Théorie
Notes d'interventions de Marx, septembre 1871 PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Dimanche, 31 Janvier 2010 16:16

Notes d'interventions de Marx, septembre 1871


En septembre 1871 s'était tenue à Londres une conférence de délégués de l'Association Internationale des Travailleurs. On trouve parfois cité un passage d'une intervention de Karl Marx lors de cette conférence, où il se prononce contre le principe des sociétés secrètes. Ce passage avait été traduit en allemand dans le tome 17 des Werke, et parfois retraduit de l'allemand, alors même que l'original du procès-verbal des débats est en français. Voici l'extrait en question, mais dans l'original : « ce genre d'organisation est contraire au développement du mouvement prolétaire parce qu'au lieu d'instruire les ouvriers ces sociétés les soumettent à des lois autoritaires et mystiques qui gênent leur indépendance et faussent leur raison. »1 Ce qui est intéressant ici, c'est non seulement l'opposition aux sociétés secrètes, mais les arguments utilisés par Marx – qui vont à l'encontre de quelques mythes le concernant.


Nous avons voulu replacer cette déclaration dans son contexte. Le texte original complet, intégralement en français, des notes prises lors de cette conférence est publié d'après les comptes-rendus manuscrits dans Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA), tome I/22 : « Procès-verbaux de la Conférence des délégués de l'Association Internationale des Travailleurs réunie à Londres du 17 au 23 septembre 1871 ».

 


Organisée quelques mois seulement après l'écrasement de la Commune de Paris, la conférence avait pour Marx notamment pour but d'« élaborer une réponse aux divers gouvernements qui ne cessent de travailler à la destruction de l'association par tous les moyens à leur disposition. »2 L'interrogation à laquelle l'Association Internationale des Travailleurs était confrontée était la suivante : que faire face à la répression meurtrière menée par les gouvernements contre le mouvement ouvrier, et contre l'AIT en particulier ?


Cette préoccupation se lit dans une résolution proposée le 20 septembre par Edouard Vaillant, et soutenue par Charles Longuet et Constant Martin3 :

« En présence d'une réaction sans frein momentanément victorieuse qui étouffe par la force toute revendication de la démocratie Socialiste et prétend maintenir par la force la distinction des classes, la Conférence rappelle aux membres de l'association Internationale que la question politique et la question sociale sont indissolublement unies ; qu'elles ne sont que la double face d'une seule et même question que l'Internationale s'est proposée de résoudre : l'abolition des classes.

Les travailleurs doivent reconnaître, non moins que la solidarité économique, la solidarité politique qui les unit et coaliser leurs forces non moins sur le terrain politique que sur le terrain économique pour le triomphe définitif de leur Cause. »4


Dans une intervention, Friedrich Engels déclare : « Les libertés politiques, les droits de réunion et d'association et la liberté de la presse, voilà nos armes, et nous devrions croiser les bras et nous abstenir si l'on veut nous les ôter ? »5


Le contexte appelle donc l'adoption par la conférence d'une « Résolution générale relative aux pays où l'organisation régulière de l'Internationale est entravée par les gouvernements », que Marx propose le 22 septembre :

« Marx - donne la lecture de la proposition suivante : "Dans les pays où l'organisation régulière de l'Association Internationale est momentanément devenue impraticable en conséquence de l'intervention gouvernementale, l'Association et ses groupes locaux pourront se reconstituer sous diverses dénominations mais toute société secrète proprement dite est formellement prohibée."

Par organisation secrète on n'entend pas parler de Sociétés secrètes proprement dites, qu'au contraire, il faut combattre. En France et en Italie où la situation politique est telle que le droit de réunion est un délit, les hommes auront des tendances très fortes à se laisser entraîner dans ces sociétés secrètes dont le résultat est toujours négatif. Du reste ce genre d'organisation est contraire au développement du mouvement prolétaire parce qu'au lieu d'instruire les ouvriers ces sociétés les soumettent à des lois autoritaires et mystiques qui gênent leur indépendance et faussent leur raison.

Il demande l'adoption de la proposition.

Vote : adoptée à l'unanimité. »6

Citons également une autre intervention de Marx, à propos cette fois de la situation de l'AIT en Allemagne et en Grande-Bretagne :

« Marx - Vous savez qu'en Allemagne l'organisation de l'Association ne peut exister sous son propre nom, les lois ne permettant pas à aucune société locale de s'affilier à une société étrangère, mais l'association existe cependant et a acquis dans ce pays un immense développement sous le nom de parti démocratique socialiste dont l'adhésion à l'association est déjà ancienne. Mais une seconde adhésion a été faite avec éclat au congrès de Dresde. Il n'y a donc pas à proposer pour ce pays aucune mesure ni déclaration analogues à celles votées pour les contrées où l'association est persécutée.

S'il a dit du mal des étudiants Allemands, il n'a rien à dire contre les ouvriers ; pendant la dernière guerre qui était devenue entre les classes un sujet de lutte, l'attitude des ouvriers Allemands a été au delà de tout éloge, du reste, le parti Démocratique Socialiste sentait bien que cette guerre avait été entreprise par Bonaparte et Guillaume7, pour l'étouffement des idées modernes bien plus que pour des idées de Conquête. Le Comité de Brunswick tout entier fut arrêté et conduit à une forteresse sur la frontière Russe et la plupart de ses membres sont encore aujourd'hui prisonniers sous l'accusation du crime de haute trahison. En plein Reichstag, Bebel et Liebknecht8, les représentants de la classe ouvrière allemande, ne craignaient pas de déclarer qu'ils étaient membres de l'Association Internationale et qu'ils protestaient contre la guerre pour laquelle ils refusaient de voter aucun subside – le gouvernement n'osa pas les faire arrêter en pleine séance, et ce n'est qu'à la sortie que la police s'empara d'eux et les conduisit en prison.

Pendant la Commune les ouvriers Allemands n'ont pas cessé par les meetings et par les journaux qui leur appartiennent d'affirmer leur solidarité avec les Révolutionnaires de Paris. Et la Commune vaincue, ils ont tenu à Breslau un meeting que la police Prussienne a vainement essayé d'empêcher : dans ce meeting, et dans d'autres de différentes villes de l'Allemagne, ils ont acclamé la Commune de Paris. Enfin lors de l'entrée triomphale à Berlin de l'empereur Guillaume et de son armée c'est au cri de Vive la Commune que ces triomphateurs ont été reçus par le peuple.


En parlant de l'Angleterre, le citoyen Marx avait oublié de faire la communication suivante.

Vous n'ignorez pas qu'il a existé de tout temps entre les ouvriers anglais et les ouvriers irlandais un antagonisme très grand, dont les causes du reste sont très simples à énumérer. Cet antagonisme prenait sa source dans les différences de langue et de religion, et dans la concurrence de salaire que les ouvriers irlandais font aux ouvriers anglais. Cet antagonisme en Angleterre est la digue de la Révolution, aussi est-il exploité habilement par le gouvernement et les classes supérieures qui sont persuadés qu'aucun lien ne saurait réunir les ouvriers Anglais et Irlandais. Il est vrai que sur le terrain politique aucune union n'eut été possible ; mais il n'en est pas de même sur le terrain économique et des deux côtés se forment des sections internationales qui en cette qualité devront marcher simultanément au même but – avant peu les sections Irlandaises seront très nombreuses. »9


On trouve dans les notes personnelles de Constant Martin des phrases de la deuxième partie de cette intervention :

« même à Berlin au moment où le roi faisait son entrée avec ses troupes – les ouvriers ont crié – Vive la Commune – et ont insulté les soldats – Ils ont montré qu'ils sont le seul parti en Allemagne qui représente les aspirations socialistes.

En parlant de l'Angleterre – il a oublié de dire que dans la lutte des Anglais contre les Irlandais – différence de religion – longue oppression de l'Irlande – ont créé l'antagonisme des peuples – et perpétué le pouvoir des tyrans. »10

 

 

1 Séance du 22 septembre, Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA), tome I/22, Dietz Verlag Berlin, 1978, p. 737.

Nous avons précédemment publié : « Entretien de Karl Marx avec J. Hamann » (Critique Sociale n° 1, octobre 2008 – teste intégral) ; « Les manuscrits de Marx sur la Commune de 1871 » (Critique Sociale n° 3, décembre 2008 – extraits commentés) ; et « Herr Vogt, de Karl Marx » (Critique Sociale n° 6, mars 2009 – extraits commentés et annotés).

2 Séance du 17 septembre, MEGA I/22, p. 645.

3 Tous trois étaient des militants de l'AIT ayant participé activement à la Commune de Paris. Un autre militant de l'AIT ayant participé à la Commune, Albert Theisz, également présent à la conférence, fait dans le débat cette remarque : « la proposition Vaillant […] ne devrait pas dire que la question politique et la question sociale sont indissolublement unies et qu'elles ne sont que la double face d'une seule et même question, ce qui n'est pas juste, la question politique cessant d'exister le jour où le but, l'abolition des classes aura été atteint. » (p. 699).

4 MEGA I/22, pp. 682-683. Egalement p. 695 (avec une ponctuation légèrement différente).

5 « Sur l'action politique de la classe ouvrière. Note manuscrite du discours prononcé à la séance du 21 septembre 1871 de la Conférence de Londres », MEGA I/22, p. 308. Engels rappelle dans la même intervention l'objectif de l'AIT d'abolition des classes sociales.

6 Séance du 22 septembre 1871, MEGA I/22, p. 737. La résolution est adoptée par tous les délégués avec voix délibérative présents à cette séance, à savoir : Outine, Perret, Verrycken, Fluse, De Paepe, Steens, Coenen, Herman, Marx, Engels, Bastelica, Frankel, Serraillier, Lorenzo, Eccarius, Vaillant (on voit donc que de nombreux communards sont présents). La résolution est publiée en octobre par l'AIT dans Résolutions des délégués de la conférence de l'Association Internationale des Travailleurs (Imprimerie Internationale, Londres, 1871), avec une formulation légèrement différente : « Dans les pays où l'organisation régulière de l'Association Internationale des Travailleurs est momentanément devenue impraticable, par suite de l'intervention gouvernementale, l'Association et ses groupes locaux pourront se reconstituer sous diverses dénominations, mais toute constitution de section internationale sous forme de société secrète est et reste formellement interdite. » (MEGA I/22, p. 329).

7 Il s'agit de Napoléon III et de Guillaume Ier, qui avaient déclenché la guerre franco-allemande de 1870.

8 August Bebel et Wilhelm Liebknecht, militants du Sozialdemokratische Arbeiterpartei (SDAP) et de l'AIT. C'est du SDAP dont Marx parle plus haut, parti qui venait de tenir son congrès à Dresde en août 1871.

9 MEGA I/22, pp. 735-736.

10 MEGA I/22, p. 743.

 
Wolfgang Leonhard à propos de Marx et Engels PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Dimanche, 31 Janvier 2010 16:14

Wolfgang Leonhard à propos de Marx et Engels


L'historien et dissident Wolfgang Leonhard1 a publié en 1970 le livre Die Dreispaltung des Marxismus. Wolfgang Leonhard était alors partisan d'un « marxisme humaniste », qu'il définissait comme un courant qui « souhaite mettre à nouveau en lumière les idées originelles du marxisme, et libérer les concepts politiques marxistes des déformations et falsifications ultérieures. » Selon Leonhard ce courant se prononce pour une « société socialiste dans laquelle l'accent serait mis sur la liberté démocratique, l'autogestion sociale, et la dignité humaine », le socialisme étant « une société pluraliste, vivante, libre, se basant économiquement sur l'autogestion par les producteurs (impliquant des conseils ouvriers dans les usines), et caractérisée politiquement par des libertés démocratiques assurées et par la libre discussion entre les différents groupes. »2.


Die Dreispaltung des Marxismus est toujours inédit en français. Nous traduisons des extraits du chapitre I, « Les objectifs politiques de Marx et Engels » :



« Un haut niveau de développement économique et technologique était considéré par Marx et Engels – et cette thèse est d'une importance particulière au vu des développements ultérieurs – non seulement comme une condition nécessaire pour une révolution sociale, mais surtout comme la condition nécessaire pour que la société sans classe sociale puisse advenir après la révolution. Ainsi, Marx et Engels déclaraient [...] qu'un haut développement des forces productives « est une condition pratique absolument nécessaire, parce que sans lui l'indigence et la misère deviendraient générales et on verrait fatalement renaître la lutte pour le nécessaire : ce serait le retour de toute la vieille misère. »3 […]

Toute tentative d'accomplir une révolution sociale sans les préalables économiques (un haut niveau de développement économique) et les préalables sociaux (la classe travailleuse représentant la majorité de la population) devait, avertissait Engels, mener à une nouvelle dictature. Il est faux de considérer une « révolution comme un coup de main d'une petite minorité révolutionnaire », car dans un tel cas « il s'ensuivra automatiquement que son succès devra inévitablement être suivi par la mise en place d'une dictature – non pas, il faut le remarquer, de toute la classe révolutionnaire (le prolétariat), mais du petit nombre de ceux qui ont effectué le coup de main et qui de plus sont eux-même organisés sous la dictature d'une ou de plusieurs personnes. »4

Il ne peut, par conséquent, y avoir aucun doute sur le fait que Marx et Engels liaient une révolution sociale à l'existence de préalables économiques et sociaux. L'abolition des distinctions de classes ne pourrait être atteinte de façon pérenne qu'avec les conditions d'un haut niveau de développement économique et technologique. Si ces préalables n'existent pas – et l'on ne peut s'empêcher de penser à la révolution d'octobre en Russie en 1917 – seules les privations seraient partagées ; dans ces conditions une nouvelle stratification sociale, une nouvelle couche dirigeante (ou classe dirigeante) apparaîtrait. Ce développement serait accompagné sur le plan politique par une nouvelle dictature – non pas un gouvernement de la classe travailleuse, mais celui d'un petit groupe ou même de quelques individus.

[…]


Déjà en novembre 1847, Marx écrivait : « La victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est en même temps la victoire contre les conflits nationaux et économiques, qui de nos jours poussent les peuples à s'affronter avec hostilité. La victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est par conséquent en même temps le signal de la libération pour tous les peuples opprimés. »5 Le Manifeste Communiste soulignait également que « dans la mesure où l'on supprime l'exploitation de l'homme par l'homme, on supprime l'exploitation d'une nation par une autre nation. »6 […]

Enfin, il y a un aspect d'une importance cruciale : la vie politique dans la société communiste basée sur l'association des producteurs libres. Marx et Engels ne sont jamais entrés dans les détails sur ce que pourrait être la vie politique après l'abolition de la domination de classe et la dissolution de l'Etat. Mais il y a une remarque importante d'Engels – jamais citée par les idéologues d'URSS – qui met clairement l'accent sur la liberté politique. Quand quelques socialistes utopiques essayèrent de mettre sur pied des communautés isolées pour en faire les germes d'une nouvelle société, Engels leur donna ce conseil : « Prouvez-leur que vos communautés ne soumettront pas l'humanité à un quelconque "despotisme de fer"... Montrez-leur que la vraie liberté et la vraie égalité ne sont possibles que dans les conditions d'une communauté, montrez-leur que la justice a besoin de ces conditions – et alors ils seront tous de votre côté. »7

Enfin, il vaut la peine de signaler une omission significative de Marx et Engels : il n'est fait nulle part mention dans leurs écrits, pas même de façon sous-entendue, de l'existence d'un parti politique dans la future société sans classe, sans même parler d'un parti qui jouerait un rôle de direction. La société sans classe, pour Marx et Engels, est une société sans exploitation ni oppression, sans classe sociale, sans Etat, et sans parti.

[…]


Marx et Engels partaient de la thèse selon laquelle, avec le développement progressif du capitalisme, la classe travailleuse formerait la classe la plus nombreuse de la société et finalement la majorité de la population. Le mouvement de classe des travailleurs, en tant que mouvement de la majorité dans l'intérêt de la majorité, en se libérant lui-même, libérerait la société dans son ensemble de l'oppression et de l'exploitation. […]

La révolution sociale ne serait possible que par une victoire simultanée dans plusieurs pays économiquement développés. […]

La révolution sociale mènerait au pouvoir de la classe travailleuse (dictature du prolétariat), par la destruction du pouvoir de la bureaucratie, de l'armée, et de la police, et leur remplacement par des organes élus au scrutin universel secret, exerçant les pouvoirs législatif et exécutif. Les cadres administratifs et les officiels de la vie publique recevraient une rémunération n'excédant pas celle des travailleurs, et ils seraient révocables par leurs électeurs à tout moment.

La dictature du prolétariat pourrait, pendant une courte période transitoire, effectuer les mesures nécessaires pour la transformation de la société, incluant le transfert des principaux moyens de production à la propriété de la société – une compensation pour leurs propriétaires précédents étant souhaitable mais non obligatoire. Par suite de cette transformation, la société communiste sans classe sociale apparaîtrait, caractérisée par les éléments suivants : 1) propriété sociale des moyens de production sous la forme d'associations de producteurs libres, ou d'une union de coopératives ; 2) un développement planifié qui augmenterait l'abondance des coopératives, tant et si bien que la distribution de tous les produits serait possible pour toutes les demandes des individus (« à chacun selon ses besoins ») ; 3) l'élimination de toute domination de classe et de toute distinction de classe, aboutissant à l'abolition du pouvoir d'Etat et à l'émergence d'une société sans Etat ni classe sociale ; 4) l'élimination du contraste entre la ville et la campagne ; 5) l'abolition de l'asservissante division du travail, et l'opportunité d'un plein développement sans obstacle pour le potentiel physique et mental de chaque personne, de façon que la personnalité de chacun puisse s'épanouir pleinement ; 6) l'élimination des conflits nationaux, et la réalisation de la paix et de l'amitié entre les nations.

[…]


Marx et Engels, cependant, étaient loin de considérer leurs opinions et théories comme une doctrine politique infaillible. « Je ne tiens nullement à ce que nous arborions un drapeau dogmatique, bien au contraire », écrivait Marx. Ce qui importait étant de se lier aux luttes réelles et de s'identifier à elles. « Nous ne nous présentons pas alors au monde en doctrinaires armés d'un nouveau principe : voici la vérité, agenouille-toi ! »8 Engels partageait cette opinion : « Le communisme n'est pas une doctrine mais un mouvement ; il ne part pas des principes mais des faits. »9 Marx et Engels gardèrent cette même opinion toute leur vie : « Notre théorie n'est pas un dogme mais l'exposition d'un processus en évolution, et ce processus implique des phases successives. »10 Le rejet de toute forme de dogmatisme était également enraciné dans leurs attitudes personnelles. En réponse à une question au milieu des années 1860, Marx déclara que sa devise préférée était : De omnibus dubitandum (Il faut douter de tout)11.

A partir des années 1870, Marx et Engels craignirent de plus en plus que certains de leurs partisans, qui se proclamaient bruyamment « marxistes », puissent falsifier le concept de base du socialisme scientifique et le transformer en dogme. A la fin des années 1870, Marx s'est dissocié de tels « marxistes » par sa célèbre réplique : « Tout ce que je sais, c'est que moi, je ne suis pas marxiste ». Ce n'était pas, comme on le présume parfois, une remarque fortuite, mais une affirmation fréquemment répétée par Marx12, expression de ses appréhensions croissantes concernant les « marxistes » qui apparaissaient à cette époque. Engels, également, était gêné par ces partisans. Ainsi il a critiqué certains qui essayaient « de faire d'une théorie importée et pas toujours comprise une sorte de dogme nécessaire, en se tenant à l'écart de tout mouvement qui n'accepterait pas ce dogme. »13 Beaucoup de ces « marxistes » étaient « des gens dont l'incompétence n'a d'égale que leur arrogance. »14

Engels était particulièrement inquiet de possibles futures mauvaises interprétations des concepts fondamentaux de Marx. Après la mort de Marx, Engels craignait que « tout le monde ne présume d'après... plutôt que ne lise correctement »15 les manuscrits laissés par Marx. Engels, par conséquent, demandait avec insistance « d'étudier cette théorie dans ses sources originales et non de deuxième main », étant donné qu'il arrivait « bien trop souvent que des gens croient qu'ils ont entièrement compris une théorie et peuvent l'appliquer sans plus de précaution dès qu'ils ont assimilé ses principaux principes, et encore pas toujours correctement. Et je dois adresser ce reproche à beaucoup des plus récents "marxistes", car les absurdités les plus étonnantes ont été produites aussi depuis ce milieu. »16

Prophétiquement, encore empli de scepticisme, Engels écrivait le 15 mars 1883, deux jours après la mort de Marx : « Les hommes de clocher et les petits talents, voire les charlatans, vont avoir le champ libre. La victoire finale est certaine, mais les déviations, les erreurs temporaires et locales – qui même maintenant sont inévitables – se multiplieront en abondance. »17

Les sombres pressentiments de Marx et d'Engels vers la fin de leurs vies n'étaient que trop justifiés – à vrai dire, ils ont été largement surpassés par la réalité des événements ultérieurs. »18




1 Wolfgang Leonhard, né en 1921, est historien et essayiste. Sa mère, ancienne spartakiste ayant quitté le KPD en 1925, résiste contre le nazisme de 1933 à 1935, puis s'exile en URSS avec son fils. Elle est arrêtée à Moscou en octobre 1936 et envoyée au goulag pour dix ans. Wolfgang Leonhard suit les cours de l'Internationale communiste, puis retourne en Allemagne en 1945 et devient cadre politique dans la zone d'occupation russe. De plus en plus révulsé par le stalinisme du régime, c'est finalement en mars 1949 qu'il quitte clandestinement l'Allemagne de l'Est. Il rejoint d'abord la Yougoslavie, puis en novembre 1950 la RFA. Il soutient les dissidents du bloc stalinien, et enseigne dans différentes universités : Oxford, Columbia, Yale, Kiel, etc. Il a démonté dans plusieurs ouvrages les mensonges et falsifications du stalinisme. Son autobiographie, Die Revolution entläßt ihre Kinder (1955), limitée aux années 1935-1949, a été publiée en français : Wolfgang Leonhard, Un Enfant perdu de la révolution, France-Empire, 1983 (cette édition française est malheureusement très médiocre). Il y stigmatise par exemple le « fonctionnaire stalinien, "dur", glacé, exécutant inconditionnel de n'importe quelle directive, et qui, par sa longue appartenance à l'Appareil, avait perdu tout rapport avec quelque mouvement vivant de travailleurs, et avec l'idéal du socialisme et de la fraternité des peuples. » (p. 177).

2 Wolfgang Leonhard, préface de 1973, Three Faces of Marxism, 1974, pp. XII-XIII. Idem, chapitre 6, p. 259. Un autre objectif des « marxistes humanistes » était « d'éliminer constamment et complètement le stalinisme du mouvement communiste mondial – tant en théorie qu'en pratique. » (p. 259).

3 Karl Marx et Friedrich Engels, L'Idéologie allemande, 1845-1846 (Karl Marx, Œuvres tome III : Philosophie, Bibliothèque de la Pléiade, 1982, p. 1066).

4 Friedrich Engels, « Program of the Blanquist Commune Emigrants », Der Volksstaat n° 73, 26 juin 1874 (Flüchtlingsliteratur, article II).

5 « Reden über Polen », 29 novembre 1847. Werke, IV, p. 416.

6 Karl Marx, Manifeste communiste (Karl Marx, Philosophie, Gallimard, 1994, p. 422).

7 Friedrich Engels, article dans « The New Moral World », 4 novembre 1843. Werke, I, p. 487.

8 Karl Marx, lettre à Arnold Ruge, Deutsch-Französische Jahrbücher (Annales franco-allemandes), Karl Marx, Œuvres tome III : Philosophie, Pléiade, pp. 343 et 345.

9 Friedrich Engels, « Die Kommunisten und Karl Heinzen », Deutsche Brüsseler-Zeitung, 7 octobre 1847. Werke, IV, p. 321.

10 Friedrich Engels, lettre à Florence Kelley Wischnewetsky, 28 décembre 1886. Selected Correspondence (New York), p. 453.

11 Karl Marx, Bekenntnisse. Werke, XXXI, p. 597.

12 Voir les références dans les lettres d'Engels à Bernstein du 2-3 novembre 1882 (Werke, XXXIII, p. 388) et à Paul Lafargue du 27 août 1890 (Werke, XXXVII, p. 450), ainsi que sa réponse à la Sächsische Arbeiter-Zeitung du 13 septembre 1890 (Werke, XXII, p. 69).

13 Friedrich Engels, lettre à Florence Kelley Wischnewetsky, 28 décembre 1886.

14 Friedrich Engels, lettre à Paul Lafargue, 27 août 1890.

15 Friedrich Engels, lettre à Conrad Schmidt, 12 avril 1890.

16 Friedrich Engels, lettre à Joseph Bloch, 21 septembre 1890. Selected Correspondence (New York), p. 477.

17 Friedrich Engels, lettre à Friedrich Adolph Sorge, 15 mars 1883. Ibid., p. 413.

18 Wolfgang Leonhard, Three Faces of Marxism [Die Dreispaltung des Marxismus], Holt, Rinehart & Winston (New-York), 1974, pp. 26 à 45. Wolfgang Leonhard ajoute dans sa conclusion qu'« il y a des différences claires et évidentes entre le marxisme et le léninisme, et entre le léninisme et le stalinisme », ce dernier n'étant qu'« une idéologie pour la justification d'un système dictatorial bureaucratique et centralisé. » (Idem, pp. 355 et 358).

 
Beauvoir, Marcuse... sur les valeurs dominantes sexistes PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Vendredi, 04 Septembre 2009 10:26

Beauvoir, Marcuse... sur les valeurs dominantes sexistes


La lutte pour l'égalité comprend nécessairement la lutte contre le sexisme. Pour y parvenir, il faut à la fois abolir les inégalités sociales, économiques et politiques, et en même temps combattre l'idéologie sexiste qui impose ses « valeurs » hiérarchisantes et discriminantes, lesquelles sont souvent inconsciemment acceptées – comme pour toute idéologie dominante.

Le caractère historique des valeurs sexistes a été analysé par le féminisme contemporain : « masculinité et féminité désignent les caractéristiques et les qualités attribuées socialement et culturellement aux hommes et aux femmes. [...] Ce sont les rapports sociaux de sexe, marqués par la domination masculine, qui déterminent ce qui est considéré comme "normal" - et souvent interprété comme "naturel" - pour les femmes et les hommes. »1

Nous présentons chronologiquement quelques extraits de textes historiques, qui montrent une évolution dans la prise de conscience de ces faits.



Au XIXe siècle, le socialiste marxiste August Bebel écrivait dans La Femme et le socialisme :


« Le sexe féminin, dans sa masse, souffre sous deux rapports : il souffre sous la dépendance sociale de l'homme – ce qui sera amélioré mais non supprimé par l'égalité devant la loi et devant la justice – et il souffre sous la dépendance économique qui pèse sur les femmes en général, et surtout sur les femmes du peuple aussi bien que sur les hommes. Il en résulte que toutes les femmes, sans distinction de rang social, ont intérêt, dans leur situation de sexe dominé et préjudicié par les hommes, de voir modifier cet état de choses par des réformes dans l'état social existant, par la révision des lois. La plus grande majorité des femmes a l'intérêt le plus marqué à voir modifier complètement cette situation. C'est ainsi que disparaîtront l'esclavage du salaire, sous lequel la plupart gémissent, et l'esclavage sexuel qui est intimement lié avec nos situations de propriété et d'industrie. »2


Il ajoutait plus loin : « L'humanité ne pourra être délivrée sans l'indépendance sociale et l'égalisation des sexes. » Et, en conclusion : « L'avenir appartient au socialisme, c'est-à-dire en tout premier lieu au travailleur et à la femme. »3


Alexandra Kollontaï parlait ainsi de ce texte en 1921 : « Dans les années 1870, fut publié le livre d'August Bebel : la Femme et le Socialisme, traduit depuis dans toutes les langues [...] Bebel démontra définitivement que la tâche historique de la classe ouvrière est indissolublement liée à celle de la libération de la femme. Il indiqua aussi le chemin qui mène à cette libération : c'est la victoire de la classe ouvrière et la réalisation du système communiste. [...] L'ouvrage de Bebel eut une grande influence »4.



En 1949, Simone de Beauvoir publiait Le Deuxième sexe. Exactement soixante ans après sa publication, cet ouvrage peut être défini comme étant Le Capital du féminisme. Examinant en détail tous les aspects de l'existence des femmes dans la société et dans leur vie privée, Beauvoir mettait l'accent sur les contraintes sociales qui pèsent sur leur formation et leur situation, résumant son analyse par la célèbre phrase : « On ne naît pas femme : on le devient. »5


Après avoir rappelé que « dans l'humanité les "possibilités" individuelles dépendent de la situation économique et sociale », Beauvoir écrit que ce sont les hommes qui ont inventé la division entre valeurs « mâles » et « femelles » : « en vérité les femmes n'ont jamais opposé aux valeurs mâles des valeurs femelles : ce sont des hommes désireux de maintenir les prérogatives masculines qui ont inventé cette division ; ils n'ont prétendu créer un domaine féminin – règle de la vie, de l'immanence – que pour y enfermer la femme ». Ce sont les hommes qui « ont créé les valeurs, les mœurs, les religions »6, éléments de la vie sociale qui infériorisent les femmes. Les valeurs dominantes sont créées par les dominants, dans leur intérêt, et elles contribuent à perpétuer cette domination.


Ainsi, Beauvoir parlant de la femme écrit que « acceptant l'idée de son infériorité elle la constitue. » Et plus loin : « On voit que l'ensemble du "caractère" de la femme : ses convictions, ses valeurs, sa sagesse, sa morale, ses goûts, ses conduites, s'expliquent par sa situation. »7


Anticipant la nouvelle vague du mouvement féministe, elle annonce qu'« il n'y a pour la femme aucune autre issue que de travailler à sa libération. Cette libération ne saurait être que collective ». Et elle ajoute : « Cependant il ne faudrait pas croire que la simple juxtaposition du droit de vote et d'un métier soit une parfaite libération : le travail aujourd'hui n'est pas la liberté. C'est seulement dans un monde socialiste que la femme en accédant à l'un s'assurerait l'autre. La majorité des travailleurs sont aujourd'hui des exploités. D'autre part, la structure sociale n'a pas été profondément modifiée par l'évolution de la condition féminine ; ce monde qui a toujours appartenu aux hommes conserve encore la figure qu'ils lui ont imprimée. »8



Enfin, nous reproduisons un extrait de « Marxisme et féminisme », conférence donnée par Herbert Marcuse en 1974. Le texte en a été publié le 15 mai 1974 dans Libération, puis a été repris en avril 1995 dans la revue Quel corps ?, et a été réédité en 2007 par les éditions Homnisphères (avec un autre texte de Marcuse : « Le problème du changement social dans la société technologique »)9.

Marcuse y souligne le caractère intrinsèquement agressif du capitalisme, et le rôle idéologique joué par les valeurs sexistes dans la promotion de cette agressivité. Ces valeurs, qui sont imposées structurellement et idéologiquement, sont à combattre et à renverser.


« Ce qui est en jeu, c’est la négation des valeurs imposées et reproduites dans la société par la domination mâle. Et une subversion aussi radicale des valeurs ne pourra jamais être le simple sous-produit d’institutions sociales nouvelles. Elle doit avoir ses racines dans les hommes et les femmes qui créent ces nouvelles institutions.

Que signifie cette subversion des valeurs dans la transition vers le socialisme ?

D’autre part, cette transition est-elle, en quelque sens que ce soit, la libération et l’essor de caractéristiques spécialement féminines à l’échelle de la société ?

Pour répondre à la première question, voici quelles sont les valeurs dominantes de la société capitaliste : productivité guidée par le seul profit, recherche du succès à tout prix, esprit de compétition. C’est en d’autres termes, le « principe de rendement », le règne de la rationalité fonctionnelle qui rejette toute passion, une double moralité : 1’« éthique du travail » qui signifie pour la grande majorité de la population la condamnation à un travail aliéné et inhumain, et la volonté de puissance, l’étalage de la force et de la virilité.

Or, selon Freud, cette hiérarchie de valeurs reflète une structure mentale dans laquelle l’énergie agressive primaire tend à réduire et à biaiser l’instinct de vie, c’est-à-dire l’énergie érotique. Selon Freud, cette tendance destructive dans la société s’intensifie au fur et à mesure que la civilisation doit avoir recours à une répression accrue afin de maintenir sa domination face aux possibilités de jour en jour plus réelles de libération ; à son tour, cette répression accrue conduit à une stimulation d’un surplus d’agressivité et à sa canalisation en un type d’agression utile à la société. Cette mobilisation totale de l’agressivité ne nous est que trop familière aujourd’hui : militarisation, caractère de plus en plus brutal des forces de « l’ordre », fusion de la sexualité et de la violence, attaque directe contre l’instinct de vie qui nous pousse à vouloir préserver et reconstruire l’environnement, attaque contre la législation « anti-pollution », etc.

Ces tendances sont enracinées dans l’infrastructure même du capitalisme avancé. L’aggravation de la crise économique, les limites de l’impérialisme, la reproduction de la société en place par le gâchis et la destruction, tout cela se fait de plus en plus sentir et nécessite des contrôles sans cesse accrus et étendus de la population pour la maintenir au pas. Ces contrôles et cette manipulation pénètrent profondément la structure mentale et touchent au domaine de l’instinct même. Aujourd’hui, la totalisation de l’agressivité et la répression pénètrent la société toute entière à un degré tel que l’image du socialisme s’en trouve modifiée sur un point essentiel. Le socialisme en tant que société qualitativement différente doit incarner l’antithèse, la négation historique des besoins et des valeurs restrictifs et répressifs du capitalisme comme forme de culture dominée par le mâle. »

 

1 Pascale Molinier et Daniel Welzer-Lang, dans Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2004, p. 77 (souligné par nous).

2 August Bebel, La Femme et le socialisme, Volksdrukkerij, 1911, p. 30.

3 August Bebel, La Femme et le socialisme, op. cit., pp. 32 et 728.

4 Alexandra Kollontaï, Conférences sur la libération des femmes, La Brèche, 1978, pp. 157-158.

5 Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, Gallimard, 1976, Folio essais, tome II, p. 13.

6 Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome I, pp. 77, 117 et 222.

7 Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome II, pp. 98 et 517-518.

8 Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome II, pp. 522 et 598.

9 Nous nous basons sur cette édition, pp. 82 à 85 (souligné dans l'original).

Mis à jour ( Vendredi, 04 Septembre 2009 10:33 )
 
Rosa Luxemburg (1871-1919) PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Lundi, 29 Décembre 2008 21:15
Ce 15 janvier, il y aura 90 ans que Rosa Luxemburg a été assassinée à Berlin, en même temps que Karl Liebknecht. Nous publions à cette occasion trois articles de Rosa Luxemburg inédits ou rares en français : Une Question de tactique (1902), Quelles sont les origines du 1er mai ? (1894), et Un Devoir d’honneur (1918).

C’est également l’occasion de revenir sur les idées de celle qui fut, en réalité, assassinée plusieurs fois.

En 1919 en Allemagne, le nouvel ordre établi a, pour empêcher la révolution, fait tuer des milliers de révolutionnaires, dont Rosa Luxemburg. Il ne suffisait plus de la calomnier : il devint nécessaire de l’assassiner, puis de se débarrasser de son cadavre en le jetant dans un canal de Berlin. Mais même après ce crime, elle restait politiquement gênante et on continua de mentir sur son compte, en Allemagne et ailleurs. On atteignit le paroxysme de cette politique avec le régime nazi, qui fit interdire et brûler ses textes.

Sa pensée révolutionnaire libre et indépendante a également été dissimulée, escamotée et attaquée par des générations de pseudo-communistes. Dès 1925, le Bulletin Communiste de Boris Souvarine dénonçait le fait que « Rosa Luxembourg n’étant plus de ce monde pour recevoir leurs outrages, c’est à sa mémoire que s’en prirent les léninistes de 1924 »[1]. En effet, les idées véritablement marxistes et révolutionnaires de Rosa Luxemburg, dans leur ensemble et dans leur cohérence, gênaient les léninistes. Ses multiples critiques contre Lénine, sur de nombreux sujets et tout au long des années, la rendait encombrante pour les sectateurs de l’URSS. Comme l’a rappelé son amie Mathilde Jacob, jusqu’à la fin « Rosa Luxemburg n’avait pas abandonné ses critiques sur les tactiques des bolcheviks »[2]. Il fallait donc tenter de la discréditer, afin de se débarrasser d’une militante et théoricienne « en trop », dont l’existence et la pensée étaient en contradiction avec les mythes léninistes.

Les staliniens allèrent encore plus loin, et aggravèrent les mensonges léninistes tout en inventant de nouvelles diffamations contre Rosa Luxemburg. Force est de constater que les staliniens ne se trompaient pas sur un point : effectivement, Rosa Luxemburg n’avait politiquement strictement rien à voir avec eux.

La chute du capitalisme d’Etat russe a permis l’arrêt de cette machine de désinformation systématique, mais malheureusement nombre des clichés et mensonges inventés à l’époque contre Rosa Luxemburg sont encore répétés de nos jours.

Conséquence de cette lutte « anti-Luxemburg », ses textes ont trop rarement été édités, et aujourd’hui encore une édition rigoureuse et complète de ses textes n’a toujours pas été réalisée. En traduction française, les textes concernant la Pologne font particulièrement défaut, plusieurs textes sont épuisés, et nombre des traductions existantes seraient à refaire[3].

On s’est parfois posé cette question : si Rosa Luxemburg avait échappé à cet assassinat le 15 janvier 1919, que serait-elle devenue ? On peut l’envisager en examinant le sort de ses proches : Leo Jogiches fut assassiné à Berlin dans des conditions similaires moins de deux mois plus tard ; Mathilde Jacob et Luise Kautsky sont mortes dans les camps nazis ; Hugo Eberlein fut tué par le régime stalinien, de même que de très nombreux communistes polonais (qui furent en particulier assassinés en URSS en 1937).

Au fond il n’y avait, malheureusement, probablement pas d’autre issue pour Rosa Luxemburg, étant donnés d’une part son indéfectible fidélité à l’objectif de l’auto-émancipation des travailleurs, et d’autre part ce qu’était son époque.

Les qualificatifs utilisés pour définir Rosa Luxemburg ne manquent pas : marxiste, spartakiste, socialiste, sociale-démocrate, communiste, voire luxemburgiste ! Plusieurs de ces termes, si ce n’est tous, étaient pour elle synonymes : ainsi, elle écrivait que « socialisme et marxisme, lutte d’émancipation prolétarienne et social-démocratie sont identiques. »[4] Le mot « socialiste » lui suffisait amplement, mais comme nombreux étaient ceux qui s’intitulaient « socialistes » tout en ayant renoncé à l’objectif socialiste, le mot est rapidement devenu trop imprécis.

Elle était marxiste, de toute évidence, si l’on entend par là non les tenants d’un dogme figé opposé aux idées de Karl Marx, mais au contraire ceux qui s’inscrivent dans la continuité de la méthode et des objectifs fondamentaux de celui-ci. Luxemburg a ainsi écrit que « Le marxisme est une vision révolutionnaire du monde qui doit appeler à lutter sans cesse pour acquérir des connaissances nouvelles, qui n’abhorre rien tant que les formes figées et définitives »[5].

Rosa Luxemburg était sociale-démocrate au sens de l’époque : elle militait pour le socialisme et la démocratie, au moyen de la lutte de classe et de l’action révolutionnaire. Elle pouvait ainsi écrire en 1898 que « la social-démocratie a toujours combattu la politique douanière et le militarisme »[6]. Cette social-démocratie a manifestement cessé d’exister après le vote des crédits de guerre en 1914, et le terme de « social-démocratie » a radicalement changé de sens. Rosa Luxemburg, elle, n’a pas renié ses principes : elle est restée une socialiste démocratique et révolutionnaire.

Le mot « spartakiste » désignait les membres de la Ligue Spartakus (Spartakusbund), qui regroupait en Allemagne pendant la première guerre mondiale les socialistes qui ne renonçaient pas à la solidarité mondiale des travailleurs, ni à l’objectif d’une abolition de l’exploitation menée par les exploités eux-mêmes. Rosa Luxemburg était la principale théoricienne de cette organisation que la censure réduisait à la clandestinité. De la même façon elle était communiste, au sens authentique du mot. Elle fut co-fondatrice du Parti communiste d’Allemagne en décembre 1918, lequel changea malheureusement bien vite d’orientation, jusqu’à renier en fait l’héritage du Spartakusbund. Communisme est en réalité un synonyme de socialisme au sens réel du terme - qui est bien celui qu’elle employait.

Contrairement à ce qu’on lit parfois, le terme « luxemburgisme » n’a pas été créé après sa mort, mais aux alentours des années 1900[7]. Le terme désignait le courant anti-nationaliste au sein des socialismes en Pologne, puisqu’elle était la principale théoricienne de ce courant. Mais de même que Marx ne voulait pas du terme « marxisme », il est évident qu’elle ne voulait pas de ce terme, qui était pour elle inutile : elle avait la conviction de défendre le socialisme authentique, et elle ne vit pas les outrages que le XXe siècle fit aux mots qui représentaient son idéal, l’idéal de libération des êtres humains par l’abolition du capitalisme et des hiérarchies.

Rosa Luxemburg a été toute sa vie une journaliste. Elle a écrit des centaines d’articles dans de nombreux journaux et en plusieurs langues, et a elle-même dirigé les journaux Sprawa robotnicza, Sächsische Arbeiterzeitung, Leipziger Volkszeitung et Die Rote fahne.

La qualité de son écriture la fit rapidement remarquer au sein du mouvement socialiste international. Elle maniait l’ironie avec brio, parlant par exemple de l’Empereur « qui, grâce aux trois millions de marks ajoutés, pour cause de vie chère, à la liste civile qu’il perçoit en sa qualité de roi de Prusse, est Dieu merci à l'abri du pire »[8]. Cette remarque est évidemment datée : ce n’est certes pas de nos jours, avec les fabuleux progrès de la décence chez les chefs d’Etat, qu’un dirigeant politique pourrait augmenter son propre salaire de 172 % au moment où le salaire réel des travailleurs est en baisse...

Ecrire dans la presse répondait pour Luxemburg à cette exigence : s’adresser directement aux masses. Cela s’inscrivait dans une perspective d’indispensable partage des connaissances, qui s’est manifesté aussi par le fait qu’elle a enseigné l’économie et l’histoire auprès de militants du SPD. Le partage et l’appropriation du savoir par tous était pour elle une nécessité : « Dans la société socialiste, le savoir sera une propriété commune pour tous. »[9]

Elle a mené une constante critique du capitalisme et de l’économie politique, étant en cela une continuatrice conséquente de la méthode de Marx. Etudiant l'histoire du développement du capitalisme dans L'Accumulation du capital et Introduction à l'économie politique, elle rappelle notamment les famines causées par la spéculation et par la tendance de l'impérialisme économique à briser l'agriculture vivrière, concluant que « l’économie mondiale capitaliste s’est vraiment élevée sur les souffrances et les convulsions de l'humanité entière. »[10] Elle soulignait à quel point le capitalisme recourt à « la violence, qui est une méthode permanente de l’accumulation comme processus historique depuis son origine jusqu’à aujourd’hui. »[11]

Luxemburg insiste sur la nécessité pour les capitalistes de réaliser de la plus-value, non seulement par l'exploitation des travailleurs d'un côté, mais aussi - à l'autre bout de la chaîne - par l’écoulement des marchandises produites. Cela entraîne un recourt au crédit, mais - on le voit encore avec l’actuelle crise du capitalisme - ce système n’est pas un remède miracle, loin s’en faut. Cela avait été observé par Rosa Luxemburg, qui écrivait que « le crédit, au lieu d’être un moyen de suppression ou d’atténuation des crises, n’est, tout au contraire, qu’un moyen particulièrement puissant de formation des crises. »[12] Elle rappelait que l’existence des périodes de crises fait partie intégrante du fonctionnement du capitalisme.

Elle a étudié à de nombreuses occasions les tendances du développement du capitalisme : « C'est une loi immanente du mode de production capitaliste qu'il s'emploie petit à petit à lier matériellement les lieux les plus éloignés, les rendant économiquement dépendants les uns des autres, transformant en fin de compte le monde entier en un seul mécanisme productif solidement unifié. »[13] Et le socialisme mondial ne peut advenir qu’après l’avènement de ce capitalisme mondial.

Elle rappelle que pour une transformation radicale des rapports sociaux-économiques, il est indispensable de « supprimer l’esclavage du salariat »[14]. En plein pendant la révolution allemande de 1918, elle écrivait : « A bas le salariat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. Au travail salarié et à la domination de classe, doit se substituer le travail coopérateur »[15].

Rosa Luxemburg a donné une analyse profonde de la guerre et du militarisme, phénomènes profondément néfastes. Elle s’est opposée sans relâche à la guerre mondiale qui venait, puis à la première guerre mondiale lorsqu’elle fut là, payant la constance de son engagement de plusieurs années de prison. Percevant toute le caractère barbare de la guerre, elle écrivait que « la guerre mondiale actuelle représente une défaite du socialisme et de la démocratie »[16].

Luxemburg était, incontestablement, une internationaliste authentique. « Il n’y a pas de socialisme en dehors de la solidarité internationale du prolétariat »[17], rappelait-elle. Elle s’opposait à tous les nationalismes, tout autant qu’au colonialisme. Elle estimait indispensable « la libération spirituelle du prolétariat de la tutelle de la bourgeoisie, tutelle qui se manifeste par l’influence de l’idéologie nationaliste. »[18]

Elle indiquait qu’« un niveau de vie dans la mesure du possible identique et élevé pour le prolétariat de tous les pays, garanti par une législation internationale du travail est indispensable, compte tenu des objectifs finaux de la lutte prolétarienne : la réalisation du socialisme qui n’est possible qu’à l’échelle internationale. »[19]

Elle étudiait attentivement l’histoire, dans tous ses aspects. Très nombreux sont ses textes qui comprennent des rappels historiques, concernant l’histoire de toutes les parties du monde sur différentes périodes, ou encore l’histoire de l’économie, l’histoire de la pensée économique, l’histoire des idées socialistes, etc. Elle a résumé sa vision de l’histoire par cette formule : « Les hommes ne font pas leur histoire de toutes pièces. Mais ils la font eux-mêmes. »[20]

Rosa Luxemburg était également féministe. Dans un article de 1912, écrit à l'occasion de la deuxième journée internationale des femmes du 8 mars, Rosa Luxemburg affirme que le droit de vote des femmes est une revendication essentielle, qui n’est pas seulement l’affaire des femmes : « Le suffrage féminin est le but. Mais le mouvement de masse qui doit l’obtenir n’est pas que l’affaire des femmes, c’est une affaire de classe commune aux femmes et aux hommes du prolétariat. Le manque actuel de droits pour les femmes en Allemagne n’est qu’un maillon de la chaîne qui entrave la vie du peuple. »[21] Elle-même est morte sans jamais avoir eu le droit de vote (si ce n’est, bien sûr, au sein des organisations socialistes).

Elle refusa toujours de se laisser enfermer dans des luttes fractionnées, sans vue d’ensemble. Le féminisme découlait pour elle « d’une opposition généralisée au système des classes, à toutes les formes d’inégalité sociale et à tout pouvoir de domination. »[22]

Tous ces éléments faisaient de Rosa Luxemburg une révolutionnaire. Elle militait pour une révolution sociale au niveau mondial, cela sans être dans une caricature du « tout ou rien » : elle préconisait la lutte pour la République en Allemagne, ainsi que - tout au long de sa vie - pour la conquête du suffrage universel direct et égal. Sa conception de la révolution est bien loin de certains clichés ; elle écrivait : « A la différence de la police qui par révolution entend simplement la bataille de rue et la bagarre, c'est-à-dire le "désordre", le socialisme scientifique voit d'abord dans la révolution un bouleversement interne profond des rapports de classe. »[23] Ainsi, « Rosa Luxemburg montre qu'en fait ceux qui conçoivent la révolution comme un phénomène de nature essentiellement violente [...] finissent par la concevoir en termes militaires qui reconduisent toujours une structure de commandement et d'obéissance [...], bref le retour de la domination au sein du projet d'émancipation. »[24]

Pendant la révolution allemande de 1918, elle en appelle donc au pouvoir des conseils ouvriers, et à « un complet renversement de l’Etat, une subversion générale de toutes les bases économiques et sociales du monde actuel » qui « ne peuvent résulter des décrets d’une administration quelconque, d’une commission ou d’un parlement ; l’initiative et l’accomplissement n’en peuvent être assurés que par les masses populaires elles-mêmes. […] La révolution socialiste est la première qui ne puisse être menée à la victoire que dans l’intérêt de la grande majorité, et par l’action de la grande majorité des travailleurs. »[25] Il ne peut pas y avoir de révolution socialiste sans l’intervention constante de la lutte consciente des travailleurs, et « La surestimation ou la fausse appréciation du rôle de l'organisation dans la lutte de classe du prolétariat est liée généralement à une sous-estimation de la masse des prolétaires inorganisés et de leur maturité politique. »[26] Elle écrivait que « les révolutions ne se laissent pas diriger comme par un maître d’école. »[27].

Enfin, Rosa Luxemburg militait pour la conquête de la démocratie réelle, c’est-à-dire la démocratie socialiste, qui nécessite la démocratie révolutionnaire. « Si la démocratie est devenue, pour la bourgeoisie, tantôt superflue, tantôt gênante, elle est, en revanche, nécessaire et indispensable à la classe ouvrière. »[28]

Sa conviction profonde était que le socialisme et la démocratie véritable sont en fait un seul et même objectif : « Quiconque souhaite le renforcement de la démocratie devra souhaiter également le renforcement et non pas l’affaiblissement du mouvement socialiste ; renoncer à la lutte pour le socialisme, c’est renoncer en même temps au mouvement ouvrier et à la démocratie elle-même. »[29]

Opposée à la bureaucratisation, elle critique « la tendance à surestimer l’organisation qui, peu à peu, de moyen en vue d’une fin se change en une fin en elle-même, en un bien suprême auquel doivent être subordonnés tous les intérêts de la lutte. »[30]

Elle résumait ainsi la question : « jamais le mouvement de classe du prolétariat ne doit être conçu comme mouvement d’une minorité organisée. Toute véritable grande lutte de classe doit reposer sur l’appui et la collaboration des masses les plus étendues, et une stratégie de la lutte de classe qui ne compterait pas avec cette collaboration, mais qui n’envisagerait que les défilés bien ordonnés de la petite partie du prolétariat enrégimentée dans ses rangs, serait vouée par avance à un pitoyable fiasco. »[31]

Même si Rosa Luxemburg était évidemment influencée par certaines idées en cours à son époque, et si certains de ses textes ont vieilli (notamment certains articles de circonstance), l’essentiel de sa pensée demeure d’une pertinence remarquable.

Rosa Luxemburg est morte à 47 ans seulement. Les raisons qu’elle avait d’être révoltée sont toujours sous nos yeux ; ce sont les injustices, la violence et l’exploitation qui dominent le monde. Son objectif final était que les travailleurs du monde entier brisent les carcans de l’économie capitaliste et des frontières nationales.

Quatre-vingt-dix ans après, on voit bien que les combats de Rosa Luxemburg sont toujours d’actualité, et que le capitalisme n’est pas éternel.


[1] « Le Mouvement ouvrier international - Allemagne », Bulletin communiste n° 7, 4 décembre 1925. Se définissant comme « Organe du communisme international », la parution de ce bulletin communiste anti-stalinien faisait suite à l’exclusion de Boris Souvarine de l’Internationale communiste (voir « Les Vies de Boris Souvarine », Critique Sociale n° 2, novembre 2008). Nous respectons l’orthographe employée à l’époque : « Luxembourg » - bien que cette francisation avec l’ajout du « o » soit depuis tombée en désuétude.

[2] Mathilde Jacob, Rosa Luxemburg : an intimate portrait, Heretic books, 2000, p. 91.

Sur quelques unes des critiques de Lénine par Rosa Luxemburg, cf La Révolution russe (septembre 1918), et Marxisme contre dictature : http://atheles.org/spartacus/livres/marxismecontredictature/

Voir aussi « Le léninisme et la révolution russe », Critique Sociale n° 1, octobre 2008.

[3] Une liste des textes de Rosa Luxemburg publiés en français : http://democom.perso.neuf.fr/rosaluxemburg.htm

[4] Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ?, Spartacus, 1997, p. 98.

[5] Rosa Luxemburg, Critique des critiques, dans L’Accumulation du capital, Maspero, 1967, tome II, p. 231.

[6] Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ?, Spartacus, 1997, p. 63.

[7] Voir par exemple la lettre de Rosa Luxemburg à Leo Jogiches du 22 mai 1898, dans : Rosa Luxemburg, Lettres à Léon Jogichès, Denoël, 1971, tome 1, p. 150.

[8] Rosa Luxemburg, « Im Asyl », Die Gleichheit, 8 janvier 1912 (Dans l’asile de nuit, L’Herne, 2007, p. 13).

[9] Rosa Luxemburg, « Sklaverei » (« Esclavage »). Ecrit en 1907, ce texte est resté inédit jusqu'à sa publication en 2002 par Narihiko Ito dans Jahrbuch für Historische Kommunismusforschung. Nous traduisons d'après The Rosa Luxemburg reader, Monthly Review Press, 2004, p. 122.

[10] Rosa Luxemburg, Introduction à l'économie politique, Smolny, 2008, p. 139.

[11] Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital, Maspero, 1967, tome II, p. 45.

[12] Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ?, Spartacus, 1997, p. 40.

[13] Rosa Luxemburg, Die Industrielle Entwicklung Polens, 1897 (« Le Développement industriel de la Pologne »). Il s’agit de la thèse de doctorat de Rosa Luxemburg, qui fut publiée par un éditeur de Leipzig l’année suivant sa soutenance. Ce texte est inédit en français ; nous traduisons d'après Gesammelte Werke tome 1, Dietz Verlag, 1990, p. 209.

[14] Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ?, Spartacus, 1997, p. 86.

[15] Rosa Luxemburg, « Que veut la Ligue Spartakus ? », Die Rote fahne, 14 décembre 1918.

[16] Thèses sur les tâches de la social-démocratie, dans : Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démocratie, Spartacus, 1994, p. 160.

[17] Thèses sur les tâches de la social-démocratie, op. cit., p. 162.

[18] Thèses sur les tâches de la social-démocratie, op. cit., p. 163.

[19] Rosa Luxemburg, La Question nationale et l’autonomie, Le Temps des cerises, 2001, p. 226.

[20] Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démocratie, op. cit., p. 38.

[21] Rosa Luxemburg, « Droit de vote des femmes et lutte des classes », publié dans Die Gleichheit (L'Egalité) le 8 mars 1912. Traduction en français : http://democom.perso.neuf.fr/votefemmes.htm

Voir aussi l’article Une question de tactique (1902), dont nous publions dans ce numéro la première traduction en français.

[22] Rosa Luxemburg, La Question nationale et l’autonomie, op. cit., p. 23.

[23] Rosa Luxemburg, Grève de masse, parti et syndicats, chapitre IV.

[24] Martine Leibovici, « Révolution et démocratie : Rosa Luxemburg », Revue française de science politique vol. 41 n° 1, 1991, p. 62.

[25] Rosa Luxemburg, « Que veut la Ligue Spartakus ? », dans André et Dori Prudhommeaux, Spartacus et la Commune de Berlin, 1918-1919, Spartacus, 1977, pp. 90-91.

[26] Rosa Luxemburg, Grève générale, parti et syndicats, chapitre VI.

[27] Rosa Luxemburg, Grève générale, parti et syndicats, Spartacus, 1947 (réédition 1974), p. 48.

[28] Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ?, Spartacus, 1997, p. 89.

[29] Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ?, La Découverte, 2001, p. 70.

[30] Rosa Luxemburg, Grève générale, parti et syndicats, Spartacus, op. cit., pp. 75-76.

[31] Id., p. 58. Les diverses traductions laissent souvent à désirer ; nous nous reportons à l’original en allemand pour rectifier.

Mis à jour ( Mardi, 15 Juin 2010 11:59 )
 
L’absurdité du « libéralisme économique » PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Dimanche, 23 Novembre 2008 16:07
On appelle souvent « libéraux » ceux qui sont en fait des partisans du « libéralisme économique ». Ils se disent, comme nous, partisans de la liberté. Mais en pratique, on constate qu’ils laissent totalement de côté « la libération à l’égard de la misère, contenu concret de toute liberté »1.

 

Il ne s’agit en fait de « liberté » que pour la minorité privilégiée. Et même pour ces privilégiés, la « liberté » dont il est question est relative : la « libre initiative » du patron n’est en fait essentiellement que l’attitude que lui imprime le stade de développement du système capitaliste, et de son secteur d’activité en particulier. Cela ne peut donc être une action « libre » dans le sens réel du mot : une contrainte permanente pèse sur les décisions des capitalistes, qui est la contrainte de la loi de la fabrication de profit - règle qui n’a pas été choisie par chaque capitaliste, mais qui est induite par le capitalisme.

Cette contrainte imposée par le fonctionnement économique actuel pèse évidemment encore plus fortement sur les travailleurs. Également, les deux millions d’enfants qui vivent sous le seuil de pauvreté dans la France de 2008 n’ont pas exactement bénéficié d’une totale « liberté économique »…

Comme le dit Zeev Sternhell : « il n’y a pas de liberté sans une conception de l’égalité. La liberté de coucher sous les ponts n’est pas une liberté. »2


Parler de liberté en matière économique est moins simple qu’il n’y paraît, puisque nous vivons dans une société divisée entre possédants, travailleurs, rentiers, pauvres, « exclus », etc. Il faut donc savoir pour qui on parle de liberté, et de quelle liberté on parle.

« Liberté de qui ? Ce n’est pas la liberté d’un simple individu, en présence d’un autre individu. C’est la liberté qu’a le capital d’écraser le travailleur. »3 Voilà ce qui permet de comprendre le caractère fallacieux d’une formule comme « liberté des marchés », répétée religieusement au nom d’une croyance dont la fausseté est pleinement démontrée (cf par exemple l’incapacité de la « liberté du marché » face à la crise écologique actuelle).

Comme l’écrivait Herbert Marcuse : « Avoir la liberté économique devrait signifier être libéré de l’économie, de la contrainte exercée par les forces et les rapports économiques, être libéré de la lutte quotidienne pour l’existence, ne plus être obligé de gagner sa vie ».4


Le terme de « libéralisme économique » est donc une absurdité, puisqu’il s’agit de conserver à tout prix un système de contrainte et d’oppression du plus grand nombre. « Libéralisme », dans son sens étymologique, est en fait contradictoire de « économique » - qui n’est que l’organisation de l’inégalité et de la contrainte individuelle5 (ce qui explique qu’il ne peut pas exister d’« économie socialiste », le socialisme marquant en particulier la disparition du champ économique).

Il ne peut pas exister de riches s’il n’y a pas, à l’autre bout de la chaîne du même système, des pauvres. Il n’y a pas d’exploiteurs sans exploités… c’est là un des impensés majeurs du soi-disant « libéralisme économique ».


Cette idéologie du « libéralisme économique » est celle de l’extension du règne de l’économique, où l’économie s’immisce dans toutes les activités, qui deviennent alors soumises à une logique économique. Et cette logique s’oppose ou passe avant le libre développement humain, la sauvegarde de l’environnement, la réflexion et les choix personnels, etc.

Exemple frappant, le terme de « ressources humaines » - qui est tout sauf neutre, mais qui a désormais envahi la société - montre bien que dans la logique capitaliste, l’humain est au service de l’économique, et non l’inverse.

Cette idéologie se base entre autres sur une croyance dans « le » marché (un singulier qui montre en soi un biais idéologique), considérant que la concurrence et la « liberté » des agents économiques amènerait « naturellement »6 à une situation d’équilibre. Mais tôt ou tard, la réalité les rattrape : à l’inverse de la superstition quasi-religieuse de ces « libéraux » dans « un marché » auto-régulateur, la crise actuelle montre ce qu’il en est. Avec cette crise financière et économique, le capitalisme se montre clairement tel qu’il est fondamentalement de façon permanente : injuste, violent, et instable.

De plus, les structures économiques capitalistes déterminent et limitent fortement une autonomie des individus qui reste donc illusoire, ou réservée aux plus privilégiés. Les individus sont soumis au pouvoir, à l’emprise du système économique - ainsi qu’aux rapports sociaux qu’il implique.


Ces prétendus « libéraux » ne sont donc en fait que des capitalistes extrémistes. D’ailleurs, les penseurs de ce courant ont prouvé leur « attachement à la liberté » en soutenant la dictature d’Augusto Pinochet (Milton Friedman, Mont Pelerin Society), et de façon plus générale en n’attribuant à la démocratie qu’une importance très accessoire (« Je préfère une dictature libérale à une absence de libéralisme dans un gouvernement démocratique », Friedrich Hayek dixit). Les chefs d'État qui se sont revendiqués de cette idéologie (Thatcher, Reagan…), et qui ont été reconnus comme tels par ses « penseurs », ont restreint les libertés sociales, et leurs politiques économiques ont fortement accru les inégalités et la pauvreté.

On voit que ces « libéraux » croient bien faire de l'économie, alors qu'ils font mal de la politique. Cette politique ne bénéficie qu’aux classes dominantes, elle est au service exclusif des privilégiés et de la conservation du système existant, et ce, s’il le faut, au mépris et contre les conquêtes démocratiques et sociales. Le maintien des fondamentaux de l’organisation économique capitaliste ne permet pas la liberté pour tous. Il s’agit donc d’un certain type de conservatisme7, puisqu’il maintient essentiellement la société dans son stade actuel : un régime structurellement marqué par de très fortes inégalités sociales. Or, de même que la liberté est indispensable pour qu’existe une véritable égalité, il ne peut pas y avoir de liberté pour tous dans une société d’inégalités.


Il est étymologiquement inexact de parler de « libéralisme » pour désigner une idéologie qui s’attache au maintien d’un carcan qui limite les possibilités des êtres humains, qui perpétue l’aliénation, qui maintient différents types de violences dans le « monde du travail » : harcèlement, stress, dévalorisation, compétition permanente, licenciements, travail dangereux et désastreux pour la santé, etc.

A l’inverse du soi-disant « libéralisme économique », tout véritable combat pour la liberté implique d’en finir avec le carcan capitaliste.

 

Notes

1 Herbert Marcuse, L'Homme unidimensionnel, essai sur l'idéologie de la société industrielle avancée, Éditions de Minuit, 1968, p. 27.

2 Zeev Sternhell, entretien avec Libération, 3 juin 2006.

3 Karl Marx, Discours sur la question du libre-échange (prononcé à l’Association Démocratique de Bruxelles le 9 janvier 1848), in : Karl Marx, Œuvres tome I, Économie I, Gallimard, 1965, p. 154. Pour être complet, il faut citer également ce passage : « Ne croyez pas, Messieurs, qu’en faisant la critique de la liberté commerciale nous ayons l’intention de défendre le système protectionniste. » (idem, p. 156). Marx s’oppose au protectionnisme, qui est conservateur, le capitalisme devant au contraire se développer mondialement pour pouvoir être remplacé par un système plus juste, réellement mondialisé car libéré des frontières : le socialisme.

4 Herbert Marcuse, L'Homme unidimensionnel, op. cit., pp. 29-30 (souligné dans l’original).

5 « En réduisant l’individu à son intérêt économique, l’activité sociale est donc "pétrifiée", elle se transforme en une puissance objective qui domine les individus et sur laquelle ils n’ont plus aucun contrôle. » (Pierre Rosanvallon, Le Libéralisme économique, Éditions du Seuil, 1989, p. 192.).

6 Rappelons que les mécanismes économiques ne sont évidemment pas « naturels » : ce sont des constructions humaines.

7 « le néolibéralisme ne peut pas être raisonnablement tenu pour le nouveau visage du libéralisme. S’il en a adopté le nom, ce n’est en réalité qu’une version du conservatisme » (Immanuel Wallerstein, « Libéralisme et démocratie : frères ennemis ? », Agone n° 22, 1999, p. 167).

Mis à jour ( Lundi, 24 Novembre 2008 15:39 )
 
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