Warning: Parameter 1 to modMainMenuHelper::buildXML() expected to be a reference, value given in /var/alternc/html/c/critiquesociale/libraries/joomla/cache/handler/callback.php on line 99

Designed by:
SiteGround web hosting Joomla Templates
Théorie
Débat sur l'organisation PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Mardi, 08 Novembre 2011 19:03

Débat sur l'organisation


La revue est-elle une forme d'organisation ?


Dans le dernier numéro de Critique sociale, Marie Xaintrailles publie un article : « Notes à propos du luxemburgisme ». Marie y sort un moment du cadre de la pensée de Rosa Luxemburg, après certes en avoir expliqué les limites, pour exposer un point de vue personnel sur un point précis :

" On ne trouve pas chez Rosa Luxemburg de condamnation de la forme-Parti – au contraire – mais une condamnation du fonctionnement bureaucratique et, surtout, la critique de la sous-estimation des masses par des « dirigeants » auto-proclamés. Certains luxemburgistes s'attachent donc à la lettre de Luxemburg, et se prononcent pour un parti démocratique. Pour ma part, je fais l'analyse que depuis près d'un siècle la forme-Parti a montré sa faillite. Pensant être fidèle à sa méthode d'analyse, et ayant conscience que cette option est contestable, je ne pense donc pas un parti indispensable, et en aucun cas ne reconnaîtrait à un éventuel parti le moindre rôle dirigeant.

Ce constat laisse ouverte la question de nouvelles formes d'organisation permettant l'information, le dialogue et la socialisation, l'éclaircissement théorique, et l'action pratique en période de reflux. Il faut travailler à conserver une cohérence politique, sans cependant créer de conformisme ou d'orthodoxie – qui sont des facteurs d'appauvrissement politique. La revue, ou mieux le réseau de revues, journaux, brochures, me semble donc la formule la mieux adaptée. "

D'une façon regrettable et que je considère comme à la hussarde, parce qu'elle ne prend pas le soin de l'argumenter et parce que cela ne correspond même pas à la réalité concrète des choix ou non-choix organisationnels du petit nombre de collaborateurs de Critique sociale, parce que cela n'a pas été discuté parmi eux alors que l'article, quoique in extremis signé, ne ressemble en rien à une tribune libre et ne peut le devenir peu ou prou qu'a posteriori qu'avec cette réponse, Marie nous dit: « Pour ma part je fais cette analyse ». Soit, mais alors pourquoi la forme Parti a-t-elle fait faillite ? Marie ne nous en dira rien. C'est bien dommage. Ce qu'elle nous dit, c'est juste l'accolement de deux propositions qui ont de quoi surprendre :

 

" Pensant être fidèle à sa méthode d'analyse, et ayant conscience que cette option est contestable, je ne pense donc pas un parti indispensable ".

 

S'il y a une chose dont je sois sûr, c'est que la « méthode d'analyse » de Rosa Luxemburg n'a jamais consisté à asséner des constats non argumentés, mais qu'au contraire elle prenait un soin particulier dans toute polémique à développer avec rigueur ses arguments. Plus une option est contestable, plus il faut justement l'appuyer sur une argumentation solide.

 

La forme Parti serait obsolète ? La dégénérescence du mouvement ouvrier, tant dans ses partis que dans ses syndicats, n'a fait que se creuser du vivant et après la mort de Rosa Luxemburg, cela n'est pas choquant en soi d'être pessimiste en la matière. Le fond du problème n'est pas là, il est : y a-t-il ou non nécessiter de s'organiser ? Il s'agit de savoir si l'on peut militer en renonçant (non seulement dans le contexte immédiat mais ad vitam aeternam) à toute forme organisationnelle, qu'elle s'appelle Parti ou autre chose. Bref, peut-on et doit-on militer seul ou en petit comité ? C'est à l'évidence cette direction que nous indique Marie en nous disant que la " revue, ou mieux le réseau de revues, journaux, brochures, me semble donc la formule la mieux adaptée." L'allusion est transparente: Critique sociale serait une forme organisationnelle de substitution au Parti. Même pas "une" forme, mais "la formule la mieux adaptée" ! Pour Marie, c'est sûr. Mais pour tous ?

 

Personne, en tout cas pas moi, ne reprochera à Marie ses choix non-organisationnels actuels. Mais ce sont les siens, rien que les siens. J'attends qu'elle commence un début d'argumentation pour que sa "formule la mieux adaptée" puisse être aussi "adaptée" à d'autres qu'elle-même, et que la revue qui conviendrait alors en ces termes aux militants "en période de reflux" soit précisément Critique sociale.

 

Pour reprendre le mot de Marie, moi non plus je ne crois pas que la forme Parti soit "indispensable". Je suis saoûlé de ces formules toutes faites de groupes, souvent trotskystes, qui concluent invariablement par la nécessité de construire un parti, LE parti. Je suis agacé de ces commentateurs d'extrême gauche qui condamnent les révolutions arabes ou les luttes sociales à l'échec pour la seule et unique raison qu'il n'y a pas ce Parti. Ils récitent leur credo avec une nostalgie mécanique. Mais je crois aussi à la nécessité de chercher de réelles formes d'organisation parce qu'il faut bien militer, et que militer ça n'est pas militer seul, et a fortiori ne pas s'y résoudre. S'organiser pour militer est une nécessité qui s'impose à nous, malgré la faillite du mouvement ouvrier. Faillite malgré tout relative parce qu'elle est avant tout idéologique, un travail d'ampleur complètement dégagé du réformisme et du capitalisme d'Etat restant largement à faire pour reconstruire sur des bases plus solides. Mais reconstruire, c'est s'organiser, ou au moins essayer de le faire. Ce travail, une revue peut y contribuer très utilement sur le plan théorique. Mais est-ce là l'alpha et l'omega du militantisme ? Réduire le militantisme à cela n'est-il pas un effet (il y en a d'autres) de la logique pessimiste de la "période de reflux", comme dit Marie ? Certains appellent ça le capitalisme de la décadence. On est accablé, on n'y croit plus, tout est vain, gardons simplement la flamme.


Je peux comprendre ce découragement. Il n'a rien ni d'étonnant ni d'illégitime. Mais qu'on permette à celles et ceux qui veulent malgré tout continuer de militer au sein de leur classe de le faire, et de le faire pleinement. Pour garder une flamme, une revue suffit peut-être. Mais pour militer, la revue n'est pas une forme d'organisation.

Stéphane Julien.




Réponse


Sur une question empirique comme celle-là, il n'y a pas de démonstration par A + B qui serait irréfutable. Comme souvent avec les « leçons » de l'histoire, c'est en réalité grandement affaire d'opinion. Je n'ai aucune réticence – et mes notes le signalaient d'ailleurs – à prendre acte de la diversité au sein du « luxemburgisme » sur cette question.

Sans être, ni prétendre être, ni vouloir être un parti, on peut – comme nous l’avons fait – écrire collectivement et diffuser des tracts à la fois en manifestation et hors des manifs, dans ce dernier cas par exemple pour y appeler tout en critiquant l’orientation des appareils. On peut, et nous le faisons, tout en n'étant qu'une revue, organiser des débats, vendre le présent bulletin en manifestation, etc. C'est insuffisant, mais il n'en reste pas moins que c’est une (petite) forme organisationnelle qui n’est pas partidaire au sens étroit du terme. Donner notre avis, diffuser informations et analyses, et in fine s'en remettre au mouvement réel, ça me semble être une forme d'action à poursuivre.

J'ai parlé d'un réseau de revues, adaptées à des temps différents – en particulier celui de l’actualité, qu’en l’état nous couvrons très insuffisamment. Il faudrait avoir les moyens de publier des informations plus nombreuses et plus détaillées sur les luttes en cours, de faire une revue de presse régulière – car des articles intéressants paraissent dans toute une galaxie de revues, bulletins, journaux, etc. En plus de signaler, citer, critiquer ces textes, il faudrait pouvoir faire une véritable revue des livres, là où même des librairies militantes se contentent de copier-coller les 4e de couverture.

Nul découragement donc, mais au contraire beaucoup de pain sur la planche. Bien d'autres ont parlé de la revue comme « organisateur collectif » : en fait, comme tout outil, la revue est ce que l'on en fait. Tâchons donc d'être utiles dans nos interventions, aux formes diverses, au sein de la classe travailleuse. Tel est l'essentiel.

Marie Xaintrailles.




L'activité militante


Pour alimenter le débat sur les tâches des militants qui animent Critique Sociale, voici un extrait d'un texte écrit par Claude Lefort en 1958. Il s'agit de la dernière partie de « Organisation et parti – Contribution à une discussion », publié dans le n° 26 de la revue Socialisme ou barbarie. Cet article, dans son ensemble, est une synthèse puissante de la critique politique du léninisme et de ses « évidences de géomètres », dont je recommande chaudement la lecture (il est repris dans Éléments d'une critique de la bureaucratie, collection TEL, Gallimard, 1979, pages 98 à 113). La dernière partie tire de l'analyse du léninisme et du refus de la « Direction révolutionnaire » quelques propositions pour l'action qui me semblent tout à fait d'actualité. On pourra discuter les termes employés, quelque peu datés, la centralité de la « classe ouvrière » et la subordination des intellectuels, mais l'idée que le journal est une base de travail y est clairement argumentée. À la question de savoir si la revue remplace l'organisation, Lefort semble répondre en posant que « De telles tâches peuvent paraître modestes. En fait, bien menées, elles exigeront un travail considérable. »

Aviv Bor.



« Quelle est donc la conception de l'activité révolutionnaire que quelques camarades et moi-même avons été amenés à défendre. Elle découle de ce que des militants ne sont pas, ne peuvent, ni ne doivent être : une Direction. Ils sont une minorité d'éléments actifs, venant de couches sociales diverses, rassemblés en raison d'un accord idéologique profond, et qui s'emploient à aider les travailleurs dans leur lutte de classe, à contribuer au développement de cette lutte, à dissiper les mystifications entretenues par la classe et les bureaucraties dominantes, à propager l'idée que les travailleurs, s'ils veulent se défendre, seront mis en demeure de prendre eux-mêmes leurs sort entre leurs mains, de s'organiser eux-mêmes à l'échelle de la société et que c'est cela le socialisme.

Nous sommes convaincus que le rôle de ces éléments est essentiel ― du moins qu'il peut et doit le devenir. Les classes exploitées ne forment pas un tout indifférencié : nous le savons, et ce n'est pas les partisans d'une organisation centralisée qui nous l'ont appris. Elles contiennent des éléments plus ou moins actifs, plus ou moins conscients. De la capacité qu'auront les plus actifs à propager des idées et à soutenir des actions révolutionnaires dépend finalement l'avenir du mouvement ouvrier.

Mais parmi ces éléments actifs, certains ― et de loin les plus nombreux ― tendent à se rassembler au sein des entreprises, sans chercher d'abord à étendre leur action à une plus vaste échelle. Ceux-là trouvent spontanément la forme de leur travail : ils font un petit journal local, ou un bulletin, militent dans une opposition syndicale, ou composent un petit groupe de lutte. D'autres éprouvent le besoin d'élargir leurs horizons, de travailler avec des éléments qui appartiennent à des milieux professionnels et sociaux différents des leurs, d'accorder leur action avec une conception générale de la lutte sociale. Parmi ces derniers se trouvent nombreux ― il faut le reconnaître ― des camarades qui n'appartiennent pas à un milieu de production et qui ne peuvent donc se rassembler qu'en dehors des entreprises : leur culture constitue donc un apport essentiel au mouvement ouvrier, à condition qu'ils aient une juste représentation de leur rôle qui est de se subordonner à ce mouvement.

L'action de ces derniers éléments ne peut avoir d'autre objectif que de soutenir, d'amplifier, de clarifier celle que mènent les militants ou les groupes d'entreprises. Il s'agit d'apporter à ceux-ci des informations dont ils ne disposent pas, des connaissances qui ne peuvent être obtenues que par un travail collectif, mené hors des entreprises ; il s'agit de les mettre en contact les uns avec les autres, de faire communiquer leurs expériences séparées, des les aider à constituer peu à peu un véritable réseau d'avant-garde.

On peut définir plusieurs moyens qui permettraient dès aujourd'hui de s'orienter vers ces objectifs : par exemple la publication d'un journal. Mais on ne touchera jamais les travailleurs et on ne réussira jamais à les associer à l'entreprise d'un journal si on ne fait pas d'abord la preuve de son sérieux. Si les informations communiquées sont insuffisantes ou précaires, si les expériences mentionnées sont exceptionnelles, si les interprétations sont proposées sont hâtives, les généralisations sommaires, bâties à partir de faits singuliers et épars. En bref, si le journal est fabriqué par un groupe qui n'a que très peu de contact avec des militants d'entreprise, personne ne s'intéressera à ce travail. À un niveau plus modeste, il s'agit d'abord de convaincre des ouvriers, des employés, des petits groupes existant déjà que nous pouvons leur être utiles. Le meilleur moyen est de diffuser à leur intention (sous la forme d'un bulletin sans périodicité régulière) de courtes analyses portant sur la situation actuelle et des informations ― si elles ont été obtenues par des moyens hors de leur portée. Nous soulignerons que les journaux d'entreprise peuvent les publier ou les utiliser comme bon leur semble. Nous soulignerons encore que si notre travail les intéresse, celui-ci s'enrichira naturellement des informations et des critiques qu'ils nous communiqueront.

D'autre part, on peut mettre en train quelques analyses sérieuses, concernant le fonctionnement de notre propre société (sur les rapports de production, la bureaucratie en France ou la bureaucratie syndicale). On établirait ainsi une collaboration avec des militants d'entreprise de façon à poser en termes concrets (par les enquêtes sur leur expérience de vie et de travail) le problème de la gestion ouvrière.

De telles tâches peuvent paraître modestes. En fait, bien menées, elles exigeront un travail considérable. L'important est qu'elles soient à la mesure des minorités d'avant-garde et qu'elles permettent d'envisager un développement progressif, c'est-à-dire un développement tel qu'à chaque niveau de réalisation corresponde une extension possible du travail.

En définissant ces objectifs et ces moyens, on définit en même temps les formes d'organisation qui leur correspondent et qui reposent d'abord sur le rejet de la centralisation. L'organisation qui convient à des militants révolutionnaire est nécessairement souple : ce n'est pas un grand parti, dirigeant à partir d'organes centraux l'activité d'un réseau de militants. Ce qui ne peut aboutir qu'à faire de la classe ouvrière un instrument ou à la rejeter dans l'indifférence, voire l'hostilité à l'égard du parti prétend la représenter.

Le mouvement ouvrier ne se frayera une voie révolutionnaire qu'en rompant avec la mythologie du parti, pour chercher ses formes d'action dans des noyaux multiples de militants organisant librement leur activité et assurant par leurs contacts, leurs informations, et leurs liaisons non seulement la confrontation mais aussi l'unité des expériences ouvrières. »

Claude Lefort, 1958.

 
Notes à propos du luxemburgisme PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Mardi, 13 Septembre 2011 21:23

Notes à propos du « luxemburgisme »


Qu'est-ce que le « luxemburgisme »1 ? On pourrait répondre simplement : le courant politique inspiré par la théoricienne marxiste Rosa Luxemburg (1871-1919).

Mais l'expression même est problématique, et certains partisans actuels de Luxemburg refusent le terme. A priori ils n'ont pas tort, puisque le mot aurait été répandu au cours des années 1920 pour stigmatiser une version simplifiée et déformée de ses idées. Mais si l'on ne devait plus utiliser les termes inventés à l'origine par des adversaires, on ne parlerait plus de « communards », ni de « marxistes ». Ainsi des luxemburgistes ont-ils écrit : « "Luxemburgisme" (comme d’ailleurs "marxisme") est un terme très imparfait, d’abord puisqu’il fait référence à une seule personne. Mais les faits sont là, et malheureusement aucun terme ne définit clairement ce qu’est le "marxisme démocratique", le "luxemburgisme" »2.

Il pourrait être préférable de parler de « spartakisme » plutôt que de « luxemburgisme »3, mais depuis la fin de la Ligue spartakiste historique (Spartakusbund de 1918) le mot a été récupéré et maltraité de toutes parts.


L'affirmation selon laquelle Rosa Luxemburg aurait ignoré ou refusé ce terme est pourtant contestée. En effet, selon l'historien (luxemburgiste !) Alain Guillerm : « Dès 1898, quand un journal écrit : les "Luxemburgistes" contre les "Nationalistes" (polonais), c'est elle-même qui reprend le terme luxemburgiste d'une manière positive. On voit donc que ce concept est accepté par elle très tôt. »4 Quoi qu'il en soit, l'ensemble des textes de Rosa Luxemburg ne font pas « système », ils ne s'agit donc pas de prétendre que le « luxemburgisme » serait un système de pensée complet découlant naturellement de ses idées politiques. Cela n'enlève rien à la qualité et à l'intérêt de ses textes, au contraire : ils n'ont pas été écrits pour créer un système, mais comme des contributions à la lutte des travailleurs contre l'ordre capitaliste, et comme partie prenante du mouvement socialiste et « marxiste » au sens large du terme.

On peut d'ailleurs dire de même en ce qui concerne Karl Marx, qui n'a jamais prétendu avoir créé un système, et qui voyait ses travaux théoriques comme des contributions au mouvement communiste des travailleurs, comme une clarification au service du mouvement réel, comme sa pierre à l'édifice de l'auto-émancipation mondiale des travailleurs. Il est donc contradictoire de voir certains refuser le terme de « luxemburgisme » s'ils se revendiquent dans le même temps du « marxisme », terme qui devrait en toute logique susciter exactement les mêmes réserves.


Le « luxemburgisme » comme mouvement effectif s'est cristallisé en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, dans le rassemblement des socialistes internationalistes révolutionnaires, radicalement opposés à la guerre, dont la principale théoricienne fut Rosa Luxemburg. C'est ce groupe, d'abord baptisé Die Internationale du nom de sa revue interdite par le pouvoir, qui fut connu par la suite sous le nom de « spartakistes » et qui créa le Spartakusbund (littéralement : Ligue Spartacus).

Réprimé en même temps que les tentatives révolutionnaires de 1919, ce courant s'est progressivement dilué après l'assassinat de sa principale théoricienne le 15 janvier 1919. De plus, l'influence néfaste des bolcheviks sur le jeune Parti communiste d'Allemagne, puis le stalinisme, et enfin la dictature nazie ont détruit le mouvement ouvrier vivant en Allemagne, dont le « luxemburgisme ». Les ouvrages de Rosa Luxemburg furent interdits et brûlés par la dictature nazie. Au niveau des organisations, ne survécurent essentiellement que les organisations sociales-démocrates qui défendaient en réalité un capitalisme « régulé », et les organisations staliniennes qui défendaient en réalité un capitalisme d'Etat.

Le courant « luxemburgiste » s'étant incarné historiquement dans la Ligue spartakiste, dont l'héritage politique a été détruit par des assauts divers, que peut-il en rester aujourd'hui ?



Il s'agit de reprendre l'essentiel de la pensée politique « luxemburgiste », sans être dans une démarche de répétition qui serait stérile, mais en s'attachant à ce qu'elle recèle de fécond pour les mobilisations d'aujourd'hui, pour comprendre l'histoire et la situation actuelle de la lutte des classes.


S'il existe un « luxemburgisme », il inclue nécessairement un internationalisme authentique, agissant pour l'indispensable union du prolétariat mondial, capable de mener une révolution socialiste sans frontières. Rosa Luxemburg a véritablement été une citoyenne du monde. Elle fut membre du bureau de la IIe Internationale, elle a milité dans plusieurs pays, et a simultanément été membre des partis socialistes d'Allemagne et de Pologne.


C'est ensuite la lutte contre toutes les oppressions, et contre la répression des potentialités de chacun5. Surtout, au coeur du « luxemburgisme » se trouve la critique radicale des structures économico-sociales, des rapports capitalistes de production basés sur l'exploitation et l'aliénation des travailleurs. Tout cela amène à participer pleinement à la lutte pour l'auto-émancipation du prolétariat, dans le but déjà énoncé par Marx : « A la place de l'ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. »6


En 1918, Rosa Luxemburg affirmait la nécessité immédiate d'abolir le salariat, base économique de l'exploitation et du système capitaliste lui-même7. Abolir le système du travail salarié est indispensable pour mettre fin à la division de la société en classes sociales. Pour les « luxemburgistes », ce n'est pas un vague objectif à long terme, mais une nécessité effective découlant de l'analyse du temps présent.


C'est également le spontanéisme. On s'est beaucoup trompé sur ce mot ; il implique en fait avant tout la confiance en la capacité créatrice des masses, et l'opposition au substitutisme de parti ou d'« avant-garde ». L'approche spontanéiste combat le « communisme de parti », et réaffirme que l'émancipation des travailleurs ne peut être que l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes. Le spontanéisme n'est pas un automatisme : « socialisme ou barbarie », écrivait Luxemburg en 1915, ce qui implique que rien n'est écrit d'avance. Cette approche exige un nécessaire travail d'information (on sait que Rosa Luxemburg fut journaliste), de clarification théorique, et surtout d'action pratique sans se réfugier dans l'attente passive d'une révolution supposée arriver mécaniquement et de façon inéluctable.


Cela conduit à la lutte pour la démocratie directe. Le fonctionnement du mode de production capitaliste s'oppose à l'épanouissement du principe démocratique, qui dans le cadre de la société présente a besoin de luttes de classe, menées directement par les intéressés eux-mêmes qui se saisissent de la politique dans leurs mobilisations auto-organisées.

Cette perspective s'oppose à la sous-estimation des possibilités de la classe travailleuse. Par la participation au développement de son auto-organisation, de sa culture de classe, de la mémoire et de l'analyse des luttes, les mouvements sociaux et révolutionnaires peuvent lutter contre le poids inhibiteur de l'idéologie dominante, et en réalité contre toute « idéologie » au sens « marxiste » du terme. La conscience de classe découle des actions dirigées collectivement, et non seulement de la situation quotidienne vécue.


Dans cette perspective, il n'y a pas de séparation entre les militants d'un côté et les travailleurs, chômeurs, étudiants, etc., de l'autre. Les militants expriment ouvertement leurs opinions en tant que travailleurs, chômeurs, étudiants, etc. Leur militantisme s'exerce à partir de là où ils sont, en toute clarté. Les militants luxemburgistes font partie de la classe sociale exploitée, et c'est à ce titre qu'ils agissent. Ils ne se posent pas en « éducateurs » de cette classe, mais en tant que partie prenante de cette classe, participant à ses luttes, à ses débats. Le luxemburgisme a conscience que seule la majorité de cette classe sociale peut réaliser d'elle-même le socialisme.


On ne trouve pas chez Rosa Luxemburg de condamnation de la forme-Parti – au contraire – mais une condamnation du fonctionnement bureaucratique et, surtout, la critique de la sous-estimation des masses par des « dirigeants » auto-proclamés. Certains luxemburgistes s'attachent donc à la lettre de Luxemburg, et se prononcent pour un parti démocratique. Pour ma part, je fais l'analyse que depuis près d'un siècle la forme-Parti a montré sa faillite. Pensant être fidèle à sa méthode d'analyse, et ayant conscience que cette option est contestable, je ne pense donc pas un parti indispensable, et en aucun cas ne reconnaîtrait à un éventuel parti le moindre rôle dirigeant.

Ce constat laisse ouverte la question de nouvelles formes d'organisation permettant l'information, le dialogue et la socialisation, l'éclaircissement théorique, et l'action pratique en période de reflux. Il faut travailler à conserver une cohérence politique, sans cependant créer de conformisme ou d'orthodoxie – qui sont des facteurs d'appauvrissement politique. La revue, ou mieux le réseau de revues, journaux, brochures, me semble donc la formule la mieux adaptée.


Rosa Luxemburg écrivait en 1900 : « L'entrée des socialistes dans un gouvernement bourgeois n'est donc pas, comme on le croit, une conquête partielle de l'Etat bourgeois par les socialistes, mais une conquête partielle du parti socialiste par l'Etat bourgeois. »8 Après plus d'un siècle d'expérience, non seulement la véracité de cette remarque n'a fait que se confirmer, mais on peut aller plus loin : prétendre aller vers le socialisme en conservant les mécanismes étatiques est une contre-vérité, prétendre convertir l'Etat au socialisme ne conduit en fait qu'à la conversion des socialistes à l'Etat... et cela amène les « socialistes » à abandonner dans les faits tout socialisme. Marx notait d'ailleurs dès 1871 que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte. L’instrument politique de son asservissement ne peut servir d’instrument politique de son émancipation. »9


Le « luxemburgisme » s'inscrit dans le cadre du communisme des conseils au sens large, par opposition au « communisme » de parti (léninisme), ainsi que dans le cadre du socialisme démocratique et révolutionnaire. Il souhaite le pouvoir des conseils des travailleurs, même s'ils ne doivent pas devenir non plus une forme fétichisée : ce qui importe est le développement des moyens de l'auto-émancipation.


Il semble qu'à l'heure actuelle il y ait un certain regain d'intérêt pour Rosa Luxemburg – quoique pas encore pour le « luxemburgisme ». Les deux périodes précédentes en france où l'intérêt pour ses écrits avaient été les plus vifs, les années autour de 1936 puis les années autour de 1968, avaient été des périodes majeures de luttes sociales. L'avenir nous éclairera sur la validité de ce parallèle. Quoi qu'il en soit, réaffirmer en pratique la méthode et le principe révolutionnaire de la pensée luxemburgienne est une tâche d'actualité10.


Que le « marxisme », le socialisme, le communisme redeviennent eux-mêmes, que ces mots cessent de désigner leurs trahisons, et le mot même de « luxemburgisme » deviendrait superflu.


Marie Xaintrailles, 2011.

 

 

1 On écrira « luxemburgisme » plutôt que « luxembourgisme », de même qu'on écrit « Rosa Luxemburg » au lieu de sa francisation « Rosa Luxembourg ».

2 Démocratie Communiste (Luxemburgiste), « Pour le communisme démocratique » (2005), dans : Textes pour le socialisme-communisme, Paris, 2009, p. 3. Egalement sur le site internet de DC-L : democom.neuf.fr

3 C'est d'ailleurs pour cela que le premier groupe que l'on peut qualifier de « luxemburgiste » en france avait pris le nom de « Groupe Spartacus », et publiait le journal Spartacus – le nom de ce petit groupe, créé en 1934 en région parisienne par René Lefeuvre après la fin du Cercle Communiste Démocratique, survit encore aujourd'hui dans le nom des éditions Spartacus créées par le même Lefeuvre.

4 Alain Guillerm, Rosa Luxemburg, la rose rouge, Picollec, 2002, p. 58.

5 Cet aspect apparaît très nettement dans la correspondance de Rosa Luxemburg.

6 Karl Marx, Manifeste communiste, 1848 (chapitre II).

7 « A bas le salariat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. » (Rosa Luxemburg, « Que veut la Ligue Spartakus ? », 14 décembre 1918).

8 Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France (1898-1912), Belfond, 1971, p. 85. Cet article a été daté par erreur de 1899, erreur que nous avons signalée dans « La lente réception de Rosa Luxemburg en france », Critique Sociale n° 11, août 2010, p. 4 (repris dans notre brochure consacrée à Luxemburg, parue début 2011 et disponible en PDF sur notre site internet).

9 Karl Marx, La Guerre civile en France, 1871 - édition nouvelle accompagnée des travaux préparatoires de Marx, éditions sociales, 1968, p. 257.

10 Voir aussi « 5 mars 1871 - 5 mars 2011 : Rosa Luxemburg aujourd'hui », Critique Sociale n° 15, mars 2011, pp. 3-4.

 


 

Mis à jour ( Mercredi, 14 Septembre 2011 16:27 )
 
Entretien avec Maximilien Rubel (1979) PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Jeudi, 27 Janvier 2011 20:06

Entretien avec Maximilien Rubel (1979)


Entretien inédit accordé en 1979 par Maximilien Rubel1 au Socialist standard ( www.worldsocialism.org/spgb/standardonline/ ), publié pour la première fois sur le site internet La Bataille socialiste ( bataillesocialiste.wordpress.com ) le 12 janvier 20112.



Socialist standard – Un des thèmes constants dans vos écrits, c’est que Marx n’était pas « marxiste ». Qu’est-ce que vous voulez dire par ce paradoxe apparent ?


Maximilien Rubel – Lorsque j’ai commencé a étudier l’œuvre de Marx j’ai compris aussitôt qu’un des postulats de base de son enseignement exige de ne pas confondre la vérité de la cause de l’émancipation humaine avec la vérité d’une théorie sociale quelle qu’elle soit, fut-elle la théorie d’un individu génial ou celle d’un parti politique prétendant agir conformément à cette théorie. Celui qui se dit « marxiste » et adhère à un « marxisme » quel qu’il soit (et nous savons que l’Église marxiste a ses sectes et ses hérésies) trahit à la fois ce postulat et cette cause : il rabaisse la théorie en la changeant en une idéologie, il professe la superstition du nom, il pratique le culte onomastique, il aliène sa propre personnalité. En déclarant qu’il n’était pas « marxiste » Marx ne jouait pas au paradoxe, mais proclamait l’évidence de sa théorie scientifique, donc négatrice de l’idéologie. La science de Marx n’appartient pas qu’à Marx : elle est une tentative de fonder rationnellement l’éthique socialiste, communiste et anarchiste qui existait avant Marx et qui est, aujourd’hui, la négation des réalités barbares dites « socialistes » et « communistes ». Qui dit « science » dit « humanité » ; c’est dans la mesure où elle est humaine que la science de Marx nous intéresse, et non qu’en tant qu’elle est « marxiste ».

2. D’après votre étude de Marx que diriez-vous qu'était sa conception de la société future ?

Négativement, la vision marxienne de la société future est celle d’une communauté libérée de l’argent, des classes sociales, de l’Etat et des superstitions idéologiques. Positivement, elle imagine une communauté où le mode de production capitaliste, fondé sur le profit et la division du travail, est remplacé par le mode de production coopératif fondé sur l’intérêt commun et les conquêtes rationnellement exploitées de la science et de la technique ; où la propriété privée est remplacée par la propriété individuelle (cf. Le Capital I, chap. 32), c’est-à-dire l’appropriation décrite par Marx sous le concept de Vergegenstandlichung [«Objectification »] (Manuscrits de 1844, Grundrisse, Le Capital I). La vision marxienne se résume dans ce passage du Manifeste communiste : « A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Bien que Marx se fut refusé de prescrire (verschreiben) « des recettes (à la Auguste Comte ?) pour les gargotes de l’avenir » (Postface à la 2e éd. allemande du Capital, 1873), il a nourri sa conception de la société future des visions empruntées à ses maîtres en utopie, Saint-Simon, Fourier, Owen et Pierre Leroux. L’idée romantique de l’« homme intégral », — der allseitige Mensch — est au centre de la conception que Marx avait de l’éducation future et des méthodes « de produire des hommes complets » (Le Capital I, chap. 15/9). Contrairement à Engels, il n’a pas cru que nous puissions sortir du règne de la nécessité : c’est « au delà » que « commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté qui ne put s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, sur l’autre base, celle de la nécessité. » ( Le Capital III. ch. 48)

3. Quelle attitude Marx a-t-il prise envers l’argent ? A-t-il envisagé qu’il pourrait jouer un rôle dans la société socialiste ?

Avant de procéder à l’étude scientifique de la nature et du rôle de l’argent, Marx a prononcé un verdict de condamnation qui révèle la motivation éthique de sa critique de l’économie politique et du mode de production capitaliste :

« L’argent est la valeur universelle des choses, constituée pour elle-même. C’est pourquoi elle a privé le monde entier de sa valeur propre, le monde des hommes aussi bien que la nature. L’argent est l’essence, devenue étrangère à l’homme, de son travail et de son existence, et cette essence étrangère le domine et il l’adore. » (La Question Juive, 1844)

Même lorsqu’il ébauchait sa première critique de l’économie politique, il abordait le problème de l’argent dans le même esprit éthique : il tenait à citer Goethe et Shakespeare plutôt que Adam Smith et Ricardo, pour dénoncer l’argent comme « le lien de tous les liens » (das Band aller Bande), mais aussi comme « le moyen universel de séparation », comme « la prostituée universelle, l’entremetteuse générale des hommes et des peuples », comme « la confusion et la perversion universelles des choses » (Manuscrits de 1844). Dans une société libérée de l’argent, dans un monde humain, les échanges se feront sans ce médiateur-fétiche :

« Si tu supposes l’homme en tant qu’homme et son rapport au monde comme un rapport humain, tu ne peux échanger que l’amour contre l’amour, la confiance contre la confiance, etc. Si tu veux jouir de l’art, il faut que tu sois un homme ayant une culture artistique… » (Manuscrits)

En analysant l’argent dans son œuvre maîtresse, donc de manière rigoureusement scientifique, Marx recourt aux mêmes métaphores et descriptions que plus de vingt ans auparavant, et il cite les mêmes paroles tirées du Timon d’Athènes de Shakespeare, en y ajoutant un extrait d’Antigone de Sophocle. A propos de la « Schatzbildung » (thésaurisation), il observe que :

« La société moderne qui, à peine née encore, tire déjà par les cheveux le dieu Plutus des entrailles de la terre, salue dans l’or, son saint Graal, l’incarnation éblouissante du principe même de sa vie. » (Le Capital I, chap. 3)

Dans la « société socialiste », plus exactement dans la « société communiste », l’argent se trouve aboli, mais il y a encore échange de produits, dans la première phase, au moyen de « reçus » (Scheine, receipts) certifiant le quantum de travail fourni mesuré en « heures de travail individuelles », etc. ; comme tout droit (Recht) qui est un « droit égal pour un travail inégal », ce droit est celui de « inégalité » – un inconvénient (Missstand) inévitable aussi longtemps qu’existe la division du travail et que l’« état économique de la société et que le degré de civilisation qui y correspond » sont insuffisants pour supprimer l’échange selon la valeur calculée en travail.

« Au sein d’un ordre social communautaire, fondé sur la propriété commune des moyens de production, les producteurs n’échangent pas leurs produits ; de même le travail incorporé dans des produits n’apparaît pas davantage ici comme valeur de ces produits, comme une qualité réelle possédée par eux… » (Critique du Programme de Gotha, 1875).

L’abolition de l’argent et de l’échange sera, par conséquent, complètement achevée « dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail… ».

 

1 Sur M. Rubel (1905-1996), voir notre numéro précédent : Critique Sociale n° 13, décembre 2010, p. 6.

2 Publié ici avec leur accord.

Mis à jour ( Jeudi, 27 Janvier 2011 20:10 )
 
Le concept de démocratie chez Marx PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Mercredi, 01 Décembre 2010 21:17

Le concept de démocratie chez Marx


Ce texte de Maximilien Rubel a été publié dans la revue Le Contrat social en 19621. L'auteur y précise que : « Le thème de cet essai fut traité dans un cours public à l’Université de Harvard en avril 1961. Tout en y apportant quelques changements, l’auteur a tenu à lui conserver le style de l’improvisation. » Ce texte a par la suite été remanié par Rubel pour être intégré dans son recueil Marx critique du marxisme (éditions Payot, 1974 – réédité en 20002). Sauf mention contraire, les notes de bas de page sont celles du texte original : nos ajouts sont signalés entre crochets.


Maximilien Rubel (1905-1996) était un spécialiste majeur de l'œuvre de Karl Marx, dont il a édité et traduit de nombreux textes. Il a notamment publié quatre tomes d' œuvres de Marx dans la Bibliothèque de la Pléiade, édition de près de 8000 pages au total qui fait référence à ce jour en langue française. Politiquement, il se situait dans le courant du communisme des conseils. Il avait créé la revue Etudes de marxologie (1959-1994), et participait aux Cahiers de discussion pour le socialisme des conseils (1962-1969).




I. - Pour une démocratie libérée de l’Etat et de l’Argent


La critique sociale, qui constitue la substance de l’œuvre de Karl Marx, a, pour l’essentiel, deux cibles : l’Etat et l’Argent. Il est significatif que Marx ait commencé cette œuvre critique avant d’adhérer au communisme. Pour y parvenir, il lui suffisait de concevoir la démocratie comme la voie d’une libération fondée sur des rapports sociaux profondément modifiés et, tout d’abord, de fournir la preuve théorique de l’incompatibilité foncière d’institutions telles que l’Etat et l’Argent avec la liberté humaine. Deux tâches pour lesquelles il fallait s’évader de la philosophie hégélienne : cette position se trouve proclamée dans deux écrits qui, rédigés à quelques mois de distance, paraissent ensemble dans les Annales franco-allemandes de janvier 1844, quatre ans avant le Manifeste communiste dont ils présentent, en quelque sorte, une variante en deux volets de style philosophique. Il s’agit de l’Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel, d’une part, et de l’essai sur La Question juive, d’autre part.


Entre ces deux moments de la carrière littéraire de Marx se situent ses études d’économie politique et la première tentative d’une critique radicale des théories du capital. Inédits jusqu’en 1932, ces travaux ont permis de mieux comprendre les chemins de sa pensée. Toutefois, alors qu’une immense littérature a été consacrée aux manuscrits parisiens, dits économico-philosophiques, de 1844, on ne connaît aucune analyse en profondeur de l’important travail auquel Marx s’est livré pendant l’été de 1843, dans sa studieuse retraite de Kreuznach, et qui nous est parvenu sous la forme d’un volumineux manuscrit. Publié pour la première fois en 1927, ce texte, quoique inachevé, marque une rupture définitive avec la philosophie politique de Hegel. Tout en dénonçant violemment l’illogisme et la supercherie de certaines thèses hégéliennes sur l’Etat et la monarchie, la propriété et la bureaucratie, Marx formule une conception de la démocratie où il va beaucoup plus loin que dans les articles qu’il avait publiés, quelques mois auparavant, dans la Rheinische Zeitung pour livrer bataille à la censure prussienne3.


C’est une opinion répandue qu’en devenant communiste, Marx abandonne l’idéalisme et le libéralisme dont témoignent ces essais polémiques. Mais, à moins de supposer que son adhésion au communisme est le geste d’un illuminé, force est d’y voir l’aboutissement logique, naturel, de ce même idéalisme et de ce même libéralisme. La clef de cette adhésion, on la trouve aussi bien dans le manuscrit antihégélien de Kreuznach que dans les deux essais mentionnés plus haut, publiés à Paris. De tous ces travaux, une conviction se dégage, qui n’abandonnera plus le savant et l’homme de parti : la démocratie ne peut trouver son achèvement que dans une société où les hommes, librement associés, n’aliènent plus leur personnalité à travers de fallacieuses médiations, politiques et économiques. Cette conviction, Marx l’a acquise au moyen de nombreuses lectures, philosophiques et historiques, pendant ses années universitaires à Berlin et à Bonn (1840-1842).





Pour notre sujet, il convient d’examiner brièvement quelques-unes de ces lectures : elles nous mettront sur la piste de la démarche intellectuelle qui a conduit Marx de la démocratie à l’anarcho-communisme. Dans un de ses cahiers d’étude, qui date de son séjour berlinois, nous ne trouvons pas moins de 160 extraits du Traité théologico-politique de Spinoza. Les passage notés se rapportent aux miracles, à la foi et à la philosophie, à la raison et à la théologie, à la liberté de l’enseignement, aux fondements de la république, au prophétisme, etc. Tout cela, sans le moindre commentaire personnel – et pourtant, sur la couverture du cahier, on peut lire : « Spinoza : Traité théologico-politique, par Karl Marx, Berlin 1841. »


Comment faut-il entendre ce titre ? Par là, Marx semble signifier qu’il avait retenu chez Spinoza tout ce qui lui paraissait nécessaire pour construire sa propre vision du monde des rapports humains. Il y affirmait manifestement sa conviction que la vérité est l’œuvre de toute l’humanité et non point d’un individu ; il pensait en cela comme Goethe, qu’il admirait, et qui s’était présenté lui-même comme un disciple de Spinoza. En outre, Marx copie ou fait copier, en deux cahiers, quelque 6o extraits des lettres du philosophe hollandais. Il découvrait chez Spinoza, comme il les trouvait en lui, les raisons majeures qui l’incitèrent à donner à l’Allemagne le signal de la lutte pour la démocratie. La république démocratique, la liberté humaine sont chez Spinoza les éléments d’une éthique rationnelle, d’une conception des hommes et du bonheur humain dans les domaines de la nature et de la société ; on y trouve l’idée que l’individu peut atteindre la liberté par la conscience, la connaissance et l’amour. C’est de Spinoza, non de Hegel, que Marx apprit à concilier nécessité et liberté. Et quand il entreprit de démolir la mystification hégélienne, quand il s’attaqua à la métaphysique de l’Etat, défini par Hegel comme le but suprême de la Raison, il était déjà préparé pour s’attaquer aux fondements réels de l’autorité politique : la propriété et la bureaucratie.


Nous verrons plus loin les motifs qui poussèrent Marx à développer le concept spinozien de démocratie, à l’enrichir d’un examen de ses implications sociales, ou plus précisément à fondre la démocratie spinozienne avec le communisme, après avoir écarté la métaphysique de l’Etat qui l’avait d’abord attiré chez Hegel. Bien que Marx ait rejeté cette philosophie politique sans conditions, on sait qu’en commençant à rédiger Le Capital il fera retour vers la dialectique hégélienne : euphémisme, ironie peut-être, il parlera de « flirt ». Envoûté par Hegel pendant ses années d’études, il ne s’en est jamais libéré complètement, pour autant qu’il s’agisse de philosophie de l’histoire. C’est de cette situation ambiguë qu’est né le malentendu qu’on appelle « matérialisme historique ».


Spinoza apporta à Marx ce que celui-ci eût demandé à Hegel, ou au Rousseau du Contrat social, à savoir la chance offerte à l’individu de réconcilier l’existence sociale et le droit naturel, chance que la charte des droits de l’homme et du citoyen n’accordait qu’en vertu d’une fiction juridique. Le Traité de Spinoza est sur ce point sans équivoque : « La démocratie naît de l’union des hommes jouissant, en tant que société organisée, d’un droit souverain sur tout ce qui est en leur pouvoir. » Régime politique le moins absurde, la démocratie est, « de toutes les formes de gouvernement, la plus naturelle et la plus susceptible de respecter la liberté individuelle », car nul n’y abandonne son droit naturel de manière absolue. « Il le transfère à la totalité de la société dont il fait partie ; les individus demeurent ainsi tous égaux, comme naguère dans l’Etat de nature. »


Veut-on une preuve littéraire de l’influence de Spinoza sur la première pensée politique de Marx, voici un passage où l’on reconnaîtra aussi l’écho des attaques de Feuerbach contre Hegel :

La démocratie est l’énigme résolue de toutes les Constitutions. Ici, la Constitution est incessamment ramenée à son fondement réel, à l’homme réel, au peuple réel ; elle est posée non seulement en soi, d’après son essence, mais d’après son existence, d’après la réalité, comme l’œuvre propre du peuple. La Constitution apparaît telle qu’elle est, un libre produit de l’homme4.

Dans la suite de son argumentation, Marx s’attaque à Hegel, pour qui l’homme provient de l’Etat-démiurge. Il lui oppose la démocratie qui part de l’homme, qui fait de l’Etat un objet, un instrument de l’homme. Paraphrasant la critique de la religion de Feuerbach, Marx raisonne sur les Constitutions politiques :

De même que la religion ne crée pas l’homme, que l’homme crée la religion, ce n’est pas la Constitution qui crée le peuple, mais le peuple qui crée la Constitution. La démocratie est, en quelque sorte, à toutes les autres formes de l’Etat, ce que le christianisme est à toutes les autres religions. Le christianisme est la religion par excellence, l’essence de la religion, l’homme déifié considéré comme une religion particulière. De même, la démocratie est l’essence de toute Constitution politique : l’homme socialisé considéré comme Constitution politique particulière… L’homme n’existe pas à cause de la loi, c’est la loi qui existe à cause de l’homme : c’est une existence humaine, tandis que dans les autres [formes politiques] l’homme est l’existence légale. Tel est le caractère fondamental de la démocratie5.

Marx apporte ici des éléments de sa propre fabrication, qui n’entrent d’ailleurs dans le cadre traditionnel de la démocratie qu’en le faisant éclater. Point de témoignage empirique à l’appui, pour l’instant. Il en trouvera plus tard, et c’est alors qu’il associera au concept de la démocratie un autre concept qu’il en aura tiré, à savoir, la dictature du prolétariat ; dans un cas comme dans l’autre, il s’agira, à ses yeux, d’une seule et même chose : l’« autodétermination du peuple »6.


Cet apport de l’expérience, Marx le recueille dans sa retraite de Kreuznach, après avoir quitté la rédaction de la Rheinische Zeitung. Il met son inaction à profit pour étudier en profondeur l’histoire révolutionnaire de la France, de l’Angleterre et de l’Amérique. C’est cette étude qui le convainquit sans nul doute que l’aboutissement normal et inévitable de la république démocratique est dans le communisme, autrement dit, « la vraie démocratie où l’Etat politique disparaît. »7



II. - La démocratie américaine et son avenir


On trouve, dans un cahier d’étude de 1843, des extraits du récit d’un Ecossais qui, visitant les Etats-Unis, parvient à des conclusions plus radicales que celles de Tocqueville. Thomas Hamilton accomplit son voyage en 1830-1831. Son ouvrage, Men and Manners in America, fut réédité deux fois en peu de temps8. Marx le lut en 1843 dans une traduction allemande et en copia quelque 50 passages, relatifs aux problèmes importants de l’Amérique : fédéralisme et suffrage universel, situation légale et réelle des citoyens, conflits d’intérêts entre le Nord et le Sud ; constitution des Etats de la Nouvelle-Angleterre, etc.


Ce qui pique son intérêt, c’est la façon dont Hamilton comprend, ou plutôt ressent, les tendances sociales dans le fonctionnement de la démocratie américaine. Avec un curieux mélange de générosité libérale et de goût aristocratique, l’auteur décrit les partis républicain et fédéraliste, la « révolution silencieuse » commencée quand Jefferson prit le pouvoir, la montée du « nombre » par opposition aux hommes de propriété et de savoir. Tout cela témoigne d’un beau flair historique, et Marx ne pouvait rester indifférent aux faits frappants rapportés par l’Ecossais. Il y trouve ce que Tocqueville n’avait pas démêlé : les potentialités révolutionnaires de la démocratie américaine.


Selon Tocqueville, l’Amérique offrait l’image même de la démocratie, car elle jouissait d’une égalité quasi complète des différentes conditions. A la vérité, il craignait que la démocratie ne fût exposée à devenir la tyrannie d’une majorité ; mais il était essentiellement optimiste quant aux perspectives sociales et économiques des régimes démocratiques.


Hamilton, lui, a observé certains traits de la vie économique américaine ; il y a discerné une tendance que Marx va considérer comme décisive pour l’avenir de l’Amérique : la lutte des classes. Voici quelques-uns des passages notés par Marx en allemand et traduits ici de l’original anglais. Hamilton s’entretient avec des « Américains éclairés » sur les possibilités sociales offertes par la Constitution des Etats-Unis, et il constate qu’aucune volonté ne vient faire contrepoids « à l’imprévoyance de la démocratie par la prévoyance et la sagesse d’une aristocratie de l’intelligence et de la prudence ». Il donne alors un exemple de ce qu’il appelle « évolution et tendance de l’opinion chez les habitants de New York » :

C’est une ville où les différents ordres de la société se sont rapidement séparés. La classe laborieuse s’est déjà constituée en une société qui porte le nom de Workies, par opposition à ceux qui, favorisés par la nature ou par la fortune, jouissent d’une vie de luxe sans connaître les nécessités du travail manuel. Ces gens ne font point mystère de leurs revendications, et il faut leur rendre cette justice qu’elles sont peu nombreuses, quoique énergiques... Leur première exigence, c’est l’égalité et l’universalité de l’instruction. II est faux, disent-ils, de soutenir qu’il n’existe à présent aucun ordre privilégié, aucune aristocratie de fait, dans un pays où l’on admet les différences d’éducation. Toute une partie de la population, contrainte au travail manuel, se trouve forcément exclue des charges importantes de l’Etat. Il existe donc vraiment – affirment-ils – une aristocratie, et de l’espèce la plus odieuse : l’aristocratie du savoir, de l’éducation et de l’élégance, qui contredit au véritable principe de la démocratie, l’égalité absolue. Ils se font fort de détruire une injustice aussi flagrante en y consacrant toute leur activité physique et mentale. Ils proclament à la face du monde que cette plaie doit disparaître, faute de quoi la liberté d’un Américain sera réduite à l’état de simple vantardise. Ils déclarent solennellement ne point s’estimer contents, aussi longtemps que tous les citoyens des Etats-Unis ne recevront pas le même degré d’éducation et ne prendront pas le même départ dans la course aux honneurs et offices de l’Etat. C’est chose impossible, on s’en doute, et ces hommes le savent, que d’éduquer les classes travailleuses au même degré que les plus riches ; leur but avoué, c’est donc de réduire les riches à la même condition intellectuelle que les pauvres (…) Mais ceux qui limitent leurs considérations à la dégradation mentale de leur pays sont en vérité des modérés. D’autres vont bien plus loin. Ils réclament hautement une loi agraire et une distribution périodique de la propriété. Sans nul doute, c’est à l’extrême gauche du parlement workie, mais ces gens se contentent de pousser jusqu’au bout les principes de leurs voisins moins violents. Ils usent de toute leur éloquence pour réclamer la justice et la propriété pour tout individu qui reçoit nourriture et vêtement. Ils dénoncent cette monstrueuse iniquité : l’un roule en voiture, tandis que l’autre va à pied ; rentré de sa promenade, il sable le champagne, tandis que tout son voisinage doit, à sa honte, se contenter d’eau claire. Egalisez seulement la propriété, disent-ils, et vous ne verrez plus ni champagne ni eau. Vous verrez le brandy pour tout le monde, et cette victoire du consommateur vaut bien des siècles de lutte (pp. 160-61).

Examinant la politique ouvrière du gouvernement américain au regard des énormes ressources intérieures des Etats-Unis, Thomas Hamilton ne doute point que ceux-ci soient destinés à devenir une grande nation manufacturière. Voici son pronostic :

D’imposantes cités de manufactures jailliront aux divers points de l’Union ; la population se rassemblera en masse, et l’on verra mûrir aussitôt les vices qui accompagnent actuellement un tel état de société. Des millions d’hommes verront leur subsistance dépendre de la demande d’une industrie particulière, et encore cette demande sera-t-elle soumise à une perpétuelle fluctuation. Quand le pendule oscillera dans une direction, ce sera un flux de richesse et de prospérité ; quand il reviendra en sens contraire, ce sera la misère, l’insatisfaction et le désordre à travers tout le pays. Un changement dans la mode, une guerre, la fermeture d’un marché étranger, mille accidents imprévisibles et inévitables se produiront, qui ôteront la paix aux multitudes. Un mois plus tôt, elles profitaient de toutes les facilités de la vie.

Voici maintenant une prédiction dans le plus beau style marxien9 :

Qu’on se rappelle que c’est la classe souffrante qui sera, en pratique, dépositaire de tout le pouvoir politique de l’Etat ; qu’il ne peut y avoir de force militaire pour maintenir l’ordre civil et protéger la propriété ; et dans quel coin, j’aimerais qu’on me le dise, l’homme riche pourra-t-il chercher refuge et mettre à l’abri sa personne ou sa fortune ?

Certes, aucun des « éminents » interlocuteurs de Thomas Hamilton n’a refusé de voir qu’une telle période de désordre fût inévitable. Mais on lui répondait souvent que ces redoutables événements étaient encore éloignés, que pour l’instant le peuple n’avait guère d’inquiétude au sujet des afflictions à venir. Et le voyageur écossais de noter :

Je ne peux pourtant m’empêcher de croire que le temps de l’épreuve est bien moins éloigné que ces raisonneurs ne l’imaginent pour se rassurer ; mais si l’on concède que la démocratie mène nécessairement à l’anarchie et à la spoliation, la longueur du chemin qui nous y mène n’a pas grande importance. Il est évident qu’elle peut varier selon les circonstances particulières de chaque pays où l’on en peut faire l’expérience. L’Angleterre pourrait faire le trajet à la vitesse du chemin de fer. Aux Etats-Unis, étant donnés les grands avantages qu’on y trouve, les choses peuvent durer encore une génération ou deux, mais le terminus est le même. Il y a doute sur la durée, non point sur la destination (p. 66).

Devenu communiste, Marx n’avait qu’à inscrire le mot de communisme là où Hamilton écrivait « anarchie » ou « spoliation » ; devenu économiste, il donnera aux avertissements de l’Ecossais une armature théorique dans le fameux chapitre du Capital qui s’intitule : « La tendance historique de l’accumulation du capital. »


Tocqueville a trouvé une formule générale, et quelque peu hégélienne, pour conjecturer cet accomplissement des temps. Il voyait dans le progrès de l’égalité sociale un effet de la Providence divine. Il parlait d'une « révolution irrésistible » et pensait que toute tentative de limiter la démocratie serait une violation de la loi divine. Il rappelait aux nations chrétiennes que leur premier devoir était l'éducation dans l'esprit de la démocratie et appelait de ses voeux une « nouvelle science politique (…) qui est indispensable au monde nouveau ».



III. - Défense et conquête de la démocratie


On serait tenté de dire que Marx fut le légataire spirituel de Tocqueville, et qu’il apporte cette science nouvelle de la société où la dialectique de la nécessité historique prendra la place de la croyance en la Providence divine. Nous n’avons cure de poser10 à nouveau un problème qui tient une si belle place dans le débat sur l’« historicisme » de Marx. Ce que nous avons essayé de montrer, c’est que, dans la formation politique de Marx, il existe un lien étroit entre ses convictions pré-communistes et son adhésion au communisme ; entre le Marx démocrate et le Marx communiste ; entre les premières œuvres, qui ne sont point économiques, où le communisme prend simplement la forme d’une dénonciation véhémente du culte de l’argent (La Question juive, par exemple), et Le Capital, où la même dénonciation est présente, quoique souvent tacite, dans le schéma scientifique du système de production capitaliste.


Nous voudrions apporter à cette thèse un dernier témoignage. En 1850, sept ans après son adhésion au communisme, et alors qu’il militait comme chef de la Ligue des communistes, Marx autorisa Hermann Becker, membre de la même Ligue, à publier un choix de ses écrits en plusieurs volumes. La première livraison fut publiée à Cologne en 1851. On y trouve les articles libéraux et démocratiques des Anekdota et de la Rheinische Zeitung, ce qui veut dire que Marx ne les considère point comme dépassés, et que la lutte pour les libertés démocratiques reste la tâche du jour. II est convaincu que ses premières idées sur la démocratie contiennent en puissance tous les éléments de cet humanisme dont le communisme n’a été qu’un aspect particulier ; et cela, Marx l’affirme dans ses manuscrits de 1844, première ébauche du Capital.


Deux concepts séparés, celui de démocratie et celui de communisme, correspondent chez Marx à la révolution politique et à la révolution sociale, c’est-à-dire aux deux étapes de la révolution prolétarienne11. La première, la « conquête de la démocratie » par la classe ouvrière, aboutit à la « dictature du prolétariat ». La seconde, c’est l’abolition des classes sociales et du pouvoir politique, la naissance d’une société humaine.


Marx a distingué entre révolution politique et révolution sociale, et il faut s’en souvenir si l’on veut comprendre ses attitudes d’homme de parti. Nous n’avons pas à nous occuper ici des divers aspects de sa sociologie politique. Retenons seulement que le développement social lui paraissait assujetti aux lois historiques, et que les révolutions sociales dépendaient donc des conditions données, tant matérielles que morales. Ce processus est caractérisé par la croissance des forces productives, progrès technique d’une part, maturité de la conscience humaine d’autre part. Au vrai, la thèse de Marx (la conscience sociale est déterminée par l’existence sociale) contient des ambiguïtés pour l’épistémologie. Pourtant, il convient de souligner en tout ceci le caractère éthique de la thèse – ou de son postulat – sur une conscience prolétarienne12.


A l’idée d’une révolution à double moteur, correspond le double aspect de la pensée et de l’activité politique de Marx. Il ne manque pas d’exemples qui montrent que sa lutte politique prit souvent un caractère à la fois exotérique et ésotérique. Ainsi, en 1847, il accepte la vice-présidence de l’Association démocratique, à Bruxelles, tout en devenant membre de la Ligue des communistes. Ainsi, en janvier 1848, il rédige le Manifeste communiste et, dans le même mois, prononce un discours sur le libre-échange qui sera publié par l’Association démocratique. Ainsi, la même année, l’année de la révolution, il fonde et publie à Cologne la Neue Rheinische Zeitung, sous-titre : « Organe de la démocratie », et se brouille avec l’extrême gauche de la Ligue, qui dénonce son opportunisme. En 1847, il écrivait : « La domination de la bourgeoisie fournit au prolétariat non seulement des armes entièrement nouvelles pour le combat contre la bourgeoisie, mais aussi une position complètement différente en tant que parti officiellement reconnu. »13 Dix-huit ans plus tard, Marx et Engels feront une déclaration publique où ils réaffirment leur position de 1847 et dénoncent les erreurs des lassalliens, qui recherchaient l’alliance du prolétariat et du gouvernement royal de la Prusse contre la bourgeoisie libérale : « Nous souscrivons aujourd’hui à chaque mot de la déclaration que nous avons faite à l’époque. »14


A chaque période de sa carrière politique, on voit Marx combattre inlassablement pour les libertés démocratiques : au début des années 50, aux côtés des chartistes ; pendant toute la durée du Second Empire, par des centaines d’articles antibonapartistes ; par sa lutte contre le tsarisme et contre le prussianisme qui en est l’instrument ; au cours de la guerre de Sécession, où il prit parti pour le Nord contre le Sud, pour le travail libre contre l’esclavage (en 1865, au nom du Conseil général de la Ire Internationale, il rédigea une adresse à Abraham Lincoln, rappelant qu’un siècle plus tôt l’idée d’une « grande république démocratique » avait pour la première fois jailli, donnant ainsi l’impulsion à la révolution européenne du XVIIIe siècle et faisant comprendre aux classes ouvrières que la rébellion des esclavagistes devait sonner là le tocsin d’une croisade de la propriété contre le travail). En 1871, Marx magnifia la Commune de Paris comme « le vrai représentant de tous les éléments sains de la société française, et donc le vrai gouvernement national » en même temps que « le gouvernement ouvrier », comme « le champion courageux de l’émancipation du travail », comme l’antithèse du bonapartisme et de l’impérialisme, comme « le self-governement des producteurs », un gouvernement élu au suffrage universel, responsable et révocable à tout moment. C’était « la forme politique enfin découverte pour réaliser l’émancipation économique du travail »15.


Pour citer un dernier épisode, rappelons qu’en 1872 Marx fit exclure Bakounine de l’Internationale, car il était convaincu que l’anarchiste voulait s’en servir comme d’un paravent pour des entreprises de conspiration, où il se réservait à lui-même le rôle d’un maître absolu. Il voyait dans la société bakouninienne secrète « la reconstitution de tous les éléments de l’Etat autoritaire sous le nom de communes révolutionnaires (…) l’organe exécutif est un état-major révolutionnaire formé par une minorité (…) l’unité de pensée et d’action ne signifie rien d’autre qu’orthodoxie et obéissance aveugle. Perinde ac cadaver. Nous sommes en pleine compagnie de Jésus. »16



IV. - La dictature du prolétariat


Marx ne vantait pas volontiers ses propres mérites de théoricien social. Il ne prétendait avoir découvert ni l’existence des classes sociales ni la lutte de celles-ci dans la société moderne. Il revendiquait cependant, sans hésitation, la paternité d’une démonstration originale, à savoir : 1. que l’existence des classes est liée à des phases déterminées du développement économique ; 2. que la lutte des classes aboutit « nécessairement » à la dictature du prolétariat ; 3. que cette dictature conduit à la disparition de toutes les classes dans une société régénérée.


Bien qu’il ne nous le dise pas expressément, nous sommes en droit de supposer que Marx attribuait à ces trois thèses une validité scientifique, et que la démonstration avait à ses yeux la portée d’une construction logique, empiriquement vérifiable.


Il serait aisé d’énumérer les écrits, publiés ou inédits, dans lesquels Marx a effectivement tenté, avant 1852, de « prouver » les trois thèses divulguées dans sa lettre à Weydemeyer. On y verrait comment il fait appel, avec un judicieux équilibre, à deux méthodes simultanées : d’une part, l’analyse, la description précise, l’information sérieuse ; de l’autre, la déduction, la synthèse valorisante, et donc la Sinngebung éthique.

Quant au concept de dictature du prolétariat, il est étroitement lié à une conception de l’Etat et des formes de gouvernement.


Or nous venons de montrer que Marx a fait une large place, dans sa théorie politique, aux principes de la démocratie en tant que conquête de la bourgeoisie et du prolétariat dans leur lutte commune contre l’Etat féodal. Il y voyait, sans plus, la première étape d’une lutte à poursuivre désormais, au sein même d’une société capitaliste libérée des vestiges du passé féodal, jusqu’à la « conquête de la démocratie » par la classe la plus nombreuse et la plus misérable. Légale ou violente (nous savons que Marx n’excluait pas la possibilité d’une passation de pouvoir à l’aide du suffrage universel), cette conquête ne pouvait pas ne pas conserver un caractère dictatorial propre à toutes les actions de classe. Mais cette fois, et, selon Marx, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la dictature était en même temps la démocratie au vrai sens du terme : la destruction de l’Etat et le règne du peuple ; plus exactement : le règne de l’immense majorité sur des minorités autrefois dominantes et possédantes. Là, s'inaugure la phase de l’émancipation totale, autrement dit de l’utopie réalisée : la société sans classes. Marx le disait dès 1847, en polémiquant contre Proudhon :

La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l’ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n’y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l’antagonisme dans la société civile17 18.


Conclusion


Nous n’avons fait qu’effleurer le sujet, mais nous pouvons dégager de ce qui précède quelques idées générales dont voici le résumé :


1. Le concept de démocratie ne s’entend chez Marx que relativement à sa conception du développement social et par rapport aux conditions particulières de son époque. Comme théoricien et comme homme de parti, il a pris part à la lutte des classes ouvrière et bourgeoise pour les droits politiques ainsi qu’à la lutte pour l’émancipation nationale contre les régimes absolutistes et réactionnaires19. Démocratie, libération nationale étaient les buts à atteindre immédiatement, conditions préalables à l’établissement d’une société sans classes. Le premier but, la démocratie bourgeoise, n’était qu’un point de départ pour le mouvement autonome des ouvriers ; le suffrage universel était le moyen légal de conquérir le pouvoir politique, et ce pouvoir lui-même une étape nécessaire sur la voie de l’émancipation sociale.


L’idée de socialisme et de communisme a son origine dans l’idée d’une démocratie totale. Marx l’avait rencontrée chez Spinoza, et se souvient de la leçon pour critiquer la philosophie politique de Hegel et pour rejeter sa théorie de la bureaucratie, du pouvoir des princes et de la monarchie constitutionnelle. En adhérant au communisme, Marx ne rompait point avec sa première conception de la démocratie : il la sublimait. Dans le communisme tel qu’il l’a entendu, la démocratie est maintenue, et elle s’élève à une signification plus haute20.


2. Le premier résultat positif de ses études philosophiques et historiques, c’est cette éthique humaniste qu’il n’a tenté que plus tard de fonder sur des prémisses scientifiques. C’est pour cet humanisme qu’il a abandonné la spéculation philosophique en faveur de la théorie sociale et de l’action politique. C’est seulement après avoir publié sa première prise de position communiste qu’il se met à l’école des grands économistes. Dans sa critique passionnée des auteurs étudiés, il se montre déjà en possession des critères qui l’autorisent à dénoncer l’« infamie » de l’économie politique.


3. La démocratie signifie pour Marx, comme pour les jacobins de sa génération, le gouvernement du peuple par le peuple. Point de départ et moyen, elle se transfigure dans la société sans classes, libérée de tout pouvoir étatique, de toute médiation politique21. En tant que but provisoire, la démocratie doit se réaliser contre le passé féodal et absolutiste par la lutte commune de la bourgeoisie et du prolétariat, chacun remplissant son rôle révolutionnaire spécifique. Une fois ce but atteint, le prolétariat est appelé à s’émanciper par ses propres moyens et son émancipation est celle de l’humanité tout entière. La démocratie acquiert sa véritable signification quand elle est une lutte destructive et rénovatrice. Principal combattant, le prolétariat est poussé à son action « historique » par les conditions inhumaines de son existence. La lutte de classes, ce fait historique, devient postulat éthique ; le prolétariat moderne doit s’organiser en tant que classe, conscient de sa « mission » révolutionnaire. C’est ainsi qu’Engels pouvait écrire : « Pour le triomphe ultime des idées exposées dans le Manifeste communiste, Marx se fiait uniquement et exclusivement au développement intellectuel de la classe ouvrière tel qu’il devait nécessairement résulter de l’action et de la discussion communes. »22


4. Ce que Marx appelle conquête de la démocratie, c’est-à-dire la conquête du pouvoir politique, est garanti par principe aux ouvriers par le fonctionnement normal de la démocratie, qui exclut théoriquement toute violence dans la lutte pour l’égalité sociale. La violence n’est pas une loi naturelle de l’histoire humaine ; elle est un résultat naturel des conflits de classes qui caractérise les sociétés où les forces de production sont devenues des forces d’aliénation sociale. Fiction juridique, la démocratie dissimule une dictature réelle, un rapport de classe exploiteuse à classe exploitée, un divorce entre les droits fondamentaux et l’oppression matérielle. L’antithèse historique et morale de ce phénomène permanent de l’histoire passée et présente, c’est le gouvernement réel de la majorité, résultat normal des conflits sociaux quand le suffrage universel se transforme, comme le dit Marx, « d’un instrument de duperie en un moyen d’émancipation »23. La démocratie apporte aux producteurs, organisés en syndicats et en partis, les moyens légaux de conquérir le pouvoir et d’œuvrer progressivement à la transformation de toute la société, en vue de bâtir « une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous »24.


Si l’on fait abstraction des ambiguïtés de l’enseignement marxien, on doit convenir que la critique sociale, telle que nous avons essayé de la définir, en exprime la valeur perdurable, ou ce qu’on pourrait appeler le message. Le « marxisme » – vocable qui, autrement, désigne un concept irréalisable – n’est concevable que comme un refus des systèmes politiques contemporains, ou plus exactement comme une critique sociale fondée sur l’idée (ou le postulat) d’une démocratie libérée de l’Etat et du Capital. Si l’on entend ainsi le « marxisme », on reconnaît l’inutilité, voire la nocivité d’un terme qui a prêté à tant de confusions. Le mot est superflu si l’on adhère au sens que nous lui prêtons, par quoi il rejoint l’éthique commune au socialisme, à l’anarchisme et au communisme. Au regard de cette éthique, aucune des sociétés existantes ne peut être considérée comme libre et humaine, car toutes sont soumises, à des degrés divers, à des régimes qui sont la négation de la liberté et de l’humanité que Marx envisageait lorsqu’il parlait de démocratie.


« Il faut, écrivait Proudhon en 1840, ou que la société périsse, ou qu’elle tue la propriété. » Avec Marx, il dirait aujourd’hui : il faut, ou que la société périsse, ou qu’elle supprime l’Etat et le Capital.



Maximilien Rubel.

 

 

1 Le Contrat social Volume VI n° 4, juillet-août 1962, pp. 214-220 (nous avons intégré les corrections indiquées par l'Errata publié dans le numéro suivant de la revue : Volume VI n° 5, septembre-octobre 1962, p. 310). Le Contrat social, « revue historique et critique des faits et des idées », était dirigé par Boris Souvarine.

2 « Marx et la démocratie », texte 1 de la partie III, pp. 253-267 de l'édition Payot, 2000. Les changements entre les deux versions de l'article sont suffisamment importants pour justifier la présente réédition du texte de 1962. Nous ne signalons que quelques-unes des variantes, en notes entre crochets.

3 [passage reformulé en 1974 : « Marx formule une conception de la démocratie beaucoup plus radicale que celle des articles publiés, quelques mois auparavant, dans la Rheinische Zeitung, pour combattre la censure prussienne. »]

4 Kritik des Hegelschen Staatsrechts, in Werke, tome I, Berlin 1956, p. 231.

5 Ibidem.

6 Ibidem.

7 Op. cit., p. 232.

8 Le livre parut en 1833 (deux ans avant La Démocratie en Amérique) et connut vite trois éditions allemandes et deux traductions françaises. L'auteur s'était déjà fait un nom par un roman de valeur, Cyril Thornton, publié en 1827.

9 [passage reformulé en 1974 : « Et Hamilton de risquer une prédiction dans le plus pur style marxien »]

10 [passage reformulé en 1974 : « Notre propos n'est pas de soulever »]

11 [passage reformulé en 1974 : « Deux concepts distincts, celui de démocratie et celui de communisme, désignent chez Marx les deux étapes d'un même mouvement, révolution politique et révolution sociale. »]

12 [passage reformulé en 1974 : « il convient pourtant de souligner son caractère éthique, fondé sur la nécessité d'une prise de conscience prolétarienne. »]

13 [« La critique moralisante et la morale criticisante », Deutsche Brüsseler Zeitung, 1847, Werke, IV, p. 193. (note de 1974)]

14 [Lettre de Marx et Engels à la rédaction du Social-Demokrat, 3 mars 1865. (note de 1974)]

15 [« Adresse du Conseil général de l'AIT sur la guerre civile en France », 1871, texte écrit par Marx pour l'AIT sur la Commune de Paris, citations traduites par M. Rubel. (note de Critique Sociale – l'édition Payot de 2000 donne par erreur la date de 1870 pour ce texte)]

16 [L'Alliance de la démocratie socialiste et l'AIT, 1873. (note de 1974)]

17 [Misère de la philosophie, 1847, « Economie », I, p. 135. (note de 1974 : la référence renvoie au premier tome des œuvres de Marx dans la Bibliothèque de la Pléiade)]

18 L'absence, chez Marx, d'une théorie du pouvoir prolétarien rend plausible la critique anarchiste ; encore ne faudrait-il pas oublier que l'illustration historique que Marx en a donné dans l'Adresse sur la Commune de 1871 représente l'esquisse d'une telle théorie. Si Lénine a pu avoir raison contre Kautsky dans L'Etat et la Révolution, sa praxis politique fait de lui l'exécuteur testamentaire du despotisme éclairé dont Ch. Seignobos a très bien défini le programme : « Tout pour le peuple, rien par le peuple. » Marx a fait justice de la dictature éclairée, et donc du « léninisme », dès sa première passe d'armes avec Hegel, avant même d'adhérer au mouvement ouvrier. Cf. sur ce point notre article : « De Marx au bolchévisme : partis et conseils. », in Arguments, n° 25-26, juin 1962 [cet article est repris dans Marx critique du marxisme sous le titre « Partis et conseils ouvriers »].

19 Cf. nos « Remarques sur le concept de parti prolétarien chez Marx », in Revue française de sociologie, n° 3 de 1961 [dans Marx critique du marxisme sous le titre « Le parti prolétarien »].

20 [passage reformulé en 1974 : « Loin de rompre avec sa première conception de la démocratie, Marx, en adhérant au communisme, l'a sublimée. Dans le communisme tel qu’il l’a entendu, non seulement la démocratie est maintenue, mais elle revêt une signification plus étendue. »]

21 [passage reformulé en 1974 : « Pour Marx, la démocratie signifie gouvernement du peuple par le peuple. Point de départ et moyen, elle ne prend son véritable sens que dans la société sans classes, libérée de tout pouvoir étatique, de toute médiation politique. »]

22 [Préface à l'édition allemande du Manifeste communiste, 1890, « Economie », I, p. 1488. (note de 1974)]

23 [Considérants du programme du Parti ouvrier français, 1880, « Economie », I, p. 1538. (note de 1974)]

24 [Manifeste communiste, « Economie », I, p. 183. (note de 1974)]

Mis à jour ( Jeudi, 02 Décembre 2010 13:39 )
 
Notes d'interventions de Marx, septembre 1871 PDF Imprimer Envoyer
Critique Sociale
Écrit par critiquesociale   
Dimanche, 31 Janvier 2010 16:16

Notes d'interventions de Marx, septembre 1871


En septembre 1871 s'était tenue à Londres une conférence de délégués de l'Association Internationale des Travailleurs. On trouve parfois cité un passage d'une intervention de Karl Marx lors de cette conférence, où il se prononce contre le principe des sociétés secrètes. Ce passage avait été traduit en allemand dans le tome 17 des Werke, et parfois retraduit de l'allemand, alors même que l'original du procès-verbal des débats est en français. Voici l'extrait en question, mais dans l'original : « ce genre d'organisation est contraire au développement du mouvement prolétaire parce qu'au lieu d'instruire les ouvriers ces sociétés les soumettent à des lois autoritaires et mystiques qui gênent leur indépendance et faussent leur raison. »1 Ce qui est intéressant ici, c'est non seulement l'opposition aux sociétés secrètes, mais les arguments utilisés par Marx – qui vont à l'encontre de quelques mythes le concernant.


Nous avons voulu replacer cette déclaration dans son contexte. Le texte original complet, intégralement en français, des notes prises lors de cette conférence est publié d'après les comptes-rendus manuscrits dans Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA), tome I/22 : « Procès-verbaux de la Conférence des délégués de l'Association Internationale des Travailleurs réunie à Londres du 17 au 23 septembre 1871 ».

 


Organisée quelques mois seulement après l'écrasement de la Commune de Paris, la conférence avait pour Marx notamment pour but d'« élaborer une réponse aux divers gouvernements qui ne cessent de travailler à la destruction de l'association par tous les moyens à leur disposition. »2 L'interrogation à laquelle l'Association Internationale des Travailleurs était confrontée était la suivante : que faire face à la répression meurtrière menée par les gouvernements contre le mouvement ouvrier, et contre l'AIT en particulier ?


Cette préoccupation se lit dans une résolution proposée le 20 septembre par Edouard Vaillant, et soutenue par Charles Longuet et Constant Martin3 :

« En présence d'une réaction sans frein momentanément victorieuse qui étouffe par la force toute revendication de la démocratie Socialiste et prétend maintenir par la force la distinction des classes, la Conférence rappelle aux membres de l'association Internationale que la question politique et la question sociale sont indissolublement unies ; qu'elles ne sont que la double face d'une seule et même question que l'Internationale s'est proposée de résoudre : l'abolition des classes.

Les travailleurs doivent reconnaître, non moins que la solidarité économique, la solidarité politique qui les unit et coaliser leurs forces non moins sur le terrain politique que sur le terrain économique pour le triomphe définitif de leur Cause. »4


Dans une intervention, Friedrich Engels déclare : « Les libertés politiques, les droits de réunion et d'association et la liberté de la presse, voilà nos armes, et nous devrions croiser les bras et nous abstenir si l'on veut nous les ôter ? »5


Le contexte appelle donc l'adoption par la conférence d'une « Résolution générale relative aux pays où l'organisation régulière de l'Internationale est entravée par les gouvernements », que Marx propose le 22 septembre :

« Marx - donne la lecture de la proposition suivante : "Dans les pays où l'organisation régulière de l'Association Internationale est momentanément devenue impraticable en conséquence de l'intervention gouvernementale, l'Association et ses groupes locaux pourront se reconstituer sous diverses dénominations mais toute société secrète proprement dite est formellement prohibée."

Par organisation secrète on n'entend pas parler de Sociétés secrètes proprement dites, qu'au contraire, il faut combattre. En France et en Italie où la situation politique est telle que le droit de réunion est un délit, les hommes auront des tendances très fortes à se laisser entraîner dans ces sociétés secrètes dont le résultat est toujours négatif. Du reste ce genre d'organisation est contraire au développement du mouvement prolétaire parce qu'au lieu d'instruire les ouvriers ces sociétés les soumettent à des lois autoritaires et mystiques qui gênent leur indépendance et faussent leur raison.

Il demande l'adoption de la proposition.

Vote : adoptée à l'unanimité. »6

Citons également une autre intervention de Marx, à propos cette fois de la situation de l'AIT en Allemagne et en Grande-Bretagne :

« Marx - Vous savez qu'en Allemagne l'organisation de l'Association ne peut exister sous son propre nom, les lois ne permettant pas à aucune société locale de s'affilier à une société étrangère, mais l'association existe cependant et a acquis dans ce pays un immense développement sous le nom de parti démocratique socialiste dont l'adhésion à l'association est déjà ancienne. Mais une seconde adhésion a été faite avec éclat au congrès de Dresde. Il n'y a donc pas à proposer pour ce pays aucune mesure ni déclaration analogues à celles votées pour les contrées où l'association est persécutée.

S'il a dit du mal des étudiants Allemands, il n'a rien à dire contre les ouvriers ; pendant la dernière guerre qui était devenue entre les classes un sujet de lutte, l'attitude des ouvriers Allemands a été au delà de tout éloge, du reste, le parti Démocratique Socialiste sentait bien que cette guerre avait été entreprise par Bonaparte et Guillaume7, pour l'étouffement des idées modernes bien plus que pour des idées de Conquête. Le Comité de Brunswick tout entier fut arrêté et conduit à une forteresse sur la frontière Russe et la plupart de ses membres sont encore aujourd'hui prisonniers sous l'accusation du crime de haute trahison. En plein Reichstag, Bebel et Liebknecht8, les représentants de la classe ouvrière allemande, ne craignaient pas de déclarer qu'ils étaient membres de l'Association Internationale et qu'ils protestaient contre la guerre pour laquelle ils refusaient de voter aucun subside – le gouvernement n'osa pas les faire arrêter en pleine séance, et ce n'est qu'à la sortie que la police s'empara d'eux et les conduisit en prison.

Pendant la Commune les ouvriers Allemands n'ont pas cessé par les meetings et par les journaux qui leur appartiennent d'affirmer leur solidarité avec les Révolutionnaires de Paris. Et la Commune vaincue, ils ont tenu à Breslau un meeting que la police Prussienne a vainement essayé d'empêcher : dans ce meeting, et dans d'autres de différentes villes de l'Allemagne, ils ont acclamé la Commune de Paris. Enfin lors de l'entrée triomphale à Berlin de l'empereur Guillaume et de son armée c'est au cri de Vive la Commune que ces triomphateurs ont été reçus par le peuple.


En parlant de l'Angleterre, le citoyen Marx avait oublié de faire la communication suivante.

Vous n'ignorez pas qu'il a existé de tout temps entre les ouvriers anglais et les ouvriers irlandais un antagonisme très grand, dont les causes du reste sont très simples à énumérer. Cet antagonisme prenait sa source dans les différences de langue et de religion, et dans la concurrence de salaire que les ouvriers irlandais font aux ouvriers anglais. Cet antagonisme en Angleterre est la digue de la Révolution, aussi est-il exploité habilement par le gouvernement et les classes supérieures qui sont persuadés qu'aucun lien ne saurait réunir les ouvriers Anglais et Irlandais. Il est vrai que sur le terrain politique aucune union n'eut été possible ; mais il n'en est pas de même sur le terrain économique et des deux côtés se forment des sections internationales qui en cette qualité devront marcher simultanément au même but – avant peu les sections Irlandaises seront très nombreuses. »9


On trouve dans les notes personnelles de Constant Martin des phrases de la deuxième partie de cette intervention :

« même à Berlin au moment où le roi faisait son entrée avec ses troupes – les ouvriers ont crié – Vive la Commune – et ont insulté les soldats – Ils ont montré qu'ils sont le seul parti en Allemagne qui représente les aspirations socialistes.

En parlant de l'Angleterre – il a oublié de dire que dans la lutte des Anglais contre les Irlandais – différence de religion – longue oppression de l'Irlande – ont créé l'antagonisme des peuples – et perpétué le pouvoir des tyrans. »10

 

 

1 Séance du 22 septembre, Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA), tome I/22, Dietz Verlag Berlin, 1978, p. 737.

Nous avons précédemment publié : « Entretien de Karl Marx avec J. Hamann » (Critique Sociale n° 1, octobre 2008 – teste intégral) ; « Les manuscrits de Marx sur la Commune de 1871 » (Critique Sociale n° 3, décembre 2008 – extraits commentés) ; et « Herr Vogt, de Karl Marx » (Critique Sociale n° 6, mars 2009 – extraits commentés et annotés).

2 Séance du 17 septembre, MEGA I/22, p. 645.

3 Tous trois étaient des militants de l'AIT ayant participé activement à la Commune de Paris. Un autre militant de l'AIT ayant participé à la Commune, Albert Theisz, également présent à la conférence, fait dans le débat cette remarque : « la proposition Vaillant […] ne devrait pas dire que la question politique et la question sociale sont indissolublement unies et qu'elles ne sont que la double face d'une seule et même question, ce qui n'est pas juste, la question politique cessant d'exister le jour où le but, l'abolition des classes aura été atteint. » (p. 699).

4 MEGA I/22, pp. 682-683. Egalement p. 695 (avec une ponctuation légèrement différente).

5 « Sur l'action politique de la classe ouvrière. Note manuscrite du discours prononcé à la séance du 21 septembre 1871 de la Conférence de Londres », MEGA I/22, p. 308. Engels rappelle dans la même intervention l'objectif de l'AIT d'abolition des classes sociales.

6 Séance du 22 septembre 1871, MEGA I/22, p. 737. La résolution est adoptée par tous les délégués avec voix délibérative présents à cette séance, à savoir : Outine, Perret, Verrycken, Fluse, De Paepe, Steens, Coenen, Herman, Marx, Engels, Bastelica, Frankel, Serraillier, Lorenzo, Eccarius, Vaillant (on voit donc que de nombreux communards sont présents). La résolution est publiée en octobre par l'AIT dans Résolutions des délégués de la conférence de l'Association Internationale des Travailleurs (Imprimerie Internationale, Londres, 1871), avec une formulation légèrement différente : « Dans les pays où l'organisation régulière de l'Association Internationale des Travailleurs est momentanément devenue impraticable, par suite de l'intervention gouvernementale, l'Association et ses groupes locaux pourront se reconstituer sous diverses dénominations, mais toute constitution de section internationale sous forme de société secrète est et reste formellement interdite. » (MEGA I/22, p. 329).

7 Il s'agit de Napoléon III et de Guillaume Ier, qui avaient déclenché la guerre franco-allemande de 1870.

8 August Bebel et Wilhelm Liebknecht, militants du Sozialdemokratische Arbeiterpartei (SDAP) et de l'AIT. C'est du SDAP dont Marx parle plus haut, parti qui venait de tenir son congrès à Dresde en août 1871.

9 MEGA I/22, pp. 735-736.

10 MEGA I/22, p. 743.

 
<< Début < Préc 1 2 Suivant > Fin >>

Page 1 de 2

Rechercher

Critique Sociale, Powered by Joomla!; free resources by SG website hosting