait se tenir deux jours plus tard à Paris et où devait être discutée la motion Keir Hardie-Vaillant.

- Pensez-vous, lui demandâmes-nous, qu'il vous serait possible d'entraîner toute la classe ouvrière allemande dans une grève générale qui paralyserait les industries de guerre et rendrait celle-ci impossible ?

Le visage de Liebknecht devint grave, quelque peu triste.

Liebknecht reconnaissait avec nous que la grève était un moyen d'avertir et d'émouvoir les gouvernants – pour employer l'expression de Jaurès.

Il pensait qu'à l'heure du conflit une grande œuvre serait dévolue au prolétariat international, que les classes ouvrières, résolues à sauvegarder leur indépendance nationale, devraient rechercher les moyens de dénoncer et de frapper les auteurs du conflit.

Mais il ne croyait pas qu'une grève, susceptible d'empêcher la guerre, fût possible.

- Le mouvement ne serait pas général. L'éducation de notre classe ouvrière est encore insuffisante et puis il y a l'esprit militariste que l'on peut entretenir chez vous par la menace du pangermanisme, et que l'on entretient chez nous par la menace du panslavisme.

Puis ses yeux devenus vifs, il s'empressa d'ajouter :

- Soyez assurés, néanmoins, que mes amis et moi nous nous dresserons implacables contre la guerre !

Il a tenu parole : ses magnifiques protestations contre les plans de conquête de l'impérialisme allemand, contre la violation de la neutralité belge et luxembourgeoise, ainsi que son refus de voter les crédits de guerre, en ont fait foi, magnifiquement.

Nous nous inclinons devant la tombe de Karl Liebknecht, et, au nom de mes camarades de la section de Condé et des sections de l'arrondissement de Valenciennes, j'envoie, par la voix de l'Humanité, à sa femme, à ses enfants, à ses frères, l'hommage de nos condoléances attristées. - D. »

 

 

L'Humanité, Karl Liebknecht

 

 

1 Citations d'après le compte-rendu de l'époque : « La Manifestation franco-allemande de Condé-sur-Escaut. 10,000 citoyens acclament la paix », dans L'Humanité du 14 juillet 1914, pp. 1-2.

2 Commission Administrative Permanente, la direction du Parti socialiste SFIO. [Note de Critique Sociale]

 

 
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