Histoire
La lente réception de Rosa Luxemburg en france PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Samedi, 07 Août 2010 16:19

La lente « réception » de Rosa Luxemburg en france


Les traductions des textes de Rosa Luxemburg ont été assez tardives en france – d'ailleurs, 91 ans après sa mort de nombreux textes ne sont toujours pas traduits en français. Ce retard est d'autant plus remarquable que Rosa Luxemburg lisait et écrivait le français, qu'elle avait brièvement vécu en france1, et qu'elle y avait des amis.


Il semble que le premier article de Rosa Luxemburg publié en français soit une traduction, par la revue Le Mouvement Socialiste, d'un article écrit en allemand contre les conceptions réformistes : « Démocratie industrielle et démocratie politique : critique de Bernstein »2. Il s'agit d'un seul des dix articles formant son ouvrage Réforme sociale ou révolution ? (seconde partie, chapitre 2 : « Syndicats, coopératives et démocratie politique »3). Au cours des trente années suivantes, le reste de son livre ne fut pas traduit en français.

Il est à noter que le dernier paragraphe de l'article publié en 1899 ne figure pas dans les traductions françaises du livre ; peut-être que ce passage a été supprimé par Rosa Luxemburg lors de la réédition de son ouvrage en 19084. Voici cette conclusion : « Bernstein déclare à la fin de sa "réponse" à Kautsky dans le Vorwaerts qu'il est complètement d'accord avec la partie pratique du programme de la démocratie socialiste et que s'il a quelque objection à faire, c'est uniquement contre la partie théorique. Malgré tout cela il croit encore pouvoir marcher à bon droit dans les rangs du Parti, "car, pour lui, quelle importance y a-t-il, à ce que dans la partie théorique il y ait une phrase qui ne soit pas à l'unisson de sa conception ?" Cette déclaration prouve tout au plus combien Bernstein a perdu le sens de la connexité entre l'action pratique de la démocratie socialiste et ses principes généraux, combien les mêmes mots ont cessé d'exprimer les mêmes choses pour le "Parti" et pour "Bernstein". En réalité, les théories propres à Bernstein conduisent à cette conception socialiste très élémentaire que, sans les principes fondamentaux, toute la lutte pratique devient inutile et sans valeur, qu'avec l'abandon du but final le mouvement lui-même doit sombrer. »5

 

Le Mouvement Socialiste - 1899.

 

Des nombreux articles en allemand qu'elle a consacré à la situation politique française, un seul a été traduit en français à l'époque : « Une Question de tactique : le cas Millerand », dans Le Mouvement Socialiste du 1er août 18996. Cependant, certains de ses articles publiés en allemand sont parfois mentionnés et commentés dans des « revues des revues » publiées par des journaux socialistes francophones. Cela est dû à la renommée, non de Rosa Luxemburg, mais de la revue Die Neue Zeit dans l'ensemble de l'Internationale Socialiste de l'époque.


Rosa Luxemburg avait répondu en français à une « consultation internationale » lancée par La Petite République, journal de Jean Jaurès, à propos de l'affaire Dreyfus et de l'entrée d'un socialiste au gouvernement. Mais La Petite République ne publia pas toutes les réponses. La contribution de Luxemburg fit partie des « recalées », et fut publiée en 1900 par les Cahiers de la Quinzaine, avec une introduction présentant l'auteure7.



Elle publie quelques courts articles dans Le Socialiste puis dans Le Socialisme, souvent lorsque ces journaux ouvrent leurs colonnes à des militants de différents partis socialistes d'Europe à l'occasion de la fête internationale des travailleurs du 1er mai8. Pour le 1er mai 1909 elle écrit dans Le Socialisme un article intitulé « 1er Mai et lutte de classe », dont voici la conclusion : « un jour sonnera l'heure où non plus des détachements isolés du prolétariat de telle ou telle nation, mais le prolétariat de tous les pays se soulèvera dans une lutte commune pour mettre bas le joug exécrable du capitalisme. »9

 

Le Socialiste - 1904.

 

En 1903, elle publie dans Le Mouvement Socialiste une des contributions à une « enquête sur l'anticléricalisme et le socialisme »10.


De son vivant un seul de ses ouvrages est intégralement traduit en français, sa brochure sur la grève de masse qui est publiée par des socialistes belges : La Grève en masse, le parti et les syndicats, Volksdrukkerij, Gand, 1909. Cette traduction a été effectuée par Alexandre Bracke-Desrousseaux – un marxiste français qui connaissait Rosa Luxemburg – à la demande de cette dernière11.


Pendant la guerre, les censures allemandes et françaises ne facilitèrent évidemment pas la diffusion de ses textes contre la guerre d'ailleurs souvent publiés sous pseudonyme qui restèrent donc inconnus du lectorat francophone.


En décembre 1918 et janvier 1919, alors que les évènements révolutionnaires en Allemagne font souvent les gros titres de L'Humanité, Rosa Luxemburg y est pourtant rarement mentionnée – on y lit plutôt « les partisans de Liebknecht », « le groupe Liebknecht », etc., ce qui montre que Karl Liebknecht était plus connu qu'elle à l'époque. Le 6 janvier 1919, un article intitulé « Ce que représente le groupe Spartacus. Ses principes et ses tendances »12, ne mentionne pas une seule fois Rosa Luxemburg ! De façon générale, les orientations des spartakistes (parfois appelés « spartaciens ») y sont décrites avec le plus grand flou, voire de façon franchement erronée, et en tout cas de façon majoritairement hostile (globalement, L'Humanité soutient les orientations de l'USPD13).

Le 17 janvier 1919, on relègue en seconde page un article au titre hésitant : « Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Leur arrestation à Berlin. Ont-ils été tués ? »14. Le lendemain enfin, « Comment furent assassinés Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg » fait la une. Après un bref article plutôt favorable d'Amédée Dunois, le quotidien reprend la version mensongère de l'assassinat issue de la propagande des assassins eux-mêmes15. Rien n'est indiqué concernant ses idées politiques.

Cependant, le 21 janvier un article de Bracke-Desrousseaux est enfin consacré à « Rosa Luxembourg », en première page. En voici l'essentiel :


« A dessein, je conserve au nom pris par celle que les ouvriers socialistes d'Allemagne appelaient jadis unsere Rose, notre Rose, la forme française qu'elle aimait à trouver dans nos journaux. "Les camarades de France ont raison d'écrire ce pseudonyme comme ils en ont l'habitude, me disait-elle la dernière fois que je passai quelques moments avec elle : il me semble ainsi qu'ils m'adoptent mieux pour l'une des leurs." […]

Je n'ai pas l'intention de faire ici une notice biographique. Les données me manquent et le temps de les rechercher.

Je ne me promets même pas d'apprécier exactement son rôle depuis le début de la guerre et la place prise par elle aux côtés de Liebknecht – jusqu'à la mort – dans la révolution allemande. Nous sommes si mal renseignés ! […]

Elle parlait au moins six langues. Elle aimait et connaissait à fond, entre autres, la littérature et la philosophie françaises, auxquelles elle aimait à revenir dans les courts loisirs qu'elle trouvait.

Rosa Luxembourg offre l'un des rares exemples d'une socialiste qui put militer dans les rangs de deux sections à la fois. Elle comptait pour l'un des leaders de la socialdémocratie polonaise et collaborait assidument à son journal. En même temps, elle bataillait avec la démocratie socialiste allemande, par la plume, par la parole, par son action ardente et inlassable. Je ne crois pas qu'elle ait manqué, depuis plus de vingt ans, un des Congrès – sauf pour cause de prison.

Toujours à la "gauche" du Parti, avec son amie Clara Zetkin, elle était redoutée, dans les discussions, de ceux qui se trouvaient ses adversaires du moment. Son éloquence, nourrie de faits, était mordante et sarcastique.


Elle s'était vouée à l'étude du marxisme. Lorsque le Parti socialiste allemand fonda cette "Ecole socialiste" de Berlin, qui devait être une pépinière de journalistes et de propagandistes, c'est à elle que l'on confia les leçons d'économie politique marxiste. C'est en préparant ses cours, et aussi un livre d'introduction populaire à l'économie politique qu'elle trouva le sujet d'un de ses ouvrages importants : L'Accumulation du Capital. Elle y étudiait un problème qui se rattachait aux théories exposées dans le deuxième volume du Capital et s'y trouvait conduite à expliquer le lien nécessaire qui unit à la production capitaliste le militarisme et l'"impérialisme", c'est-à-dire la politique d'expansion coloniale et de conquête.

C'est avec la méthode marxiste, qu'elle cherchait à étendre en même temps qu'à élucider par les faits contemporains, qu'elle avait étudié, dans sa thèse de doctorat, l'Evolution industrielle de la Pologne. […]

Dans l'Internationale, elle exerçait la même action que dans l'organisation allemande. Une brochure intitulée Réforme ou révolution ? résume quelques-uns des points sur lesquels elle avait combattu le "révisionnisme" et tout ce qui ressemblait à un "opportunisme" cherchant à entraîner le prolétariat dans la voie des alliances avec la démocratie bourgeoise. […]

Nul plus qu'elle, dans la démocratie socialiste allemande, ne travaillait à secouer la pesanteur qui enchaînait les travailleurs dans le cadre impérial. Une brochure, dont j'avais fait la traduction française, exposait, au lendemain de la révolution russe de 1905, la signification nouvelle que prenaient les actions de grève en masse, à mesure que la vieille notion de grève générale faisant l'économie de la révolution disparaissait. (La grève en masse, le Parti et les syndicats, brochure publiée à Gand en 191016 par la librairie "Germinal".)

Là encore, c'était dans la méthode marxiste qu'elle cherchait le fil conducteur au milieu des évènements variés.

La révolution allemande poursuivra son destin. Soyons sûrs qu'après les terribles ouragans qui l'attendent peut-être encore, la mémoire de Rosa Luxembourg restera, pour le prolétariat de tous les pays, celle d'une combattante, en même temps que d'une éducatrice. »17


Au moment de cet hommage, le lecteur francophone ne peut en fait trouver aucun livre de Rosa Luxemburg en librairie. Si son assassinat suscite un certain nombre d'hommages, aucune édition ne paraît durant les deux années suivantes. A partir de 1921, certaines lettres écrites par Rosa Luxemburg en prison sont traduites, et en 1922 Bracke-Desrousseaux traduit sa brochure sur La Révolution russe peu après sa publication en allemand : La Révolution russe, examen critique, éditions du Parti Socialiste (SFIO), avec un avant-propos de Bracke (non-signé).



En 1922 le Bulletin Communiste, fondé par Boris Souvarine en 1920 et devenu en 1921 l'hebdomadaire du Parti Communiste SFIC, rend hommage à Rosa Luxemburg pour la troisième année de se mort en la mettant en couverture. Alix Guillain traduit un de ses articles sous le titre « La Paix par la Révolution seule » ; il s'agit en réalité de la quatrième partie d'un article de Rosa Luxemburg d'août 1917 : « Brûlantes questions d’actualité »18. En mai 1923, Marcel Ollivier y traduit un large extrait du premier chapitre du texte Critique des critiques, sous le titre : « L'accumulation du capital et l'impérialisme »19, suivi d'un commentaire écrit par Lucien Laurat (sous le pseudonyme Lucien Révo) : « Rosa Luxembourg continuatrice de Marx ». Cet intérêt du PC, déjà réduit, ne dura pas : Boris Souvarine, Marcel Ollivier et Lucien Laurat, tous communistes anti-staliniens, étant pour cette raison exclus ou poussés au départ à partir de 1924.

 

Bulletin Communiste - janvier 1922.

 


Il faut attendre les années 1930 pour de nouvelles publications de textes importants : des articles sont traduits par les revues Spartacus (créée en 1931) puis la Correspondance Ouvrière Internationale fondées par André Prudhommeaux, et à partir de 1933 par les revues Masses et Spartacus (créée en 1934) dirigées par René Lefeuvre. Certains de ses livres sont également traduits à cette période – Réforme sociale ou révolution ?, La Crise de la social-démocratie (sous le titre La Crise de la démocratie socialiste), et la première partie de L'Accumulation du Capital – principalement par les éditions Nouveau Prométhée20, les éditions Spartacus, et La Librairie du travail21.

 

 

Article de René Lefeuvre sur Rosa Luxemburg - Masses, 1939.

                                                                                    Article de René Lefeuvre dans Masses, février 1939


Après la seconde guerre mondiale, seules les éditions Spartacus publient des ouvrages de Rosa Luxemburg – mais de façon intensive : en deux ans, 1946 et 1947, sont publiés : La Révolution russe, Marxisme contre dictature (un recueil d'articles), Réforme ou révolution ?, et Grève générale, parti et syndicats.


Par la suite, il y a eu au cours des années 1960 et 1970 nettement plus de textes disponibles, notamment du fait des éditions Maspero et des éditions Spartacus.

Même si quelques nouvelles traductions ont depuis été publiées, il reste que la majorité des articles et des discours publiés de Rosa Luxemburg restent encore inaccessibles au lecteur francophone.


[Nous reviendrons sur ce sujet dans notre prochain numéro]

 

 

 

1 Voir « Hommage à Rosa Luxemburg à Paris », Critique Sociale n° 10, mai 2010.

2 Le Mouvement Socialiste n° 11, 15 juin 1899, pp. 641 à 656, traduction de J. Rivière.

3 Cf : Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ?, et autres textes politiques, Spartacus, 1997, pp. 74 à 83. Une note publiée en 1899 reprend également un extrait de la première partie, chapitre 3 (cf Spartacus, 1997, pp. 48 à 50).

4 C'est sur cette seconde édition allemande de 1908, revue par rapport à celle de 1899, que sont basées les traductions françaises. Mais la traduction de l'article en français en 1899 était peut-être basée sur le texte publié comme article dans le Leipziger Volkszeitung, et il est également possible que Luxemburg ait modifié son article d'origine lors de la première publication du livre.

5 Pages 655-656. Il y a également un court passage, d'une seule phrase, qui s'insérerait dans l'édition Spartacus, 1997, p. 80 (p. 66 dans Maspero, 1969), entre « … de la lutte ouvrière. » et « D'après Bernstein, par exemple ... » : « Mais ce qui est important, ce n'est pas ce que Bernstein pense en se fondant sur les assurances orales et écrites de ses amis sur la durée de la réaction, mais c'est le rapport objectif interne entre la démocratie et le développement social réel. » (p. 650).

6 Numéro 14, pp. 132-137, traduction de J. Rivière. L'article a été retraduit par Daniel Guérin dans : Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France (1898-1912), Belfond, 1971.

7 Cahiers de la Quinzaine onzième cahier première série, juillet 1900, pp. 76-82 (les Cahiers de la Quinzaine étaient la revue de Charles Péguy, à l'époque dreyfusard et socialiste). Reproduit, sans l'introduction, dans Le Socialisme en France (1898-1912), op. cit., pp. 81-85 (« Affaire Dreyfus et cas Millerand »). Guérin indique par erreur 1899 comme date de publication, erreur suivie par Nettl (1972, p. 875) et Badia (1975, p. 844).

8 Rosa Luxemburg, « Au conseil national du Parti Ouvrier français », Le Socialiste n° 18, 5 mai 1901, p. 1. Rosa Luxemburg, « Dans la tempête », Le Socialiste n° 81, 1er mai 1904, p. 1. Rosa Luxemburg, « Du marxisme », Le Socialisme n° 18, 15 mars 1908, p. 3 (à l'occasion des 25 ans de la mort de Karl Marx). Rosa Luxembourg, « Un quiproquo amusant », Le Socialisme n° 195, 9 septembre 1911, pp. 4-5.

Le Socialiste était le journal du Parti Ouvrier (courant « marxiste » du socialisme en france), puis du Parti Socialiste de France (Unité Socialiste Révolutionnaire) formé par la fusion du Parti Ouvrier avec le Parti Socialiste Révolutionnaire et l'Alliance Communiste Révolutionnaire. Le Parti Socialiste de France fusionna avec d'autres socialistes en 1905 pour former la Section Française de l'Internationale Ouvrière (SFIO) ; Le Socialisme était l'un des journaux liés à la SFIO.

9 Le Socialisme n° 74, pp. 1-2. Elle écrit dans le même article que la lutte de classes « ne se terminera que par la ruine complète du monde capitaliste ».

10 Les réponses sont numérotées en chiffres romains : celle de Rosa Luxemburg, « rédactrice à la Leipziger Volkszeitung », porte le numéro X. Le Mouvement Socialiste n° 111, 1er janvier 1903, pp. 28-37. Reproduit dans Le Socialisme en France (1898-1912), op. cit., pp. 209-214.

11 Lettre de Bracke à René Lefeuvre, 6 septembre 1946, p. 3 (lettre inédite, archives des éditions Spartacus).

12 L'Humanité n° 5377, p. 1.

13 Unabhängige Sozialdemokratische Partei Deutschlands, Parti social-démocrate indépendant, courant socialiste « centriste », situé entre les révolutionnaires du KPD (Ligue Spartacus), et les « droitiers » du SPD au pouvoir.

14 L'Humanité n° 5388, p. 2.

15 On peut comprendre cette crédulité dans les jours suivant l'assassinat. Par contre, la réalité fut clairement dévoilée au cours des semaines suivantes : il est frappant de constater que malgré cela la version des assassins a été, par ignorance, reproduite par L'Humanité au cours des années suivantes : n° 5746 du 15 janvier 1920 et n° 6869 du 15 janvier 1923.

16 La brochure mentionne en fait deux années : 1909 et 1910. Bracke en a expliqué plus tard la raison : « J'ai fait cette traduction en 1909 pour nos camarades belges qui la publièrent dans leur collection "Germinal". Si la couverture de cette brochure, imprimée à Gand par la coopérative "Volksdrukkerij" porte la date de 1910, c'est qu'on était aux derniers mois de l'année et que, selon un usage de librairie, on anticipa le millésime suivant. » (« Avant-propos », 19 mai 1947, dans : Rosa Luxembourg, Grève générale, parti et syndicats, Spartacus, 1947, p. 3).

17 Bracke (A.-M. Desrousseaux), « Rosa Luxembourg », L'Humanité n° 5392, 21 janvier 1919, p. 1.

18 Cela n'est pas signalé par A. Guillain (Bulletin Communiste n° 3, 3e année, 19 janvier 1922, pp. 52-53). Traduction intégrale de l'article en question dans : Rosa Luxembourg, Contre la guerre par la révolution, lettres de Spartacus et tracts, Spartacus, 1973 – le passage « traduit » (ou plutôt adapté) en 1922 correspond à la partie « L'alternative », pp. 109-114. On trouve dans le même numéro du Bulletin Communiste un article bourré d'erreurs sur la vie de Rosa Luxemburg. Karl Liebknecht est en couverture du numéro de la semaine précédente.

19 Bulletin Communiste n° 21, 4e année, 24 mai 1923, pp. 251-257 (correspond au passage de Critique des critiques traduit dans : Rosa Luxemburg, L'Accumulation du Capital, Maspero, 1967, tome II, pp. 140-154).

20 Créées par des militants du « Combat Marxiste », courant issu du Cercle Communiste Démocratique – ce qui est également le cas de René Lefeuvre, fondateur des éditions Spartacus.

21 Nous ne citons ici que les revues ou éditeurs qui ont publié plusieurs textes de Luxemburg. Pour plus de détails voir « Œuvres de Rosa Luxemburg en langue française : parutions détaillées par ordre chronologique », sur le site internet du collectif Smolny : www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=508

 

 

                                                                            Article publié dans Critique Sociale numéro 11 (août 2010).

Mis à jour ( Samedi, 07 Août 2010 18:30 )
 
Claude Lefort à propos des dérives bureaucratiques PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Vendredi, 06 Août 2010 13:54

                           Claude Lefort à propos des dérives bureaucratiques


Claude Lefort a été dans les années 1940 militant trotskiste, au sein du « Parti Communiste Internationaliste » (PCI), avant de participer à une scission qui rompit avec le trotskisme, créant une nouvelle organisation d'extrême-gauche : Socialisme ou Barbarie. Le texte qui suit est un extrait d'un article qu'il a publié en 1958 dans la revue de ce groupe : « Organisation et parti », Socialisme ou barbarie n° 26, novembre-décembre 19581.


« Le P.C.I., dans lequel j’avais milité jusqu’en 1948, ne participait en rien au système d’exploitation. Ses cadres ne tiraient aucun privilège de leur activité dans le parti. On ne trouvait en son sein que des éléments animés d’une « bonne volonté révolutionnaire » évidente, et conscients du caractère contre-révolutionnaire des grandes organisations traditionnelles. Formellement une grande démocratie régnait. Les organismes dirigeants étaient régulièrement élus lors des assemblées générales ; celles-ci étaient fréquentes, les camarades avaient toute liberté de se rassembler dans des tendances et de défendre leurs idées dans les réunions et les congrès (ils purent même s’exprimer dans des publications du parti). Pourtant le P.C.I. se comportait comme une micro-bureaucratie et nous apparaissait comme telle. Sans doute faisait-il place à des pratiques condamnables (truquage des mandats lors des congrès, manoeuvres effectuées par la majorité en place pour assurer au maximum la diffusion de ses idées et réduire celle des minoritaires, calomnies diverses pour discréditer l’adversaire, chantage à la destruction du parti chaque fois qu’un militant se trouvait en désaccord sur certains points importants du programme, culte de la personnalité de Trotsky, etc.). Mais l’essentiel n’était pas là. Le P.C.I. se considérait comme le parti du prolétariat, sa direction irremplaçable ; il jugeait la révolution à venir comme le simple accomplissement de son programme. A l’égard des luttes ouvrières, le point de vue de l’organisation prédominait absolument. En conséquence de quoi celles-ci étaient toujours interprétées selon ce critère : dans quelles conditions seront-elles favorables au renforcement du parti ? S’étant identifié une fois pour toutes avec la Révolution mondiale, le parti était prêt à bien des manoeuvres pour peu qu’elles fussent utiles à son développement.


Bien qu’on ne puisse faire cette comparaison qu’avec beaucoup de précautions, car elle n’est valide que dans une certaine perspective, le P.C.I. comme le P.C.2 voyait dans le prolétariat une masse à diriger. Il prétendait seulement la bien diriger. Or cette relation que le parti entretenait avec les travailleurs – ou plutôt qu’il aurait souhaité entretenir, car en fait il ne dirigeait rien du tout – se retrouvait, transposée à l’intérieur de l’organisation entre l’appareil de direction et la base. La division entre dirigeants et simples militants était une norme. Les premiers attendaient des seconds qu’ils écoutent, qu’ils discutent des propositions, qu’ils votent, diffusent le journal et collent les affiches. Les seconds, persuadés qu’il fallait à la tête du parti des camarades compétents, faisaient ce qu’on attendait d’eux. La démocratie était fondée sur le principe de la ratification. Conséquence : de même que dans la lutte de classe, le point de vue de l’organisation prédominait, dans la lutte à l’intérieur du parti, le point de vue du contrôle de l’organisation était décisif. De même que la lutte révolutionnaire se confondait avec la lutte du parti, celle-ci se confondait avec la lutte menée par la bonne équipe. Le résultat était que les militants se déterminaient sur chaque question selon ce critère : le vote renforce-t-il ou au contraire ne risque-t-il pas d’affaiblir la bonne équipe ? Ainsi chacun obéissant à un souci d’efficacité immédiate, la loi d’inertie régnait comme dans toute bureaucratie. Le trotskysme était une des formes du conservatisme idéologique.


La critique que je fais du trotskysme n’est pas d’ordre psychologique : elle est sociologique. Elle ne porte pas sur des conduites individuelles, elle concerne un modèle d’organisation sociale, dont le caractère bureaucratique est d’autant plus remarquable qu’il n’est pas déterminé directement par les conditions matérielles de l’exploitation. Sans doute ce modèle n’est-il qu’un sous-produit du modèle social dominant ; la micro-bureaucratie trotskiste n’est pas l’expression d’une couche sociale, mais seulement l’écho au sein du mouvement ouvrier des bureaucraties régnantes à l’échelle de la société globale. Mais l’échec du trotskysme nous montre l’extraordinaire difficulté qu’il y a à échapper aux normes sociales dominantes, à instituer au niveau même de l’organisation révolutionnaire un mode de regroupement, de travail et d’action qui soient effectivement révolutionnaires et non pas marqués du sceau de l’esprit bourgeois ou bureaucratique.


Les analyses de Socialisme ou Barbarie, l'expérience que certains tiraient, comme moi-même, de leur ancienne action dans un parti conduisaient naturellement à voir sous un jour nouveau la lutte de classe et le socialisme. Il est inutile de résumer les positions que la revue fut amenée à prendre. Il suffira de dire que l'autonomie devint à nos yeux le critère de la lutte et de l'organisation révolutionnaires. La revue n'a cessé d'affirmer que les ouvriers devaient prendre en main leur propre sort et s'organiser eux-mêmes indépendamment des partis et des syndicats qui se prétendaient les dépositaires de leurs intérêts et de leur volonté. Nous jugions que l'objectif de la lutte ne pouvait être que la gestion de la production par les travailleurs, car toute autre solution n'aurait fait que consacrer le pouvoir d'une nouvelle bureaucratie ; nous cherchions en conséquence à déterminer des revendications qui témoignaient, dans l'immédiat, d'une conscience antibureaucratique ; nous accordions une place centrale à l'analyse des rapports de production et de leur évolution, de manière à montrer que la gestion ouvrière était réalisable et qu'elle tendait à se manifester spontanément, déjà, au sein du système d'exploitation ; enfin nous étions amenés à définir le socialisme comme une démocratie des conseils. »

 

 

Socialisme ou Barbarie

 

 

1 Repris dans Claude Lefort, Eléments d'une critique de la bureaucratie, Gallimard, 1979, pp. 99-102. Numérisation partielle par le site internet « La Bataille Socialiste » : bataillesocialiste.wordpress.com

2 Il s'agit du PCF, à l'époque intégralement stalinien [note de Critique Sociale].

 
Les luttes sociales sur l’île de Pâques PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Mardi, 01 Juin 2010 20:17

Les luttes sociales sur l’île de Pâques

 

Tongariki - Critique Sociale

 

L'île de Pâques, longtemps sans présence humaine du fait de son isolement géographique, a été découverte par des polynésiens il y a environ mille ans.

Plusieurs siècles plus tard, les premiers occidentaux mettaient à leur tour le pied sur l'île : une expédition hollandaise trouva l'île le dimanche de Pâques 1722, lui donnant ainsi son nom usuel – les habitants autochtones de l'île, pour leur part, appellent l'île du nom polynésien Rapa Nui (ou Rapanui) ; de ce fait, on les appelle soit « pascuans » d'après le nom de l'île en espagnol (Isla de Pascua), soit « rapanuis »1.

Quelques autres navires d'explorateurs passèrent par l'île au cours du XVIIIe siècle : des espagnols, des britanniques, et des français. Mais après les explorateurs, vinrent les colonisateurs, les religieux, et les marchands. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, leurs actions et exactions entraînèrent la désorganisation de la société de l'île de Pâques. Le colonialisme et l'esclavagisme, ainsi que les maladies qu'ils apportèrent, tuèrent au cours des années 1860 au moins 90 % de la population de l'île.

Maintenus sous dictature militaire chilienne et sous occupation commerciale, les rapanuis ne purent pendant des décennies se sortir de cette situation provoquée par des interventions extérieures – motivées principalement par la cupidité. C'est par une lutte qu'ils ont menée au milieu des années 1960 qu'ils ont enfin obtenu le retour de leur liberté.


La civilisation des moaïs


La civilisation de l'île de Pâques est une partie de la civilisation polynésienne. Grands navigateurs, les polynésiens peuplèrent progressivement les îles du Pacifique. Ils arrivèrent sur cette petite terre isolée qu'est l'île de Pâques et s'y installèrent à une date incertaine, il y a environ un millier d'années2. Ils introduisirent de nombreux végétaux, notamment alimentaires comme la canne à sucre et la patate douce, ainsi que quelques espèces animales, et créèrent sur l'île un système développé d'agriculture.


La population était répartie sur l'île en une dizaine de « matas », autrement dit des clans, chacun étant constitué de quelques lignages3 (« familles élargies », ou « gentes »4). Chaque mata ou clan avait à sa disposition une partie du territoire de l'île, chacune étant à peu près égale, et toutes donnant sur la mer5. Les clans établissaient près du rivage des villages composés de quelques maisons communes.

On ignore combien étaient les rapanuis durant ces siècles ; au moins deux ou trois milliers vers les XVe-XVIIIe siècles, voire jusqu'à cinq ou dix milliers selon certains auteurs (des chiffres allant jusqu'à 15 000 voire 20 000 habitants ont été avancés, mais ils paraissent actuellement très peu crédibles).


L'île est principalement connue pour ses statues en pierre volcanique, les moaïs. D'une taille moyenne de 4 mètres, certains moaïs atteignent jusqu'à 10 mètres de hauteur. Ils étaient sculptés dans les flancs du volcan Rano Raraku, puis transportés par chaque clan vers sa zone d'habitation, où ils étaient érigés sur un ahu (autel de pierre). Il est aujourd'hui certain qu'il y avait sur l'île les ressources suffisantes pour transporter les moaïs, même s'il n'y a pas encore de consensus sur la méthode exacte qui était employée. Peut-être les moaïs étaient-ils transportés debout – cette théorie a le mérite de s'accorder avec la tradition orale, qui dit que les moaïs « marchaient » jusqu'aux ahus6. Ces moaïs étaient parfois surmontés d'une « coiffe » de pierre appelée pukao7. Les pukaos étaient sculptés dans une autre carrière, Puna Pau, choisie pour la couleur rouge de sa pierre. Ces « chapeaux » de pierre représenteraient des cheveux noués, ou seraient des coiffes distinctives d'une appartenance sociale, sans qu'il y ait pour le moment de certitude sur ce sujet.

Les rapanuis réalisaient également des sculptures sur bois, de taille plus réduite, ce qui est commun chez les polynésiens. Ils pratiquaient aussi la peinture, qui s'est souvent mal conservée, et dont une partie a été pillée. Egalement, les moaïs étaient parfois peints.


Dans la vie quotidienne des anciens rapanuis, les moaïs et les constructions de pierre sur lesquels ils sont posés (les ahus) forment une frontière entre le village et l'océan. C'est une sorte de « protection » face à la toute puissance du Pacifique. C'est aussi une marque toujours visible de civilisation, une délimitation du territoire qui a été construite par les humains, symboliquement et physiquement rassurante (une borne opposée à un horizon sans limite, voire aussi une source d'ombre). Il s'agit d'un élément architectural important, car les ahus sont parfois vastes et assez élevés. Les visages des moaïs sont tournés vers le village : c'est la protection symbolique des anciens chefs, les moaïs étant très probablement des représentation d'ancêtres, d'anciens chefs du clan. A l'inverse, on peut également dire que les moaïs dominent les villageois, et ils sont également le symbole de la supériorité des classes dirigeantes – ainsi, physiquement, les morts dominent les vivants. Les moaïs ont un double rôle de légitimation : domination du clan sur le territoire (« terre des ancêtres »), et domination des dirigeants actuels, descendants ou « héritiers » des anciens chefs, sur les autres membres du clan.


De nombreuses ressources font l'objet d'une utilisation collective au sein de chaque village : les habitations, les terres cultivées, l'élevage des poules, le ou les bateaux de pêche, etc. Il y a quelques maisons collectives par village, peut-être une maison par lignage, qui ne sont utilisées que pour dormir.

Il semble qu'il règne une certaine égalité entre clans, avec une répartition rationnelle du territoire de l'île en parties à peu près égales. De plus, il y a une utilisation commune à tous les clans de certaines ressources rares voire uniques sur l'île, comme le volcan Rano Raraku (carrière des moaïs), le Puna Pau (carrière des pukaos), et peut-être également les plus vastes grottes de l'île, qui pouvaient servir de protection commune en cas de longue pluie ou de tempête. De même, alors qu'on ne trouve des gisements d'obsidienne que sur les territoires de quelques clans, les outils d'obsidienne étaient pourtant utilisés en quantité importante par tous les clans. Cette civilisation fonctionnait sans monnaie, système qui est resté inconnu jusqu'à son introduction il y a un peu plus d'un siècle.


Evolutions de l'île et de la société rapanuie


Il y a quelques siècles, l'île de Pâques a subi la disparition de ses grands arbres. On évoque comme cause de cette catastrophe écologique le rôle important des périodes de sécheresse qui ont frappé l'île au cours de la première moitié du XVIIe siècle. « Le déclin puis la disparition de la plupart des arbres et arbustes de l'île est sans aucun doute la conséquence de nombreux facteurs dont l'homme n'est qu'une des composantes. […] l'île de Pâques a vraisemblablement été gravement perturbée au cours du XVIe et du XVIIe siècle par d'importantes fluctuations climatiques »8. Le plus grand arbre de l'île était un palmier, jadis largement présent et aujourd'hui totalement disparu : « pourquoi le palmier a-t-il disparu ? Le coup de grâce a pu lui être asséné par les moutons et les chèvres, introduits aux XIXe et XXe siècles, mais l'espèce était évidemment clairsemée auparavant [...] il semble vraisemblable que l'introduction du rat polynésien empêcha la régénération du palmier de l'île de Pâques et, à terme, contribua à son extinction. »9 Si le changement environnemental a largement contribué à la déforestation, l'arrivée des humains et des animaux amenés avec eux a également participé à la disparition de certains arbres et d'autres espèces végétales (inversement, les polynésiens ont introduit sur l'île de nombreuses variétés végétales). La tradition de crémation des morts a également été préjudiciable, et fut d'ailleurs abandonnée quand les arbres ont commencé à manquer.


Le déclin des grands arbres a empêché la construction de grandes embarcations pouvant parcourir plusieurs milliers de kilomètres. Des migrations suite à une changement du climat sont très courantes dans l'histoire humaine, mais l'isolement et l'exiguïté de l'île ont joué contre ses habitants en empêchant toute migration.

Le problème pour les rapanuis ne se limitait pas à la quasi-disparition des grands arbres. Il s'agissait d'une modification plus profonde de l'écosystème de l'île, leur problème principal se situant au niveau de la nourriture – problème sur lequel la fin des grands arbres a cependant une influence directe : presque plus de noix de palmiers à consommer, et un problème de construction des bateaux entraînant des conséquences néfastes pour une partie de la pêche10. Les rapanuis procèdent alors à une adaptation de l'agriculture, avec les rares ressources à leur disposition. L'utilisation de pierres leur permet de lutter contre l'érosion, des paillis de pierres retiennent l'humidité, et des murets circulaires sont construits afin de cultiver à l'abri du vent.


Cette époque coïncide avec la fin du culte des moaïs. L'arrêt de leur construction est certainement une décision consciente prise par les rapanuis, suite à un changement de leur organisation sociale. Les moaïs dressés sur les ahus sont renversés volontairement, à l'aide de cordages, chaque clan renversant ses moaïs. Les statues des villages sont toutes abattues face contre terre, et les yeux des statues, siège du « mana » selon la tradition orale – c'est-à-dire siège de leur pouvoir –, sont brisés afin de neutraliser les moaïs.

Plus encore que pour le renversement des moaïs des villages, seul un changement radical de l’organisation de la société peut expliquer l’arrêt du jour au lendemain du travail de construction sur les moaïs en cours d’achèvement. Une vingtaine de pukaos achevés sont également laissés en vrac, avec d'autres en cours d'achèvement. S'il n'y a pas eu d'abandon des moaïs, pourquoi ces pukaos prêts à l'emploi auraient-ils été laissés à l'autre bout de l'île ? Si les moaïs avaient conservé leur rôle mais qu’il y avait seulement une impossibilité de transport due au manque de bois, pourquoi ne pas les avoir tous achevés en les dressant sur place, au pied du volcan Rano Raraku ? L’explication la plus logique est que les moaïs avaient cessé d’avoir un rôle symbolique, en raison d’un changement réel dans les structures sociales. De plus, le fait que les yeux des moaïs aient été brisés montre qu’il n’y a pas eu une simple désaffection, mais bien une volonté de briser les symboles du pouvoir antérieur.

Cependant, certains des moaïs étaient peut-être fait pour rester sur place, le Rano Raraku étant alors en lui-même un lieu sacré pour l'ensemble des rapanuis (cependant aucun des moaïs du Rano Raraku n'a d'oeil ni de pukao). Quoi qu'il en soit, cela ne concernait pas les 400 moaïs – achevés ou non – laissés au Rano Raraku, ce qui représente presque la moitié de l'ensemble des moaïs sculptés. Certains ont été abandonnés en cours de réalisation en raison d'une brisure ou d'un défaut de la pierre, d'autres étaient peut-être destinés à rester là, et enfin tous les autres ont été abandonnés du fait de la fin du culte des moaïs, alors qu'ils étaient soit en cours de sculpture, soit achevés et en attente de transport vers un ahu.

Il y a donc bien eu abandon de la carrière : arrêt de la réalisation de nombreux moaïs en cours de sculpture, arrêt de la finalisation de moaïs déjà extraits de la roche, et arrêt du transport de moaïs achevés vers les ahus.


Il est établi que toutes les statues de l'île n’ont pas été renversées en même temps, ce qui pourrait montrer qu’il ne s’agissait pas d’un « coup de colère » mais bien d’une nécessité : enlever toute légitimité même symbolique à l’ancienne caste dirigeante (dont les membres ont pu vouloir reprendre le pouvoir, par exemple). Les ahus, socles des moaïs, ne sont par contre pas touchés, et sont en quelque sorte « recyclés » pour servir d’ossuaires.

La population s’en prend donc non à l’ensemble de la construction qui se trouve entre leur village et l’océan, mais aux seuls moaïs, qui sans leur renversement auraient continué de dominer le village. De même, il faut remarquer que les sculptures sur bois sont épargnées – il ne s'agit donc pas d'une frénésie destructrice ; mais les moaïs dominent, contrairement aux sculptures sur bois qui sont conservées. C'est parce qu'ils sont la marque de la domination passée et d'un culte abandonné que les moaïs doivent être mis à bas11.


Les rapanuis mettent fin au règne de la classe dominante, qui exigeait des moaïs de plus en plus grands, ainsi qu'aux croyances qui lui servait de justification. Selon l'anthropologue Christopher Stevenson, les travailleurs ont refusé de continuer à entretenir les dirigeants, ce qui est la source des changements12. Peut-être que cette évolution ne fut pas simultanée dans tous les clans, mais elle fut menée à terme du fait de l'espace réduit et de la symbiose englobant l'île ; de plus il est logique qu'il y ait alignement sur le système le plus rationnel et efficace vu la situation. Le changement environnemental entraîne une baisse de la productivité du sol, ce qui aboutit à un accroissement du travail nécessaire pour la nourriture, d'où la solution de libérer le travail qui était employé à faire et transporter les moaïs. Ainsi, « dans la mesure où la classe dominante des sociétés agraires exerce son pouvoir en partie par des moyens religieux (en prétendant que ses prières et ses offrandes permettent de garantir de bonnes récoltes), il est concevable qu'un déficit grave au niveau de la production agricole, dû à un changement climatique par exemple, transcroisse en crise politique et institutionnelle. »13 Cette « révolution » a probablement lieu au début ou au milieu du XVIIIe siècle. Elle est marquée par la fin du règne de la classe dirigeante théocratique14, et par d'importantes modifications dans la culture rapanuie. Cette transformation des structures sociales est l'aboutissement d'un « conflit entre l'élite et la population sans-grade »15.


L'organisation territoriale en clans semble être maintenue telle quelle, « cependant les frontières se mélangeaient et se chevauchaient ; les membres d'un clan s'installaient fréquemment parmi d'autres. »16 La nouvelle organisation sociale se débarrasse de certains anciens dogmes, et crée un nouveau culte unissant l'ensemble de l'île : l'épreuve annuelle de l'homme-oiseau.

A la fin de l'hiver austral, d'importantes cérémonies religieuses en l'honneur du dieu Make-Make se déroulaient dans un village réservé à cet effet, Orongo, situé sur les bords du cratère du Rano Kau. Des maisons spécifiques construites sur ce site étaient uniquement utilisées à cette occasion ; il semble que chaque lignage avait sa maison (une quarantaine au total). Signe peut-être d'une certaine continuité, un seul moaï était présent à Orongo. Il est difficile de se rendre compte précisément de ce qu'il représentait, car ce moaï a été emporté en 1868 et son contexte a été détruit : le moaï, relativement petit (2 mètres et demi), était à l'intérieur d'une maison, ce qui constitue un cas unique ; il était de plus partiellement enterré, tournait le dos à l'entrée et était recouvert de représentations de l'homme-oiseau17. De même, l'homme-oiseau existait sans doute déjà dans le « panthéon » rapanui du temps de la civilisation des moaïs mais il n'avait, par contre, sans doute pas la même importance symbolique.

Le point d'orgue des cérémonies d'Orongo était l'épreuve annuelle de l'homme-oiseau, à laquelle chaque clan envoyait un participant. Il s'agissait de rejoindre à la nage un îlot, d'y attendre qu'un oiseau vienne y pondre le premier oeuf de l'année, puis de le ramener à la nage. Le vainqueur devenait l'homme-oiseau et « dirigeait » l'île pour une année (en fait soit le vainqueur, soit le chef du clan du vainqueur : parfois les participants concourraient pour un autre18). En pratique son rôle était principalement symbolique, il semble qu'il ne faisait que régler des problèmes ponctuels. Il ne retournait pas habiter avec son clan, mais vivait à l'écart dans une maison à Rano Raraku, ce qui le plaçait « au dessus » des clans. La dernière épreuve de l'homme-oiseau s'est déroulée en 1867, en pleine période d'évangélisation, qui a été le coup de grâce dans le contexte d'une société déjà très fragilisée et numériquement réduite.


A la construction des moaïs, les rapanuis substituent également la gravure de bas-reliefs d'hommes-oiseaux, que l'on retrouve sur de très nombreuses pierres de l'île. Il s'agit d'une forme symbolique et artistique différente, utilisant moins de temps de travail. Cette époque de l'histoire des rapanuis ne correspond nullement à une « décadence », mais simplement à un changement intervenu par leur propre volonté, tout en étant une adaptation suite à une modification de leur environnement.

En effet, au cours de cette période les rapanuis procèdent à des adaptations pour répondre aux modifications écologiques. Elles sont efficaces, puisque d'après une observation en 1804 encore « chaque maison est entourée de plantations de bananes et de cannes à sucre. »19 D'autres observations au cours de la première moitié du XIXe siècle décrivent une île largement cultivée avec de « très belles plantations »20, confirmant que les rapanuis des XVIIIe et XIXe siècles ont su développer avec succès une agriculture adaptée à leur environnement difficile.


Une évolution sociale a ainsi créé la « seconde » civilisation rapanuie, qui est restée en place jusqu'aux drames de la fin du XIXe siècle. Cette civilisation inventa une forme originale d'écriture, ce qui confirme que cette période ne constitue pas une phase décadente de l'histoire des rapanuis (nous reviendrons plus loin sur cette écriture, dite « rongo-rongo »).


Premiers contacts avec des européens


Le début du XVIIIe siècle voit l'arrivée des premiers européens. Ce sont des explorateurs qui viennent avec un ou plusieurs voiliers, et ne restent qu'une journée ou quelques jours tout au plus. A chaque fois, des rapanuis viennent à leur rencontre en pirogue ou à la nage (parfois sur plusieurs kilomètres), montent sur les bateaux, dansent et chantent, saluant avec gaieté ces inconnus. Les rapanuis apportent de la nourriture aux arrivants, pour la donner ou l'échanger. Ils examinent avec attention les bateaux, voire les mesurent à l'aide de cordes, intéressés par une technologie inconnue.


La première de ces expéditions est celle du néerlandais Jakob Roggeveen, qui trouve l'île en avril 1722. D'après les divers témoignages de cette expédition, il semble que ce soit encore l'époque de la civilisation des moaïs. Un des membres de l'expédition, Carl Behrens, remarque l'existence de prêtres, mais ne voit pas de chefs21. Il écrit : « Les habitants de cette île ne portent point d'armes, du moins n'en avons-nous vu aucune »22. Le capitaine Cornelis Bouman écrit également : « Les habitants n'avaient absolument aucune arme d'aucune sorte, ils se sont approchés de nous très nombreux avec leurs mains nues pour nous accueillir, sautant de joie. »23 Behrens indique que sur l'île « tout y est cultivé et labouré »24. Roggeveen ajoute : « On peut clairement conclure que tous les indiens se servent de leurs possessions en commun »25.


La deuxième expédition connue est dirigée par l'espagnol Felipe Gonzales y Haedo, en novembre 1770. Il donne à l'île le nom d'« île de San Carlos », en référence au roi d'Espagne de l'époque, mais ce nom ne resta pas. Les rapanuis les accueillent avec joie, leur apportent de la nourriture, et les accompagnent dans l'île. Un officier de la Santa Rosalia note qu'il n'y a chez eux « pas la moindre apparence d'hostilité »26. Les deux navires restent six jours, et de très nombreux rapanuis montent à bord au fil des jours. Les visiteurs remarquent les moaïs, écrivent que les rapanuis « semblent leur vouer une grande vénération »27, et il leur semble distinguer des prêtres. Les espagnols leur montrent des armes (arc, couteau, coutelas), mais les rapanuis n'en comprennent pas l'usage. Il semble « qu'entre eux les biens sont possédés en commun. »28

Les espagnols prennent possession de l'île, et y dressent trois croix chrétiennes. Ils demandent à certains des rapanuis présents de signer un document attestant la souveraineté espagnole : sans comprendre le sens de cette signature, deux d'entre eux tracent quelques signes29, et un troisième dessine une représentation de l'homme-oiseau.


Une expédition dirigée par James Cook visite l'île en mars 1774. Des rapanuis viennent à leur rencontre en pirogue, et leur offrent des fruits. Le contact se passe sans problème, et un rapanui passe même la nuit sur le bateau.

Le lendemain, les européens débarquent sur l'île. Cook écrit : « Nous débarquâmes sur la plage de sable, où étaient rassemblés quelques centaines de naturels qui étaient si impatients de nous voir que beaucoup d'entre eux se mirent à la nage pour venir au-devant de nos chaloupes. Pas un seul d'entre eux n'avait en main la moindre arme, pas même un bâton. […] Le pays semblait aride et dépourvu de bois ; il y avait néanmoins plusieurs plantations de pommes de terre, de bananiers, de cannes à sucre »30. Des échanges ont lieu, et les rapanuis offrent des poulets cuits.

Le scientifique William Wales explore l'île à pied avec un groupe d'une trentaine d'européens. Il remarque l'hospitalité des rapanuis rencontrés à divers endroits de l'île, qui leur distribuent de la nourriture et de l'eau. Il note que de nombreux moaïs sont renversés et brisés par leur chute, et que les rapanuis ne semblent prêter aucune attention à ces statues. Il indique également n'avoir vu « aucune arme d'aucune sorte »31.

Le jeune Georg Forster circule également dans l'île avec une petite expédition. Il écrit à propos des rapanuis : « il y a dans leur caractère une douceur, une compassion, une bonté qui les rendent si dociles et, pour autant que le leur permet leur misérable pays, si généreux, envers les étrangers. »32 Il lui semble remarquer quelques armes ; son père, le naturaliste Johann Reinhold Forster, écrit : « mais ces armes n'étaient que des bâtons munis d'une pointe en lave noire vitrifiée et soigneusement enveloppés dans de petits morceaux de tissus. »33 Georg Forster note qu'il n'y a chez les pascuans pas « le moindre geste d'hostilité »34. Il précise à propos de l'attitude des rapanuis vis-à-vis des moaïs : « nous ne pouvions les tenir pour des idoles. »35


La quatrième visite d'européens sur l'île est celle de l'expédition La Pérouse en avril 1786. Comme toujours, des rapanuis abordent les bateaux : « ils montèrent à bord avec un air riant et une sécurité qui me donnèrent la meilleure opinion de leur caractère. […] ils étaient au milieu de nous, nus et sans aucune arme »36. Lors du premier débarquement, « Quatre ou cinq cent Indiens nous attendaient sur le rivage ; ils étaient sans armes, quelques uns couverts de pièces d'étoffe blanches ou jaunes ; mais le plus grand nombre était nu […] leurs cris et leur physionomie exprimaient la joie ; ils s'avancèrent pour nous donner la main et faciliter notre descente. »37 Après avoir visité l'île, La Pérouse écrit : « je suis persuadé que trois jours de travail suffisent à chaque Indien pour se procurer la subsistance d'une année. Cette facilité de pourvoir aux besoins de la vie m'a fait croire que les productions de la terre étaient en commun ; d'autant que je suis à peu près certain que les maisons sont communes au moins à tout un village ou district. »38 Il ne remarque pas de hiérarchie. Des échanges de nourriture et d'autres objets ont lieu, et les rapanuis procèdent aussi à des larcins, volant des chapeaux et des mouchoirs. Ils mesurent le bateau de La Pérouse : « ils ont examiné nos câbles, nos ancres, notre boussole, notre roue de gouvernail ; et ils sont venus le lendemain avec une ficelle pour en reprendre la mesure, ce qui m'a fait croire qu'ils avaient eu quelques discussions à terre à ce sujet »39.

Il semble à De Langle – le second de La Pérouse – qui a exploré l'île, « que les productions de la terre sont communes à tous les habitants du même district »40. Il note, sans plus de précisions, que certains moaïs sont renversés et d'autres encore « debout, leur plate-forme à moitié ruinée. »41


Au XVIIIe siècle, les visites des européens sont donc rares et brèves, et ne semblent pas avoir d'influence négative sur la société rapanuie, ni provoquer de changements – sauf peut-être, et c'est très important, l'invention de l'écriture.

En effet, comme les autres polynésiens, la civilisation des moaïs ne connaissait pas l’écriture. Il est probable que ce soit après avoir vu une écriture, en 1770, que les rapanuis inventèrent la leur en se basant sur les signes qu'ils utilisaient pour la sculpture sur bois et pour les bas-reliefs : « Le fait que l'écriture pascuane ait pour base de la pictographie déjà existante sur cette île est évident »42. L'écriture rongo-rongo est constituée de hiéroglyphes, et n'a pas encore été déchiffrée, le savoir de cette langue s'étant perdu dans les catastrophes de la fin du XIXe siècle, et la majorité de ses traces ayant été détruites. Il est possible que les tablettes rongo-rongo aient eu un contenu sacré, et certaines d'entre elles au moins paraissent contenir des chants rituels. Au milieu des années 1860, du fait des raids esclavagistes et des pandémies, tous ceux qui savaient lire et écrire le rongo-rongo étaient morts. Peu après, la conversion au christianisme fit son oeuvre : « le frère Eyraud avait fait un autodafé des moai Kavakava [les statuettes en bois] et des tablettes Rongorongo parce qu'ils incarnaient la paganité à éliminer. »43 Mais quelques années plus tard, c'est grâce à l'intérêt de l'évêque de Tahiti pour ces tablettes qu'elles ont commencé à être rassemblées et conservées. Il ne reste aujourd'hui dans le monde que 24 objets comportant des inscriptions rongo-rongo44, et aucun sur l'île de Pâques.


Il semblerait d'après les observations de 1770 d'une part, et de 1774 d'autre part, que la fin de la civilisation des moaïs se soit produite pendant cet intervalle ; mais ces témoignages sont à prendre avec précaution, les espagnols n'ayant vu qu'une petite partie de l'île. Malgré la faiblesse des données, situer ce bouleversement social entre 1770 et 1774 est une possibilité sérieuse45. Quoi qu'il en soit, ce changement a en tout cas commencé avant 1774.


Le temps des catastrophes


L’île de Pâques, ses habitants et sa culture, ont été violemment malmenés au cours des XIXe et XXe siècles. Au XIXe siècle, « il n’y avait rien sur l’île que l’on pût voler ou vendre, sauf le corps de ses habitants. »46 L'année 1805 voit la première offensive esclavagiste contre l'île de Pâques : des chasseurs de phoques états-uniens abordent l'île, tirent sur ses habitants, et enlèvent 22 rapanuis pour leur servir de main d'oeuvre gratuite. De telles exactions vont se poursuivre pendant plus d'un demi-siècle. Les bateaux de chasseurs de baleines et de chasseurs de phoques font des raids sur l'île ; ceux qui ont besoin d'esclaves se « servent » sur place, d'autres capturent des femmes qui sont violées puis jetées à la mer.

Les rapanuis deviennent logiquement beaucoup plus méfiants après ces exactions, et n'hésitent pas à repousser des visiteurs pour les empêcher de sévir, souvent avec succès. Mais, pour se protéger collectivement si les intentions des visiteurs étaient préjudiciables (ce qui était souvent le cas), tout en pouvant obtenir des objets améliorant leur situation, lors de l'arrivée de bateaux des rapanuis allaient à leur rencontre (soit en pirogue soit en nageant), et les abordaient chargés d'objets ou de nourriture à échanger avec les équipages. En effet, certains des bateaux à cette période passent sur l'île uniquement pour se ravitailler en nourriture, qu'ils échangent avec les rapanuis contre quelques objets. Pour éviter de nouveaux drames, les rapanuis jettent parfois des pierres contre les chaloupes qui veulent aborder l'île, préférant des échanges hors de l'île afin d'éviter des rafles esclavagistes. Certains visiteurs réussissent cependant à accoster, mais restent peu de temps et ne parcourent pas l'île. Entre plusieurs centaines et plus d'un millier d'objets ont été emportés de l'île par les visiteurs entre 1722 et 186247. Ils étaient soit échangés contre des objets apportés par les visiteurs, soit donnés par les rapanuis, soit pris par la force.


La pire des catastrophes qu'ait connue l'île de Pâques s'est déroulée en 1862-1863. Des esclavagistes mènent plusieurs raids sur l'île, tirent sur les rapanuis, viennent dans le sang à bout de leur résistance, et capturent des centaines d'entre eux. Cette mise en esclavage massive a été un drame irréparable pour les habitants, ainsi que pour la culture et la mémoire de l'île : « environ 2000 insulaires ont été emportés au Pérou comme esclaves »48, auxquels s'ajoutent ceux qui furent tués sur l'île pendant les raids.

Suite à la dénonciation internationale de ces crimes, les rares survivants purent rentrer. Parqués dans la soute d'un navire, seuls une poignée de rapanuis malades survécurent jusqu'au retour sur leur île, et entraînèrent bien malgré eux une épidémie tragique.


A partir de l'exaction des esclavagistes de 1862-1863, la société est désorganisée, disloquée. Les rapanuis ne sont plus alors que quelques centaines, ce qui était encore le cas dans la première moitié du XXe siècle (le minimum fut atteint dans les années 1870 avec 110 rapanuis sur l'île après le départ – ou la déportation – de certains d'entre eux vers Tahiti et les îles Gambier). C'est une époque de misère – ce qui d'ailleurs montre bien que le problème n'était pas le rapport entre le nombre d'habitants et la surface de l'île ou ses ressources (puisque la population était alors dix fois inférieure à ce qu'elle était lors de l'apogée pascuane), mais bien l'organisation sociale, alors brisée49. C'est une société traumatisée, même si elle conserve toujours une capacité d'adaptation.


Pierre Loti, visitant l'île en 1872, écrit que « ce sont les civilisés qui ont montré, vis-à-vis des sauvages, une sauvagerie ignoble. »50 Selon Alfred Métraux, l'île a été au milieu du XIXe siècle « le théâtre d'un des attentats les plus affreux que les blancs commirent dans les Mers du Sud. »51

L'île de Pâques fut annexée par le Chili en 1888. Par la suite, pendant plusieurs décennies l’île fut confisquée par des marchands de bétail et de laine de mouton. C’est cette utilisation productiviste de l’île qui a fait disparaître l’arbre toromiro52 au XXe siècle ; cette exploitation d'un bétail très nombreux « est à l'origine de l'extinction de nombreuses espèces végétales. »53


Avant l'intervention des européens, la population était repartie tout autour de l'île. A la fin du XIXe siècle les rares survivants ont été regroupés de force en un seul lieu, Hanga Roa. Aujourd'hui encore il s'agit de la seule ville de l'île, même si l'on rencontre désormais quelques habitations à d'autres endroits de l'île. Cette concentration de la population est une conséquence historique de la destruction de la civilisation vivante, puis de l'interdiction pendant des décennies de vivre en dehors de l'unique ville, le reste de l'île étant réservé aux moutons (c'est-à-dire : étant réservé à la fabrication de profit pour les marchands de moutons). Les rapanuis survivants ont ainsi été chassés de leurs villages et des terres qu'ils cultivaient54.


Dans les années 1890, l'île est louée à des industriels. A partir de 1903, la Williamson, Balfour and Company, entreprise de Grande-Bretagne, crée la Compañía Explotadora de la Isla de Pascua (CEDIP). Moyennant un loyer versé au gouvernement chilien, cette entreprise contrôle l'île, qui est ainsi pratiquement privatisée. L'île n'est utilisée pendant des décennies que pour servir à l’élevage de dizaines de milliers de moutons. Les rapanuis sont mis au travail forcé, puisqu'ils représentent une main d'oeuvre déjà présente sur place, et exploitée sans vergogne.


L'ensemble de ces interventions néfastes subies par les rapanuis sont loin d'être des faits isolés à la même période : selon Rosa Luxemburg, le commerce mondial et les conquêtes coloniales « ont pris leur plus grand essor surtout au XIXe siècle […] Ils mettent les pays industriels capitalistes d'Europe en contact avec toutes sortes de formes de société dans d'autres parties du monde, avec des formes d'économie et de civilisation plus anciennes […] Le commerce auquel ces économies sont entraînées les décompose et les désagrège rapidement. La fondation de compagnies commerciales coloniales en terre étrangère fait passer le sol, base la plus importante de la production, ainsi que les troupeaux de bétail quand il en existe, dans les mains des Etats européens ou des compagnies commerciales. Cela détruit partout les rapports sociaux naturels et le mode d'économie indigène, des peuples entiers sont pour une part exterminés, et pour le reste prolétarisés et placés, sous une forme ou sous l'autre, comme esclaves ou comme travailleurs salariés, sous les ordres du capital industriel et commercial. »55 C'est cela qui a été subi par l'île de Pâques et ses habitants.


Alfred Métraux, arrivé sur l'île en 1934, note que l'île « appartenait » à la compagnie Williamson-Balfour56 ; l'administrateur anglais de l'île lui déclare d'ailleurs directement : « L'Ile de Pâques appartient au Chili, mais est en fait la propriété privée de la Compagnie Williamson et Balfour »57. Les rapanuis sont parqués à Hanga Roa, cette zone réduite étant même entourée d'un mur et de fils de fer barbelés (les colons vivant, eux, à l'extérieur de cette zone de privation). Les rapanuis sont traités « comme du bétail humain »58, prisonniers derrière cette muraille qui leur interdit l'accès aux neuf dixièmes de leur île.


Le Chili a connu plusieurs périodes tragiques de dictature militaire, et l’île de Pâques en a connu encore plus. L’île a servi comme lieu de relégation d’opposants pendant les dictatures militaires des années 1920 et 1930 : furent par exemple exilés de force les socialistes Carlos Charlin, Marmaduque Grove et Eugenio Matte, ou encore Carlos Vicuña Fuentes.


Les révoltes des rapanuis


Face à la façon inique dont ils sont traités, les rapanuis réagissent : « Le colonialisme patronal a connu de forts mouvements de résistance rapanui, qui ont été écrasés par les troupes que l'armée envoyait régulièrement sur l'île. »59 En juin 1914, un soulèvement débute : les rapanuis remettent une lettre à l'administrateur de l'île, réclamant leurs droits sur les terres et les animaux. Ils se réapproprient du bétail, qu'ils consomment en de grands repas collectifs. Les rapanuis offrent également une partie de cette nourriture à l'expédition anglaise alors présente sur l'île, menée par Katherine Routledge.

Mais le bateau annuel de l'armée de mer arrive le 4 août 1914 sur l'île. Quatre meneurs de la révolte sont arrêtés et emprisonnés ; l'un d'eux est envoyé sur le continent, où il meurt en prison60. Cette répression sonne la fin de la révolte.


Les rapanuis restent donc « enfermés, prisonniers sur leur propre terre. »61 Néanmoins, « des grèves motivées par des revendications salariales ont eu lieu tout au long du siècle. »62 Les contestataires étaient parfois arbitrairement déclarés « lépreux »63 - maladie arrivée sur l'île à la fin du XIXe siècle. Ces gêneurs étaient placés dans la léproserie, donc mis à l'écart. Cette mesure avait une fonction de répression, ainsi que de dissuasion sur les autres rapanuis souhaitant agir pour améliorer leur sort.


C'est aussi l'époque des premières recherches approfondies sur l'île, et d'autre part du redressement de certains moaïs sur des ahus. Le premier redressement d'un moaï date des années 1930, et la première restauration complète d'un ahu avec redressement de tous ses moaïs date de 1960. Mais ces « restaurations » n'ont pas toujours été menées avec la plus grande rigueur, les moaïs n'étant pas forcément sur leur ahu d'origine. A la même période, sur ordre d'un militaire des chiffres ont été peints un peu partout sur les statues, marquages qui aujourd'hui encore défigurent de nombreux trésors archéologiques64.


A partir des années 1940, certains rapanuis partent sur de petites embarcations, souvent construites clandestinement. Il s'agit de véritables évasions pour rejoindre Tahiti : ils partent à cause de la misère, « exploités pour une paye dérisoire, tyrannisés, battus pour des pécadilles, enfermés »65, et pour faire connaître leur situation à l'extérieur, afin qu'un changement intervienne. Huit expéditions quittent l'île de 1944 à 1958 : la moitié font naufrage, mais trois d'entre elles réussissent l'exploit nautique d'arriver jusqu'à des îles polynésiennes situées à des milliers de kilomètres, sur des embarcations de fortune66. Cependant, ces expéditions très dangereuses sont globalement un échec, puisque aucune amélioration de la situation des rapanuis n'en résulte.


En 1953, la dictature marchande est remplacée par la dictature militaire exercée par la marine chilienne. Les pleins pouvoirs sur l'île passent à un gouverneur militaire. L'île reste très isolée, seul un bateau par an est envoyé par le Chili pour le ravitaillement, et surtout pour emporter la laine de mouton. Quelques rapanuis obtiennent l'autorisation exceptionnelle de quitter provisoirement l'île pour aller étudier au Chili.

Au début des années 1960, il y a sur l'île « 1000 survivants Pascuans vivant dans la plus incroyable misère et le manque de liberté »67. Ils ne sont en pratique pas reconnus comme des citoyens, et vivent sous la main de fer de l'armée : « les châtiments arbitraires et moyenâgeux perdurent sur l'île »68. Les hommes de 18 à 45 ans sont obligés de travailler gratuitement un jour par semaine69.


Les rapanuis vont déclencher une révolte décisive lors des années 1964-1965. Début décembre 1964, des rapanuis écrivent une lettre ouverte au nouveau président chilien, avec un fort contenu social et politique. Les revendications comprennent la fin de la dictature militaire sur l'île, la liberté de circulation dans l'île et en dehors, l'augmentation des salaires, la fin de la journée de travail non-payé, l'obtention des droits de citoyens pour les rapanuis (dont le droit de vote aux élections chiliennes), le droit de se rassembler – autrement dit la liberté de réunion, l'abolition du couvre-feu, un développement économique de l'île, etc70.

Le 18 décembre 1964, les rapanuis élisent par un scrutin populaire auto-organisé un maire pour l'île, le jeune rapanui Alfonso Rapu (22 ans). Le gouverneur chilien refuse de reconnaître cette élection « sauvage » puis menace Rapu, qui doit se dissimuler dans les grottes de l'île pour échapper à l'arrestation. Une grève générale est déclenchée pour défendre les revendications de la lettre ouverte. Le docteur chilien de l'île, qui avait pris parti pour les rapanuis, est arrêté sur le bateau qui le ramène sur le continent. L'Etat chilien réplique par l'envoi d'un navire de guerre pour « étouffer la rébellion »71. Les militaires cherchent à découvrir qui sont les auteurs de la lettre ouverte, et comment ils ont réussi à la faire parvenir à la presse chilienne. Le 8 janvier 1965, Rapu sort de son maquis pour venir négocier. La répression prévue par les militaires, qui avaient le projet de tuer Rapu72, est empêchée grâce aux femmes rapanuies qui entourent Rapu pour le protéger et permettent sa fuite jusqu'au campement de la mission scientifique canadienne qui était alors sur l'île. La présence de cette mission scientifique a été déterminante, d'autant plus qu'elle était accompagnée de journalistes, ce qui aurait fait beaucoup de témoins gênants d'une répression féroce – voire d'un assassinat du leader du mouvement. Les chiliens organisent alors une nouvelle élection du maire afin d'annuler la précédente, mais Alfonso Rapu est de nouveau très largement élu. Ce vote marque un soutien massif aux revendications dont Rapu était devenu le porte-parole.

La lutte des rapanuis porta ses fruits. Ils avaient brisé le mur, à tous les sens du terme : le mur entourant Hanga Roa fut détruit, et l'île passa du régime militaire à un régime civil.


Ainsi, la deuxième moitié du XXe siècle marque enfin pour les rapanuis le retour de la liberté, et la possibilité d'une ouverture au monde. Ils deviennent réellement des citoyens chiliens en 1966, puis de 1970 à 1973 c'est le gouvernement de l'Unidad popular dirigé par Salvador Allende. Avec la généralisation des services publics, ces années voient l'introduction pour les rapanuis de l'eau courante puis de l'électricité. La création et le développement d'une piste d'avion dans les années 1960-1970 désenclave l'île, et entraîne le début du tourisme : les premiers vols commerciaux datent de la fin des années 1960, et ils deviennent bi-hebdomadaires vers Tahiti et Santiago à partir de 1971. C'est à cette époque que Pierre Kast peut tourner sur l'île le film « Les soleils de l'île de Pâques ».

Malheureusement, d'autres dispositions progressistes prévues par le gouvernement Allende n'eurent pas le temps d'être appliquées : elles furent annulées suite au coup d'Etat militaire du 11 septembre 1973 qui instaura la dictature dirigée par Augusto Pinochet. La dictature mit également fin aux coopératives créées par les rapanuis73.

Des protestations des rapanuis se sont poursuivies, notamment en 1988 à l'occasion du centenaire de l'annexion de l'île par le Chili.


A partir du retour de la démocratie au Chili en 1990 la situation des rapanuis s'est améliorée, en particulier au travers de la loi du 27 septembre 1993 sur la protection et le développement des peuples indigènes du Chili.

Lors du recensement chilien de 2002, 4647 personnes se sont déclarées « rapanui ». 56,7 % vivaient dans la région de Valparaíso (qui comprend l'île de Pâques), 26,1 % vivant dans la région de Santiago, et 17,2 % dans les autres régions du Chili. Ces chiffres ne semblent pas tenir compte des rapanuis vivant hors du Chili (Polynésie française, Nouvelle-Zélande, continent américain, etc.). Sur les 2637 rapanuis vivant dans la région de Valparaíso, 2269 vivaient sur l'île de Pâques. La population de l'île était également composée de 1500 autres habitants (chiliens et autres nationalités), soit un total de 3800 habitants sur l'île en 2002 – chiffre qui est aujourd'hui dépassé (8 ans après ce recensement, on parle de 4000 à 5000 habitants sur l'île)74.


Le tourisme a connu un fort développement récent : on est passé de 4 961 touristes en 199075 à plus de 65 000 moins de vingt ans plus tard76, soit près de quinze fois plus.

Des mobilisations se poursuivent, des grèves et manifestations ont été menées pour une restitution de certaines terres cultivables aux familles rapanuies. Sur un autre sujet, le 16 août 1995 ce sont 500 manifestants qui ont protesté sur l'île contre la reprise des essais nucléaires français à Mururoa.

En 2005, le taux de chômage sur l'île était de 18 %77, soit deux fois plus que la moyenne sur l'ensemble du Chili cette année-là. De plus, « l'écart entre les riches et les pauvres s'accroît sur l'île. »78 Les ressources économiques actuelles sont trop exclusivement dépendantes du seul tourisme ; l'agriculture ne paraît pas avoir retrouvé son ampleur d'avant les années 1860. Parfaitement conscients du problème, des rapanuis se sont mobilisés en 2009 contre le productivisme touristique79.


Conclusion


Il n'y a pas encore de consensus ou de certitudes sur de nombreux points de l'histoire des rapanuis et de leur île. Cela mène à la modestie concernant des interprétations provisoires, dont il faut espérer qu'elles seront confirmées ou infirmées par de futures études.


Nous proposons une périodisation de l'histoire de l'île (en adoptant le Xe siècle comme date « moyenne » de l'arrivée des polynésiens) : la société rapanuie proprement dite du Xe siècle jusqu'à la moitié du XIXe, puis une société « occidentalisée » depuis la fin du XIXe siècle. L'histoire de la société rapanuie traditionnelle peut elle-même se diviser en trois périodes :

- Du Xe au XIIIe siècle, une société polynésienne classique (pour autant que l'on puisse le supposer). Cette époque est marquée par l'installation du groupe des découvreurs, puis par une très forte croissance de la population, au moins multipliée par dix. Conséquence de cette extension, des lignages devenus trop importants deviennent des clans autonomes, et peuplent progressivement le rivage tout autour de l'île. Une culture spécifique se développe.

- Du XIVe au début du XVIIIe siècle (voire jusqu'à la seconde moitié du XVIIIe siècle), c'est la civilisation des moaïs – les premiers ont peut-être été sculptés avant cette période, mais c'est « l'âge d'or » des moaïs. La répartition territoriale en une dizaine de clans est établie.

- Du XVIIIe jusqu'au milieu du XIXe siècle, c'est la civilisation de l'homme-oiseau. Cette civilisation a été interrompue violemment, alors qu'elle n'était apparue que depuis un siècle ou un siècle et demi tout au plus. Entre 1862 et 1867 c'est la fin de cette société, puis jusqu'à la fin du siècle c'est la société rapanuie elle-même qui est désagrégée. La langue parlée survit, ainsi qu'une centaine d'individus. Après plusieurs grèves et révoltes, c'est finalement en 1965 que les rapanuis réussirent à briser cette chape de plomb qui était tombée sur eux un siècle auparavant, avec les raids esclavagistes de 1862-1863.


La construction des moaïs et des ahus n'a rien de mystérieuse. Elle découle logiquement d'une conjonction de facteurs : la culture polynésienne qui comprenait la réalisation de statues anthropomorphes, la géographie de l'île et la présence de pierre volcanique favorable à la sculpture de grandes statues, l'emplacement des villages et le désir de délimitation face à l'immensité de l'océan, le type de production et d'organisation sociale.


Pendant très longtemps, il y a eu un mépris des occidentaux vis-à-vis des rapanuis et de leur culture. Or, outre les vestiges archéologiques qui montrent l'inventivité que possédait cette culture, il faut souligner l'importance des révoltes des rapanuis dans l'histoire de l'île. Il était, par contre, matériellement irréalisable pour eux de lutter avec succès contre les esclavagistes de la seconde moitié du XIXe siècle, leurs agresseurs disposant et faisant usage d'un armement moderne contre lequel il était impossible de se défendre.

Bien que les rapanuis ne soient pas des indiens d'Amérique mais des polynésiens, leur relative proximité avec l'Amérique du sud a fait d'eux des victimes de l'impérialisme européen sur les Amériques, et a fait de leurs malheurs un des épisodes de la destruction des civilisations précolombiennes par les colons européens. Le territoire qui était géré collectivement, et qui est aujourd'hui patrimoine mondial de l'humanité80, fut usurpé par la privatisation puis par l'étatisation sous régime dictatorial.


L'île a actuellement une densité inférieure à un département rural français comme le Gers. Sa plus haute densité a peut-être été légèrement supérieure ; quoi qu'il en soit, l'île n'a certainement jamais connu de situation de surpopulation. Les rapanuis ne peuvent pas être accusés d'inconscience vis-à-vis de leur environnement. Ils vivaient dans un espace limité et peu favorable : « la faune et la flore d'origine sont pauvres »81. L'île était – et est toujours – un écosystème fragile. Selon Catherine et Michel Orliac, « la biodiversité y a […] toujours été faible », et « la disparition des arbres n'est pas imputable à l'homme »82.

Lors de la principale catastrophe de leur histoire, en 1862-1863, les rapanuis ont été « victimes d'enjeux économiques »83. C'est le mode de production qui domine actuellement sur toute la planète, basé sur la production pour les profits et non pour les besoins, et reposant sur l'exploitation d'un travail contraint, qui a atteint l'île de Pâques au XIXe siècle, entraînant directement ou indirectement la mort de la majorité des rapanuis et l'agonie de leur culture. Récemment, ce même mode de production a entraîné des disettes et des famines. Cette crise du capitalisme qui sévit depuis bientôt 3 ans montre avec acuité les souffrances humaines provoquées aujourd'hui encore par ce mode de production, qui continue de n'exister que par l'exploitation de la nature et des êtres humains.


L'avenir apportera certainement des précisions et de nouveaux éléments sur l'histoire des rapanuis. Mais, tout aussi certainement, des lacunes persisteront dans la connaissance de cette histoire d'une civilisation détruite, qui fait partie de la grande histoire de l'humanité.



Bibliographie sélective

Il existe de très nombreux ouvrages et articles sur l'île de Pâques, mais cette abondance est trompeuse84. A l'inverse, il y a un manque de traductions de certains textes importants. L'historiographie de l'île de Pâques nous semble donc marquée à la fois par un nombre très important de textes, allant de monographies sérieuses à des publications fantaisistes (certains ouvrages sérieux comportent encore des éléments fantaisistes85), par des lacunes dans la connaissance de certains faits, et pour le moment par le manque d'une synthèse historique rigoureuse et complète.


- Rapa Nui Journal, revue publiée par la Easter Island Foundation depuis 1988 (prenant la suite des Rapa Nui Notes), désormais semestrielle (ISSN : 1040-1385).

- The Voyage of captain Don Felipe Gonzalez to Easter Island, 1770-1, Kraus Reprint, 1991.

- Cercle d'études sur l'île de Pâques et la Polynésie, Les Mystères résolus de l'île de Pâques, Step, 1993.

- James Cook, The Journals of captain James Cook on his voyages of discovery, II : The Voyage of the Resolution and Adventure, tome II, Kraus Reprint, 1988.

- Georg Forster, Voyage autour du monde : Antarctique, île de Pâques, îles Marquises, Société des Ecrivains, 2004.

- Alejandra Grifferos, « El paraíso perdido : un movimiento anticolonialista en Rapanui (Isla de Pascua 1964) », Revista Werkén n° 3, 2002.

- Sonia Haoa Cardinali et Christopher Stevenson, Prehistoric Rapa Nui : landscape and settlement archaeology at Hanga Ho´onu, Easter Island Foundation, 2008.

- Alberto Hotus, « Histórica violación de derechos humanos del pueblo Rapa Nui », Revista Española del Pacífico n° 8, 1998.

- Terry Hunt et Carl Lipo, « Late colonization of Easter Island », Science volume 311 n° 5767, 17 mars 2006.

- Rosalind Hunter-Anderson, « Human vs Climatic impacts at Rapa Nui : did the people really cut down all those trees ? », dans : Christopher Stevenson, Georgia Lee, Frank Morin (dir.), Easter Island in Pacific context, Easter Island Foundation, 1998.

- Jean-François de Lapérouse, Voyage autour du monde sur l'Astrolabe et la Boussole (1785-1788), La Découverte, 2008.

- Urey Lisiansky, « L'île de Pâques d'après la relation de Lisiansky », Bulletin de la Société des Études Océaniennes n° 62 (tome VI n° 1), mars 1938.

- Pierre Loti, L'Ile de Pâques, journal d'un aspirant de La Flore, Pirot, 2006.

- Grant McCall, Rapanui, tradition and survival on Easter Island, University of Hawaii Press, 1994.

- Alfred Métraux, L'Ile de Pâques, Gallimard, 1980.

- Catherine Orliac, « Des arbres à l'île de Pâques entre le XIVe et le XVIIe siècle de notre ère », L'Archéologue n° 51, décembre 2000-janvier 2001.

- Catherine et Michel Orliac, Trésors de l'Île de Pâques, Editions D et Louise Leiris, 2008.

- Catherine et Michel Orliac, « La flore disparue de l'île de Pâques », Les Nouvelles de l'archéologie n° 102, 4e trimestre 2005.

- Marie-Françoise Peteuil, Les Evadés de l'île de Pâques : loin du Chili, vers Tahiti (1944-1958), L’Harmattan, 2004.

- José Miguel Ramirez, Easter Island, Rapa Nui, a land of rocky dreams, Carlos Huber, 2000.

- José Miguel Ramirez, « Cronología y fuentes de la historia Rapanui : 1722-1966 », Archivum volume 6 n° 7, 2006.

- Helen Reid, A World away, a Canadian adventure on Easter Island, Ryerson Press, 1965.

- Katherine Routledge, The Mystery of Easter Island, Adventures Unlimited Press, 1998.

 

Te Pito Kura - Critique Sociale

 

1 Nous avons choisi d'utiliser ces mots spécifiques à l'île de Pâques (rapanui, moaï, ahu, pukao, mata...) comme des noms communs français : pas d'italique, pas de majuscule, et un « s » au pluriel.

2 Il n'y a pas actuellement de consensus scientifique concernant l'époque de l'arrivée des premiers humains sur l'île : entre 800 et 1000 selon Catherine et Michel Orliac (L'Ile de Pâques, des dieux regardent les étoiles, Gallimard, 2004, p. 30), vers 1200 selon Terry Hunt (« Rethinking the Fall of Easter Island », American Scientist volume 94 n° 5, septembre-octobre 2006), entre 800 et 1100 selon Nicolas Cauwe (« Ile de Pâques, vers une nouvelle histoire », Archéologia n° 454, avril 2008, p. 37), pour ne citer que quelques estimations parmi les plus récentes et les plus crédibles. Globalement, les estimations les plus larges oscillent entre le IVe et le XVe siècle de notre ère.

3 Sur les lignages, voir par exemple : Maurice Godelier, Métamorphoses de la parenté, Fayard, 2004, pp. 601-602, et Robert Deliège, Anthropologie de la parenté, Armand Colin, 1996, p. 10.

4 D'après la « gens » romaine, terme utilisé par l'anthropologue Lewis Morgan et repris par Friedrich Engels dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat.

5 Voir une carte du territoire des 11 clans du XVIe siècle dans : Sonia Haoa Cardinali et Christopher Stevenson, Prehistoric Rapa Nui : landscape and settlement archaeology at Hanga Ho´onu, Easter Island Foundation, 2008, p. 10.

6 Sur les différentes théories concernant le transport des statues, voir « Rocking or rolling : How were the statues moved ? », chapitre 7 de : Paul Bahn et John Flenley, The Enigmas of Easter Island, Oxford University Press, 2003 (pp. 121 à 133). A propos des chemins empruntés pour le transport des moaïs, voir : Terry Hunt et Carl Lipo, « Mapping prehistoric statue roads on Easter Island », Antiquity volume 79 n° 303, 2005. Certains moaïs se brisaient pendant leur transport (cette pierre volcanique étant assez fragile), et plusieurs sont aujourd'hui encore abandonnés le long de ces chemins. Cependant, certains moaïs étaient peut-être destinés à être érigés là.

7 Ces pukaos peuvent être rapprochés des coiffes en bois que l'on observe sur des statues mapuches ; voir par exemple les statues « chemamülls » exposées au musée d'art précolombien de Santiago du Chili.

8 Catherine Orliac, « Le toromiro, l'arbre des dieux », dans : Cercle d'études sur l'île de Pâques et la Polynésie, Les Mystères résolus de l'île de Pâques, Step, 1993, p. 391.

9 John Flenley, « La paléoécologie de l'île de Pâques et son désastre écologique », dans : Les Mystères résolus de l'île de Pâques, op. cit., pp. 344-345.

10 Il semble cependant que la pêche au thon, tradition ancienne sur l'île comme le montrent des pétroglyphes, n'ait jamais vraiment cessé. De nos jours, des rapanuis la pratiquent encore sur de petites barques à moteur, sans qu'il leur soit nécessaire de s'aventurer en haute mer.

11 On peut faire un parallèle avec la mise à bas de la colonne Vendôme par la Commune de Paris en 1871.

12 Intervention de Christopher Stevenson dans « La mémoire perdue de l'île de Pâques », documentaire de Thierry Ragobert, 2001.

13 Daniel Tanuro, « Catastrophes écologiques d’hier et d’aujourd’hui : la fausse métaphore de l’île de Pâques », europe-solidaire.org, 2007.

14 Cette classe dominante aurait pu correspondre aux « longues oreilles » dont parle la tradition orale, des hommes qui étiraient leurs oreilles comme signe de supériorité sociale. Cette caractéristique physique est clairement présente sur de nombreux moaïs, et a encore été observée sur certains rapanuis au XIXe siècle. Mais il semble en fait que cette opposition passée entre « longues oreilles » et « courtes oreilles » ne soit qu'un mythe tardif – c'est ce qu'indique Alfred Métraux (L'Ile de Pâques, Gallimard, 1980, pp. 62-63) – et qu'à une époque tous les rapanuis étiraient leurs oreilles. Cependant cette légende est encore très souvent citée.

15 Sonia Haoa Cardinali et Christopher Stevenson, Prehistoric Rapa Nui..., op. cit., p. 176 (traduit par nous).

16 Katherine Routledge, The Mystery of Easter Island, Adventures Unlimited Press, 1998, p. 221 (traduit par nous).

17 Ce moaï est depuis exposé à Londres, au British Museum. Peut-être était-il érigé sur un ahu près d'Orongo avant que n'existe la cérémonie de l'homme-oiseau, et qu'il a alors été réutilisé dans ce nouveau contexte.

18 Cette possibilité d'envoyer un autre concourir à sa place est probablement « une adjonction tardive » (Alan Drake, Easter Island, the ceremonial center of Orongo, Easter Island Foundation, 1992, p. 30 – traduit par nous).

19 Urey Lisiansky, « L'île de Pâques d'après la relation de Lisiansky », Bulletin de la Société des Études Océaniennes n° 62 (tome VI n° 1), mars 1938, p. 25.

20 Rhys Richards, Easter island 1793 to 1861 : observations by early visitors before the slave raids, Easter Island Foundation, 2008, p. 23 (traduit par nous).

21 Carl Friedrich Behrens, Histoire de l'expédition de trois vaisseaux envoyés par la Compagnie des Indes orientales des Provinces-Unies aux terres australes, La Haye, 1739, tome I, pp. 135 et 137. Il est probable que ces prêtres étaient justement les chefs des clans à cette époque.

22 Carl Friedrich Behrens, Histoire de l'expédition de trois vaisseaux..., op. cit., p. 134.

23 « The Complete Journal of Captain Cornelis Bouman... », Rapa Nui Journal volume 8 n° 4, décembre 1994, p. 99 (traduit par nous).

24 Carl Friedrich Behrens, Histoire de l'expédition de trois vaisseaux..., op. cit., p. 138.

25 « Extract from the official log of Mr Jacob Roggeveen, relating to his discovery of Easter Island », dans The Voyage of captain Don Felipe Gonzalez to Easter Island, 1770-1, Kraus Reprint, 1991, p. 19 (traduit par nous).

26 The Voyage of captain Don Felipe Gonzalez to Easter Island, 1770-1, op. cit., p. 93 (traduit par nous).

27 The Voyage of captain Don Felipe Gonzalez..., op. cit., p. 95 (traduit par nous).

28 The Voyage of captain Don Felipe Gonzalez..., op. cit., p. 99 (traduit par nous).

29 Ces signes ne semblent pas être de l'écriture rongo-rongo, en tout cas par rapport aux rares tablettes conservées. Voir ces « signatures » dans The Voyage of captain Don Felipe Gonzalez..., op. cit., entre les pages 48 et 49, ainsi que dans Steven Fischer, Rongorongo, the Easter Island script : history, traditions, texts, Clarendon Press, 1997, p. 5.

30 James Cook, Relations de voyages autour du monde, Maspero, 1982, tome I, pp. 224-225.

31 Dans The Journals of captain James Cook on his voyages of discovery, II : The Voyage of the Resolution and Adventure, tome II, Kraus Reprint, 1988, p. 821 (traduit par nous).

32 Georg Forster, Voyage autour du monde : Antarctique, île de Pâques, îles Marquises, Société des Ecrivains, 2004, p. 49. Forster donne un exemple de cette générosité : lorsqu'ils explorent l'île, ils voient « dix ou douze habitants autour d'un petit feu sur lequel ils faisaient cuire quelques patates. C'était là leur souper. Et quand nous passâmes près d'eux, ils nous en offrirent. Cette générosité était inattendue dans un pays aussi pauvre. Que l'on compare avec les habitudes des peuples civilisés, qui ont su se défaire de presque tous les sentiments envers leurs semblables ! » (op. cit., p. 43).

33 Dans : Georg Forster, Voyage autour du monde..., op. cit., p. 51.

34 Georg Forster, Voyage autour du monde..., op. cit., p. 34.

35 Georg Forster, Voyage autour du monde..., op. cit., p. 60.

36 Jean-François de Lapérouse, Voyage autour du monde sur l'Astrolabe et la Boussole (1785-1788), La Découverte, 2008, p. 59.

37 Jean-François de Lapérouse, Voyage autour du monde..., op. cit., pp. 64-65.

38 Jean-François de Lapérouse, Voyage autour du monde..., op. cit., p. 70.

39 Jean-François de Lapérouse, Voyage autour du monde..., op. cit., p. 75.

40 Le Voyage de Lapérouse, 1785-1788, tome II, Imprimerie nationale, 1985, p. 83. L'édition de La Découverte comporte une coquille dans cette citation (op. cit., p. 80).

41 Jean-François de Lapérouse, Voyage autour du monde..., op. cit., p. 78.

42 Irina Fédorova, « Les textes Kohau Rongo Rongo », dans : Les Mystères résolus de l'île de Pâques, op. cit., p. 309.

43 Pierre Branche, L'Ile de Pâques, la mémoire retrouvée, Casterman, 1994, p. 23. De même, selon Alan Drake la déperdition de tablettes rongo-rongo est en partie « due au zèle des missionnaires ; dans le but d'éliminer l'ancienne religion, la plupart furent détruites. » (Alan Drake, Easter Island, the ceremonial center of Orongo, op. cit., p. 26 – traduit par nous)

44 Il n'en reste bel et bien que 24, et non 25 comme on le lit parfois – en effet, une tablette a été détruite en Europe au cours de la première guerre mondiale.

45 Steven Fischer présente cette possibilité comme un fait avéré dans Island at the end of the world : the turbulent history of Easter Island (Reaktion books, 2005, p. 64).

46 Luis Mizón, Passion de l’île de Pâques, La Manufacture, 1988, p. 32.

47 Catherine et Michel Orliac, Bois sculptés de l'île de Pâques, Parenthèses / Louise Leiris, 1995, p. 42.

48 José Miguel Ramirez, Easter Island, Rapa Nui, a land of rocky dreams, Carlos Huber, 2000, p. 10 (traduit par nous).

49 Il est à noter que des récits recueillis sur l'île au cours de la première moitié du XXe siècle font certainement référence à des faits qui datent en fait de cette période, et qui ont pu être extrapolés de façon abusive.

50 Pierre Loti, L'Ile de Pâques, journal d'un aspirant de La Flore, Pirot, 2006, p. 95.

51 Alfred Métraux, L'Ile de Pâques, op. cit., p. 29.

52 Le Sophora toromiro, arbre originaire de l'île de Pâques, était souvent utilisé par les rapanuis pour leurs sculptures sur bois. Des graines recueillies par des scientifiques sur les derniers spécimens, peu avant leur disparition, ont permis de récentes tentatives de réintroduction du toromiro sur l'île (Catherine Orliac, « Le toromiro, l'arbre des dieux », op. cit., pp. 393-394).

53 Erik Pearthree, « Identification des restes carbonisés de plantes non-ligneuses découverts sur trois sites d'habitat à l'île de Pâques », dans : Catherine Orliac (dir.), Archéologie en Océanie insulaire : peuplement, sociétés et paysages, Artcom, 2003, p. 178.

54 Les rapanuis ont ainsi été victimes de méthodes auparavant employées en Europe : « Pour transformer les terres arables en pâturages à moutons, on chassa les paysans de leurs terres et de leurs fermes. Cela dura en Angleterre du XVe au XIXe siècle. Dans les années 1814-1820, sur les domaines de la comtesse de Sutherland, par exemple, quinze mille habitants furent expulsés, leurs villages incendiés et leurs champs transformés en pâturages dans lesquels cent trente et un mille moutons remplacèrent les paysans. » (Rosa Luxemburg, Introduction à l'économie politique, Smolny, 2008, p. 375).

55 Rosa Luxemburg, Introduction à l'économie politique, op. cit., chapitre 6 : « Les tendances de l'économie mondiale », p. 380. Voir également p. 318.

56 Alfred Métraux, L'Ile de Pâques, op. cit., p. 14.

57 Dans : Alfred Métraux, L'Ile de Pâques, op. cit., pp. 16-17.

58 Steven Fischer, Island at the end of the world..., op. cit., p. 152 (traduit par nous).

59 Alejandra Grifferos, « El paraíso perdido : un movimiento anticolonialista en Rapanui (Isla de Pascua 1964) », Revista Werkén n° 3, 2002 (traduit par nous).

60 Riet Delsing, « Colonialism and Resistance in Rapa Nui », Rapa Nui Journal volume 18 n° 1, mai 2004, p. 27.

61 Marie-Françoise Peteuil, Les Evadés de l'île de Pâques : loin du Chili, vers Tahiti (1944-1958), L’Harmattan, 2004, p. 20.

62 Grant McCall, « Riro, Rapu and Rapanui: Refoundations in Easter Island Colonial History », Rapa Nui Journal volume 11 n° 3, septembre 1997, p. 117 (traduit par nous).

63 « tout gêneur, tout meneur, tout contestataire pouvait être déclaré lépreux. » (Marie-Françoise Peteuil, Les Evadés de l'île de Pâques..., op. cit., p. 147).

64 Grant McCall, Rapa Nui Journal volume 15 n° 2, octobre 2001, p. 79.

65 Marie-Françoise Peteuil, Les Evadés de l'île de Pâques..., op. cit., p. 114.

66 Voir : Marie-Françoise Peteuil, Les Evadés de l'île de Pâques..., op. cit., en particulier pp. 86 à 151.

67 Francis Mazière, Fantastique île de Pâques, Laffont, 1965, p. 33.

68 Marie-Françoise Peteuil, Les Evadés de l'île de Pâques..., op. cit., p. 166.

69 Informe Comisión Verdad Histórica y Nuevo Trato 2003, Volumen I, Historia de los Pueblos Indígenas de Chile y su relación con el Estado, El Pueblo Rapa Nui, 8 : « La administración de la Armada (1953-1965) ».

70 Helen Reid, A World away, a Canadian adventure on Easter Island, Ryerson Press, 1965, pp. 36-37, Alejandra Grifferos, « El paraíso perdido : un movimiento anticolonialista en Rapanui (Isla de Pascua 1964) », op. cit., et Marie-Françoise Peteuil, Les Evadés de l'île de Pâques..., op. cit., pp. 160-161.

71 Témoignage de Benedicto Tuki, dans : Alejandra Grifferos, « El paraíso perdido : un movimiento anticolonialista en Rapanui... », op. cit. (traduit par nous).

72 Riet Delsing, « Colonialism and Resistance in Rapa Nui », op. cit., p. 29.

73 Informe Comisión Verdad Histórica y Nuevo Trato 2003, op. cit., El Pueblo Rapa Nui, 9 : « El Gobierno civil a partir de 1965 ».

74 Ajoutons qu'en 2002 plus de la moitié des rapanuis avaient moins de 25 ans, et près de 95 % moins de 60 ans, la moyenne d'âge étant de 26,6 ans (la plus faible de tous les groupes indigènes du Chili). Instituto Nacional de Estadísticas, Estadísticas Sociales de los pueblos indígenas en Chile, Censo 2002, INE, Santiago, 2005, pp. 12, 15, 17, 23, 25, 120 et 138.

75 Rapa Nui Journal volume 14 n° 4, décembre 2000, p. 121.

76 Christine Legrand, « L'île de Pâques veut se protéger du tourisme de masse », Le Monde n° 20191, 24 décembre 2009, p. 4.

77 Rapa Nui Journal volume 19 n° 2, octobre 2005, p. 150.

78 Francesco di Castri, « Towards the autonomy of Rapa Nui ? », Rapa Nui Journal volume 17 n° 2, octobre 2003, p. 127 (traduit par nous).

79 Christine Legrand, « L'île de Pâques veut se protéger du tourisme de masse », art. cit., pp. 1 et 4.

80 Suite à une décision de l'UNESCO en décembre 1995, entérinée le 22 mars 1996.

81 William Ayres, Becky Saleeby et Candace Levy, « Late prehistoric-early historic Easter Island subsistence patterns », dans : Christopher Stevenson et William Ayres (dir.), Easter Island archaeology, research on early Rapanui culture, Easter Island Foundation, 2000, p. 193 (traduit par nous).

82 Catherine et Michel Orliac, Rapa Nui, l'Île de Pâques, Louise Leiris, 2008, p. 7 et 11.

83 Catherine et Michel Orliac, Trésors de l'Île de Pâques, Editions D et Louise Leiris, 2008, p. 52.

84 En 1934, Etienne Loppé préfaçant un ouvrage de Stephen Chauvet le qualifiait de « synthèse définitive » ! (dans : Stephen Chauvet, L'Ile de Pâques et ses mystères, Tel, 1935, p. 6). Le texte de Chauvet, qui n'était pas allé sur l'île, est aujourd'hui complètement dépassé.

85 Un petit détail parmi d'autres : on trouve mentionné dans des ouvrages récents que les tortues, représentées dans de nombreux bas-reliefs, ne passeraient plus près de l'île. C'est totalement faux : il suffit de s'y rendre ou d'interroger des habitants pour s'en rendre compte. Voir des tortues sur les plages de l'île ou dans le petit port de pêche n'étonne que les touristes...


 
 
Moai - Critique Sociale

 

Mis à jour ( Vendredi, 02 Juillet 2010 12:05 )
 
« Marx et Keynes », de Paul Mattick PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Jeudi, 12 Novembre 2009 20:42

« Marx et Keynes », de Paul Mattick


La réédition du livre Marx et Keynes de Paul Mattick1 a été annoncée, mais pour le moment Gallimard ne semble pas donner de date de parution. Cet ouvrage, publié en 1969 en anglais et en 1972 en traduction française, est en effet épuisé depuis longtemps, alors que la crise du capitalisme que nous vivons souligne l'actualité de son propos2.


Il s'agit essentiellement d'une critique marxiste des idées économiques de John Maynard Keynes, même si le sujet traité est en fait plus large, comme Paul Mattick l'écrit lui-même dans son introduction : « La thèse centrale de ce livre, c'est qu'aux problèmes économiques assaillant le monde capitaliste, Keynes n'a pu proposer qu'une solution toute provisoire et que les conditions qui rendaient cette solution efficace sont en voie de disparition. C'est aussi la raison pour laquelle la critique de l'économie politique, telle que Marx l'a conçue, loin d'avoir perdu sa validité, trouve un surcroît de pertinence grâce à la faculté qui la caractérise de comprendre et de dépasser à la fois les "anciennes" et les "nouvelles" théories économiques. On va donc soumettre la théorie et la pratique keynésiennes à une critique marxiste. En outre, on s'efforcera d'élucider à l'aide de la méthode d'analyse marxienne le cours des évènements et les grandes tendances politiques et économiques. »3


Mattick explique que les théories de Keynes sont une manifestation du fait que l'économie politique « classique » peut changer de visage en fonction des circonstances et des périodes. Mais l'objectif reste la perpétuation du capitalisme, donc de l'exploitation de la majorité des êtres humains.

Ainsi, Mattick cite Keynes qui écrivait : « la lutte des classes me trouvera du côté de la bourgeoisie instruite. » Keynes affirme ainsi, en réalité, son appartenance à la « classe capitaliste », qui est « une classe sociale déterminée, ayant intérêt à la perpétuation du salariat. »4 L'analyse marxiste du capitalisme établit que c'est le système du salariat qui permet l'exploitation des travailleurs au profit de la classe capitaliste ; « le capital suppose le travail salarié et réciproquement : il s'agit là des deux aspects nécessaires des rapports de production capitalistes. […] que le capital cesse de dépendre du travail salarié, et c'en est fini du capitalisme. »5 Selon Mattick, Keynes veut conserver le capitalisme « sans rien changer à sa structure sociale de base. »6


Mattick ne manque pas de souligner les différences fondamentales et irréconciliables qui existent entre Keynes et Marx. Keynes veut l'action d'une élite éclairée, par des interventions monétaires. Marx veut l'action autonome des travailleurs associés, et l'abolition du système capitaliste dans son intégralité.

L'un représente le maintien du capitalisme, autrement dit la production pour le capital, alors que l'autre représente la nécessité de remplacer le capitalisme par le socialisme, autrement dit la production pour l'usage.


Pour Mattick, il y a trois types de capitalisme : capitalisme du laissez-faire, économie mixte, et capitalisme d'Etat. Pour lui aucun ne représente de solution durable, ce qu'ont amplement montré les 40 années écoulées depuis la parution de son ouvrage.

Paul Mattick montre d'abord les limites de l'économie mixte, puisqu'il s'agit de la variante du capitalisme associée à Keynes, lequel croit par ce moyen pallier aux failles du laissez-faire (qui est fréquemment appelé très improprement « libéralisme économique »7). Keynes « songeait uniquement à écarter les dangers pesant en temps de crise sur les rapports sociaux actuels, non point à modifier ces derniers. »8

L'analyse de Mattick montre que Keynes a tort, et que les « libéraux » ont également tort : en réalité le capitalisme par son existence provoque des crises, il ne peut pas faire autrement. Rechercher comment empêcher les crises sans mettre fin au capitalisme, c'est la vaine recherche d'une chimère, c'est la pierre philosophale de l'économie politique.

Mattick revient également sur les éléments fondamentaux de la critique marxienne du capitalisme, et montre à quel point Keynes en est éloigné.


Selon lui, le keynésianisme a plus fourni une justification à l'idéologie dominante qu'il n'a réellement provoqué le changement ; selon Mattick les politiques suivies pendant la deuxième guerre mondiale étaient équivalentes à celles menées pendant la première, soit avant l'apparition du keynésianisme. Il rappelle également qu'au cours de la crise de 1929, « Les gouvernements capitalistes se sont vus contraints d'intervenir dans l'économie pour des raisons parfaitement étrangères à leur volonté. »9


Pour Mattick, les périodes de crises montrent la réalité du capitalisme. Même si chaque crise « paraît un simple problème de marché », il n'en est rien ; mais « Un capitaliste n'acceptera jamais d'aller au-delà, car attribuer la crise au jeu des rapports de valeur sous-jacents à la production du capital signifierait, pour lui, endosser la responsabilité de la crise en tant qu'elle constitue l'expression sur le plan économique des rapports d'exploitation capital-travail. »10

D'autre part, la crise « met en lumière le degré d'interdépendance sociale auquel est parvenu le mode de production capitaliste, en dépit des rapports de propriété privée qui le régissent. »11

Mattick rappelle que « Marx ne prévoyait pas, quant à lui, un effondrement "automatique" ou "économique" du système capitaliste. Seule la puissance des actions révolutionnaires de la classe ouvrière était apte, selon lui, à montrer si la crise du système à un moment donné en constituait ou non la "crise finale". »12


Il aborde également d'autres questions, comme l'aide aux pays sous-développés, qui a en réalité pour but de permettre l'extraction de plus-value depuis ces territoires. De plus, « la concentration de la richesse, fondée sur la propriété privée a pour effet de diviser la planète en régions riches et en régions pauvres en capital, exactement comme elle suscite dans chaque pays une polarisation des classes : capitalistes, d'une part, salariées, de l'autre. »13


Analysant l'état du capitalisme aux Etats-Unis, Mattick annonce ce qu'on a vu se produire fin 2008 : « Le capital américain a atteint un degré de concentration tel que la survie de l'économie globale est désormais liée au maintien et à la croissance des grandes entreprises. Que ce capital, extrêmement concentré, employant la grande masse de la population active, ait une défaillance tant soit peu accentuée, et l'on irait au-devant d'une catastrophe nationale. Sa puissance est énorme, mais si elle diminuait ou se trouvait menacée, les pouvoirs publics se verraient contraints, pour éviter l'effondrement économique, de le renflouer. »14

Les limites de la réalisation de capital ont leur base dans les rapports de production capitalistes : « ce sont les rapports de classes et d'exploitation qui font du capitalisme un système économiquement limité et un obstacle au progrès technologique. »15


Mattick s'intéresse ensuite au capitalisme d'Etat, système qui dominait à l'époque une partie importante de la planète, à commencer par l'URSS16. Il identifie l'intégralité du bloc de l'Est comme étant composé de « nations capitalistes d'Etat »17. Du fait de l'intervention étatique dans l'économie, Mattick note une proximité entre le keynésianisme et le capitalisme d'Etat : « le capitalisme d'Etat peut être considéré comme comme le plus conséquent et le plus achevé des systèmes keynésiens. »18

Il démontre que ce système n'est ni socialiste ni communiste, et que « Tous les systèmes capitalistes d'Etat s'apparentent à l'économie de marché du fait que les rapports capital-travail s'y trouvent perpétués. »19 Il ajoute que « Formellement, il n'y a pas grande différence de l'un à l'autre système, si ce n'est, dans le cas de l'étatisation, un contrôle plus centralisé du surproduit. » Dans l'économie capitaliste d'Etat, « l'exploitation de l'homme par l'homme se poursuit au moyen d'un échange inégal au niveau de la production comme à celui de la consommation. Cette inégalité a pour effet tant de perpétuer la concurrence, sous forme de lutte pour les situations les plus lucratives et les emplois les mieux payés, que de reporter au sein du capitalisme d'Etat des antagonismes sociaux inhérents au capitalisme dit classique. »20

Se recouvrant d'un mensonge idéologique, « le capitalisme d'Etat refuse de s'avouer ce qu'il est en réalité : un système d'exploitation fondé sur la domination directe d'une minorité dirigeante sur la majorité dirigée. »21 Dans le capitalisme d'Etat, « le système du salariat reste intact, la bureaucratie d'Etat constitue désormais une nouvelle classe dirigeante, et ce sont ses membres qui "personnifient" le capital. »22 De plus, « La hiérarchisation des revenus, fruit d'une politique délibérée, entretient un climat social de concurrence ne différant guère de celui du capitalisme traditionnel. »23


Après avoir critiqué les deux systèmes économiques divisant le monde à l'époque, capitalisme d'économie mixte et capitalisme d'Etat, Mattick annonce le retournement qui eut lieu dans les années 1970-1980 avec l'abandon du keynésianisme par la classe dominante, abandon du à ses limites : « On s'apercevra alors que les solutions keynésiennes étaient factices, aptes à différer, mais non à faire disparaître définitivement les effets contradictoires de l'accumulation du capital, tels que Marx les avait prédits. »24


Le livre est pour partie composé de divers textes rassemblés, parus au fil du temps ; il en découle un certain manque d'homogénéité, de plus les dates de chaque texte ne sont pas indiquées, et le style est parfois aride. Mais, bien que l'ouvrage ait été publié en période de « prospérité » capitaliste, il n'en reste pas moins adapté à la période de crise actuelle, grâce à la lucidité de Mattick qui ne s'est pas laissé prendre par les idéologies dominantes de l'époque. Sa prochaine réédition se justifie donc amplement.

 

 

1 Paul Mattick (1904-1981), ouvrier et théoricien marxiste, a participé encore adolescent à la révolution allemande, et a milité au sein du courant communiste des conseils (extrême-gauche anti-léniniste). Il a rejoint les Etats-Unis en 1926, où il a vécu jusqu'à sa mort. Il a écrit de nombreux articles et plusieurs ouvrages.

2 Signalons que le fils de Paul Mattick, qui écrit également sous ce nom, vient de publier : Le Jour de l'addition, aux sources de la crise, L'Insomniaque, 2009 (préface de Charles Reeve).

Sur la crise du capitalisme et ses diverses implications, voir également les numéros 1, 2, 3, 5 et 7 de Critique Sociale.

3 Paul Mattick, Marx et Keynes, les limites de l'économie mixte, traduction de Serge Bricianer, Gallimard, 1972, p. 8.

4 Paul Mattick, op. cit., p. 362. La citation de J. M. Keynes se trouve dans Essais de persuasion, Gallimard, 1933, p. 233.

5 Paul Mattick, op. cit., p. 235.

6 Paul Mattick, op. cit., p. 33.

7 Voir : « L’absurdité du "libéralisme économique" », Critique Sociale n° 3, décembre 2008.

8 Paul Mattick, op. cit., p. 164. La différence de fond avec Marx est évidente, puisque Keynes voulait conserver les rapports sociaux capitalistes.

9 Paul Mattick, op. cit., p. 164.

10 Paul Mattick, op. cit., p. 92.

11 Paul Mattick, op. cit., p. 107.

12 Paul Mattick, op. cit., p. 126.

13 Paul Mattick, op. cit., p. 102.

14 Paul Mattick, op. cit., p. 177.

15 Paul Mattick, op. cit., p. 236.

16 Sur la nature capitaliste de l'URSS, voir : « Le léninisme et la révolution russe », Critique Sociale n° 1, octobre 2008.

17 Paul Mattick, op. cit., p. 305.

18 Paul Mattick, op. cit., p. 336.

19 Paul Mattick, op. cit., p. 347.

20 Paul Mattick, op. cit., p. 348.

21 Paul Mattick, op. cit., p. 384.

22 Paul Mattick, op. cit., p. 366.

23 Paul Mattick, op. cit., p. 387.

24 Paul Mattick, op. cit., p. 200. Page 399, il ajoute à propos du keynésianisme : « de par sa nature comme de par celle du système, il ne peut avoir qu'une utilité temporaire. »

Mis à jour ( Jeudi, 12 Novembre 2009 20:52 )
 
Friedrich Engels contre le « préjugé national » PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Mercredi, 11 Novembre 2009 21:15

 Friedrich Engels contre le « préjugé national »


Voici la fin d'un texte d'Engels écrit en 1845 à destination des travailleurs de Grande-Bretagne. Il figure au début de son ouvrage : La Situation des classes laborieuses en Angleterre. Nous le republions au cas où la classe dominante serait, par extraordinaire, tentée – un siècle et demi après la rédaction de ce texte – de refaire le coup du « préjugé national », afin de détourner l'attention des ravages actuellement provoqués par le capitalisme au sein de la classe travailleuse du monde entier. « Les travailleurs n'ont pas de patrie »1, comme l'écrivait Marx dans le Manifeste communiste.


« Pas un travailleur en Angleterre – ni en France, soit dit en passant – ne m'a jamais traité en étranger. Avec le plus grand plaisir j'ai remarqué que vous êtes libérés de ce terrible malheur que sont le préjugé national et l'orgueil national : ce qui, après tout, ne signifie qu'égoïsme collectif. J'ai remarqué que vous sympathisez avec quiconque met sérieusement ses forces au service du progrès humain – qu'il soit anglais ou non ; que vous admirez tout ce qui est grand et bon, qu'il ait été nourri sur votre sol natal ou non. J'ai trouvé que vous étiez plus que de simples citoyens anglais membres d'une seule nation isolée ; j'ai trouvé que vous étiez des Hommes, membres de la grande famille universelle de l'Humanité, qui savent que leur intérêt et celui de toute la race humaine sont le même. Et comme tels, comme membres de cette famille de l'Humanité « Une et Indivisible », comme Etres humains dans le sens le plus large du mot, moi-même, et beaucoup d'autres sur le Continent, saluons vos progrès dans toutes les directions et vous souhaitons prompt succès. – Allez donc de l'avant, comme vous avez fait jusqu'ici.

Bien des épreuves restent à subir ; soyez fermes, soyez indomptés, votre succès est certain ; pas un des pas que vous ferez dans votre marche en avant ne sera perdu pour notre cause commune, la cause de l'Humanité !

Friedrich Engels, Barmen (Prusse rhénane), 15 mars 1845. »2

 

 


1 Karl Marx, Manifeste communiste, dans : Karl Marx, Philosophie, Gallimard, 1994, p. 422.

2 Friedrich Engels, « To the working class of Great-Britain », La Situation des classes laborieuses en Angleterre, Costes, 1933, pp. XLV-XLVI. Traduction de Bracke (A. M. Desrousseaux) et P.-J. Berthaud. Ce passage se trouve également dans la réédition très partielle du livre par les éditions Mille et une nuits, février 2009, pp. 9-10.

 
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